‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 3 sur 256 · LETTRE DU PÈRE MARTINEAU · texte numérisé non relu

LETTRE DU PÈRE MARTINEAU

^___. I , du grand monde même, aveoglées par Tenchan-

tement do siède, et endurcies par une longue suite de crimes , Tenir mettre entie ses mains leurs cœurs ébranlés par ia crainte, et brisés par la componction qu*ii leur avait JB^Miéel

11 n'a pas moins réussi dans la conduite des &mes. Évitant toote aflecUtionet toute singularité, il les menait , par les routes les plus sûres, à la perfection propre de leur état; et appliqué à connaître la disposition particulière que la i^riee produisait en elles , il savait parfoitement s'en servir pour avancer VouTrage de leur sanctification. Li^solide piété «le tant de personnes, de toutes sortes de conditions, qui Font eu pour directeur, soit dans le siècle , soit dans les rn^ijMM» religieuses , en est une preuve bien sensible. Biais ce don ai excellent de conduire les Ames par les voies de la justice éclatait particulièrement quand il assistait les malades. Rien de plus capable de ks instruire et de les soutenir que ce qu'il leur disait dans ces tristes moments oii r homme , Uvré à la douleur et enveloppé des ombres de la mort, ne trouve que de faibles secours dans sa propre raison. On était si convaincu que le père Bourdaloue avait f^Ace pour cela, que, depuis plusieurs années, il était trèssouvent appelé auprès des mourants : àquoi il répondait, de son côté, avec tous les empressemenU de la cbarité chrétienne, passant quelquefois de la chaire au lit des malades, sans se donner un moment de repos.

De si importantes fonctions , exercées avec tant de distinction , lui avaient attiré une cousidération si universelle , que ce qu'il y a de plus élevé dans le royaume l'honorait de son estime , et se faisait même honneur, si je l'ose dire , d'avoir quelque liaison avec lui. A peine a-t-on su sa maladie, que les personnes du premier rang, soit de la cour ou de la Tille , ont envoyé , avec des marques d'une inquiétude véritable, savoir de ses nouvelles ; et dès qu'on a été informé de sa mort, tout le monde a pris part à notre affliction, et s'en est fait comme un devoir de reconnaissance, pour tout le bien qu'il a plu à Dieu d'opérer par loi , à l'avantage du public, durant le cours de tant d'années. Pour ceux qui lui avaient donné leur confiance , je ne sais si rien sfcfa capable de les consoler. Comme ils le connaissaient encore mieux que les autres, l'entretenant plus souvent, recevant de lui des conseils très-salutaires , le trouvant toujours prêt à les secourir dans le besoin et ne le quittant jamais sans une nouvelle conviction de son mérite , ils ont dA aussi ressentir plus vivement la grandeur de cette perte. Mais ce qui doit, mon révérend père, nous rendre plus précieuse la mémoire du père Bourdaloue, ce sont les vertus solides qu'il a su joindre , selon l'esprit de nos règles , aux grands talents dont Dieu l'avait pourvu. Le zèle de la glotre de Dieu était l'âme de tout ce qu'il faisait dans l'étendue de ses emplois ; la sienne ne le touchait point. Loin de s'applaudir lui-même, par une vanité dont il est diflicile de se défendre dans les grands succès, les applaudissements qu'on loi donnait le faisaient souffrir ; et , toujours renfermé dans la phis exacte modestie sur ce qui le regardait , il était prodigue de louanges à l'égard de ceux ea qui l'on voyait quelque mérite. Je sais d'une personne pour qui il avait beaucoup de considération que , lui ayant un jour demandé n'il n'avait point de complaisance parmi tant de clio.ses capables d'en inspirer, il lui répondit que depuis longlenips Dieu lui avait bit la grftce de connaître le néant de tout ce qui brille le plus aux yeux des hommes , et qu'il lui fusait encore celle de n'en être point touché. Il dit à un autre qu'il était si parfaitement convaincu de son incapacité pour tout bien , que , malgré tous ses succès , il avait beaucoup plus à se défendre du découragement que de ia présomption.

Il n'était pas phis sensible à tous les agréments qu'il pouvait trooTer dans le commerce que son ministère l'obligeait

d'aToir aTec le monde. Comme il servait le prochain sans intérêt , c'était aussi sans attachement : en void une preuve qui ne peut manquer de vous édifier.

Il y a plusieurs années qu'il pressa les supérieurs de lui permettre de passer le reste de ses jours à travailler loin de Paria, dans une de nos maisons de retraite; et cette tentative n'ayant pas réussi , il en fit une , il y a trois ans , auprès de notre réTérend père général , pour obtenir la permission de^se retirer au collège de hi Flèche, afin de s'occuper uniquement de sa propre sanctification. Mais Dieu , qui Toidait se servir de lui pour en sanctifier bien d'autres, ne permit pas qu'il réussit mieux cette seconde fois que la première. On peut dire néanmoins que le père Bourdaloue a eu ce qu'il souhaitait le plus en cela; car, redoublant son attention sur lui-même, il a su se procurer, dans l'embarras où il était retenu par la Providence , les mêmes aocroisseroents de Tertu qu'il se proposait dans le saint repos apièa lequel il soupirait.

Au reste, cette attention sur soi-même Ta accompagné pendant toute sa Tie ; et c'est par ce moyen qu'il a accompli si parfaitement l'avis de l'apdtre à Tile son disciple : Soyez , en toutes ehoies, un exemple de bonnes ceuvres dans ce qui regarde la doctrine , l'intégrité, la sagesse. Que ce que vous dites soit saint et irrépréhensible , afin que quiconque est déclaré contre nous demeure cor^fus^ n'ayant rien à nous rejprocher. Vous le reconnaissez assurément dans ces paroles, mon révérend père, pour peu que TOUS rappeliez dans Totre esprit ce que vous avez vu vous-même si souvent. Je ne parie pas ici de ses discoure publics, où, de l'aveu de tout le monde , il ne lui est rien échappé que la critique la plus exacte pût justement censurer : je parle de sa conduite ordinaire, que la médisance s'est vue contrainte de respecter sous un habit qu'elle a coutume d'épargner si peu.

Au milieu des affoires dont la dissipation parait le plus inséparable , il ne perdait point la possession de sou &me , selon l'expression de l'Écriture. Tellement qu'obligé de se communiquer au dehors, pour répondre à la confiance qu'on avait en lui , il ne s'éloignait jamais des bienséances de son état, et que, recherché de toutes sortes de personnes, il traitait avec chacun d'eux d'une manière proportionnée au rang où la Providence les avait mis. Ainsi, Û était respectueux envers les grands , sans perdre la liberté de son ministère ; et , sans en avilir la dignité, il était facile et affable aux petits. Le fond de cette prudence n'était point un raftioement de politique : car il était l'honune du monde le plus solide et le plus vrai. Il n'y avait rien de frivole en tout ce qu'il faisait, rien de contraire à son caractère, et nulle considération n'altérait sa firancbise et sa sincérité. C'étaient la droiture, le bon sens et la foi, qui lui faisaient découvrir dans chaque chose ce que Dieu y a mis pour servir de règle à notre conduite.

C'est par de semblables principes que tous lui étaient égaux à l'égard du salut des âmes : les gens de la plus basse eondition trouvant en lui les mêmes secours pour leur sanctification, que les personnes de la première qualité. Il y en a qui, lui ayant marqué que sa haute réputation les empêchait de s'adresser à lui au tribunal de la pénitence, ont été convaincus , par ses manières simples et [irévenantes , qu'il ne bornait pas son ministère aux gens distingués par leur naissance et par leun emplois : il se comportait de même quand il s'agissait de prêcher : car il le faisait aussi volontiers dans les hêpitaux , dans les prisons , dans les villages , qu'à la cour ou dans les plus grandes villes du royaume. Le désir de rendre service al^ prochain lui fit toujours négliger ces ménagements de vogue et, de sapt^ qu'on craint ordinairement d'user en se prodiguant aivpiN blic : ce que Dieu a tellement béni , que, par un rare expin^ pic j on l'a vu prêcher, dans un Age a.vamé , avec la iuCum

LHriTRK DE M. DE LAMOIGNON.

vigueur et le méoie succès que dans ses plus beOes aimées. Comme c^est U piété envers l>ieu qui donne le prix à toutes les vertus, je dois, après ce que je viens de dire, vous taire voir jusqu'où elle a été dans le père Bourdakrae. Jl était très-religienx observateur des saintes pratiques que la règle nous prescrit, pour entretenir en nous l'esprit d'une véritable dévotion. Les premiers jours de diaque année , il les consacrait à la retraite ; et , afin de eonserver la ferveur qu'il y avait prise, il donnait chaque jour un temps considérable à la prière. L'office divin avait pour lui un attrait particulier, il avait commencé à le réciter régulièrement longtemps avant que d'y être obligé par les ordres sacrés; et l'obligation qu'il en eut dans la suite ne servait qu'à lui ùire remplir ce devoir avec un sensible redoublement de ferveur. Pour ce qui est du sacrifice de nos autels, pénétré de la grandeur d'une fonction si sublime, il s'était f2ût une règle do iecélébrer tous les jours, comme si chacun eût été le dernier de sa vie. Ainsi, ni l'accoutumance, qui attiédit ordinairement le cœur, ni la multitude des affaires , qui le dissipent , ne Tempèchaient point de puiser avec abondance dans a'tle source de grâces. D'où il arrivait que , plein des sentiments que produit dans une ftme bien disposée la participation des divins mystères , il parlait , dans l'occasion , des choses de Dieu d'une manière également vive et touchante. Enfin , tout ce qui concerne le culte divin lui était précieux ; les moindres cérémonies de l'Église n'avalent rien que de grand pour lui. A l'exemple du Prophète, il aimait la beauté de la maison du Seigneur; et le zèle qu'il avait pour elle lui foisait prendre un soin particulier de la décoration des autels. Sur combien d'autres choses la modestie du père Bourdaloue a-t-elle jeté un voile qu'il n'est |)as possible de lever , car, content de plaire aux yeux de Dieu, scrutateur des cœurs, il cacliait à ceux des hommes tout ce que la loi de l'édification ne l'obligeait pas de faire paraître. Une dévotion d'appareil n'était point de son goût, et l'on ne pouvait être plus ennemi de l'ostentation.

Je m'aperçois , mon révérend père, que cette lettre passe de beaucoup les bornes ordhiaires; il fout donc la Anir, |K)ur vous apprendre en peu de mots quelle a été la fin d'une si belle vie. Le père Bourdaloue a vu les approclies de la mort avec une tranquillité qui était beaucoup moins l'effet de la force naturelle de son esprit , que de celle de sa foi et de l'espérance chrétienne qui le soutenait. 11 l'a acceptée comme l'exécution de la sentence portée par hi justice divine contre l'homme pécheur, et il l'a regardée en même temps comme le commencement des miséricordes étemelles sur lui : sentiments qu'il a exprimés en des termes si énergiques , que l'impression en demeurera longtemps gravée dans le cœur de ceux qui les ont entendus. « Je vois « bien (ce sont à peu près ses propres paroles), je vois « bien que je ne puis guérir sans miracle ; mais qui suis-je , H pour que Dieu daigne faire un mhracle en ma foveur?... <« L'unique chose que je demaude, c'est que sa samte voit lonté s'accomplisse , aux dépens de ma vie , s'il Tordonne « amsi.... Qu'il détruise ce coq>s de péché, j'y consens de « grand cœur : qu'il' me sépare de ce monde où je n'ai été « que trop longtemps, et qu'il m'unisse pour jamais à lui. »

U demanda, lundi matin, les derniers sacrements de l'Église, beaucoup moms par une nécessité pressante, autant qu'on en pouvait juger alors, que par le désir de les recevoir avec plus d'attention et de présence d'esprit. Aussi les reçut-il d'une manière si édifiante, que tous eu furent Infmiment touchés.

Tant d'illustres amis , que son mérite lui avait faits , se» ront |)eut-étre bien aises de savoir qu'il ne les a pas oubliés dans CCS derniers moments. U pria de les assurer que si Dieu lui farsait miséricorde, ainsi qu'il espérait, il se souvien- Urait d'eux devant lui , cl qu'il regardait leur séparation

le partie do sacrifice qu'il faisait de sa vie ati souverain domaine de Dieu.

J'ajouterai, mon révérend père, qu'après m'avoir entretenu en particulier sur quelques affaires , avec tout le bon esprit que vous lui avez counu , il me demanda ma bénédiction d'ime manière qui me fit comprendre que le veriuble mérite n'est pas incompatible avec la simplicité qu'inspire r£vangile, ni avec cette foi qui découvre à l'humble religieux hi personne de Jésus-Christ dans celle du supérieur, quelque méprisable qu'U puisse être. Au reste, ce n'est pas la première preuve qu'il m'en a donnée ; car je ne dois pas omettre ici que, pendant toute sa vie, il a aimé la dépendance; qu'il l'a pratiquée avec exactitude , et qu'il Ta préférée à des emploU qui devaient ren tirer, et qu'on Fa pressé plusieun fois d'accepter.

Bien des raisons doivent le foire regretter de la compagnie ; mais la phis touchante de toutes est le tendre et smcère attachement qu'U avait pour eUe. On ne peut dire oom bien il l'esthnait , et jusqu'à quel point cette esUme le rendait sensible à ses avantages et à ses disgrâces. En vain s'est-il trouvé des gens qui, pour dimmuer Hionneur qu'il lui faisait , ont voulu plus d'une fois persuader le contraire au monde. C'est dans ces occasions qu'on voyait sou zèle pour elle prendre une nouveUe vivacité : avec quelle force d'expression ne protestait-il pas alora qu'il lui devait tout, et que l'une des plus grandes grâces que Dieu lui eût faites étant de l'y avoir appelé, il eût été le plus injuste de tous les hommes s'il eût eu fo moindre indifférence pour elle!

Le père Bourdaloue était né à Bourges , le 20 août de l'année 1632, et Tan 1648 il entra dans la compagnie, le lo de novembre. Ainsi il a vécu soixante-douze ans , dont il a passé cinquante-six ans dans la compagnie. Bénissons Dien de la fidélité qu'il lui a donnée pour fournir avec tant de distmcUon une si longue carrière, et prions-le, en même temps, de lui avancer la possession du bonheur étemel, s'il n'en jouit pas encore.

J'ai l'honneur d'être, avec beaucoup de respect, etc.

A Paris, ce 14 de mal 1704.

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