DEUXIÈME PARTIE
S) nous avions l'esprit aussi droit et le coeur aussi ferme et aussi solide qu'il serait à souhaiUT i^wit
l'intérêt de notre perfection, nous n'en serions pal réduits à la malheureuse nécessité de craindre nonseulement les erreurs du siècle , mais la vérité même quand elle nous est agréable et avantageuse. Ce qui rend cette vérité dangereuse pour nous , c'est b vanité qui est en nous , et qui , par une étrange eorruption , fait de notre propre bien la cause et la matière de notre mal. Il n'appartient qu'à Dîeo, duétiens , s'il m'est permis de parler ainsi, de pouvoir être loué sûrement et sans courir aucun risque : c*est l'une des prérogatives que l'Écriture loi attribue, sur ces paroles du psaume : T)s decet hymmu, Deus. (P«. 64). Dieu se loue éternellement soi-méone, età tout moment il entend la voix de ses créatures qui lui disent qu'il est grand , qu'il est juste , qull est admirable dans ses conseils , qu'il est seul digiied*étr8 souverainement aimé; et il reçoit d'elles les témoignages de ces vérités, sans préjudice de sa sainteté Infinie : pourquoi? parce qu'étant en lui-même la sainteté et la vérité par essence , la vérité qui est en lui ne peut jamais altéjrer ni pervertir sa sainteté. Il n'en est pas de même de nous. Comme nous n'avons aucun mérite sûr, et que nos vertus les mieux fondées, autant qu'elles participent à notre néant, ont toutes un caractère d'instabilité , que la grâce même ne détruit pas; si nous jugions bien des choses, noos devrions nous garantir de la vérité qui nous flatte, comme d'un écueil , et cela pour deux ralsous qne je tire de la morale de saint Grégoire pape. Premièrement, dit ce saint docteul:, parce que dans Fnsage du siècle, qui ne nous est que trop connu, et dont nous n'avons que de trop continuelles expériences! T qui nous flatte est ordinairement ce qui non trompe et qui nous séduit. Or, de toutes les illusloos, il n'y en u point de plus honteuse pour nous sein le monde, ni de plus pernicieuse selon Dieu, qn celle qui, en faveur de nous-mêmes et d'un viûi amour-propre dont nous sonunes remplis, noos frit prendre le mensonge pour la vérité. En second lien, parce qu'il est presque infaillible, quand mêmeoo ne nous tromperait pas , que ce qui ubus flatte nom corrompra. Or, s'il y a quelque chose qui nous doive être un sujet de confusion et même de condanmation , c'est qu'on nous puisse reprocher dans le j«gement de Dieu, qu'au lieu que l'erreur a été h source de la dépravation des autres , ce soit la vérilé même qui nous ait perdus. Deux raisons également convaincantes et édifiantes , dont je me contenteni de vous donner en peu de paroles une simple idée. C'est le Saint-Esprit qui l'a dit , chrétiens , et 1^ racle qu'il eu a prononcé par la bouche d'Isaîè ne s'adresse pas moins à vous et à moi qu'aux Israélittt qui écoutaient ce prophète ; P^mle meus, qui fe beatum dicunt, ipsi iedeclpiunt. (Isai., S.) Mon peuple, disait Dieu avec cet air de majesté, on plutôt de divinité, que le texte sacré nous rend sen-
SUR L AMLOUB ET LA CRAINTE DE LA VÉRITÉ
îble, ceux qui vous applaudissent, ceux qui affeceot de TOUS louer» ceux qui vous appellent heureux , laaucoup plusceux qui vous appellent parfaits, vous mpoeent, fi abusent de votre crédulité. En effet , ju'est-eequela plupart.des louanges dans le style du nonde? Vous le savez, des mensonges obligeants, les^ exagérations ofBcieuses, des ténx>ignages ou* résd*une estime apparente, et qui ne vient ni de a raison ni du cœur, souvent des contre-vérités déboisées et couvertes du voile de Thonnéteté ; des ternes spécieux et honorables , mais qui ne signifient rien ; et en un mot des impostures dont les hommes Mitre eux se font un commerce, et dont leur vanité IB repalt4 Impostures, dis-je, autorisées, ou par une fausse bienséance , ou par une complaisance liaase, ou par^un servi le intérêt. On nous dit de nous 08 que nous devrions être, et non pas ce que nous KNnmes; et nous, par une<pitoyable facilité à donner dans le piège qui nous est tendu, nous croyons tire en effet tels que Taduiation nous suppose, et qu*elle nous représente à nous-mêmes. On nous frit des portraits de nos personnes dans lesquels tout nous plaît, et nous ne doutons point quMls ne tment au naturel ; on nous donne des éloges qui sont des compliments et des figures, et nous les prenons à laletire; on loue jusques à nos vices et à nos passions, et nous n*hésitons pas ensuite à les compter pour des vertus. Qui te beatum dicunt, ^ tedecipiunt. De là il arrive tous les jours qu'un homme d*ailleurs naturellement modeste , et qui serait humble s'il se connaissait, enivré de ce vain eneens, pense avoir du mérite, lorsqu'il n'en a pas , remercie Dieu de mille grâces que Dieu n'a jamais prétendu lui faire> reconnaît en lui des talents qu'il n*a point reçus, s'attribuft des succès dont nul ne convient, se'félicite secrètement, tandis qu'ouvertement on le méprise. Car voilà les suites ordinai- «ee de cette inclination vicieuse, laquelle nous porte à aimer et rechercher la vérité qui nous flatte, n'y ayant personne de nous qui ne se puisse justement dire. Qui te beainm dicunt, ^si te dec^unt; quoiqa'il soit vrai, comme l'a remarqué saint Bernard, qoe-e^est .surtout dans les grands, les riches, les poissants du siècle, que cette parole du Saint-Esprit s'accomplit d'une manière plus visible.
Savea>vous, chrétiens, ne perdez pas ceci , qiuelle a été la source de l'idolâtrie, et d'oà esjt venu originairement ce désordre de la superstition et du culte des fausses divinités, qui a si longtemps régné dans l'univers? de l'abus que je combats. C'est de ce penchant et de cette facilité qu'ont les hommes à croire ce qui leur est avantageux, quelque incroyable qu'il puisse être. Oui ^ voilà ce qui a rendu tant de nations idolâtres. On faisait entendre à cer* tains hommes qu'ils étaient des dieux ; et à force de leur dire qu'ils étaient des dieux, on les accou-
tumait à: être traités^t Ignorés comme tels. Ceux qui commencèrent les^premiers à leur tenir ce lan-« gage savaient assez qu'il n'en était rien; mais la flatterie ne laissait pas de les porter à faire tout, ce qu'ils auraient fait de bonne foi , s'ils eussent été persuadés de ce qu'ils disaient. Les princes mêmes et les conquérants à qui on rendait ces honneurs, n'étaient que trop convaincus qu'ils ne leur convenaient pas; mais le désir de s'élever, joint à un intérêt politique, faisait qu'ils les souffraient d'abord, et bientôt après quils les exigeaient. Cétait par uneerreur grossière que les peuples se soumettaient à les leur déférer; mais cependant cette erreur s'érigeant peu à peu en opinion , et étant devenue insensiblement une loi de religion, tout mortels qu'ils étaient, on leur bâtissait des temples, on leur consacrait des autels, on offrait en leur nom des sacrifices, et ces hommes profanes et impies passaient pour les divinités de la terre. Cest ainsi que le démon se prévalait de l'orgueil des uns et de la simplicité des autres. Or, nous n'oserions dire que le christianisme ait entièrement détruit ces abus, car il en reste encore des vestiges , et il n'est rien dans le monde de plus ordinaire qu'une espèce d'idolâtrie qui s'y pratique, et dont l'usage est établi. On ne dit plus aux grands et aux riches qutls sont des dieux; mais on leur dit qu*lts nesont pas comme les autres hommes , qu'ils n'ont pas les faiblesses des hommes, qu'ils ont. des qualités qui les distinguent et qui les mettent au-dessus des hommes; et on les sépare teltement du commun des hommes^ qu'enfin ils oublient qu'ils le sont, et qu'ils veulent être servis comme des dieux : ne considérant pas que ceux qui se font leurs adorateurs sont, pour la plupart, des personnes intéressées, déterminées à leur plaire, ou plutôt gagées pour les tromper. : Qui te beatum dicunt ipsi te decipiunt.
Ne nous bornons pas aux grands et aux puissants du Inonde pour justifier ce queje dis. Cette idolâtrie dont je parle, règne également dans les conditiohs particulières, et y produit à proportion les mêmes effets. Ainsi une femme mondaine est-elle comme l'idole de je ne sais combien d'hommes charnels qui s'assemblent autour d'elle , et qui , par des cajoleries profanes, et jusques à l'adoration , lui inspirent une idée d'elle-même capable de la perdre et de la damner, puisqu'il s'ensuit de là qu'elle ne se connaît jamais, et qu'étant remplie de défauts, elle ne travaille à en corriger aucun ; s'estimant , tout évaporée et tout imparfaite qu'elle est , un sujet accompli , parce que c'est le terme dpnt on use sans cesse , et qu'on emploie éternellement pour la séduire et pour la corrompre. Ainsi un faux ou un faible ami , à force de vouloir être comp|;iisant, devient-il ido . lâtre de son ami, lui ôtant la plus salutaire de toutes, les vues, qui est celle de soi-même, et lui gâtant
SUR L'AMOUR £T LA CRAINTE DE LA VÉRITÉ
Tesprit par autant d'erreurs qu'il lui dit de choses douces et agréables : Qui te beatwn dictait, ipsi te dedpiunt. Qu'est-ce, à parler proprement, que cet usage maintenant si profané d'éloges des actions publiques, où, sous prétexte d'éloquence, le mensonge et la flatterie triomphent impunément de la vérité ? qu'est-ce que cette affectation d'épîtres à la tête d'un ouvrage, oà, par le caprice d'un auteur, les mérites les plus obscurs sont égalés aux plus éclatants, où les plus médiocres vertus sont traitées de sublimes et d'éminentes , où il n'y a point de particulier qui ne dût gouvemeril'État , point de prélat qui ne fût digne de la pourpre? qu'est-ce que tout cela, sinon un débit, souvent mercenaire, de louanges excessives et démesurées, dont on infatué les hommes? On sait bien que partout là il ne £aiut rien moins chercher que la vérité. Cependant, par une corruption de l'amour-propre, qui sait se prévaloir de tout , on s'imagine aisément qu'au moins y a-t-il dans ces choses quelque apparence et quelque fonds de vérité, suivant cette pensée de saint Augustin, si ingénieusement conçue, que la vérité est tellement aimée des hommes , que ceux quiaiment toute autre chose qu'elle veulent absolument que ce qu'ils aiment soit la vérité même : Quia sic amatur ve» ritas ut quicumque aliud amant, hoc quod amant, welirU esse veritatem. (Aug.)
Je dis bien plus : on porte ce désordre et cette profanation jusque dans le lieu saint, où nous voyons tous les jours la chaire de l'Évangile, qui est la chaire de la vérité, servir de théâtre aux flatteries les plus mondaines. Au lieu des discours chrétiens que l'on faisait autrefois dans les funérailles pour l'édification des vivants, on fait aujourd'hui des panégyriques où, de son autorité particulière, on entreprend de canoniser les morts. Panégyriques , vous le savez , où les plus lâches , sans discernement, sont transfigurés en héros, les plus petits esprits en rares génies, et, ce qui est encore plus indigne, des pécheurs en spirituels et en saints. Car ne sont-ce pas là les effets déplorables de cette passion si naturelle aux hommes du siècle pour la gloire et pour toutes les vérités avantageuses? La contradiction est qu*au milieu de tout cela, ces hommes si passionnés pour la gloire, et si vains, ne laissent pas de protester que ce qu'ils ont le plus en horreur, c'est d'être trompés. Eu effet, on ne veut pas l'être, mais en même temps on veut tout ce qu'il faut vouloir pour l'être. Car on ne veut pas être trompé, et néanmoins on veut être loué, flatté, admiré, comme si l'on pouvait être l'un sans Fautre. On n'aime pas l'imposture, mais on aime l'applaudissement, qui est kl matière de l'imposture. D'où saint Jérôme concluait que, quoiqu'on pense le contraire, on aime l'imposture même; et quelque peine qu'on ait à le CûDcevoiTf il est évident que les hommes se font un
souverain plaisir d'être trompés les uns par les au« très, jusques à s'en remercier et s'en savoir bon gré . Hi fUmirum gaudent ad circumveniianem smm, et iUusionem pro beru^ficio panmU. (HnftOH.) Qad parti y aurait-il donc à prendre? Je vous l'ai dit, c'est de se défier de la vérité même qui nous flaiti; pourquoi? parce qu'il n'y a point de vérité qui spproche tant de l'erreur, si aisée à confondre avec l'erreor, et, par conséquent, si exposée à tooe te dangers de l'erreur. Or, qu'y a-t-il, encore imefois, de plus honteux pour nous selon le monde, et de plus pernicieux selon Dieu , que cette cnenr? Laissons-là le monde, dont le jugement nom înpom peu. Qu'il sufiQse, pour être méprisé da monde, d'être la dupe d'une fausse louange, et qae le personnage le plus risible , selon les maximes da monde, soit celui d'un homme crédule, et enflé d'an mérite imaginaire dont il s'est laissé persuader. SU n*j avait que le monde à craindre, peut-être poornonsnous, par notre orgueil et notre vanité mtee, ne« rendre indépendants de^lui. Mais qoe r^pondransnous à Dieu quand il nous reprochera que, pour avoir trop cherché les vérités flatteuses, noot n'avons trouvé que le mensonge; que poor avoir prêté l'oreille à l'enchanteur, selon la métaphore du Safa^». Esprit, nous avons vécu dans un p^pétoel %ai»> ment; que pour nous être contentés de la fiiméede l'encens, nous avons renoncé à la pareté de la lumière : cette lumière dont dépendait notre eonve^ sion ne nous ayant manqué que parce qoe nous avons mieux aimé les ténèbres; et ces ténèbres 10lontaires ayant tellement prévalu dans noos, qw notre salut s'y est trouvé enfin enveloppé? Qa'alléguerons-nous pour notre justification? Dirons^iMNi à Dieu, comme Adam , que ce sont les honmies qâ nous ont séduits? prétendrons-nous avoir dû noos en fier à eux? les prendrons-nous pour garants dts opinions mal fondées que nous aorona ooncnn de nous-mêmes; et Dieu, juge sévère, mais équitable, des voies trompeuses que nous aurons saines, n'anra-t-il pas droit de s'en prendre à notre vanité?
Mais je veux, chrétiens, que ceux qui nonsloottt ne nous trompent jamais, et que la eomptoisanee qu'ils ont pour nous ne préjudieie en rien à la vérité : appliquez-vous à cette dernière pensée, qui va faire la conclusion de ce discours. Je veox, dis^, que la vérité qui nous flatte soit toty ours telle qw nous la présumons : du moment qu'elle nous flatte, quoiqu'elle ne nous trompe pas, je soutiens qo'eUe nous pervertit. Comment cela? en deux diffîreitfcs manières : en nous inspirant un oi^eil seaet qoi | anéantit devant Dieu tout le mérite de cette vérité; et diminuant en nous le zèle de notre perfection, I qui, bien entretenu j aurait mieux valu pour nous que l'avantage qui nous revient de cette vérité. Ah! mes chers auditeurs, que n*ai-je le temps de vooi
SUR L'AMOUR ET LA CRAliXTE D£ LA VÉRITÉ.
i|iper ce point de morale! C'est une vérité qui ist glorieuse et avantageuse, je le veux; mais vérité, tout avantageuse et toute glorieuse s est , dès que vous aimez à l'entendre , est une qui vous enfle, une vérité qui vous enorit , une vérité qui vous élève au-dessus de vous- !8 , qui vous rend fiers à l'égard des autres , et •us fait oublier Dieu. N'aurait-il pas été plus à iter que vous l'eussiez ignorée, et qu'elle eût ur vous ensevelie dans le silence et dans l'obsi? Combien d'esprits empoisonnés, si j'ose ainsi par la connaissance de leurs propres mérites ? ien d'astres éclipsés par leurs propres lumières ivement réfléchies sur eux? c'est-à-dire, comle dévots, combien d'âmes pures et éclairées té corrompues par la réflexion qu'on leur a ire sur les faveurs et les grâces dont Dieu les lait? Tel aurait été un homme parfait, s'il ne i jamais aperçu qu'il avait des qualités et des litions à l'être. Tel serait aujourd'hui un saint , ne lui avait point dit qu'il Pétait. Cette vue lui a donnée de son élévation dans la sainteté , qui l'a ébloui , ce qui lui a fait tourner la tête , i du pinacle, l'a précipité dans Tabtme. On ne lit que la vérité, et, en le louant, on lui a rendu e; mais cette justice , par les sentiments d'orlu'elle a produits dans son cœur , s'y est tournée ustice et en corruption. On ne l'a point loué là des bornes, et ce qu'on lui a dit pour lui n'a été qu'un sincère témoignage de ce qu'on it de lui; mais ce témoignage, quoique sinn'a pas laissé de faire en lui une impression $ureuse,qui, sous couleur de vérité, a ruiné Bon âme tout le fondement de la grâce, qu* bumilité. Le croiriez-vous, mes frères? dit Augustin : Jésus-Christ lui-même qui était, l'Écriture, la pierre ferme et inébranlable, à ailleurs la louange était due comme le tribut souveraine grandeur et de ses adorables perns, pendant qu'il était sur la terre, n'a pu rter les vérités qui allaient à son honneur et ;loire. Il faisait des prodiges, il guérissait les les-nés, il ressuscitait les morts; mais quand uples voulaient l'en féliciter, et s'écrier qu'il in prophète envoyé de Dieu, il leur imposait si- , témoignant une peine extrême de la reconince qu'ils avaient pour lui , ou du moins des les extérieures qu'ils lui en donnaient; parce is l'engageaient à être loué et applaudi par lien plus, il étendait jusques aux démons cette rtie; et lorsque ces esprits forcés par la vertu paroles, sortaient des corps en publiant qu'il e Christ, il les menaçait et leur commandait taire : Et increpans non sinebat ea loquL . , 4. ) Au lieu de recevoir l'hommage qui était à sa puissance , il usait de sa puissance même