‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 187 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour entrer dans la preuve de la première proposition que j'ai avancée, il faut, s'il vous plaît, que nous établissions d'abord ce principe fondamental , savoir : que Dieu vous parle par la bouche des prédicateurs , que c'est la parole de Dieu qu'ils vous annoncent , et que dès là qu'ils ont une mission légitime de l'Église, vous ne devez plus les écouter comme des hommes, mais qu'ils sont à votre égard les organes et les interprètes de Dieu même et de son Saint-Esprit. Ainsi le Sauveur du monde le faisait-il entendre à ses apôtres , lorsqu'il leur disait : Quand vous prêchez mon Évangile, ce n'est point vous proprement qui parlez , mais c'est l'Esprit de votre Père céleste qui s'explique par vous : Non esiis vos qui loquimini^ sed SpirUus FcUris vesiri qui loquiiur in vobis. (Mattu., 10.) Les apôtres étaient envoyés pour cela, et c*est pour cela même que nous avons été choisis. C'est, dis-je, par l'ordre même de Dieu et de son Église, que nous montons, mes chers auditeurs, dans la chaire de vérité, pour vous instr^îre. Sans cette mission de Dieu, et de Jésus-Christ, son Fils unique et l'Homme-Dieu, vous ne seriez plus obligés de recevoir nos instructions , ni d'écouter nos prédications comme la parole de Dieu , parce qu'elles ne seraient plus alors, pour w'exprimerâe la sorte, marquées du sceau de Dieu.

la remarque : c'est le lieu de la £ure, et il est important que vous la fassiez avec moi , vous que l'erreur a tenus si long^temps séparés de nous, mais que la grâce d'en haut, par le plus heureux retour, ramène tous les jours dans le sein de la vraie Église, notre commune et seule mère) , voilà l'une des plus essentielles différences qui se rencontrent entre nous et les ministres de cette Église protestante où vous eûtes le malheur de naître. Ils avaient tout le reste, si vous voulez; mais cette mission leur manquait C'étaient des hommes savants et éloquents, tant qu'il vous plaira, mais ils n'avaient pas ce caractère d'.hoaimes envoyés de Dieu, et l'on pouvait toiûoun dire d'eux : QuoniochprxcUcabu^, nisimiUatUurf {Rom., 10. ) Comment prêchent-ils, puisqu'ils n'ont point été députés pour cela? Car qui les envoyait? était-ce l'Église romaine, ou ét{Mt-ce une autre Église? était-ce Dieu immédiaten]\ent, ou de leur autorité particulière, et d'eux-mêmiçs s'étaient-ils constitués pour enseigner ? Vous savez, mes frères, l'embarras où céttedifficulté les jetait; etœuxd'entre vous qui furent de meilleure foi et plus intelligents dans leur religion , n'ont pu disconvenir que c'était là un des articles qui leur causait le plus de trouble, un des [loints où ils sentaient plus le £ûble de Içur créance, un des chefs sur quoi ils avaient plus de peine à se satisfaire.

Votre confession de foi portait que ces réformateurs avaient été suscités, et par eon^uent envoyés d'une façon extraordinaire : mais vous aviez trop de lumière et trop de sens, pour ne pas voirqne cela se disait sans preuve. Car vous n'ignoriez pas que Luther et Calvin n'étaient venus, ni comme Moïse dans l'ancienne loi , ni comme Jésus-Christ dans la nouvelle , ou comme les apôtres , guérissant les malades, rendant la vue aux aveugles-nés, ressuscitant les morts de quatre jours, confirmant leur apostolat par des signes visibles, éclatants, incontestables, et qu'ainsi cette mission extraordinaire dont ils se flattaient ne pouvait leur convenir. Après avoir reconnu , parce que vous étiez forcés de le reconnaître, que, selon la parole de Dieu, nul ne se doit ingérer dans le gouvernement de FÉglise, mais qu'il y faut être appelé par une voie canonique, vous y mettiez cette exception, autant qu'Uni possible; clause que vous ajoutiez , comme porte expressément l'article. Or en disant ce que nous ajoutons, pouviez- vous avoir oublié, que par on autre article il vous était défendu de rien ajouter à la parole de Dieu, et que vous tombiez, selon vos principes mêmes, dans une contradiction insoutenable?

Vous apportiez pour motif et en même temps pour

preuve de cette mission extraordinaire, qu'il avait

feliu relever l'Église désolée et tombée en ruine :

Etroilà (souJ&ez , nies frères i que î'en fasse \à V mm va&\xwl& comme vqus l'étiez, et comme vous

SUR LA PAROLE DE DIEU

*étes par la parole ménie de Diea , des promesses pie Jésua-Christ a foites à son Église, vous saviez isaes qu'elle ne pouvait jamais manquer, parce gu'elleest la colonne de la vérité, et que les portes de renier ne peuvent prévaloir contre elle. Ainsi le fondement sur lequel vous vouliez en quelque sorte établir la mission extraordinaire de vos prétendus (HTopbèles, étaitencore plus ruineux que leur mission méôie.

Pressés de cet argument si solide et si convaincant, TOUS aviez quelquefois recours à la mission ordinatee, et vous prétendiez que les auteurs de la réfiDrine Tavaient reçue de l'Église, comme nous, dans lenrcMrdtBation. Car, dans la diversitédes sentiments qoi TOUS partageaient sur ce sujet, on en venait là. Mais par là, mes frères, vous confessiez donc malgré vousHOdéme et sans y penser, que cette Église romaine était alors la vraie Église; puisqu'il n'y a que la vraie Église qui puisse envoyer des hommes en qualité de pasteurs et de ministres de l'Évangile. Par là TOUS reconnaissez donc que les auteurs de la léfonne s'étaient séparés de la vraie Église. Et par là enfin vous conveniez donc de l'obligation où ils étaient d'y entrer.

Or qu'a fait Dieu , mes frères , en vous y réunissant? Adorez le conseil de sa providence, et voyez Patantage qui vous en revient. Il vous a tirés de la confusion et du trouble, où il était impossible que vos consciences, pour peu qu'elles fussent droites et timorées, ne se trouvassent sur cela. 11 vous a inspiré et fait prendre la résolution de renoncer au •ehisme. Au lieu de pasteurs sans autorité, il vous en a donné dont la mission est certaine , est sensible, est infaillible. C'est en cette qualité , mes Mrea, que je parais aujourd'hui devant vous. Je ne sois ni Élie, ni prophète ; je suis un pécheur comme TOUS : mais quoique pécheur, je ne laisse pas d'être le ministre légitime de la parole de Dieu. C'est un honneur pour moi de vous l'annoncer, et un bonneor dont je sais faire toute l'estime qu'il mérite : mais aussi est-ce un honneur que je ne me suis point attribué, où je ne me suis point ingéré , que je n*ai ni ambitionné ni recherché ; un honneur où fal la consolation d'avoir été légitimement appelé : Nec gtdsquam sumit sibi honorem, sed qui vocatur a Deo. (ffebr., 6.) Je ne suis point en peine de justifier ma mission. En voici la source immédiate : eehii que Dieu vous a donné pour évéque et pour pasteur de vos âmes. Cest de lui que je tiens mon pouvoir ; c'est lui qui m'autorise et qui m'envoie, comme il est envoyé lui-mém^ de plus haut. Ma subordination à son égard et l'ohéissatice que je lui reoèi, est le titre de mon ministère. Je ne prétends point étreextraordinairement suscité pour instruire eeox dont je dois être Instruit, ni pour donner la loi à ceux de qui je la dois recevoir. Je prétends ,

en préchant aux autres, être moi-même dans la soumission due à l'Église et à ses pasteurs. S'il m'arrivait de mêler mes erreurs particulières avec les vérités que je vous annonce, je prétends être redressé par eux, et je.vous donne cette marque de ma mission, parce qpe sans cela vous ne devriez pas m'écouter, et que je ne serais plus un ministre de Jésus-Christ, mais un séducteur dont vous devriez vous préserver. Ma mission même est si claire et si authentique que l'Église protestante ne me la dispute pas. Car elle la reconnaît si bien , que quoique dans ses principes le baptême, pour être valide, doive être conféré par un ministre légitime, si dans une rencontre j'étais employé à conférer ce sacrement, elle le ratifierait , et n'en contesterait pas la validité.

Or voilà, mes frères, l'avantage dont je viens vous féliciter. Vous avez, et dans ma personne tout indigne que je suis, et dans ceux qui sont revêtus du même caractère que je porte, autant de vrais ministres pour vous dispenser les mystères de Dieu : Sic nos exisUmet homo ut ministros Chris- H, et dispensatares mysteriorum Dei. ( 1. Cor,, 4. ) Adressez-vous à eux , et vous éprouverez leur charité; confiez-leur vos âmes, et Dieu par leur zèle vous sanctifiera. Ils ne soupirent qu'après votre réunion ; ne les privez pas de la joie qu'ils auront en la voyant entière et complète. Je suis ici comme le précurseur Jean-Baptiste, la voix de celui qui crie : Parafe viam Domini ( Luc, 3 ) : Préparez le chemin au Seigneur. Ouvrez-lui vos cœurs, pour recevoir sa parole. Car puisque c'est de sa part , et en son nom que je vous parle , c'est sa parole que je vous apporte.

Oui , chrétiens auditeurs, c'est la parole de Dieu; et de là saint Chrysostême tire trois grandes conséquences , toutes pratiques et pleines d'instruction pour vous. Premièrement, dit ce saint docteur, il s'ensuit de ce principe , que nous devons donc écouter les prédicateurs de l'Évangile comme Dieu même, parce que Dieu, pariant en Dieu, veut être écouté en Dieu ; et puisqu'il parle par l'organe et le ministère des hommes, il veut être écouté comme tel en leurs personnes. Audi, Israël, disait-il à^on peuple, et observa ut facias quse -prœcepit tibi Dominus. ( Deut, y 6. ) Écoute , Israël ; voici un commandement que je te fais, moi qui suis ton Seigneur et ton Dieu. Cependant, remarquent les interprètes, ce n*était pas Dieu lui-même qui parlait; c'était un ange qui formait ces paroles dans un corps emprunté : mais il les prononçait de la part de Dieu , et voilà pourquoi il voulait être entendu avec le même respect que Dieu. Secondement, poursuit saint Chrysostôme, il faut encore inférer delà, que si je reçois la parole de Dieu comme parole des hommes , je ne satisfiiis pas au précepte positif que ma religion m'impose, d'écouter la parole

SUR LA PAROLE DE DIEU

de Dieu, parce qu*en vertu de ce commandement* îln'japoint d'homme, quelque autorité quUl ait d'ailleurs , dont je sois obligé d'entendre la parole. Cest uniquement à celle de Dieu que je dois cette déférence. Si donc, au lieu d'écouter Dieu qui me parle dans la prédication de l'Évangile, je m'arrête seulement à l'homme qui n'est que son ministre, je n'accomplis pas ce devoir essentiel, qui m'engage comme chrétien , par une nécessité indispensable, à entendre la parole de Dieu, puisque je fais abstraction de Dieu , et que je n'ai plus d'égard à sa parole.

Mais la troisième et dernière conséquence à laquelle nous devons particulièrement nous arrêter, est que Dieu nous parlant par ses prédicateurs, et que les prédicateurs étant, pour user des termes de l'Écriture , la bouche de Dieu , Quasi os meum eris; les entendre comme hommes simplement, c'est se rendre inutile la parole qu'ils prêchent, et renoncer à tous les fruits de grâce que cette parole est capable de produire : pourquoi cela, chrétiens? la preuve en est évidente , et je la fonde sur deux principes indubitables. Le premier est, que cette force toute-puissante de la parole de Dieu, si hautement louée par le Saint-Esprit, ne lui convient pas en tant qu'elle procède de l'homme , mais en tant qu'elle est de Dieu : de même , observe saint Hilaire , que le Verbe incréé n'a point de vertu divine, qu'en tant qu'il la reçoit de Dieu son Père et qu'il procède de lui : Omnia mihi tradita sunt a Pâtre meo, ( M atth., 11.) Rien de plus faible que la parole des prédicateurs , prise selon le rapport qu'elle a seulement à leurs personnes. Elle n'a point de corps, dit saint Bernard , point de substance ni de solidité; elle frappe l'air, et rien davantage : j4eram verberat, vnde et verbum dicitur, (Bebn.) Ah! mes frères, continue-t-il , ne jugez point par là de la parole de Dieu , et ne la méprisez pas jusqu'à la confondre avec la parole de l'homme : Nemo vestrum , fratres , sic accipiat, imo sic despiciai' verbum Dei, ( Bebn. ) Car cette même parole qui n'est rien en tant qu'elle part de ma bouche, si vous la considérez en tant qu'elle vient de Dieu, a les qualités les plus agissantes. C'est un feu qui dévore et qui consume tout : Nunquid verba mea quasi igrUs? C'est un marteau à qui les pierres les plus dures ne peuvent résister : Et quasi malleus conterens petram. ( Jebem., 23. ) C'est un glaive à deux tranchants , qui sépare l'âme d'elle-même, tout indivisible qu'elle est ; /'en^^rabilior omni gladio ancipiti, pertingens usque ad divisionem animx. {Hebr,^ 4. ) Mais elle n'a toutes ces propriétés que comme parole de Dieu, et autant qu'elle tire de lui son origine.

L'autre principe non moins certain , c'est que la parole de Dieu, ainsi que je l'ai déjà observé, o'o*

père en nous que selon la manière dont elle y est reçue : semblables en ceci aux causes naturelles, qui ne produisent leurs effets qu'à proporlioQ qu'elles sont appliquées à leurs sujets. Voua recevez la parole de Dieu comme venant de Dieo , elle opérera dans vous comme parole de Dieu : mais vous l'entendez comme une production de l'esprit de l'homme, elle n'agira en vous que comme parole de l'homme. Et parce qu'il n'est rien de plus Inutile au salut que la parole de l'homme, voilà pourquoi , en l 'écoutant de la sorte, nous lui faisons perdre à notre égard toute sa vertu, et nous la rendons si stérile. C'est ce qui arriva aux Juifs. Jésus-Christ leur annonçait des vérités toutes divines , il leur expliquait les plus hauts mystères, et leur enseignait les voies du salut. Il avait été envoyé pour oeb; c'était le Messie, c'était le Fils unique de Dieu. Mais comment le regardaienMIs? Cet homme, disaient-ils, n'est-il pas le fils d'un artisan? Notme hic estfiliusfaM? ( Math., 13. ) N'est-ce pas le fils de Joseph, et ne connaissons-nous pas son Père et sa mère? Nonne Me estJUius Joseph y cv^novimuspatrem et matremf ( Joaiv., 6. ) Or parce qu'ils ne s'élevaient point au-dessus de ce qui paraissait en lui d'humain ; parce quMIs ne le considéraient qu'en qualité d'homme, de là vient que la parole de Dieu , sortant même de la bouche d'uo Dieu, ne faisait nulle impression sur eux, et que leurs cœurs demeuraient toujours endurcis. Mais quand, au contrahre, après la descente du Saint-Esprit sur les apôtres , ils commencèrent à prendre des idées plus sublimes , et que , les envisageant comme députés de Dieu, ils se rendirent attentifs à leurs piédications , saint Luc nous apprend quels fruits merveilleux et abondants produisit tout à coup la parole de Dieu , prêchée même par des hommes, et les phn simples d'entre les hommes. Saint Pierre, au milieu de Jérusalem , convertit dans un seul disooun jusqu'à trois mille de ses auditeurs. Le même prinee des apôtres, dans un autre discours, en gagna à Jésus-Christ jusqu'à cinq mille. Les églises de toutes parts se formèrent, l'Évangile se répandit, la foi passa jusqu'aux extrémités de la terre : tout cela par où ? par la parole de Dieu entendue comme parole de Dieu.

Vous reconnaissez donc, mes frères, pourquoi la plupart des chrétiens profitent si peu de la sainte parole que nous leur annonçons. I<rest-il pas éfident que le principe d'un mal si d^lorable et si pernicieux dans le christianisme est qu'on ne la reçoit plus, cette parole, que comme parole des hommes , sans penser qu'elle part de plus haut et de Dieu même .^Voulez-vous que je vous en convainque par les différentes intentionsdes auditeurs qui récontent ? Venons au détail. Car on nous écoute, il est vrai*, on assiste à nos prédications, et sur cela» mes

SUR LA PÂBOLE DE DIEU

frères, je vous rends aisément toute la justice qui TOUS est due. Mais du reste on vient nous entendre , comment? pouvons nous Tignorer, et pouvons-nous voir sans une amère douleur de pareilles profanations dans la maison de Dieu et en la présence de Jésus- Christ? On vient, dis-je, nous entendre , mais par coutume et par une espèce de passe-temps, mais souvent par un esprit de malignité et de censure, mais par une curiosité vaine et tout humaine : ni vue de Dieu , ni préparation de Tâme, ni désir de s'édiGer, et de recueillir les fruits de salut qu'une si sainte parole doft produire. Expliquons-nous, etsuivez-moi. C'est par coutume et par une espèce de passetemps qu'on vient nous entendre. Demandez à la plupart de ceux qui se rendent les plus assidus à nos assemblées et à nos instructions plubliques , ce qui les y amène : s'ils sont de bonne foi , ils vous répondront qu'ils n'ont communément en cela nulle autre vue que de suivre une certaine habitude qui les conduit. Il y a pour les gens du siècle des passe-temps, et , si j'ose le dire , des amusements de toutes les sortes : parlons plus juste, et disons que les gens du siècle se font des passe-temps et'des amusements de toutes les manières , et que, par l'abus le plus contraire à l'esprit chrétien , ils en cherchent jusque dans les plus saints exercices de la religion. Je ne parle pas des impies et des libertins, je ne parle pas de ces mondains tout occupés des plaisirs et des engagements du monde ; la parole de Dieu n'est pour eux ni passe-temps ni amusements, puisqu'ils font profession de n'y assister jamais. Je parle du commun des chrétiens qui conservent toujours dans le cœur un fonds de piété, mais d'une piété lâche et indifférente. A ces fêtes solennelles que nous célébrons , et à ces jours que TËglise a spécialement consacrés au culte de Dieuf, ils veulent bien s'interdire tout soin et toute afùire profane. Mais du reste que feront-ils alors , et que pourront- ils substituer à ces occupations qu'ils sont obligés et en effet résolus d'interrompre? De quoi rempliront-ils ce temps qu'ils refusent aux fonctions d'une charge, à la conduite d'un négoce, aux travaux ordinaires et aux usages de la vie? De le perdre au jeu , et de ne l'employer qu'en de vaines conversations et en des divertissements mondains, c'est ce que plusieurs se reprocheraient devant Dieu, et ce que leur conscience aurait peine a soutenir. Que leur faut-il donc, et à quoi ont-ils recours? à nos cérémonies religieuses , à nos pieuses assemblées, et en pafrticulier à nos prédications. Les heures s'y écoulent, et cela leur sufQt.

De là nulle disposition intérieure pour recueillir cette manne divine que les ministres du Seigneur leur distribuent, et qui doit être la nourriture de leurs âmes et leur entretien. Le Saint-Esprit ne veut pas que nous nous présentions à l'autel du Dieu vi-

vant pour le prier, sans nous y être préparés ; et Ton se présente à la chaire de Jésus-Chrit pour l'écouter, sans être rentré en soi-même , ni s'être éprouvé soi-même. Comme si la chaire où Dieu nous fait annoncer ses ordres ne nous devait pas être, selon la belle remarque de saint Athanase, aussi vénérable que l'autel où il nous dispense ses grâces ; et comme si la parole que nous lui adressons dans l'oraison était plus respectable pour nous que celle qu'il nous adresse lui-même eq nous instruisant, ou qu'on nous adresse en son nomIDe là même nulle réflexion de l'esprit , nulle attention à des vérités qu'on ne peut trop méditer, ni trop pénétrer. Le prédicateur, après s'être consumé de veilles et d'étude pour se les ren* dre plus présentes et se les bien imprimer, épuise encore ses forces à les développer telles qu'il les a conçues, et à les proposer dans tout leur jour; mais l'auditeur, ou plongé dans une lente paresse qui l'assoupit, ou dissipé par de volages idées qui tour à tour se succèdent et qui l'égarent, n'entend rien, pour ainsi parler, de tout ce qu'il entend, n'en prend rien , ou n'en conserve rien.

Or si l'on regardait la parole de Dieu comme parole de Dieu, on y apporterait tout un autre esprit et tout un autre cœur. Je veux dire qu'on y apporterait un saint recueillement de l'âme , un humble sentiment de sa propre bassesse et de la grandeur souveraine du mîaltre dont on va recevoir les salutaires leçons, une intention actuelle d'en profiter et de les pratiquer; qu'on y apporterait la docilité des enfants, pour apprendre ses devoirs et pour les connaître ; une soumission, une fidélité prête atout entr»* prendre; un plein abandon de soi-même à tous les mouvements qu'il plairait à Dieu d'inspirer, et à toutes les grâces dont il voudrait nous éclairer et nous toucher. Cette seule pensée : Dieu m'appelle , et, par la bouche de son ministre, c'est lui-même qui me va donner ses divins enseignements, luimême qui me va révéler ses mystères, qui me va découvrir ses voies , qui me va déclarer ses volontés, qui va m'expliquer son Évangile et ses sacrés oracles: ce seul souvenir, mes frères, exciterait tout votre zèle et réveillerait toute votre ardeur. On vous verrait au pied de cette chaire, aussi respectueux et aussi appliqués que si Dieu , avec tout l'éclat de sa majesté, paraissait à vos yeux, et qu'il se montrât à vous dans son temple comme à Moïse sur la iliontagne. Bien loin d'être obligés de précipiter, pour ainsi dire, nos discours et de les resserrer, nous pourrions, sans lasser votre patience, leur donner la plus longue étendue; et si vous aviez à vous plaindre, ce ne serait que de notre brièveté. Avides du précieux aliment que votre Dieu vous a destiné , et de cette pâture spirituelle dont nous sommes les économes, nous aurions peine à vous rassasier. Pas ^ une parole ne vous échapperait, et pas une qui de-

meurât sans fruit. Vous trouveriez en nous des guides, des maîtres, des pères; des guides pour vous conduire à Dieu , des maîtres pour vous élever dans la connaissance de Dieu , des pères pour vous former selon Dieu : au lieu que nous ne sommes plus pour vous, comme s^exprimait le grand apôtre , que des cymbales retentissantes. Pourquoi cela? ah! mes diers auditeurs, je ne puis trop vous le redire, parce que vous ne reconnaissez point Dieu dans nos personnes, quoique nous tenions la place de Dieu; parce que vous ne nous comptez que pour des hommes semblables à vous , quoique nous ayons, quelque fubles et quelque imparfaits que nous soyons d^ailleurs, cet avantage au-dessus de vous, d^étre les ambassadeurs de Dieu ; parce que jugeant ainsi de nous par des vues tout humaines , sans en Juger par les vues de la foi , vous ne mettez presque nulle différence entre nos plus solides entretiens et ces vides conversations où la coutume dans le monde vous engage, et qui ne vous sont de nul proûtni de nul mérite devant Dieu.

Mais le désordre va encore plus loin ; et si les uns sont coupables, parce qu'ils viennent entendre indifféremment la parole de Dieu et sans nulle intention directe et expresse, les autres le sont encore plus parce qu'ils la viennent entendre malignement , et pour en faire le sujet de leur censure. Car combien y a-t-il de ces auditeurs qui , par une vaine présomption , s'érigeant en juges de réioquence chrétienne, ne se rendent attentifs à tout ce que nous leur disons, que pour critiquer la manière dont nous le concevons , dont nous Tarrangeons , dont nous le proposons, dont nous Texprimons , dont nous le débitons? Et de là, comment sortent-ils des prédications où ils ont assisté, et comment en parlent-ils? comme des philosophes et des païens. S'ils ont des éloges à donner au prédicateur évangélique, c'est sur la sublimité de ses pensées, c'est sur la nouveauté de ses tours , c'est sur la politesse et la fleur de son langage, c'est sur la grâce ou le feu de son action. Mais parce qu'on est toujours beaucoup plus enclin à reprendre, et qu'on n'approuve qu'avec peine, c'est sur tous ces points et sur bien d'autres de même nature, qu'on ne pardonne rien, et qu'on porte les jugements les plus sévères. Combien de ces auditeurs frivoles et mondains, toujours prêts h se divertir et à railler? Qu'ils entendent de notre bouche une de ces paroles que le libertinage a profanées et corrompues par de fausses interprétations; voilà à quoi la légèreté de leur esprit s'attachera, voilà ce qui les détournera des plus sérieuses matières, voilà ce qu'ils remporteront avec eux, et ce qui leur servira de fonds pour les plus subtiles ou les plus grossières plaisanteries. Étrange renversement, chrétiens, et où en sommes-nous réduits par fil perversité du siècle? Ne nous sera-t-il donc plus

SUR l4\ FABOLE DE DIEU.

permis d'user des plus innocentes et même des plus saintes expressions? Sera-ce un crime pour nous de nous énoncer comme les Pères de l'Église, comme les apôtres , et en particulier comme saint Paul ? Le monde est-il donc devenu, par ses vains et ridicules rafGnemenU, plus délicat, plus honnête, plus pur que ne l'a été jusqu'à présent la sage simpUeité des fidèles? Disons mieux, faudra-t-ii que nous' fissions céder la liberté de la chaire au goût dépravé du monde et àson sens réprouvé? Non, mes frères, non : nous parlerons comme Fesprit de Dieu nous l'inspirera ; et si le monde en tire un scandale dont nous ne sommes point les auteurs , sans abandonner des termes consacrés, nous nous contenterons , pour notre consolation , d'opposer au mépris du monde ce que notre divin Maître nous a dit : Celui qui vous méprise me méprise : Qui vosspemUy m£ sperniL (Luc, 10.) Car c'est en effet s'attaquer à Dieu même et l'outrager, que de s'attaquer à sa parole et d'en faire un si criminel abus.

Tous néanmoins ne le font pas ; à Dieu ne plaisel mais un dernier désordre plus commun , c'est d'entendre la parole de Dieu par une pure curiosité. Qu'un ministre de l'Évangile ait quelque avantage qui le distingue et qui lui ait acquis un certain nom, on le veut connaître par soi-même ; et , peu en peine d'en profiter, on veut en pouvoir parler. Malgré la droiture de ses intentions dont Dieu est témoin, il sert de spectacle à toute une multitude, composée, de qui? est-ce de chrétiens qui viennent s'édifier? Je ne prétends pas qu'il n'y en ait point de ce caractère, etje ne ferai pas, contre les règles de la charité et de la justice, à un si nombreux auditoire, cette injure : mais du reste je ne craindrai point de le dire , et sans me borner à la curiosité trop naturelle des uns , je marquerai en même temps les motifs encore plus criminels que bien d'autres y joignent. Car je ne le puis ignorer, mes frères, et l'ignorez- vous vous-même ? quoi ! que pour quelâmes pieuses qui cherchent à s'instruire dans une prédication , cent autres s'y trouvent parce qu'ils y doivent rencontrer tels ou telles, et que c'est là, à certains jours et à certains temps , comme le rendezvous public; qu'ils s'y trouvent parce qu'ils peuvent y paraître et y briller, y voir et s'y faire voir, comme si c'était une de ces assemblées où la vanité du monde étale avec plus d'éclat et avec plus d'art toutes ses pompes et tout son luxe; qu'ils s'y trouvent comme à une action de théâtre : je ne m'explique pas davantage, etje craindrais, en vous révélant tous ses mystères d'iniquité, d'entrer dans un détail plus propre à vous scandaliser qu'à vous corriger. Or n'est-il pas évident que le principe de tant de scandales , c'est que, dans la parole' de Dieu et dans l'attention qu'on y donne, on ne se proposa rien moins que cette divine parole ?

SUR LA PAROLE BE DIEU

me direz-vous , il ne nous^ pas défendu ;tacher à un prédicateur plutôt qu'à Fautre, tinguer entre les ministres do la parole de c qui ont le don de la mieux annoncer. Non , », cela ne vous est point absolument dé- )urvu que vous preniez dans le sens qu'il pris, ce que vous appelez mieux annoncer ! de Dieu. Car qu'est-ce que ce mieux, et il être par rapport à vous ? Si ce mieux ne DUS flatter agréablement l'oreille sans vous e cœur ; s'il ne va qu'à vous récréer vaine- [>rit de peintures vives , de tours nouveaux lux , d'expressions polies et arrangées avec I ne va qu'à vous repattre inutilement et trop humainement les yeux , p ar je ne sais ice et quelle représentation qui leur plaise ; , c'est là qu'il se réduit, quoi qu'il en puisse i mieux considéré en lui-même , je prétends e égard ce n'est' nullement ce qui vous conrce que ce n'est point ce qui vous conduit e fin que vous devez avoir en vue , qui est version et votre sanctification. Mais quand consistera à vous convaincre solidement is éternelles et à vous les présenter dans r force, à vous faire connaître vos devoirs ; y affectionner, à vous faire sentir l'im- , la nécessité du salut , et à vous mettre disposition efficace et prochaine d'y tratiand ce mieux consistera à vous inspirer la le Dieu , l'horreur du péché , l'amour de à vous en tracer de grandes images , et à mprimer fortement dans l'âme les sentijand ce mieux consistera à vous retirer de dres , et à vous détacher du monde et de udes vicieuses , à vous exciter aux larmes énitence : de sorte que ce soient, selon le de saint Jérôme , vos gémissements et non udissements , qui fassent l'éloge du prédi- !t que vous vous en retourniez vous frapoitrine et formant de saintes résolutions enir : PercuUentes pectcra sua reverte- .uc. , 23) : alors je reconnaîtrai que c'est là que vous devez préférer à tout le reste; in de condamner votre choix , je l'appr ouïe louerai, je vous y confirmerai, parce cela ne peut venir que de la parole de Dieu \%\ reçue comme parole de Dieu. Mais cette »le de Dieu vous paraît trop austère , et vous nez les conséquences : il vous faut donc chose d'humain qui radoucisse et qui Taee à votre goût. Or voilà pourquoi elle vous lutile : car c'est à cet humain que vous vous ; et comme rien dliumain ne peut opérer -es de la grâce qui sont d'un ordre infiniiérieur,c'est pour cela que tout ce que "^qom de la boudie des prédicateurs fottf profite

si peu , ou ne vous profite point du tout. Cepenaant TOUS TOUS flattez vous-mêmes; et parce que vous ne manquez pas peut-être une prédication, vous vous faites de cette assiduité un prétendu mérite. Mais vous vous trompez, mon cher auditeur; et votre erreur est d'autant plus pernicieuse, que la parole de Dieu ne servant pas, par votre faute, à votre salut, elle doit servir, par un juste jugement, à votre condamnation. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

Page 1