DEUXIÈME PARTIE
Je l'ai dit, c'est une vérité incontestable, et qui nous est expressément marquée dans l'Écriture , que Dieu a fait toutes choses pour ses élus, que
pour eux il a créé le monde , que pour eux il le conserve , que sans eux il le détruirait , que tous les desseins de sa providence roulent sur eux , et que , dans Tordre de la nature, de la grâce et de la gloire, tout aboutit et se réduit à eux : Propier electos. Il faut néanmoins reconnaître que cette parole , si avantageuse aux élus de Dieu, ne doit proprement s'accomplir que dans le jugement dernier. En effet, dit saint Chrysostôme, s'il n'y avait pohit d'autre yie que celle-ci , et si jamais Dieu ne devait juger le monde , il serait difficile de comprisndre en quoi ses élus auraient été si favorisés et si privilégiés; et, bien loin de convenir que Dieu eût tout fait pour eux, on aurait souvent lieu de croire que ce serait plutôt pour eux qu'il paraîtrait n'avoir rien fait , ou du moins avoir très-peu fait. Car enfin, pendant cette vie, les élus, quoique élus de Dieu, ne font dans le monde nulle figure qui les distingue , ni qui marque pour leurs personnes ces égards si particuliers de la Providence. Au contraire , par une conduite de Dieu bien surprenante , et que David confesse avoir été pour lui un sujet de tentation et de trouble pendant cette vie, les élus de Dieu, qui sont les justes , bien loin d'être connus pour tels par la malignité du monde , sont souvent décriés et confondus avec les hypocrites; pendant cette vie, les élus de Dieu, qui sont les humbles, bien loin d*étre honorés et respectés, sont souvent méprisés et insultés; pendant cette vie, les élus de Dieu, qui sont les pauvres , bien loin d'être soulagés, sont souvent rebutés et abandonnés; pendant cette vie, les élus deDieu, qui sont communément les faibles, bien loin d'être protégés, sont souvent accablés et opprimés. Or tout cela est bien éloigné de cette favorable prédilection que Dieu, selon sa promesse , doit avoir pour eux. Il est vrai, répond saint Chrysostôme ; mais c'est justement ce qui prouve la vérité , l'infaillibilité, l'absolue et l'indispensable nécessité du jugement de Dieu : car, pourquoi le Fils de Dieu, en qualité de souverain juge, viendra-t-il à la fin des siècles? pour faire justice à ses élus sur ces quatre chefs. Oui , il viendra pour venger les justes , je dis les vrais justes , en les séparant des hypocrites, et faisant pour jamais cesser le règne de l'hypocrisie; il viendra pour venger les humbles, en glorifiant dans leurs personnes l'humilité , et en confondant les superbes qui n'auront eu pour elle que du mépris; il viendra pour venger les pauvres qui , par la dureté des riches, auront langui dans la misère, mais aux gémissements de qui il montrera bien qu'il n'a pas été insensible, il viendra pour venger les faU>les de tout ce que l'iniquité, la violence, l'abus de l'autorité, leur aura fait indignement souffrir. Car ce sont là, mes chers auditeurs, par rapport aux prédestinés, les fins principales pour quoi l'Écriture nous fait entendre que le Dieu
SUR LE lUGEBIENT DERNIER.
vengeur imraltra. Appliquez-vous donc, et, pour rintérét que chacun de vous doit y prendre , rûlou» blez votre attention.
Il viendra pour juger les justes, j'entends toujours les justes de lionne foi , en les séparant des hypotantes; eonmie le berger, diMl li»-méme dans l'Évangile, sépare les brebis d*avec les bmies : première justice que Dieu rendra à ses élus; car, encore une fois, durant cette vie , tout est mêlé et confondu , la vertu avee le vice, Tinnocenco avec le crime, la vérité avec rimpiosture, ta religio» avec rbjpocrisie; et dans ce mélange, le juste souf&e et llmpie triomphe.
Quand , au reste , je parle de Thypocrisie , ne pensez pas que je la borne* à^ cette espèce particulière qui eonslste dons l'abus de la piété, et qui fait les Ibux dévots. Je la prends dans un sens plusétendu^ et d'autant plus utile à votre instruction, que peutêtre malgré vous-mêmes serea-vous obKgés de convenir que c'est un vice qui ne vous est que trop eomnrao; car j'appelle hypocrite quiconque, sous de spécieuses apparences, a le secret de cacher les désordres d'une vie criminelle. Or, en ce sens, on ne peut douter que rhypocrisie ne soit répandue dans toutes les conditions , et que , parmi les mondains , il ne se trouve encore bie» phis dlmposteurs et dlijpoerites que parmi ceux que nous nommonsdévols. En effet, combien dans le monde de scélérats travestis en gens d'honneur ! combien dThommes eorrompus et pleins d'iniqntté , qui se produisent avee tout le faste et toute l'ostentation de la probité ! combien de fourbes insotitnts à vanter leur sincé^ rilé! eoininBn de traîtres hobili'S h sauver les dehors de la fidélité et de Tamitié ! combien de sensuels, esclaves des passions les plus infâmes, en possession dfafieeter la pureté des mœurs et de la pousser jusqu'à la sévérité ! combien de fsmmes libertines^ fièves sur le chapitre de leur réputation , et, quoique engagées dans un oonuneroe honteux, ayant le talent de s'attirer toute l'estime d'une exacte et parfaite réguhurité! Au contraire, combien de justes faussement accusés et condamnés ! combien de serviteurs de Dieu, par la malignité du siècle, décriés et catommiés ! combien de dévots de bonne foi traités d^hypocrites, d'intrigants et d'intéressés! combien de vraies vertus contestées ! combien de bonnes ouivres censurées! combiend'intentionsdroites mal expliquées, et combien de saintes actions empoisomaées^Or c'est là, dit saint Chrysostôme, ce que le jugement de Dieu dévoilera; en sorte que chacun sera connu pour ce qu'il est, que chacun pa* ratlra ce qu'il a été, que chacun tiendra le rang qn'il doit tenir; les secrets des conscienœssçront révélés, et alors , dit l'apêtre, chacun recevra la louange qui lui sera due : El tumc laus erU unicuique a Deo. ( f . Cor. 4) Par cette fatale et déciaive aération du bon grain d'avec l'ivraie (écoutes l'oracle de Jd>,
qui s'accomplira à la lettre, et qui sera une partie de la justice que Dieu rendra à ses éhis) , par cette fatale et décisive séparation , la joie de l'hypocrite finira, son espérance périra. Funeste mais juste menace que lui- fait le Saint-Esprit : Etgaudium hypo^ critm ad instar puneH; et spes hypocrUm perMi^ (Job. 90.)
Car la joie de l*hypocrite était d'en imposer, et cependant d^être honoré et respecté. Sa joie était d'avoir dans le monde un certain crédit qui ne hii coûtait qu'à bien faire son personnage , et qu'à bien jouer la comédie. Sa joie était d'être parvenu, à force de dissimulation, à recevoir l'hommage et le tribut des plus pures vertus, et à jouir sans mérite de tous les avantages du vrai mérite . Voilà ce que Job appelait les prospérités , les joies , le règne de l'hypocrisie; mais dans le dernier jugement , ce règne de rhypocrisie sera détruit , ces prospérités de l'hypocrisie s'évanouiront, ces joies de l'hypocrisie se changeront en des afflictions mortelles : elles n'étaient fondées que sur l'erreur des âmes simples, séduites et éblouies par un faux éclat; mais oettesé> duction des âmes simples , trompées Jusqu^alors , mais enfin désabusées par la lumière de Dieu, après ! avoir été à l'hypocrite une frivole consolation, se tournera pour lui , disons mieux , contre kii , en opprobre et en confusion ; l'espérance de l'hypocrite était qu'on ne le connaîtrait jamais à fond, et qu'éternellement le monde serait la dupe desadamnable politique ; et son désespoir, au contraire, sera de ne pouvoir pKis se déguiser, de n'avoir pins deténèbres où se cacÂier, de voir malgré lui le voile de son hypocrisie levé, ses artifices découverts, et d^être exposé aux yeux de toutes les nations : Spes hypocrUmperibit. Les autres pécheurs, connus dans le monde ponr œ qu'ils étaient, en cela même qu'ils auront été connus, auront déjà été à demi jugés, et déjà, par avance, auront essuyé une partie de l'humiliation que leur doit causer le jugement de Dieu : mais l'hypocrite, à qui il faudra quitter le masque de eette fausse gloiredont il s'était toujours paré ; mais cette femme qui aura passé pour vertueuse , et dont les commerces viendront àêtre publiés ; mais oe magistrat que l'on aura cru unexempled'intégrité, et dont les injustices seront mises dans un plein jour; mais cet ecclésiastique réputé saint, àqui Dieu reprochera hautement sa vie dissolue; mais oe prétendu homme d'honneur dont on verra toutes les fburberies; roaii cet ami sur qui l'on comptait, dont les lâches trahisons seront édaircies et vérifiées; mais quiconque aura su l'art de tromper, et qui ators se trouvera dans la nécessité affreuse de faire une réparation solennelle à la vérité, ah! chrétiens, c'est pour ceux-là que le jugement de Dieu aura quelque chose debien désolant.
I^a chose n'est qne trop vraie; mais, par une rai-
SUR LE JUGEMErn: DERNIER.
nm tout opposée, c'est ee qo! rendra le jugement de Dieu noo-seoleinent supportable , mais favorable, mais honorable, mais désirable aux justes et aus prédestinés : car leur gloire , dit saint Chrysostftiiie, aéra de paraître à découvert devant toutes les créaturas intelligentes ; leur gloire , et même le comble de leurs désirs, sera que l'on discerne enfin, et la droiture de leurs actions , et la pureté de leurs intentions; lear gloire sera qu*on les connaisse , parce qae leur disgrâce jusque-là aura été de n'être pas asaes connus : et voilà, âmes fidèles, qui malgré la eonuption du siècle , servez votre Dieu en esprit et m vérité, voilà ce qui doit, dans la vie, vouaaffemHr et vous consoler. A ce terrible moment oà le livre étB consciences sera ouvert, votre espérance, ranimée par la vue du souverain juge, et sar lepoîm d'toe remplie , vous soutiendra et vous dédommagera bien des injustes persécutions do monde; tandis que Timpie, confondu, troublé, con»> tmié , marchera la tête baissée et sans oser lever les yeux, vous paraîtrez avec une sainte assurance : pourquoi ? pareeque le jour de votre justification sera ▼enu. Maintenant l'envie, la calomnie lancent contre ¥ous leurs traits envenimés ; mais enfin l'oivie sera forcée à se taire, ou , si elle parle, ce ne sera plus qu'eu votre fiiveur; la calomnie sera convaincue de Dien8onge,et la vérité sejnontrera dans tout son lustre. Gependant,jouis8ez du témoignage secret de votre cœur, que vous devez préférer à tous les éloges du monde; dites avec saint Paul : Peu m'importe quel jugement les hommes font présentement de moi , puisque c'est mon Dieu qui doit un jour me juger : Qui auUm Judicat me Domhua est ( Cor. 4 ) ; ou bien, dites avec Jérémie : Cest vous , Seigneur, qui sondez les âmes , et qui en découvrez les plis et les replis les plus cachés ; c'est à vous que j'ai remis ma cause, vous la jugerez : Tibienim revelavi causam meaw^ (Jbbbm. 11.) Avançons.
Il viendra pour glorifier l'humilité dans la personne deshumbles : seconde justice que Dieu rendra àses âus. Cette humilité, cette simplicité du juste, eetteputieaceà soufifiir les injures sans se venger, que les mondains auront traitée de faiblesse d'esprit , de petitesse de génie, de bassesse decceur. Dieu viendra pour la couronner, et pour convaincre tout Puni vers qu'elle aura été la véritable force, la véritable grandeur d'âme , la véritable sagesse. Car c'est alors, dît rÉeriture,dan8cetadBrirable passage que vous avez entenda cent fois , et dont vous avez été cent fois touchés V c'est alors que les humbles de coeur s'élèverent avec confiance contre ceux qui les auront méprisés et insultés : Tune stabtmtjusii in magna coiuianUa. (Sap. 5. ) Cest alors que les sages du siècle, que ces esprits forts seront non-aeulement surpris, mais déconcertés, en voyant ces hommes, qu'ils u'avaieift jamais regardés que comme le rebut
du monde, placés sur des trônes de gloire. Cest alors qu'interdits et hoi% d'eux-mêmes, ils s'écrieront en gémissant : Ce sont là ceux dont nous nous sommes autrefois moqués , et qui ont été le sujet de nos railleries : Ili sunt quos habwmus aUquando in dertsum. (5tzp.5.) Insensés quenous étions, leur vie nous paraissait une folie, et toute leur conduite nous faisait pitié : Nos insensati vitam Uhrum sutimabamus insaniam {Sap. 5) ; cependant les voilà élevés au rang des enflants de Dieu , et leur partage est avec les saints : Ecce quomodo compidaH swU iTUerfdios Dei, etinter sanctos sors iUorum est (S^. 5. ) C'est, dis-je, alors que l'orgueil du monde rendra ce témoignage , quoique forcé, à l'humilité des élus de Dieu , et c'est là même qu'on verra sensiblement l'effet de cette promesse de Jésus^^hrist, que quiconque s'humilie sera glorifié : Omnis qui se humOimi exedkOUur. (Luc. 14.)
Car pendant la vie, il n'est pas toujours vrai, et même il est rarement vrai que celui qui s'abaisse et qui s'humilie soit élevé. On en voit dont l'humilité, quoique véritable et quoique solide, est accompagnéejusqu'au boutde l'humiliation. On en voit qui, pour chercher Dieu et par un esprit de religion, s'étant ensevelis et comme anéantis devant les hommes, meurentdans teurobscnrité et dans leur anéantissement. Combien drames saintes dont la vie est cachée avec Jésus-Christ, et à qui 1% monde n'a jamais tenu nnl compte du courage héroïque qulls ont eu de se séparer et de se détacher de lui ? Or c'est pour cela, reprend saint Chrysostême, qu'il doit y avoir et qu'il y aura un jugement à la fin des siècles.
Parce que le monde ne rend pas justice à ces chrétiens parfaits qui s'humilient et s'anéantissent pour Dieu , Dieu , qui se pique d'être fidèle , la leur rendra au centuple. Parce qu'il y a des saints sur la terre dont rhomilité, quoique sincère, n'est ni connue du monde, ni honorée au point qu'elle le devrait être si le monde était équitable. Dieu suppléera au défaut du monde, et la relèvera ; mais aux dépens de qui ? toujours aux dépens et à la honte du mondain , dont la fausse gloire , dont la vanité ridicule , dont la présomptueuse ambition, condamnée et réprouvée, rendra hommage à la sainteté des maximes que le sageet humble chrétien aura sui vies^puisqu'en même temps que l'humble sera exalté. Qui se humiliât exaltabitur (Luc , 14 ), l'orgueilleux sera humilié et couvert d'un étemel opprobre : Et qui se exaltai humiUabitur. Ce n*est pas assez.
Il viendra pour béatifier les pauvres : autre mystère du jugement de Dieu, autre justice qu'il rendra à ses prédestinés. Car il est de la foi que le pauvre ne sera pas éternellement dans Foubli : Quoniam non infinem obUvio eritpauperis. {Psalm. 9.} Il est de la foi que la patience des pauvres ne périra pas pour jamais, c'est-à-dire qu'elle ne sera piis pour
SUR LE JUGEMENT DERNIER
jamais iaatilc Dt sans fruit : Patientia paùperum noH peribU infnem, ( Psalm. 9. ) Et il est néanmoins évident que ces deux oracles du Saint-Esprit ne se vérifient pas toujours ni même communément dans cette vie. Car combien de pauvres y sont oubliés ! combien y demeurent sans secours et sans assistance! Oubli d*autant plus déplorable que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel : je m'explique. Combien de malheureux Induits aux dernières rigueurs de la pauvreté, et que ToQ ne soulage pas , parce qu'on ne les connaît pas et qu'on ne les veut pas connaître 1 Si Ton savait l'extrémité de leurs besoins, on aurait pour eux, malgré soi, sinon de la charité, au moins de rbumanité. A la vue de leurs misères , on rougirait de ses excès , on aurait honte de ses délicatesses , on se reprocherait ses folles dépenses , et l'on s'en ferait avec raison des crimes devant Dieu. Mais parce quL on ignore ce que souffrent ces membres de Jésus- Christ, parce qu'on ne veut pas s'en instruire, parce qu'on eraint d'en entendre parler, parce qu'on les éloigne de sa présence, on croit en être quitte en les oubliant, et quelque extrêmes que soient leurs maux, on y devient insensible. Combien de véritables pauvres que l'on rebute comme s'ils ne l'étaient pas, sans qu'on se donne et qu'on veuille se donner la peine de discerner s'ils le sont en effet! combien de saints pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu'à nous, et dont on ne veut pas s'approcher pour se mettre en devoir de les écouter! combien de pauvres abandonnés dans les provinces! combien de désolés dans les prisons! combien de languissants dans les hôpitaux! combien de honteux dans les familles particulières! Parmi ceux qu'on connaît pour pauvres, et dont on ne peut ni ignorer ni même oublier le douloureux état, combien sont négligés, combien sont durement traités! combien de serviteurs de Dieu qui manquent de tout , pendant que l'impie est dans l'abondance, dans le luxe, dans les délices ! S'il n'y avait point dejugement dernier, voilà ce que l'on pourrait appeler le scandale delà Providence : la patience des pauvres outragée par la dureté et par l'insensibilité des riches. Mais c'est pour cela même, dit saint Chrysostôme, que la Providence prépare aux riches un jugement sévère et rigoureux ; et c'est ce que comprenait parfaitement David, quand il disait : Co^nooi qtUa /aciet Dominus jûdicium inopis, et vindictam paùperum {Psabn. 139) : Tai connu que Dieujugera lacausedes pauvres, et qu'il les vengera. Et par où l'avait-il connu? par cet invincible raisonnement , que la patience des pauvres, dans le sens queje l'ai marquée, ne .devant et ne pouvant périr pour jamais, il fallait qu'il y eût un jugement supérieur à celui des hommes, où l'on connût qu'en effet elle ne périt point, c^est-à-dire que Dieu a pour elle tous les égards
qu'elle a droit d'attendre d'un maître souverainement équitable: PaUentiapavperumnonperibitinfinem (PscUm, 9) ; un jugement où non-seulement les pauvres fussent dédommagés de cette hiégalité de biens qui les a réduits dans l'indigence et la disette , mais où leur patience poussée à bout fût pleinement vengée des injustes traitements qu'elle aurait soufiferts. C'est pour cela, dit Dieu lui-même, queje me lèverai : c'est parce que les souffrances des pauvres, à qui le riche impitoyable aura fermé son cœur et ses entrailles, auront excité mon courroux, parce que leurs cris m^auront touché; parce que j'aurai été Indigné de voir qu'on s'endurcit à leurs plaintes : Propter tnUeriam inopum, et genUtwn paùperum, nunc exsurgam, <Ucit Dominus. (PsaJm. 11.) Ces cris des pauvres , qui sont montés jusqu'à moi , me solliciteront en leur faveur; et je necroirai point m'être acquitté de ce que je leur dois, et comme créateur et comme juge, que dans ce grand jouroù je prononcerai pour eux un arrêt de salut , tandis que je réprouverai , par un jugement sans miséricorde ceux qui n'auront usé envers eux de nulle miséricorde. A entendre ainsi Dieu.parler dans TÉcriture , ne dirait-on pas que le jugement dernier, quoique universel , ne doive être que pour les pauvres et qu*il n'ait pour terme et pour fin que de leur faire justice? Proptermiseriam inopum et gemUum paùperum : à voir comment le Fils Dieu qui doit y présider s'y comportera et y procédera , ne diraiton pas que tout le jugement du monde doit rouler sur le soin des pauvres ; que de là doive dépendre absolument et essentiellement le sort éternel des hommes, c'est-à-direque les uns nedoivent être condamnés que parce qu'ils auront méprisé le pauvre, et les autres comblés de gloire, que parce qu'ils l'auront secouru? Heureux donc, concluait le prophète royal, heureux celui qui pense attentivement au pauvre : Seatus qui in^l&git super egenum et panqiercm {Psalm. 44 ); pourquoi ? parce que Dieu , au jour de sa colère, l'épargnera et le sauvera : M die mala UberabiteumDominus. (Psalm. 44.)
Finissons, et disons encore que Dieu viendra pour venger les faibles que le pouvoir, joint à la violence, aura opprimés : quatrième et dernière justice dont il se tiendra redevable à ses élus. Car maintenant, c'est le crédit qui l'emporte, et qui a presque partout gain de cause : le plus fort a toujours raison quoi qu'il entreprenne; et parce qu'il est le plus fort, il croit avoir un titre pour l'entreprendre, et il en vient à bout. Combien de persécutions, de vexations causées par l'abus de Tautorité! combien de misérables, combien de veuves, faute d'appui , sacrifiés comme des victimes à la faveur! combien de pupilles dont l'héritage devient, après bien des formalités , la proie du chicaneur et de l'usurpateur! combien de familles ruinées pan»
SUR LE RESPECT HUBIAUf.
q[iie le bon droit , attaqué par une partie redoutable , n'a point trouvé de protection! combien de procès mal fondés, néanmoins hautement gagnés, parce qut les sollicitations, la cabale et les brigues ont prévalu 1 Malgré la justice et les lois , le faible succombe presque toujours. S'il y a des juges sans probité , c'est toujours contre lui et jamais pour lui qu'ils se laissent corrompre. Du moment qu'il est le phis fiiible , par une malheureuse fatalité , tout lui est contraire et rien ne lui est favorable. Mais, Seigneur, il trouvera enfin auprès de vous ce qui lui aoni été refusé h tous les tribunaux de ta terre; vous viendrez plein d'équité et de zèle, et vous prendrez la défense de l'orphelin , afin que le puissant , que le grand qui avait tant abusé de sa grandeur, eesse de se glorifier : Judicare pupUlo et humiU, fU non apponat ultra magn^ficare se homo super terram. (FscU. 9.) Jusque- la il aura toujours eu le dessus , jusque-là , fier de ses succès, parce que rieo ne lui résistait, il aura passé, non-seulement pour le plus fort, mais pour le plus habile , pour le mieux établi dans ses droits , pour le plus digne d'être distingué et honoré ; jusque-là il se sera fait une dusse gloire et un prétendu mérite de ses violences mêmes : mais vous le détromperez bien alors , Seigneur, et vous lui ferez bien rabattre de ses vaines idées : Ut non apponat ultra magnificare se. Comment cela? c'est que vous tirerez le faible de Toppression, et qu'il trouvera en vous, ô mon Dieu, un vengeur et un protecteur.
n est donc vrai que le jugement de Dieu sera pour ses élus le jour de leur rédemption , le jour de leur gloire, le jour où Dieu leur fera justice. Ah ! chrétiens, à quoi pensons-nous, si persuadés d'une vérité si touchante, nous ne travaillons pas de toutes nos forces à être du nombre de ces heureux prédestinés? que faisons-nous , si , renonçant aux fausses maximes du monde, nous ne nous mettons pas en état d*étre de ces élus de Dieu qui paraîtront avec tant de confiance devant le tribunal de Jésus-Christ ? Or, en voici, mes chers auditeurs, l'important secret, que je vous laisse pour fruit de tout ce discours. Commencez dès maintenant à accomplir dans fos personnes ce que Dieu , dans le jugement dernier, fera en faveur de ses élus; il les séparera d'avec les hypocrites et les impies : séparez-vous-en par la pratique d'une solide et d'une véritable piété; il glorifiera les humbles : humiliez-vous, dit saint Pierre, et soumettez-vous à Dieu , afin que Dieu vous élève au jour de sa visite , c'est* àdire dans son jugement : Humiliamini, ut vos Deus exaltet in tempore visUationis (Petr. 5); il béatifiera les pauvres : assistez-les, soulagez-les, faites-vous-en des amis auprès de votre juge, afin que, quand il viendra vous juger, ilssoient vos intercesseurs,et qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ; il vengera
MURDALOUE. — T. I.
les faibles opprimés : protégez-les, et, selon la mesure de votre pouvoir, soyez leurs patrons; servez, à l'exemple de Dieu, de tuteurs au pupille et 1^ U veuve.
Et vous, justes, humbles, pauvres, flsibles, lea bien-aimés de Dieu , soutenez^vous dans votre justice, dans votre obscurité, dans votre pauvreté, dans votre faiblesse, par l'attente de ce grand jour, qui sera tout à la fois le jour du Seigneur et le vôtre. Pïon pas que vous ne deviez craindre le jugement de Dieu, il est à craindre pour tous; mais en le craignant , craignez-le de sorte que vous puissiez au même temps le désirer, l'aimer, l'espérer : car, pourquoi ne l'aimeriez-vous pas, puisqu'il doit vous délivrer de toutes les misères de cette vie? pourquoi ne le désireriez-vous pas , puisqu'il doit vous racheter de la servitude du siècle? pourquoi ne Pespéreriez-vous pas, puisqu'il doit commencer votre bonheur éternel? Craignez le jugement de Dieu, mais craignez-le d'une crainte mêlée d'amour et accompagnée de confiance; craignez-le comme vous craignez Dieu. 11 ne vous est point permis de craindre Dieu sans l'aimer; il faut qu'en le craignant vous l'aimiez , et que vous l'aimiez encore plus que vous ne le craignez; sans cela votre crainte n'est qu'une crainte servile , qui ne sufiGt pas même pour le salut. Or, il en est de même du jugement de Dieu : craignons-le tous, mes chers auditeurs, ce terrible jugement, mais craignons-le d'une crainte efficace, d'une crainte qui nous convertisse, qui corrige nos désordres, qui redouble notre vigilance, qui rallume notre ferveur, qui nous porte à la pratique de toutes les œuvres chrétiennes, tellement que nous méritions d'être placés à la droite, et d'entendre de la bouche de notre juge ces consolantes paroles : f>nite, benedlcfi Patris mei (Matth. 25) : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; possédez le royaume qui vous est préparé dès la création du monde : je vous le souhaite, etc.
SERMON
POUR LE DEUXIÈME DIBIANCHE DE L*ÀVEIfT.
SUR LE RESPECT HUMAIN
Bea tus qui non fuerii Mcandalixatus in me. Bieoheureax celui qui ne sera point scandalisé de moL SAurr fifATTHiEU, cbap. lâ.
SiBB, C'est à ce caractère que le Sauveur du monde reconnaît ses vrais disciples ; c'est la condition que cet Homme-Dieu leur propose pour être reçus à son service et pour mériter de vivre sous sa loi. Il leur déclare qu'il faut prendre parti ; qu'il ne faut point espérer d'être du nombre des siens si l'on n'est ré-
SUR LE RESPECT HUBfAIN.
soitt d*eii fifliire hantement profession ; que quiconque étant chrétien craint de le paraître , est indigne de lui ; qu'il ne suffit pas , pour être à lui , de croire de cœur, si Ton ne confesse de bouche , qu*il ne suffit pas de confesser de bouche, si Ton ne s'explique par ses œuvres; enfin qu'il veut des hommes fer« yents, généreux, sincères, qui se fessent un honneur de l'avoir pour maître, et un mérite de lui obéir.
Or, par là il exclut de son royaume ces lâches uiondidns qui , bien loin de se déclarer pour, Jésus- Christ, rougissent de Jésus-Christ; qui, bien loin d'honorer Jésus-Christ, se scandalisent de Jésus- Christ, et qui non contents de se scandaliser de Jésus-Christ, le scandalisent tous les jours lui-même dans la personne de ses frères, en inspirant aux autres la même crainte qui les arrête, et le même respect humain qui les domine : c'est ce que j'entreprends de combattre dans ce discours. Cette honte du service de Dieu , ce respect humain qui nous empêche d'être à Dieu, cette crainte du monde, ou cette complaisance pour le monde, qui détruit le culte que nous devons rendre à Dieu, je veux vous en faire voir l'indignité, le désordre et le scandale : l'indignité du respect humain par rapport à nousmêmes , son désordre par rapport à Dieu , son scandale par rapport au prochain.
Il y en a qui sont les esclaves du respect humain, et il y en a qui en sont les auteurs : esclaves du respect humain, je leur parlerai dans la première et dans la seconde partie, et je leur montrerai combien Jeur conduite est indigne , combien elle est criminelle; auteurs du respect humain, je leur parlerai dans la dernière partie, et je leur montrerai combien leur conduite est scandaleuse : l'indignité du respect humain nous le fera mépriser; le désordre du respect humain nous le fera condamner ; le scandale du respect humain nous en fera craindre les suites : c'est tout mon dessein. Demandons , etc. jéve, Maria.