‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 23 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Parce que le monde sera parvenu au comble de l'iniquité^ le jour de la vengeance arrivera : c'est ainsi que s*explique l'Écriture : Fenietdies ultionis, (Jbbxm. 40.) Et parce que les hommes auront achevé de remplir la mesure de leurs crimes. Dieu, qui jusque-là avait été le Dieu riche en miséricorde, ne pouvant plus souffrir Taffreux désordre où lui paraîtra Funivers, commencera enfin à se faire justice. Torlà sur quoi le prophète royal a fondé la nécessité de ce jugement redoutable que je vous prêche aujourd'hui ; Exsurgie, Deus , etjudica caur gam tuam {Psàlm. 73 ), Levez-vous, Seigneur, disait-ît à Dieu , plein d*un zèle ardent pour sa gloire, et juges vous-même votre propre cause : Meinor etto impr^periomm tuorum^ eorum qum ab iTisipktde naU tota die (IbidO : Souvenez-vous des outrages qu^a osé vous faire, et que vous fait eneore à tout moment nmpieetfinsensé, afin qu'ils ne demeurent pas étcfrnelferoent impunis. Deux choses par où le Saint-Esprit nous donne à connaître en quoi consistera la rigueur du jugement de Dieu. Deux pensées capables do nous en imprimer f idée la plus vive et la plus touchante. Dieu se lèvera pour juger lui-même Isa cause; Dieu se souviendra en général àes outrages que hii font maintenant les hommes, mais en particulier de ceux que lui font certains hommes insolents dans leur impiété, certains pécheurs scandaleux dont le caractère est dinsulter à Dieu même aveeplus d'orgueil. Entrons donc, mes chers auditeurs, dans ces deux pensées, et tirons-en des conséquences tlignes de notre foi, mais surtout sahitaîros et pratiques pour la rcformatton de nos mœurs.

Dieu se lèvera pour juger hii-même sa cause. En «^et^pendant cette vieil en laisse à d*autres le soin. '

Occupé à répandre ses grâces et à faire luire son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons, il laisse à ceux qui sont en place, et qui ont en main l'autorité, le soin de maintenir ses droits. C'est pour cela qu'il a établi des puissances sur la terre. Car le prince, dit saint Paul, est le ministre des vengeances de Dieu , et ce n'est pas en vain qu'il porte Pépée, puisquec'est pour la cause de Dieu bien plus que pour la sienne qu'il s'en doit servir. Il est fe ministre de Dieu pour faire rendre à Dieu œ qui lui est dd , et pour punir ceux qui violent sa loi : Dei minuter est, vindex in iram ei qui matum agit { nom. 13); autant qu'il y a dans le monde de souverains , de magistrats , de supérieurs , de prélats, de juges , ce sont autant d'hômnes diargés des intérêts de Dieu , et dans les mains de qui Dieu a mis sa cause. Si son nom est blaspliémé , si son culte est profané, il leur en demande justice, et c'est a eux à lui en faire raison. Cest pour cela qnH adonné aux prêtres, dans la loi de grâce, une juridiction si absolue. Car les prêtres, dit saint Chrysostume, en vertu du pouvoir qu'ils ont de retem'r les péchés et de les remettre, sont, dans le tribunal de la pénitence, comme les arbitres de la cause de Dieu et de ses droits les plus sacrés ; et Dieu , en leur ac • cordant ce pouvoir, leur a dit à la lettre et sans restriction : Judicate interme et vinecmmeam{\sàA, 5) : Soyez juges entre moi et ma vigne; c'est-àdire, soyez juges entre moi et mon peuple, entre moi et ces pécheurs qui viennent, prosternés à vos pieds, confesser les désordres de leur vie. Obligezles à m'en faire de légitimes réparations; imposez*leur pour cela des peines proportionnées; tout ce que vous défierez sur la terre sera délié dans le ciel ; mais prenez bien garde qu'en exerçant ce ministère, c'est ma cause que vous jugez , aussi bien que leur cause , et même encore plus que Teur cause : /«^ dicate inter me et vineam meam..

Cest par la même raison que, lorsqiill s'agit de nous récondtier avec Dieu, Dieu, par un excès de bonté, quoique nous soyons alors parties contre lui, veut bien nous prendre pour juges entre lui et nous-mêmes. Car la pénitence, remarque saint Augustin, considérée dans le pécheur, nlest rien autre chose qu'une justice que le pécheur rend à Dieu aux dépens de soi-même : comme si Dieu nous avait dit, et il est vrai, chrétiens,' qu'il nous l'a dit : F)siites-mor justice de vous-mêmes, et n'attendez pas que je vienne, dans le jour de ma C4)lère, me Ta faire malgré vous. Convaincus, parle témoignage de vos consciences, que vous êtes coupables devant moi, armez-vous pour moi d'un saint zèb contre vous-mêmes, condamnez-vous, punissezvous, exéeutez-vous vous-mêmes, afin que je ne vous juge pas. Car c'est la condition qu'il nous offre; d'où le grand apêtre concluait, sans hésiter «

SUR LE JUGEMENT DERNIER

qae â lUNif BOUS jugions ttout-méines de bonne foi, noos ne ferions jamais jugés de Dieu : Quodsi nosmel^fof dt/tidioaremm, non ytigve judicaremur (I. Oir. 11 ); telle est, dis-je, durant cette vie, k conduite de Dieu : il nous laisse juger sa cause, et Il veut bien s*en reposer sur nous.

Mais qu*arrife-t-il? ab! chrétiens, ce que nous ■e poof ons jamais assez déplorer, et ce qui doit être pour nous un des plus infaillibles présioges de la rigueur du jugement de Dieu : le voici. Cette cause de Dieu, mise entre les mains des hommes , par un effet de leur infidélité , est tous les jours indignement traitée, ûiiblement soutenue, honteuse- Beat abandonnée, lâchement trahie. Je m'explique. Combion de crimes et même de crimes énormes, tolérés dans le monde par la négligence, par la eonnÎTenee, par la fausse prudence, par la cor- I et la prévarication de ceux qui les devaient

aûr et qp% Dieu avait préposés pour les punir? Combien de sacrilèges, combien de scandales, combien de vices abominables, combien de pécliés, et de péchés les phis monstrueux et les plus infâmes, dout on ne voit nul châtiment, et dont les auteurs, à la lM>nle de la religion , marchent impunément et tête levée? Combien d*impies, non-seulement épargnés et ménagés, mais respectés et honorés, mais, dans leur impiété même, loués et applaudis, et tout cela au mépris de Dieu? Qu*un grand de la terre soit offensé t tout conspire à le satisfaire : et il n*y a point d'assez prompte justice pour réparer la moin* dre injure qu*il prétend avoir reçue. Pie s*agit-il que de la défense de Dieu, en mille conjonctures tout est faible, tout est languissant. Quelque obligation qu'on ait de réprimer le libertinage, quand Dieu s'y trouve seul intéressé , on dissimule, on temporise, on mollit, on a des égards; et parla le libertinage, malgré la sainteté des lois, prend le dessus.

Où est aujourd'hui dans le monde ce zèle de la cause de Dieu, ce zèle dont brûlait David, et dont tout dirétien doit brûler s'il ne veut se rendre indigne du nom qu'il porte? où es^il et où l'exerce-ton? En combien de rencontres ne cède-t-il pas à la politique mondaine, et n'est-il pas affaibli par le lespect humain ? Le dirai-je ? dans le tribunal même de la pénitence, tout sacré qu'il est, la cause de Dieu ne court pas souvent moins de risque? Quels abus n'y conmiet-on pas ? avec quelle facilité n'y abiou^on pas quelquefois les plus insignes et les plus endurcis pécheurs , quelle distinction n'y fail-on pas de leura personnes , et de quelle indulgence n'y uset-on pas pour s'accommoder à leur délicatesse? Âu- Urefois on y procédait avec une sévérité de discipline qui honorait Dieu aux dépens du pécheur; maintenant vous diriez que tout le secret est d'y aiénaanr le pécheur aux dépens de Dieu. A mesure

que l'iniquité s'est accrue, la pénitence s'est mitigée. En comparaison de ces siècles fervents où elle était dans sa vigueur, par une malheureuse prescription, elle n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a été; à peine nous reste-t-il des traces de ces canons si vénérables qui , pour des péchés aujourd'hui communs, ordonnaient des années entières de satis&ctionsetdesatisfEntionsrigoureuses.Cependant,Dieu n'a point changé, et sesdroits immuables et éternels subsistent toujours. Mais n'imputons point à d'autres qu'à nous-mêmes ces relâchements de la pénitence. Cest nous-mêoies, chrétiens, reconnaissonsle avec douleur, c'est nous-mêmes qui »par la dureté de nos cœurs, forçons en quelque sorte les ministres de Jésus-Christ à avoir pour nous dans le saint tribunal ces condescendances et ces ménagements dont nous répondrons encore plus qu'eux , et qui ne peuvent aboutir qu'à notre perdition et à notre ruine; c'est nous qui, par nos artifices, tiouvons le moyen d'énerver leur zèle et de corrompre même leur fidélité; c'est nous. qui, malgré eux, les engageons à être souvent les fauteurs de nos désordres, et par conséquent qui sonunes, dans la cause de Dieu, les premiers prévaricateurs.

Or c'est en cette vue , je le répète, que David soflidtait Dieu avec un saint empressement de pren^ dre lui-même sa cause en main, quand il lui disait : Exêurge (Psalm. 78); levez-vous. Seigneur : Jwdicacausam tuam; mettez- vous en devoir déjuger vous-même votre cause, et ne vous en fiez plus qu'à vous-même. Jusqu'à présent vous avez été le Dieu patient et le Dieu fort : Deus/ortU et Deus paiiens ( Psalm. 7) ; et comme tel, vous avez souffert avec une tranquillité qui nous doit surprendre^ que vos intérêts dans le monde fussent trahis par ceux mêmes qui en doivent être les défenseurs et les vengeurs; il est temps d'y pourvoir, et d'apporter remède à un abus si déplorable. Mentor esio : souvenez-vous, Seigneur, que vous avez affaire à des rebelles, qui se prévalent contre vous de vos phis divins attributs, et qui prennent votre patience pour indolence, et votre force pour faiblesse. Exsurge : levez-vous, et montrez-leur que, malgré vos lenteurs passées, vous savez enfin vous rendre une pleine justice. Or, voilà, chrétiens, ce que Dieu fera dans le dernier jugement. Qui le dit? lui-même, par ces paroles de l'Ëaiture, aussi terribles qu'elles sont énergiques : Cum arripuerit judicium manus mea, reddam ultionem hostibus meis ( Deut. 83 ) : Quand j'aurai repris ce pouvoir de juger qui m'appartient à titre de souveraineté; quand je l'aurai été aux hommes, qui en abusent; quand, lassé de le voir entre leurs mains, je me serai mis seul en possession de l'exercer par moi-même ; Cum arri» pueritjudicium manus mea ; c'est alors , dit Dieu , que je rentrerai dans mes droits; c'est alors que

ma cause sera fictorîeose; c'est alors que je ferai seutir à mes ennemis le poids de celte Tengeanœ sans miséricorde que je leur prépare : Reddam Wiionem hostibus meis.

De là Tient que ce jour fatal destiné pour le jugement du monde, dans le langage des prophètes, est appelé par excellence le jour do Seigneur : Dieg Domini. (Zach. 14, MAL4CH. 16.) Pourquoi? parce que c'est le jour où Dieu, oubliant tout autre intérêt, agira hautement et uniquement pour son intérêt propre. Tous les autres jours auront été, pour ainsi dire, les jours des hommes, perce que Dieu jusqu'alors aura semblé n'avoir eu de puissance que pour les hommes , de providence que pour les hommes, de bonté et de zèle que pour les hommes : mais à ce jour, à ce grand jour, il commencera à être poissant pour lui-même, bon pour lui-même, zélé pour lui-même; et c'est pourquoi il déclare que ce sera son jour : Dies Domini.

Cest ici votre heure , disait le Fils de Dieu, parlant aux Juifs conjurés contre lui, et qui venaient pour l'arrêter, c'est ici votre heure, et la puissance des ténèbres : Hœc est horavestra, etpotestastenebrarum. (Luc. 22.) Ainsi, mondains et mondaines qui m'écoutez, pourrais-je vous dire aujourd'hui : ce sont ici vos jours, et, si vous voulez, vos beaux jours, vos heureux jours, ces jours que vous donnez à vos divertissements et à vos plaisirs; ces jours où , enivrés du monde , vous ne pensez qu*a en goûter les fausses joies; ces jours où , dans un profond

' oubli de tout ce qui regarde le salut, vous n'êtes occupés que des desseins'et des vues de votre ambition ; ces jours que vous passez dans les parties de jeu , dans les intrigues et les commerces , ce sont vos jours; et, dans Terreur où vous êtes que ces Jours ne sont faits que pour vous , au lieu de les remplir de bonnes œuvres et de vos devoirs, vous les employez à des œuvres de ténèbres et à satisfaire vos désirs lUxc est hora vestra, etpotestas tenebrarum. Mais attendez le triste jour où ,tous ces jours se doivent terminer : comme vous avez votre temps , Dieu aura le sien ; et le temps de Dieu , c'est celui que Dieu prendra pour vous juger. Cum acce-

pervtemptts, ego justitlasjudicabo{Psalm. 74) : Lorsque j'aurai pris mon temps, ajoute-t-il , je jugerai, non-seulement les injustices que l'on m'aura faiites, mais les fausses justices qu'on m'aura rendues; non-seulement les crimes commis contre moi, mais les fausses pénitences dont ils auront été suivis; non-seulement les péchés, mais les contritions apparentes et inefficaces , mais les confessions nulles et infructueuses , mais les satisfactions imparfaites et insufOsantes. Parce que mon temps sera venu, je jugerai les jugements mêmes, ces juge

SUR LE JUGEMENT DERNIER

Cum accepero tempia, ego JusUUasjudi'

tiûant:

cabo.

Aussi, chrétiens , il n^appartient qu'à Dieu d'être en dernier ressort et sans appel juge et partie dans sa propre cause. Les rois de la terre les plus abio* lus , ou ne prétendent pas avoir un tel droit, ou du moins n'en usent pas. Si pour des intérêts particuliers ils ont avec un de leurs sujets quelque différend à vider, par une équité digne d'eux , ils veulent bien sedépouiller de la quai ité de juges , et prendre celle de simples parties, pour s'en rapporter à un jegement libre, désintéressé et hors de soupçon. Ainsi le pratiquent les princes vraiment religieux ; et, pour notre consolation , nous en avons vo des exemples qui ont mérité nos éloges. Mais les mêmes raisons qui, dans de pareilles conjonctures^ obligent les rois de la terre à se relâcher de leur souverain pouvoir, obligeront Dieu , au contraire , quand il jugera les pécheurs, à ne rien rabattre du sien; et^ces raisons sont si solides , quil suffit de les bien concevoir pour en être touché et pénétré.

Car Dieu , dit saint Clirysostême, jugera hû-même sa cause , parce que sa cause ne peut être parfaitement jugée que par lui. Il la jugera , parce qui I n'y a que lui capable de connaître à fond Tinjure qui lui est faite par le péché. Il la jugera, parce qu'il faut être Dieu comme lui pour comprendre jusqu*où va la malice du péché, et quelle en doit être la peine, la dignité inGnie de l'être de Dieu étant l'essentielle mesure de l'un et de Tautre. Gomme Dieu , il se vengera lui-même , parce qu'il ne peut être pleinement vengé que par lui-même; parce que tout autre que lui-même ne le vengerait qu*à demi; parce qu' il n'y a point de tribunal au-dessus de lui , point de juge aussi éclairé, aussi intègre que lui , dont il pdt attendre cette vengeance complète qui hii est due. II se vengera, poursuit saint Ghrysostême, parce qu'il ne convient qu*à lui d'être saint , d'être louable , d*être irrépréhensible dans ses vengeances. Car voilà pourquoi il a dit : Mihi vindicta {Rom. 13) : Cest à moi que la vengeance est réservée , à moi qui sais non-seulement la modérer, mais la sanctifier; et non pas à l'homme, qui s'en fait un crime lorsqu'il entfeprend de Texercer. En effet, quand rhomme se venge, il s'emporte, il s'aigrit, il se passionne, il satisfait sa malignité, il s'abandonne à la férocité, il ne garde dans sa vengeance nulle proportion ; pour repousser une légère offense quil a reçue, il en fait une atroce dont il s'applaudit. L*ordre veut donc que ce soit par autrui qui 1 soit vengé, parce quil est trop aveugle et trop injuste pour se bien venger lui-même ; mais c'est à Dieu , encore une fois, à se venger lui-même, parce qu'il est la sainteté même : Mihi vindicta. Sainte ven-

meuts faux et erronés que le pécheur aura faits de geance qui corrigera tous les excès des nôtres. Yen- Jui-mémc, ensefhltantf ens'excusant, en se jus-' geanceadorable, qui n'aura pour objet que le péebé,

SUR LE JUGEMENT DERNKB

d qui, formée dans le cœur de Dieu, ne sera pas moins digne de nos respects que la sainteté même 4e Dieu. Ce ne sera donc pas , concluait saint Chry- ■Mtdmef par une ostentation d^autraité, mais {mt mie absolue nécessité , que Dieu se lèvera pour juger hd-méme sa cause; et c*est tout le mystère de cette difine parole : Exturge, Deu$, etjuHea^cavr Êmmttmm. [psaini. 73.)

AlkNU plus avant, et suivons la pensée du prophétie. SoiiieneK-vous, Seigneur, ajoute-t«il, des outrages qu'on vousia ^its : Memor eslo improperkrwm teomm. Voyons donc maintenant et en particulier quels sont ces outrages que Dieu , surtout en Jugeant le monde, se souviendra d*avoir le^ deTimpie et de Tinsensé, et dont il tirera «ne juste vengeance : Eorum qum ab kuipienie maU tota die. David nous les a marqués aux psau- ■WB neuvième et treizième, et c*est ici où i*ai besoin de toute votre Téflexion. Pourquoi, demandait ce Mîntroifrimpie a-t^il irrité Dieu? Propter guid irrUavit im]iaus Dewn (Psalm. 9)? parce qu*il a dit dans son ceeur ces trots choses outrageuses à Dieu, dont sa raison n*est jamais demeurée d*accord, et contre lesquelles sa conscience a toujours intéfîeurement réclamé, mais que son impiété n'a pas laissé, malgré toutes les vues de sa raison , de lui suggérer, jusqu'à y faire consentir sa volonté dépravée. ÉÔnitez, et ne perdez rien de ceci.

L'insensé et l'impie a irrité Dieu, parce quMl a dit dans son cœur : il n'y a point de Dieu. Dixit iM^iens in corde suo: non est Deus(Psalm, 13); outrage à la Divinité qu'il n'a pas voulu reconnaître. n a irrité Dieu, parce qu'il a dit dans son coeur : s'il y a un Dieu , ou ce Dieu n'a pas vu , ou ce Dieu aoubllélemal que j'ai commis : Dixit in corde suo : cbOius est Deus : avertit faciem suam , ne videat [Psalm. 9); outrage à la Providence qu'il a combattue, et a qui il a prétendu se soustraire. Il a irrité Dieu , parce qu'il a dit dans son cœur : Quand ce Dieu dont on me menace aurait vu mon péché, et qu'il s'en souviendrait, il ne me recherchera pas, ni ne me damnera pas pour si peu de chose : Dixit U corde suo :non requiret. Outrage à la justice vindicative de Dieu , que l'impie a méprisée , et dont il a tâché de secouer le joug. Que fera Dieu? Apprenez » chrétiens, pourquoi le jugement de Dieu est nécrâsaire , et quelle en doit dtre la fin : peut-être DeTaTOZ-vous jamais compris. Dieu, irrité de ces trois outrages dont il aura conservé le souvenir, enfera éclater son ressentiment; car il viendra pour achever de convaincre l'impie qu'il y a un Dieu. n viendra pour forcer l'impie à reconnaître que ce Dieu n*a rien ignoré ni rien oublié des plus secrets désordres de sa vie. 11 viendra pour confondre l'impie, en lui faisant voir que ce Dieu, ennemi irréconciliable du péché, n'est pas plus capable de souf-

frir éternellement le pécheur dans rimpunilé que 4e cesser lui-même d'être Dieu. ▲ quoi pensonsnous, si nous ne méditons pm continuellement ces importantes vérités?

Dieu , par un zèle de la justice quH se doit è luimême, rétablira dans le cœur de l'impie cette notion de la Divinité que l'aveuglement du péohé y avait efifocée. Car c'est pour cela qu'après avoir été un Dieu caché dans le ms^tère de son incamalion y qui est le mystère de son humilité, il se produira sur ce tribunal redoutable où l'évangile de ce jour nous le représente avec tout l'éclat de la gloire et -de la majesté. C'est pour cela qu'il paraîtra accompagné de tous ses anges, et qu'il assemblera devant lui toutes les nations; que les hommes en sa présence demeureront pâmés de frayeur, et que les astres par leurs éclipses, que les éléments par leur désordre même et leur concision , rendront hommage à sa suprême puissance. Pourquoi viendra-MI avec cet appareil et cette pompe ? Pour avoir droit , répond excellemment saint Chrysostôme, de dire aux athées, soit de créance s'il y en a, soitdemceurs, le monde en est plein, cequ'il leur avait dit déjà par la bouche de Moïse, et ce qu'il leur dira encore plus authentiquement : Fidetequod egosim tolus, et non rit aUus Deus prmter me(Deut. 82) : Reconnaissez enfin que je suis Dieu, puisque malgré vous tout l'universcombataujourd'hui pour moi, et condamne l'extrême folie qui vous en a fait douter. Reconnaissez que je suis votre Dieu, puisqu'avectoute la fierté de votre libertinage , vous n'avez pu éviter de tomber entre mes mains, et qu'il faut malgré vous que vous subissiez la rigueur inflexible de mon jugement. Reconnaissez que je suis seul Dieu, puisque tous ces grands du monde dont vous vous êtes fait des divinités, et dont tant de fois vous avez été idolâtres, sont maintenant anéantis devant moi : f^idete qttodego sim solus. Paroles du Deutéronome qui, dans le jugement dernier, se vérifieront à la lettre, et qui jamais n'auront été d'une conviction si sensible qu'elles le seront alors.

Car dans cette vie les grands (c'est Dieu même qui le dit) sont comme les dieux de la terre : Ego di^ki : Dii estis {Psalm. 81 ) ; et ce sont, dit saint Chrysostôme , ces dieox de la terre qui empêchent tous les jours que le Dieu du ciel ne soit connu pour ce qu'il est. A force d'être ébloui de leur grandeur, on oublie celui dont ils ne sont que les images ; à force de s'attacher à eux , et de n'être occupé que d^eux , on ne pense plus à celui qui règne sur eux. Mais dans le dernier jugement, ces dieux de la terre humiliés serviront encore à l'impie d'une démonstration palpable qu'il y a un Dieu au-dessus de ces prétendus dieux : Excelsus super omnes deos {Psalm, 46) , c'est-à-dire, un Dieu absolument Dieu, uniquement Dieu, éternellement Dieu : Inidadie

SUR LE JUGEMENT DERNIER

exaltabitursoîuM Deus (Isaïb, 2) : en ce jour-là, dit Isaïè, Dieu seul sera grand et paraîtra grand. Tout ce qui n^est pas Dieu sera petit , sera l>as et rampant, sera comme un atdme« comme un néant devant son souverain être : Tanquam nihilum ante te {Ptalm. 83); c*estrà-dire, en ce jour-là toutes les grandeurs humaines seront abaissées , toutes les fortunes détruites, tous les trônes renversés , tous les titres effacés, tous les rangs confondus : Dieu seul s'élèvera , Dieu seul régnera : ExaUabitur solus Deui. Ce n*est pas aissez.

Parce que Timpie aura dit dans son cœur : ou Dieu n*a pas su ou il a oublié le mal que j*ai fait , Dieu, pour la justification de sa providence, montrera qu'il a tout su, et qu'il se souvient de tout. Car c'est pour cela que dans ce jour de lumière il découvrira tout ce que Timpie se flattait d'avoir caché dans les ténèbres. Cest pour cela qu'à la face de toutes les nations, il révélera toute la turpitude du pécheur et toute son ignominie , ces péchés honteux et humiliants : ces péchés dont Timpie luimême, au moment qu'il les a commis, était obligé de rougir; ces péchés dont il eût été au désespoir d'être seulement soupçonné; ces péchés qu'il n'eût osé avouer au plus discret et au plus sûr de ses amis ; ces péchés qui l'auraient perdu dans le monde de réputation et d'honneur, et dont il sentait bien que le reproche lui eût été moins supportable que la mort même. Dieu les fera connaître : Revelabopudenda tua in fade tua, et ostendam gentUm$ nuditotem tuam. (PiAHUM. 3.) Pion, non, lui dira-t-il, je n'ai point détourné mon visage de tes crimes. Quelque horreur qu'ils me fissent , je les ai vus ; et , pour ne les point oublier, je les ai écrits, mais avec des caractères qui ne s'effaceront jamais, dans ce livre de vie et de mort que je produis aujourd'hui. Tant d'actions lâches et' infâmes, tant de friponneries secrètes , tant de noires perfidies , tant d'abominations et de désordres dont ta vie a été souillée, tout cela u*est-il pas mis en réserve , et comme scellé dans les trésors de ma colère ? Nonne hase condita êunt apud me et signata in tÂesauris meisf {Deut. 33.) Or ce sont ces trésors de colère que Dieu ouvrira quand il viendra jnger le monde; et c'est ainsi qu'il se vengera de l'injure que lui aura faite le pécheur, en le croyant ou plutôt en voulant le croire un Dieu aveugle, un Dieu sans providence , un Dieu semblable à ces idoles qui ont des yeux, mais pour ne point voir.

Enfin, parce que Tinsensé aura dit dans son coeur : quelque connaissance que Dieu puisse avoir de mes crimes , il ne me recherchera pas, ni ne me réprouvera pas pour si peu de chose; Dieu, chrétiens , se fera un devoir particulier de mettre sa justice et sa sainteté à couvert de ce blasphème; et comment? par l'application qu'il aura à condamner

les crimes de l'impie dans la plus étroite rigueur, à ne lui en passer, à ne lui en pardonner aocun , à les punir sans rémission et autant qu'ils sont punissables; en un mot, à lui £ii^e sentir tout le poids de ce jugement sans miséricorde dont la seule idée frit frémir, mais qui demanderait un discours entier pour vous le faire concevoir dans toute son étendue et danff toute sa sévérité. Jugement sans miséricorde que Dieu alors exercera, mais surtout qu'il exercera à l'égard de ces péchés où le mondain et le libertin, pour pécher plus impunément, aura eu l'insolence de se faire à son gré un système de religion , en se figurant un Dieu selon ses désirs, un Dieu condeseendant à ses faiblesses , un Dieu indulgent et commode , dont il comptait de n'être jamais recherché zDixitenim in corde $uo: non requirei. Car c'est particulièrement contre ces pécheurs et contre l'attentat de leur orgueil queDieu armera tout le zèle de sa colère. Pourquoi? parce qu'il s'agira de justifier le plus adorable de ses attributs, qui est sa sainteté : Quoniam veritatem requiret Dominus, et retribuet abundanter faeientibus nçierdiomu (Psalm. 30.)

Voilà, pécheurs qui m'écoutez, ce qull j a pour vous de plus terrible dans le jugement de Dieu : un Dieu offensé qui satisfera , un Dieu méprisé qui se vengera. Voilà ce qui a saisi d'effroi les plus justes mêmes. Mais, du reste, rassurez-vous, et, tout pécheurs que vous êtes, consolez-vous, puisque, dans quelque état que vous soyez, vous avez encore une ressource , et une ressource infaillible, qui est la pénitence. Aimable pénitence , disait saint Bernard , en vertu de laquelle je puis prévenir le jugement de Dieu 1 Et moi je dis , chrétiens , heureuse pénitence! par où je puis venger Dieu , apaiser Dieu , satisfaire à Dieu : en sorte que, quand il viendra pour méjuger, il se trouve déjà satisfait et vengé par moi, et qu'il ne soit plus obligé à se venger et à se satisfaire par lui-même. Il est vrai , mes chers auditeurs, il faut pour cela que notre pénitence ait tous les caractères d'une pénitence solide, qu'elle soit exacte, qu'elle soit fervente, qu'elle soit efficace, qu'elle soit sévère et proportionnée à la grièveté de nos péchés aussi bien qu'à leur multitude, parce que sans cela. Dieu ne serait ni satisfait ni vengé. Mais peut-il nous en trop coûter, quand il s'agit de nous préserver du jugement de Dieu , et pouvons-nous jamais nous plaindre qu'on exige trop de nous, quand il est question de nous réconcilier avec Dieu irrité contre nous? Il est vrai que ce Dieu de gloire nous jugera selon le jugement que nous aurons fait de nous-mêmes dans la pénitence, et que, si nous nous sommes épargnés, il ne nous épargnera pas. Sibiparcenti ipse non parcit (AuGUST.), dit saint Augustin : mais aussi , par une règle toute contraire , s'ensuit-il de là que si je ne m'épargne pas, Dieu m'épargnera; que si je u<i

SUR LE JUGEMENT DERNIER

me pardonne pas, Dieu me pardonnera; que si ma pénitence est rigoureose , son jugement me sera fa- TonUe; enfin, que si je me fais justice , il me fera grâce? Or, que puis-je désirer de plus avantageux pour moi? Abl Seigneur, je serais indigne de vos miséricordes si cette condition me semblait dure, DU plutôt si je n'envisageais pas la pénitence la plus sévère comme le souverain bonheur de ma vie ; et je serais non-seulement le plus injuste, mais le plus insensé des hommes , si je prétendais par une pénitence lâche et molle me garantir de votre redoutable jugement.

C'est ainsi , pécheurs, que vous devez raisonner ; et quand parmi vous il y aurait de ces esprits gâtés et corrompus dont l'impiété serait allée jusqu'à ne plus connaître Dieu, je ne pourrais pas m'empédier de leur dire encore : Écoutez, mes frères, vous dont le salut me doit être plus cher que ma vie, et pour la conversion de qui je me sens , si je rose dire, un zèle tout divin; vous pour qui , s'il m'était permis, je voudrais, à l'exemple de l'apô* tre , être moi-même anathème, écoutez aujourd'hui la voix de Dieu, et n'endurcissez pas vos cœurs. Ce Dieu , que vous avez méconnu , a encore pour vous des grâces de réserve. Comme son bras n'est pas raccourci , il est encore prêt à se laisser fléchir par votre pénitence et par vos larmes. La longue patience avec laquelle il vous a supportés jusqu'à présent vous en doit être une preuve consolante, et comme un gage assuré. Tout juge qu'il est, malgré vos égarements, 11 a encore pour vous toutes les tendresses d'un père, et du père le plus charitable. Cest dans des pécheurs et des libertins comme vous qu'il se plaît à £ure éclater les richesses de sa miséricorde : quelque scandaleuse qu'ait été votre vie, TOUS pouvez être (et qui sait si les plus impies d'entre vous ne sont point ceux qu'il a choisis pour cela?), vous pouvez, dis-je, devenir des vases d'élection. Rapprochez-vous de lui, et, par une h umble confession de l'affreux aveuglement où vous a conduits le péché , mettez-vous en état , quoique pécheurs , de trouver grâce devant lui. Votre conversion fera sa gloire et l'édification de son Église. Cest donc de votre part, mon Dieu, que je parle, et |e ne crains pas de pousser trop loin les idées que je leur donne de votre divine clémence, puisqu'elle surpasse encore infiniment toute la charité que j'ai poiur eux. Dieu, dans le jugement dernier, le fera justice à lui-même : vous l'avez vu, chrétiens ; et il me reste à vous faire voir quelle justice il rendra à ses élus : c'est la seconde partie.

Page 1