DEUXIÈME PARTIE
11 ne £iut pas douter que saint Paul , écrivant à Timothée, son disciple, n'eût en vue les derniers siècles de l'Église, et en particulkr celui où nous vivons, quand, parmi les abus qu'il condamnait et qu'il remarquaitmêmedès lorsdans le christianisme^ il déplorait surtout l'aveuglement de certaines âmes séduites qui étudiaient sans cesse la religion, et qui ne parvenaient jamais àla science de la religion; qui en apprenaient tous les jours les maximes et les préceptes , et qui n'en comprenaient jamais l'essentiel ni le fond, qui s'épuisaient en spéculations pour s'y rendre habiles, mais qui ne l'entendaient jamais, parce que jamais elles n'en venaient à la pratique; en un mot, qui , cherchant en apparence le royaume de Dieu, ne le trouvaient point en effet , parce qu'elles le ch^x^haient sans le connaître : toiyours éloignées de la solide piété, parce qu'avec toute leur étude elles ne s'étaient jamais formé une juste image de la piété : Semper discetUes, et nunquam ad êcienliam veritaUs pef'veiUeiûes.
SUH LA SAlPfrETfi.
<3. Tîmath. S.} Cétait un des maux dont ce grand apfttre menaçait TEglise de Dieu; et n* est-ce pas ee que nous voyons aujourd'hui? Quelque spirituel et qudqae rafOné que se pique d*étre le siècle où ooos sommes nés, avouez-le, mes chers auditeurs, qu*uii des abus qui y régnent davantage est de se laisser prévenir des erreurs les plus grossières sur ce qui regarde la véritable piété et la sainteté chrétienne. J'en appelle à vos connaissances, et je suis certain que vous en convenez déjà avec moi.
Les uns, ne perdez pas ceci, font consister la sainteté dans ee qui est selon leur sens , et les autres diiuis oe qui est selon leur goût; les uns dans des choses extraordinaires et singulières, et les autres dans des choses extrêmes et outrées ; les uns dans te qui éclate et qui brille , et les autres dans ce qui effraie et qui rebute. Les uns se la figurent hors de leur état, et les autres se la proposent au delà de leurs forces et de leur pouvoir ; les uns Fimaginent contraire aux bienséances et aux règles qull faut observer dans le monde, et les autres s*en font des plans opposés à leurs obligations même les plus étroites et à leurs engagements particuliers par rapport au monde; les uns rattachent à certains moyens auxquels ils se bornent , pendant qu'ils négligent la fin, et les autres la réduisent à des idées Tagues de la fin dont ils se repaissent, pendant qu'ils négligent les moyens. Quel champ, chrétiens, et quelle matière à nos réflexions !
Or je dis que l'exemple des saints confond toutes ces erreurs, qu'il nous démontre sensiblement que la sainteté ne consiste point en tout cela , ne dépend point de tout cela , n'est rien moins , ou plutêt est quelque chose de meilleur et de plus raisonnable que tout cela : pourquoi? parce que les laints, par leur exemple , nous prêchent aujourd'hui one vérité, mais une vérité touchante, une vérité édifiante, une vérité consolante, savoir, qu'indépendanunent de notre sens ou de notre godt , que sans l'édat de certaines oeuvres ou de leur austérité, que sans sortir de notre condition ni quitter les voies communes , que sans prendre des moyens particoliers ni se proposer une autre fin que celle même qui nousest marquéedansla situation présente où nous nous trouvons, toute la sainteté, la vraie sainteté, est de remplir ses devoirs, et de les remplir dans la vue de Dieu ; d'être parfaitement ce que l'on doit être, et de l'être selon Dieu; de se conduire d'une manière digne de l'état où Ton est appelé de Dieu. Vérité à laquelle notre raison se soumet d'abord , et qu'il suffit de comprendre pour en être persuadé; vérité que toutes les Écritures Boos ont enseignée, mais dont nous avons encore une preuve plus évidente dans ces grands modèles que Diea nous présente aujourd'hui.
Car dans ces modèles , qui sont les saints, dé-
BOnUIALOCE — T. I.
trompé de toute Illusion, je vois clairement et diatinctément ce que c'est que d'être saint, et je le vois sans effort, sans embarras de préceptes, comme si la sainteté elle-même se découvrait à moi, et devenait sensible pour moi. Et puisqu'il n'est nen hors de Dieu de plus excellent , rien de plus divin qu'une sainteté de ce caractère, c'est-à-dire, une sainteté fondée sur les devoirs, réglée par les de* voirs, renfermée dans les devoirs , dès que je l'envisage de la sorte, tout révolté que je puis être contre mes devoirs, je me sens forcé à lui donner mon estime; et cette estime dont je ne puis me défendre m*en fait nattre un amour secret dont je me défends encore moins. Je dis : Voilà ce que je devrais être ; voilà ce que ma raison , ee que ma consdence, ce que ma religion me reproctoont toiyours de n'être pas; je le dis, et Faveu que j'en fais est pour moi un témoignage infaillible que c'est donc là, et là seulement, que se réduit ce que nous appelons sainteté.
Non» clirétiens, ces bienheureux dont nous so* lennisons la fête ne sont point précisément devenus saints pour avoir fait dans le munde et pour Dieu des choses extraordinaireset éclatantes. S'ils en ont fait, dit saint Bernard, et si l'histoire de leur vie les rapporte, ces œuvres éclaUntes et extraordinaires pouvaient bien être des effets et des écoulements de leur sainteté, mais elles n'en ont jamais été ni le fond, ni la mesure. Ils les ont faites, si vous voulez, parce qu'ils étaient saints; mais Ils n'ont jamais été saints parce qu'ils les faisaient : et en effet, ils pouvaient être saints sans cela, comme avec cela ils auraient pu ne l'être pas.
Ils pouvaient être saints*sans cela : combien de prédestinés, maintenant heureux et paisibles possesseurs de la gloire, n'ont jamais rien fiait sur I4 terre qui leur ait attiré l'admiration, ni qui les ait distingués ? Et ils pouvaient avec cela n'être pas saints : combien de réprouvés, victimes de la justice de Dieu , et livrés au feu éternel , ont fait sur la terre des actions de vertu à quoi les hommes ont applaudi, pendant que Dieu les condamnait, et peut-être, pour ces vertus mêmes prétendues, les rejetait? Saints sans cela : ainsi l'ont été des millionsd'élus dont les noms sont écritsdans le ciel, quoique inconnus dans l'Église même. Dieu, eomme remarque saint Augustin, a pris plaisir à les sanc* tifier dans l'obscurité d'une vie commune, d'une vie cachée; et quand il les a introduits dans son royaume, il ne leur a point dit : Entrez, serviteurs fidèles, parce que vous avez fait pour moi de grandes choses, mais : Parce que vous avez été fidèles dans les plus petites : Quia in paueafidsit fiâelié (Matth. 36). Rien moins que saints , ou plutêt seprouvés avec cela : ainsi doit-il arriver à ces maBieureux qui diront à Dieu : Seigneur, n'avons-nous pas
SUR LA SAINTETÉ
Si
prophète en Totrc nom? n'arona-nous pas chassé les démons? mais à qui Dieu répondra : Je ne vous ai jamais connus, et je ne vous connais point encore ; prophètes et faiseurs de miracles tant qu'il vous plaira , ce n'est point par là que je fais le discernement et le choix de ceux qui m'appartiennent. Ce que je dis, chrétiens, est tellement vrai, que Marie, la plus sainte des créatures, est néanmoins celle dont FÉvangile, par un dessein particulier de sa Providence, a moins publié de miracles : qnedisje , et fait-îl même mention d'un seul ? en marquetil un seul de Jean-Baptiste , le précurseur de Jésus-Christ? et n'est-ce pas à lui toutefois que le Sauveur du monde rendit ce glorieux témoignage, qu'entre les enfants des hommes , nul n'avait été devant Dieu ni plus grand , ni plus saint? Disons-en autant de mille autres choses avec lesquelles on confond tous les jours la sainteté : autant de ces austérités que le monde admire , et qui , selon la judicieuse remarque de l'évéque de Genève, ne sont tout au plus que des moyens pour aller à la sainteté, mais nullement la sainteté même. Il y a dans le ciel des saints du premier ordre qui n*ont jamais été par profession ni solitaires , ni austères : le Saint des saints lui-même, le Fils de Dieu , ne l'a point été, ou du moins ne l'a point paru; et peut-être l'enfer est-il plein de pénitents, d'anachorètes que la vanité a perdus.
Par où donc les saints sont-ils devenus saints , et en quoi proprement consiste le fond de leur sainteté? Ah! chrétiens, c'est ici qu'il est de votre Intérêt de m'écoutcr; car voici , en deux mots, votre instruction et votre consolation. ' Ils n'ont été saints que parce qu'ils ont rempli leurs devoirs, et ils ont rempli leurs devoirs parce qu'ils étaient samts. Deux choses dont l'enchaînement porte avec soi un caractère de raison et de vérité qui se fait sentir. Saints, parce quils ont rempli leurs devoirs , c'est-à-dire parce qu'ils ont su parfaitement accorder leur cx)ndition avec leur rellgioir, mais en sorte que leur religion a toujours été la règle de leur condition , et que jamais leur condition n'a prévalu aux maximes de leur rdigîon. Saints, parce qu'ils ont rendu à chacun ee qui lui était dû : l'honneur à qui était dû l'honneur, le tribut à ^lî était dû le tribut, l'obéissance à cenx que Dieu leur avait donnés pour mattres, la complaisance à ceux dont ils devaient entretenir la société, Tassistance à ceux qu'ils devaient secourir, le soin à œux dont Hs devaient répondre ; à tous la justice et la charité , parce que nous en sommes à tons redevables. Saints, parce qu'ils ont honoré par leur conduite les ministères dont ils étaient chargés , les dignités dont ils étaient revêtus, les places où Dieu les avait rais; parée qu'ils ont sacrifié leur repos , leur santé , leur vie, aux emplois qu'ils avaient à remplir, aux tra-
vaux qu'ils avaient à soutenir, aux fatigues quHs devaient essuyer, aux chagrins et aux ennuis qui! leur fallait dévorer. Saints , parce qu'ils ont préféré en toutes choses la conscience à l'intérêt , la probité à la fortune , la vérité à la flatterie ; parce qu'ils ont eu de la sincérité dans leurs paroles , de la droiture dans leurs actions , de l'équité dans leurs jugements, de la bonne foi dans leur commerce. Saints, parce que, soumis à Dieu , ils se sont tenus dans Tordre où Dieu les voulait , sans s'élever, sans ^ingérer, sans s'inquiéter, sans se plaindre, contents de leur état, ne troublant point celui des autres , n'enviant le bonheur dé personne, fidèles à leurs amis, généreux envers leurs ennemis , reconnaissants d«i bienfaits qu'ils recevaient, patients dans les maux, oubliant les injures, supportant les faibles : car tout ce que je dis était renfermé dans l'étendue de leurs devoirs , et il leur feHait tout ce que je dis pour être saints.
Mais j'ajoute que , parce qu'ils étaient saints, il ont rempli tous ces devoirs. Autre principe d'une vérité incontestable. En effet, il n'y avait que la sainteté qui pût être en eux une disposition générale et efficace au parfait accomplissement de toutes oes obligations. Sans la sainteté, ils auraient sueeombé en mille rencontres aux tentations humaines ; leur probité et leur droiture , en je ne sais combien de pas glissants , les aurait abandonnés , et en satisfaisant à un devoir ils en auraient violé un autre. Maie parce qu'ils étaient sainU , ils ont gardé toute la loi et rempK toute justice; parce qu'ils étaient satnts, ils ont allié dans leurs personnes les choses , oe semble, les plus opposées et les plus difficiles à coneilier : l'autorité avec la charité, la politique aveola sincérité, les honneurs du siècle avec l'huniiité, Tapplication aux affaires avec la piété ; parée qu'ils étaient saints, ils ont maintenu dans le monde leur rang avec modestie, leurs droits avec désintérasement , leur réputation avec un vrai mépris et uft entier détachement d'eux-mêmes; parce qu'ils ^iiâeoC saints, ils ont été humbles sans bassesse, grands sans hauteur, sincères sans imprudence , prudents sans duplicité, zélés sans emportement, eourageui sans témérité, doux et pacifiques sans pusillanimité; parce qu'ils étaient saints, ils se sont possédés euxmêmes, ou plutôt ils se sont défiés d'eux-mêmes dans la prospérité , ils ont compté sur Dieu , et ils se sont soutenus par la foi dans l'adversité, le serais infini si je voulais épuiser cette matière et pousser plus loin ce détail.
Quoi qu'il m soit , mes chers auditeurs, le bon* heur de ces glorieux prédestinés est de n*avolr jamais séparé leur perfection de leurs devoirs ; disons mieux , leur bonheur est de n'avoir jamais comm d'autre perfection que celle qui les attachait à leurs devoirs. Pourquoi saint Louis est-il au nombre de
SUR LA SALNTETÉ.
[ gne nous iavoqvom aiyourdlut ? parce qu*ëroi, il s'est dignement acquitté des deroirs d%u roi; et pourqMOt 8*est<il dignement acquitté <es dtfoirs d'un roi? |>aree qull a été un saint roi. B m*y a qu'à consulter son histoire , et vous en coomndres. Or, ce que je dis de ce saint roi , je pujs le dire également et {wr proportion de tous les aulit« saÎBts. Tel est le fondement de leur gloire et de leur béatitude : cette fidélité à leurs devoirs , ce zèle pour kvs devoirs, ce renoncement à tout pour se rendre parfeits dans leurs devoirs, c*est là ce que Diea a récompensé dans les justes qu'il a choisis ; et fl ne £Mit pas s'en étonner, puisque c'est là précisément ce qui leur a coûté, et ce <pii a été le sujet dis sacrifices qu'ils ont faits à Dieu et des victoires fs'ilsont remportées sur çux-mémes. Car, pour ne naaqp» à aueiio de ses davoirs, il iaut, en bien dis occasions, se mortifier, se renoncer, se Osire vidence. Toute autre perfoction que eelle-là n'aurait eu rien pour les saints dediffictie; aussi, toute autre perfection que celle4à n'aurait-elle pas été digne de la couronne que Dieu leur préparait.
Et Yoilà , chrétiens , le mystère que nous ne vouions pas comprendre : nous voudrions une saintetéà BOtre mode, une sainteté selon nos vues , selon nos éésirs, c'e8^à-dire une sainteté qui ne nous coûtât rien ; canine telle sainteté , pour rigoureuse qu'elle paraisse ou qu'elle puisse être d'ailleurs , nous devient dès lors aisée. Mais Dieu veut que notre sainteté consiste dans nos devoirs, et nos devoirs nous coûteront toujours : hors denos devoirs, ce qui nous semble saintetén'est qu'un Cantûme de sainteté, qui ne peut servir ni à glorifier Dieu , ni à édifier les hommee; qui souvent même n'est propre qu'à nourrir rorgudl et à nous enfler. Au lieu que la vraie sainteté, œtte sainteté commune dans un sens , mais si nre dans l'autre, porte avec soi une certaine bénédîdîoiK dont Dieu tire sa gloire, dont les hommes se sentent touchés , et qui nous tient nous-mêmes , sans ostentation, sans fsste, dans la règle, et nous préaenre de mille abus. J'achève, et après avoir parlé an libertin et à l'ignorant , Il me reste à faire vmr an chrétien lâche que , supposé rexemple des saints, sa lâcheté est sans prétexte : c'est la dernière partie»