‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 29 sur 256 · SUR LA SÉVÉRITÉ ÉV ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA SÉVÉRITÉ ÉV ANGÉLIQUE

Bgo v&x clatnantit in deierto : DirigiU viam Domini,

Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite la voie du Seigueur. Saint Jean , chap. i.

SiRB,

Cette voie du Seigneur est sans doute , selon la pensée de tous les Pères de l'Église, et même dans le sens littéral, la voie étroite du salut; et Jean- Baptiste est le premier qui , comme précurseur de Jésus-Christ, fut envoyé au monde pour la faire connaître, pour la préparer dans les cc^rs, pour l'aplanir sans l'élargir, mais surtout pour la rendre droite par les saintes règles qu'il nous a tracées , en nous exhortant à y entrer et à le suivre : Dirigiie viatn Domini , rectas facile semitas ^us. Voie étroite, voie unique qui puisse désormais nous conduire à la vie , je dis à la vie étemelle : ^rcta via est quss ducit ad vitam, (Matxh. 7.) Car depuis le péché, dit saint Jérôme, il n'y a plus d'autre voie pour aller à Dieu que la voie de la mortification.

Mais par une suite funeste de Tétat malheureux où le péché nous a réduits, combien ignorent cette voie et ne la savent pas discerner? combien d'entre ceux mêmes qui la cherchent et qui croient Tavoir trouvée, s'y égarent néanmoins et s'y perdent? En effet, nous apprenons de l'Écriture qu'il y a une voie dont les apparences sont trompeuses, que les hommes regardent comme une voie droite, mais

dont les issues aboutissent à la mort : Est via qum videtur homini recta; novissima autem ejus ducimtadmortem, {Prov. 16.) H est donc aujourd'hui question, mes chers auditeurs, de vous préserver d'une illusion si dangereuse : il s'agit de vous donner une juste idée de la sévérité chrétienne., et c'est ce que j'entreprends dans ce discours. Reprenons point d'autre modèle que Jean-Baptiste ; et parce que c'est par l'opposition des ténèbres que la lumière paraît plus éclatante, opposons la vraie sévérité dB saint Jean à cette faasse sévérité des pharisiens, que le Fils de Dieu dans l'Évangile a si souvent et si hau* tement réprouvée. Qui jamais fit profession d'une vie plus austère que le divin précurseur? qui jamais fut plus sévère dans ses mœurs? Mais dans sa sévérite même, remarquez ceci, ce fut un homme dé- .sintéressé, ce fut un homme humble, et ce fut un homme charitable. Désintéressement le plus parfait: il ne tient qu'à lui d'être reconnu dans toute la Judée pour le Messie; des prêtres, des lévites, députés de la synagogue , sont prêts h le saluer en cette qualité : mais sans se laisser prendre à l'éclat d'une dignité si auguste et si éminente, il proteste, nonseulement qu'il n'est pas le Messie , mais qu'il n'est pas même un prophète : EHas es tuf non sum. Propheta es tuf non sum. (Jean, 1.) Humilité la plus héroïque; bien loin d'accepter l'offre qu'on lui fait, il confesse qu'il n'est pas digne de rendre à ce Messie que l'on cherche les plus vils services , ni de dénouer les cordons de ses souliers : Ctgus non sum dignus ut solvam corrigiam calceamenti ejus, {Act, 13.) Enfin , charité la plus pure et la plus solide : s'il a de la dureté, c'est pour lui-même; et du reste, il emploie toute l'ardeur de son zèle à instruire les peuples, à toucher et à gagner les cœurs pour les gagner à Jésus-Christ : Ego vox clamantis : Ditigite viam Domini,

Voilà ce que j'appelle une sévérité vraiment évaiigélique. Voilà ce qui manquait aux pharisiens, et ce qui manque encore à tant d'autres qui , selon le reproche de saint Jérôme, ont hérité, par une maiheureuse succession , de tous les vices de ces prétendus dévots : y m vobis, ad quos pharisaeorum vitia (ransierunt, (Hieron.) Ils se piquaient d'une piété sévère; mais quel en était le fonds? Un esprit d'intérêt : malheur à vous, leur disait le Sauveur du monde, qui faites de longues prières et qui cherchez à vous enrichir du patrimoine des veuves! Un orgueil secret : malheur à vous , poursuivait le Fils de Dieu, qui voulez partout dominer et tenir les premiers rangs ! Une dureté impitoyable pour le prochain : malheur à vous , qui chargez vos frères de fardeaux pesants, dont ils sont accablés et qu'ils ne peuvent porter. De là, mes chers auditeurs, tirons trois règles pour bien juger de la sévérité dirétienne , et concluons qu'elle doit surtout con-

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dans on plein désintéressement : c*est la pre- ' tain zèle de réforme dont on se pîqoe dans les discours et dans les conversations du monde , ni par un abandon même effectif de quelques intérêts particuliers dont on consent à se dépouiller : pourquoi ? parce que tout cela précisément considéré , bien loin d'être ce que Jésus-Christ a prétendu ^ en nous obligeant à être sévères envers nous-mêmes, peut subsister, et subsiste en effet tous les jours avec les plus honteux relâchements du christianisme. Quelle est donc la marque sûre et infaillible de la sévérité que nous professons dans notre religion? je le répète, un désintéressement général , absolu , sincère : trois qualités aussi rares dans le monde qu*elles sont estimables, et par où nous devons juger si nous sommes en effet devant Dieu , ce que peut-être nous nous flattons bien injustement d'être devant les hommes. Ceci mérite toute l'attention de vos esprits ; ne perdez rien d'une si importante matière.

Non, chrétiens, ce n'est point par la règle, ni de la difficulté des choses, ni du courage à les entreprendre ou à les souffrir, qu'il faut discerner la vraie sévérité d'avec la fausse. Etia preuve en est évidente: parce que, comme raisonne fort bien saint Chrysostôme, les choses même les plus fâcheuses et celles dont la nature a le plus d'horreur, nous deviennent supportables , et même faciles et agréables dans la vue d'un intérêt humain ; et quand nous agissons par le motif de cet intérêt, bien loin que nous nous fassions violence en nous abstei^mt, en nous surmontant, en nous captivant, on peut dire, et il est vrai, que nous nous la ferions tout entière en ne nous abstenant pas, en ne nous surmontant pas, et en ne nous captivant pas.

Ce que nous prenons alors sur nous, nous nous l'accordons à nous-mêmes. Nous mortifions une passion, mais c'est pour suivre le mouvement et l'attrait d'une autre. II nous en coûte, mais d'une manière qui ne choque point notre amour-propre , puisqu'au contraire c'est notre amour-propre qui nous &it porter lui-même la pesanteur du joug, et qui cherche en cela à se satisfaire. Or, ce qui satisfait en nous l'amour-propre ne peut pas être l'objet de la sévérité évangélique.

En effet, on ne dira pas que la vie pénible et laborieuse d'un avare qui s'épuise pour amasser, soit une vie austère selon l'Évangile, ni que la servitude d'un courtisan qui , pour établir sa fortune, essuie tout et dévore tout, lui doive être comptée pour un exercice de cette abnégation qui fait le souverain mérite des justes. Au contraire, plus l'un et l'autre est déterminé danscette vue à prendre sur soi-même, plus il est censé amateur de soi-même , et plus il est éloigné de cette sainte haine que le Fils de Dieu veut que nous ayons de nous-mêmes : pourquoi ? parce que l'intérêt qui le domine, et dont ri s'est rendu esclave, n'est rien autre chose qu'un amour

! partie; dans une sincère humilité : c'est la de; et dans une charité patiente et compatis- : e*est la troisième. On dira que cette matière DTient pas à la cour, et moi je dis que c'est ilement à la cour qu'elle convient. Car à la comme partout ailleurs, on ne peut se sauver mr la voie étroite : et n'est-ce pas à la cour, pie partout ailleurs, qu'on a, dans cette voie e, à se défendre de l'intérêt, de l'orgueil, des ions, des animosités, des envies, de tout ce BOt envenimer un cœur et l'endurcir .> Je n'y ideral pas, mais au moins j'instru|fai. La itéque j'y prêche n'y sera pas pratiquée, mais lins elle y sera connue : et n'y eût-il que quel- Inies fidèles qui dussent profiter de cette ins- OD , ce sera assez pour moi. Dieu aura la gloire ir trouvé jusque dans la cour, ou, plutôt, oir formé de parfaits adorateurs. Demandons , tve. Maria.

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