PREMIÈRE PARTIE
n n'en faut pas davantage , chrétiens , pour conclure que Toisiveté est un désordre qui nous rend criminels devant Dieu, que de considérer ce que nous sommes et quel est le principe de notre origine. Nous sommes pécheurs, et, comme dit l'Écriture, nous avons tous été conçus dans Tiniquité : il est donc vrai que nous avons tous contracté en naissant une obligation particulière qui nous assujettit au travail. Cette conséquence est évidente dans les règles de la foi : pourquoi cela ? parce que la foi nous apprend que Dieu a ordonné le travail à l'homme comme une peine de sa désobéissaoce et de sa rébellion. Peine, disent les théologiens, qui par rapport à nous est en même temps satisfactoire et préservative. Satisfactoire, pour expier le péché commis ; et préservative, pour nous empêcher de le commettre. Satisfactoire, parce que nous avons été prévaricateurs; et préservative, afin que nous cessions de rétre. Satisfactoire, pour être un moyen de réparation envers la justice de Dieu et préservative, pour servir de remède à notre faiblesse. Tu as violé mon commandement, dit Dieu au premier homme; et moi je te condamne à porter le joug d'une vie servile et laborieuse. La terre ne produira plus pour toi qu'à force de travail. Au lieu qu'elle te fournissait d'elle-même des fruits délicieux, tu ne mangeras qu'un pain de douleur, c'est-à-dire, un pain que tes sueurs auront détrempé, avant qu'il puisse être employé à ta nourriture iln sudore vuUus ttU vescerU pane tuo. {Gènes. y 3.) Voilà, chrétienne compagnie, la première loi que Dieu a établie dans le monde, du moment que Thomme a été pécheur, et c'est cette loi qui fait un crime de notre oisiveté.
Où je vous prie d'admirer en passant la différence que saint Augustin a remarquée entre trois sortes de travaux : celui de Dieu dans la nature, celui d'Adam dans l'état de la grâce et de l'innocence , et celui de tous les hommes dans la corruption du péché : ced est digne de votre attention. Dieu , dit saint Augustin, agit incessamment, et en lui-même, et hors de lui-même : Pater meus usque modo opératur. (JoAif • , 5.) Adam s'occupait dans le paradis terrestre , puisque nous lisons qu'il y fut mis pour le cultiver de ses mains : Fosuit eum in paradisoy ut operaretur. ( Gènes. > 2.) Et l'homme pécheur, dès les premières années de sa vie, se trouve réduit à essuyer mille fatigues : Pauper sum et in labo-
ribus aJiwenMe mea. {Ps.Bl.) Voilà trois espèces de travaux , mais dont les qualités sont bien contraires. Car prenez garde, s'il vous plaît : de ce que Dieu agit dans Tunivers , ce n'est point par un engagement de nécessité, mais par un mouvement de sa bonté, pour se communiquer, et pour donner l'être aux créatures. De ce qu'Adam cultivait le pa-' radis terrestre, ce n'était point par punition, mais par choix, pour occuper son esprit en exerçant son corps. Mais lorsque Tbomme, selon l'expression du roi-prophète, est aujourd'hui dans le travail, c'est par un ordre rigoureux qu'il est obligé de subir, et dont il ne lui est^pas permis de se dispenser. L'action de Dieu dans la nature est une preuve de sa puissance : l'occupation d'Adam dans le paradis terrestre était une marque de sa vertu : mais l'assujettissement du pécheur à un travail réglé est, pour parler avec l'apôtre , le payement et la solde de son péché : Stipendium peccatL ( Rom., 6.) D'où il arrive par une suite d'effets proportionnés à cette diversité de principes , qu'au lieu que Dieu , en produisant et créant le monde, se fait honneur de son ouvrage; qu'Adam trouvait dans le sien de la douceur et du plaisir, l'homme pécheur se sent humilié et mortifié de son travail; et tout cela, conclut ce grand docteur, parce que Dieu dans la création a travaillé en souverain et en mattre ; qu'Adam , dans le paradis où Dieu le plaça , travaillait en serviteur et en affranchi ; mais que l'homme dans l'état de sa disgrâce , ne travaille plus qu'en criminel et en esclave. C'est l'excellente idée de saint Augustin, pour nous développer la vérité que je vous prêche, et pour nous faire comprendre l'importance de ce devoir.
Mais revenons. Il s'agit donc de savoir, si lorsque Dieu prononça cette malédiction contre le premier homme , fn sudore vultus tui vescerispane : Tu ne vivras désormais que du fruit de tes peines ; si , dis-je, par ces paroles , Dieu prétendit faire une loi générale qui comprît toute la postérité d'Adam, ou s'il en excepta certaines conditions et certains états du monde; s'il usa de grâce envers les uns, pendant qu'il procédait rigoureusement contre les autres ; s'il destina les grands et les riches à la douceur du repos , et les pauvres à la misère et à la servitude ; s'il dit à ceux-ci. Vous arroserez la terre de vos sueurs; et à ceux-là. Vous n'en goûterez que les délices. Je vous demande, chrétiens , Dieu fit-il alors cette distinction.' Ah! mes frères, répond saint Chrysostôme, il n'y pensa jamais; et sa justice, qui est incapable de faire entre les hommes d'autre discernement que celui de l'innocence et du péché, fut bien éloignée d'avoir quelque égard à la naissance et à la fortune , pour régler sur cela leur destinée et leur sort. Non , chrétiens , Dieu ne donna aux riches nul privilège, pour les décharger de
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cette obligation. Comme le péché était eommun à tous , il voulut que tous participassent à cette malédiction; et c'est ce que le Saint-Esprit nous dit clairement dans le chapitre quarantième de PËcclésiastique : Oçcupatio magna creata est omnibus homimbus. {EccU. , 40. ) Cette loi de travail a été faite pour tous les hommes ; et cette loi , ajoute le texte sacré , est un joug pesant et humiliant pour les enfants d*Adam : Etjugum grave super JUios Jdx, ( Ibid. ) Mais pour quels enfants d'Adam ? ne perdez pas ceci : A résidente sitper sedem gloriosam, usque ad humUiatum in terra et in cinere : (Ibid. ) : Depuis celui qui est assis sur le trône, jusqu'à celui qui rampe dans la poussière : Et ab eo qui portatcoronam , usque ad eum qui operitur lino crttrfo. (Ibid.) Et depuis ceux qui portent la couronne et la pourpre , jusqu'à ceux que leur pauvreté réduit à être le plus grossièrement vêtus. Voilà l'étendue de l'arrêt, ou, si vous voulez, de l'anathème que Dieu fulmina; en conséquence duquel il n'y a point d'homme chrétien , qui ne doive se résoudre à consommer sa vie dans le travail. Fût-il prince ou moparque. il est pécheur; donc il doit se soumettre à la peine que le Créateur de l'univers lui a imposée. Et c'est pour cela, dit Tertollien (cette réflexion est belle), qu'immédiatement après que l'homme eut péché, Dieu lui fit un habit de peaux : Fecit quoque Dominas Adœ êunicas pelHceas. {Gejies., 3.) Pourquoi cet habit? pour lui signifier qu'en péchant il s'était dégradé lui-même , et qu'il était déchu de la liberté des enfants de Dieu, dans un esclavage honteux et pénible. Car l'habit de peaux , poursuit Tertuliien , était affecté à ceux que l'on condamnait à travailler aux mines ; et Dieu le donna à Adam , afin qu'il ne considérât plus sa vie que comme un continuel travail.
Voilà , dis-je, mes chers auditeurs, le parti que doit prendre tout chrétien : travailler en esclave de Dieu , c'est-à-dire, non point par caprice et par humeur, comme ce philosophe dont parle Minutius Félix , qui n'avait point d'autre règle de ses occupations et de son repos , que le génie ou la passion qui le dominait : Qui cuinutum assidentis sibi dœmonis, vel declinabat negoiia, velappetebat (Mi- MUT. Félix) : c'était Socrate. Car le chrétien agissant par un principe tout contraire , prend le travail par esprit de pénitence et dans la vue de satisfaire à Dieu, parce qu'il sait bien que c'est la première peine de son péché. Que faisons-nous donc quand , au préjudice de ce devoir, nous nous abandonnons à une vie lâche et oisive ? le voulez-vous savoir ? nous nous révoltons contre Dieu, nous tâchons de secouer le joug que sa justice et sa providence nous ont donné à porter; nous faisons comme ces orgueilieux dont le prophète royal exprime si bien le carsetère, quand ii dil que quoiqu'ils soient eu^agèft
dans toutes les ii^usticei et tous les crimes des ho» mes, ils ne veulent pas pour cela avoir part aux travaux des hommes, et qu'étant les plus hardis à s'émanciper de l'obéissance qu'ils doivent à Dieu, ils ne laissent pas d'être les plus fiers et les phisiadociles , quand il est question de se soumettre aox châtiments de Dieu : In labore homlnum non stmtj et cum hominibus nonJlageUabuntur; ideotemàt eos superbia. {Ps. 72. ) Car remarquez , je vous prie, une chose bien singulière dans la conduite de Dieu : cet assujettissement au travail est tellement la peine de notre péché , qu'il faut , pour apaiser Dieu , que nous soyons nous-mêmes les exécuteurs de cette peine. Dans la justice des hommes il n'en est pas ainsi : on n'oblige jamais un criminel d'exéoûer lui-même son arrêt; pourvu qu'il le subisse , il est censé être dans l'ordre et dans la disposition qu'on exige de lui : mais Dieu ^qui a un domaine supérieur et absolu sur nous , pour une réparation plus exacte et plus entière du péché, veut que nous nous chargions volontairement de la commission de le punir, et que nous lui servions de ministres pour accomplir dans nous-mêmes et contre nous-mêmes ses jugements les plus sévères; et c'est ce qui se fait par la pénitence , dont saint Grégoire pape ne craint pas de dire que l'assiduité au travail est la plus mdispensable et la plus raisonnable partie.
Qu'est-ce donc encore une fois que le désordre d'une vie oisive? c'est, répond saint Ambroise, à le bien prendre , une seconde révolte de la créatore contre son Dieu. La première a été la transgression et le violement de la loi, et la seconde est la fuite da travail. Parla première,rhommea dît: iVdnserridm (Jebem., 2) : Non, je n'obéirai pas : et par la seconde , il ajoute : Non, je ne subirai pas la peine de ma désobéissance. En succombant à son appétit déréglé, il a méprisé Dieu comme souverain; et en passant sa vie dans l'oisiveté, il le méprise comme juge. Auriez-vous cm , mes chers auditeurs, que ce péché allât jusque-là .' Voilà cependant ce que l'on peut bien aujourd'hui appeler le péché du monde, puisque c'est le péché d'un nombre infini de personnes , qui ne sont sur la terre ( voyez si f en conçois une idée juste), qui ne sont, à ce qu'il paratt, sur la terre , que pour y recevoir les tributs du travail d'autrui sans jamais payer du leur; qui n'ont point d'autre emploi dans leur condition , que de jouir des commodités, des aises et des douceurs de la vie; dont le plus grapd soin et la plus importante affaire est de couler le temps , qui se divertissent tonjours , ou plutôt qui à force de se divertir ne se divertissent plus ; puisque , selon la maxime de Cassiodore, le divertissement suppose une application honnête, ce que ceux-ci ne connaissent point : enfin de qui l'on peut dû*e, in labore hominum non tttnt^ ^^acee qu'il semble, à les voir, que la loi ne soit pas
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pour enx , et qu'ils ne soient pas compris dans la niasse commune du genre humain.
Ne parlons point seulement en général ; mais , pour rédification de tos mœurs et pour vous rendre ce discours utile , entrons dans le détail. Un homme du monde , tel qu'à la confusion de notre siècle nous en voyons tous les jours ; un homme du monde > dont par une habitude pitoyable la sphère est bornée au plaisir ouàTennui ;quipasse sa vie à de frivoles amusements, à s'informer de ce qui se dit, à contrôler ce qui se fait, à courir après les spectacles, à se réjouir dans les compagnies, à se vanter de ce qu'il n'est pas, a railler sans cesse, sans jamais rien faire ni rien dire de sérieux ; un chrétien réduit à n'avoir point de plus ordinaire ni de plus constante occupation que le jeji , c'est-àdire , qui n'use plus du jeu comme d'un relâchement d'esprit dont il avait besoin pour se distraire , mais eomme d'un emploi auquel il s'attache , et qui est le diarme de son oisiveté; un chrétien déconcerté et embarrassé de lui-même quand il ne joue pas , qui ne sait ce qu'il fera ni ce qu'il deviendra , quand une assemblée ou une partie de jeu lui manque ; et , s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, qui ne joue pas pour vivre , mais qui ne vit que pour jouer : une femme professant la religion de Jésus-Chjrist , tout appliquée à l'extérieur de sa personne; qui n'a point d'autre exercice que de consulter un miroir, que d'étudier les nouvelles modes, que de parer son corps; qui, négligeant ses propres devoirs, est toujours prête a s'ingérer dans les affaires d'autrui, ne sachant rien et parlant de tout, ne s'instruisant pas où il le faut, et faisant la suffisante où il ne le faut pas ;' qui croit qu'elle accomplit toute justice quand elle va inutilement de visite en visite , qu'elle en reçoit aujourd'hui, qu'elle en rend demain ; qui se fait un devoir prétendu d'entretenir par de vaines lettres mille commerces superflus et même suspects et dangereux , et qui a l'heure de la mort ne peut rendre à Dieu d'autre compte de ses actions que celui-ci, j'ai vu le monde, j'ai pratiqué le monde : encore une fois , un homme, une femme, peuvent- Us se persuader que tout cela soit conforme à cet ordre de justice que Dieu a établi sur nous en qualité de pécheurs ? Cette continuité de jeu , cette vie de plaisir, est-il rien de plus opposé aux idées que Jésus-Christ nous donne de notre condition ? Quand il n'y aurait point de christianisme, l'homme en jugeant de tout cela selon la raison le pourrai^il approuver; et si au tribunal de sa raison seule, il est obligé de le condamner, quel jugement croyez-vous que Dieu en portera lui-même? On demande si le s^nt y peut être véritablement intéressé? Et qui en doute, chrétiens ? Où serait-il intéressé , s'il ne l'est pas dans la profanation de la chose du monde la plus précieuse, qui est le temps? et le temps de la
pénitence? Or, quelle plus grande profanation en peut-on concevoir, que la manière dont vivent aujourd'hui ceux de qui je parle ? Si en conséquence de ces principes une parole oiseuse doit être condamnée, que sera-ce d'une vie tout entière, où Dieu ne trouvera rien que d'inutile? Mais le monde n'en juge pas de la sorte, et ce désordre de l'oisiveté que je combats n'y est pas compté pour une chose dont on doive se faire un scrupule devant Dieu. Il est vrai , chrétiens , et je ne le sais que trop ? mais il importe peu ce que le monde en pense et en juge, quand le Fils de Dieu nous a appris ce que nous en devons juger ; il y a bien d'autres articles qui ne passent pour rien dans le monde , et dont la discussion n'en sera pas moins terrible au jugement de Dieu. Je sais même qu'il y a des âmes assez aveugles , qui prétendent accorder cette vie oisive avec la dévotion et la piété ; et je sais aussi que Dieu , dont le discernement est infaillible, saura bien confondre cette fausse dévotion , en lui opposant les règles de la solide et de la vraie.
Mais je suis riche, dites-vous, et pourquoi m'obliger au travail , lorsque j'ai du bien plus que suf- Oi^amment pour vivre? Pourquoi , mon cher auditeur? parce que tous les biens du monde ne peuvent vous soustraire à la malédiction du péché , parce que dans le partage favorable qui vous est échu des biens de cette vie par les ordres de la Providence, Dieu a toujours supposé l'exécution des arrêts de sa justice; parce que Dieu en vous donnant ces biens, n'a jamais eu intention de déroger à ses droits; et lorsque vous dites, j'ai du bien, donc je ne dois point travailler, vous raisonnez aussi mal que si vous disiez, donc je ne dois point mourrir : car l'obligation du travail et la nécessité de la mort tiennent le même rang dans les divins décrets. !Ne savez-vous pas ce qui fut répondu a ce riche de TÉvangile? Il avait beaucoup travaillé, pour se mettre dans l'abondance de toutes choses; et se voyant enfin comblé de richesses : Reposons-nous maintenant, disait-il , me voilà à mon aise pour bien des années : Animaj habes mutta bona posita in annos piurimos, reqidesce. (Luc. , 1^ ) Mais comment Dieu le traita-t-il? d'insensé, stuUe : lui faisant entendre que pour l'homme sur la terre il n'y avait que deux partis à prendre, ou le travail, ou la mort; et que puisqu'il renonçait au premier, il fallait se résoudre au second et mourir dès la nuit prochaine : Hac nocte animam tuam répètent a te. ( Ibid. }
Mais je suis d'une qualité et dans une élévation où le travail ne me convient pas. Quelle conséquence 1 Parce que vous êtes grand selon le monde , en êtesvous moins pécheur, et l'éclat de votre dignité effaoe-t-il la tache de votre origine? Cette dignité estelle au-dessus des pontifes et des souverains? Or, écoutez comment saint Bernard parlait autrefois à
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un grand pape, Tinstruisant sur cette matière. Saint père , lui disait-il avec un zèle respectueux , je vous conjure de considérer souvent qui vous êtes , et de voir, non pas ce que vous avez été fait, mais ce que vous êtes né : Non quodfactus, sed quodnatus es. (Bebn.) Vous avez été fait évêque, mais vous êtes né pécheur; lequel des deux doit vous toucher davantage? n'est-ce pas ce que vous êtes par la condition de votre naissance? Otez-moi donc cet appareil de majesté qui vous environne; détournez les yeux de cette pourpre qui couvre votre;bassesse, et qui ne guérit pas vos plaies. Toile velamenfoliorum celantium ignominiam tuant, non plagas curan- Uum. (Ibid,) Contemplez-vous vous-même, et pensez que vous êtes sorti nu du sein de votre mère. Car si vous éloignez de votre vue tous ces faux brillants de gloire qui éblouissent les hommes, que trouverezvous dans vous-même , sinon un homme pauvre et misérable, souffrant de ce qu'il est homme, parce qu'il est en même temps pécheur, et pleurant de ce qu'il vient au monde, parce qu'il y vient comme un rebelle réduit dans une dure servitude : Occurret tibi homopauper et miserabilis, dole^is quod homo sit, plorans quod natus sit ( Ibid. ) : eniin un homme né pour le travail, et non pour Thouneur : Homo denique natus ad laborem, non ad honorem? Voilà, saint père, ce que vous êtes; ce que vous êtes, dis-je, par-dessus tout : Hoc est certe quod maxime es. (Ibid.) Car tout le reste n'est qu'accessoire, et il faut que l'accessoire se conforme au principal. C'est donc, chrétiens, sur ce principal , je veux dire sur la qualité de pécheur, qu'est fondée pour les grands comme pour les autres l'indispensable obligation d'une vie agissante et laborieuse. Mais une telle vie est ennuyeuse. Hé quoi , mon cher auditeur, est-ce donc là une raison que vous puissiez alléguer contre un devoir aussi essentiel que celui-ci? Si je traitais la chose en philosophe, je pourrais vous répondre qu'un travail convenable, et où par l'habitude vous prendrez goût, vous préservera plutôt de l'ennui, qu'il ne vous y fera tomber. Mais je parle en prédicateur chrétien ; et supposant cet ennui que vous craignez, je vous dis que ce sera une pénitence pour vous, et que cette pénitence vous doit être d'autant plus chère, que vous n'en faites point d'autre dans Votre état. Vous vous ennuierez pour Dieu, pour satisfaire à Dieu, pour réparer tous les plaisirs criminels que vous avez recherchés contre la loi de Dieu. Précieux ennui, puisque Dieu l'agréera, et que Dieu même, en l'agréant, saura bien d'ailleurs vous en dédommager? Cependant, chré- . tiens, admirez encore la bonté de notre Dieu, qui éclate jusque dans la punition de l'homme. Cet engagement au travail que je vous ai représenté comme une satisfaction du péché, en est, selon la théologie i/e tous lesPèreSy Jepréservatif et le remède. Quelle
miséricorde de Dieu sur nous de nous Cabre trouver dans les châtiments de sa justice notre avantage et notre sûreté! Oui, mes frères, le graod préservatif contre le dérèglement de nos passions et les désordres du péché , c'est l'application à un travail constant et assidu : et en vain m'efforceraîs-je de vous persuader cette vérité, puisqu'elle est évidente par elle-même. Quand le Saint-Esprit ne l'aurait pas dit, l'expérience seule ne le justiûeraitqoe trop, que l'oisiveté est la maîtresse de tous les crimes, que c'est elle qui les enseigne aux hommes , qui leur en fait des leçons, qui leur en suggère les desseins, qui leur ouvre l'esprit pour en inventer les moyens : tout cela renfermé dans ce beau mot de l'Ecclésiastique, MuUam enim pialitiam docuit otiosUas. {EcclL, 33.)
En effet, dit saint Augustin, paraphrasant ce passage dans l'excellent sermon qu'il adresse aux religieux de son ordre pour leur inspirer l'amour du travail, et pour leur faire appréhender les conséquences funestes de la vie oisive, prenez-y garde, mes frères, et pour en être convaincus, parcourez les exemples touchants que l'Écriture nous en fournit. De qui est-ce que les Israélites , si attachés d'ailleurs à leur loi , et si zélés pour la vraie religion, apprirent à être idolâtres ,raurail-on cru, si saint Paul ne le disait en propres termes , que ce fut une suite malheureuse de cette oisiveté qui les porta à s'abandonner à des fêtes profanes et à des jeux excessifs , pendant que leur législateur Moïse était en conférence avec Dieu ? Sedit poputusmanducare et bibere, et surrexerunt ludere. (1. Cor,, 10.) Demandez au prophète comment Sodome devint si savante dans des abominations jusqu'alors inconnues et inouïes; ne vous répondra-til pas que l'oisiveté de cette ville réprouvée fut la source de son iniquité? Mais dites-moi, ajoute saint Augustin, tandis que David fut occupé aux exercices de la guerre, sentait-il les attaques de la concupiscence et de la chair; et quand est-ce qu'il conçut dans son oœor les adultères et les homicides ? r<ïe fut-ce pas, selonle texte sacré, lorsqu'il restaoisif à Jérusalem, dans un temps où les autres marchaient en campagne? Qui causa la ruine de Samson? Procédait-elle d'an autre principe que de la vie languissante et efféminée où il demeura pour complaire à une étrangère; et ee héros du peuple de Dieu put-il jamais être surprit pendant qu'il était aux prises avec ses eonemb? Salomon, le plus sage des princes, succomba-t-fl dans les premières années de son règne, tandis qu'A travaillait avec un zèle infatigable, et qu'il appliquait tous ses soins à bâtir le temple? Succoad)at-il, dis-je, à cette aveugle passion qui l'inCatuadans la suite, jusqu'à lui faire adorer les dieux de ses concubines ? Et ne commença- t-il pas au contraire ^ à se laisser corrompre par la volupté, du moment
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5Gt
qu*il eut mis fin à son entreprise, et quMl se vit dans un profond repos? Ah! mes frères, conclut saint Augustin, nous n*avons pas une vertu plus assurée ni plus solide que ces grands hommes : nous ne sommes ni plus saints que David , ni plus éclairés queSalomon, ni plus forts que Samson; et pour vivre dans la retraite, nous n'avons pas moins à craindre les désordres de Toisiveté. C'est ainsi qu'il s'en expliquait aux solitaires de sa règle.
Mais à propos de solitaires ( cette réflexion est du saint évéquede Genève, Françoisde Sales), pourquoi pensez-vous, chrétiens, que dans ces monastères d'Egypte ou les hommes vivaient comme des anges, et où le don de contemplation était une des grâces les plus ordinaires, on maintenait cependant le travail des mains avec une discipline si exacte , comme nous l'apprenons de Cassien et de saint Jérôme ? estrce que le travail des mains était attaché à la profession de ces hommes de Dieu? ce serait la d4;ra<ler que d'en juger de la sorte. Leur étaitil nécessaire pour leur subsistance? non : la charité (les fidèles, qui était encore dans sa ferveur, y avait abondamment suppléé. Pourquoi donc travaillaientils? ils le faisaient, répond saint Jérôme, non pour les besoins du corps , mais pour le salut de l'âme : Non propter corporis necessUatem , sed anîmx sahUem (Hiebon.); parce qu'ils savaient que quelque perfection qu'ils eussent acquise , il leur était impossible de contempler sans cesse les choses divines ; et parce qu'ils étaient d'ailleurs persuadés , que de demeurer un moment sans contemplation ou sans action, c'eût été s'exposer à la tentation. Yoila pourquoi , dit Cassien , la grande maxime reçue parmi eux était qu'un solitaire occupé devait être toujours le plus innocent, parce qu'il n'était tenté que d'un seul démon ; au lieu qu'un solitaire paresseux et sans emploi se trouvait souvent, comme ce misérable de l'Evangile, possédé d'une légion entière. Operatorem monachum dxmone uno pulsari, otk>swnspùrilUmsinnumerisdevastari, (CassiA«) Sur quoi, mes chers auditeurs, vous devez, œ me semble, raisonner ainsi avec vous-mêmes : Ces hommes si détachés de la terre, et si élevés au-dessus des faiblesses de la nature, croyaient qu'un travail r^lé leur était nécessaire pour persévérer dans rétatde la grftee; et moi qui suis un pécheur, rempli de misères , vivant dans la dissipation et l'oisiveté, je m'assurerai de mon salut : quel orgueil et quelle présomption ! C'étaient des chrétiens parfaits, d'une conversation toute céleste, qui avaient, pour triompher des vices, des secours inGnis que je n'ai pas; car la solitude leur servait de retranchement, la religion leur donnait des armes, le jeûne les fortifiait, l'austérité les rendait terribles aux puissances de l'enfer; et néanmoins ils se regardaient déjà comme vaincus dès qu'ils venaient à se
relâcher dans leurs observances laborieuses, tant ils étaient sûrs que l'oisiveté était infailliblement suivie d'une multitude innombrable de péchés. Que dois-je espérer, moi qui n'ai aucun de ces avantages , moi qui vis au milieu du monde comme dans un pays découvert à toutes les attaques du démon, moi qui veille si peu sur mes sens? que puis-je me promettre , si , avec tout cela , j'ouvre encore à mon ennemi la plus large porte du péché, qui est l'oisiveté volontaire? N'est-ce pas agir de concert avec lui , et lui livrer mon âme ?
Voilà , mes frères, disait saint Ambroise, ce qui énerve aujourd'hui dans nous la force et la vigueur de l'esprit chrétien. Au milieu des persécutions, le christianisme s'est soutenu , et il n'est pas croyable combien les travaux et les fatigues qu'il a eu alors à essuyer, ont contribué à son accroissement et à son affermisseipent. Mais maintenant, ajoutait ce grand évéque, c'est la paix qui nous corrompt, c'est la douceur du repos qui rend notre foi languissante, c'est le relâchement d'une vie inutile qui cause tous nos scandales; et il arrive, par un effet aussi surprenant que déplorable, que ceux qui n'ont pu être domptés par la violence des supplices, le sont honteusement par le désordre de l'oisiveté : Nunc tentant otia, quos bella nonfre' gerunt. (Ahbb.) Paroles , chrétiens, qui conviendraient encore bien mieux à notre siècle qu'à celui de saint Ambroise. Car, disons la vérité ; s'il y a de l'innocence dans le monde, où est-elle, sinon dans les conditions et dans les états où la loi du travail est inviolablement observée? Parmi les grands, les ^ nobles, les riches, c'est-à-dire, parmi ceux dont la vie n'est qu'amusement et que mollesse , ne cherchez point la vraie piété , et ne vous attendez point à y trouver la pureté des mœurs /ce n'est plus là qu'elle habite , dit le patriarche Job : Non invenitur in terra suavUer viventium. (Job, 28.) Où est-cedonc qu'elle peut se rencontrer? dans les cabanes d'une pauvrété fainéante, qui n'a point d'autre occupation que la mendicité? non, chrétiens; l'oisiveté perd aussi bien ceux-là que les riches ; et ce genre de pau« vres, que Jésus-Christ ne reconnaît point, est également sujet au libertinage. Où est-ce donc enfin que l'innocence est réduite? Je vous l'ai dit, à ces médiocres états de vie qui subsistent par le travail , à ces conditions moins éclatantes, mais plus assurées pour le salut, de marchands engagés dans les soins d'un légitime n^oce, d'artisans qui mesurent les jours par l'ouvrage de leurs mains , de serviteurs qui accomplissent à la lettre ce précepte divin : Vous man* gérez selon que vous travaillerez , In laboribus co medes; c'est là encore une fois qu'est l'innooenee , parce que c'est là qu'il n'y a point d'oisiveté.
Concluons, mes chers auditeurs, cette dernière partie par l'important avis que donnait saint JérAme
SDR rOISIVETË.
à un de ses disciples : FacUo semper cUiquid ,îtite\ Deus aut diabolos inoeniat occvpatiun (Hibbon .) : I Faites toujours quelque chose, aGn que Dieu ou le démon vous trouve toujours occupé. Si le démon vous voit occupé , il D*cntreprendra point de vous tenter; et si Dieu vous trouve appliqué au travail, il n'aura point de quoi vous punir. Sans cela vous vous rendez criminel, parce que vous manquez à un devoir que vous impose non-seulement la qualité de pécheur, mais encore la qualité d'homme attaché dans le monde à une condition particulière, comme TOUS Tallez voir dans la seconde partie.