LETTRE DE M. C.-F. DE LAMOIGNON
PRÉSIDENT A MORTIER AU PARLEMENT DE PARIS, À uïiE personue de rbs proches '.
La perte que nous avons faite d'un ami qui nous aimait et que nous aimions tendrement , est si grande pour nous , qu'il n'y a qu'une entière soumission aux ordres de la Providence qui nous en puisse consoler.
Une longue liabitude avait formé entre nous une parfoite union; la connaissance et l'usage de son mérite l'avaicot augmentée ; l'utilité de ses conseils , sa prudence , l'étendue de ses lumières, son désintéressement, son attention et sa fidélité pour ses amis, m'avaient engagé à n'avoir rien de cadié pour lui. Il se trouvera peu d'exemples d'un ami dont on puisse dire ce que je dis de celui-ci. Pendant quarante* cmq ans que j'ai été en commerce avec lui , mon cœur ni mon esprit n'ont rien eu pour lui de secret. Il a connu toutes mes faiblesses et mes vertus ; il n'a rien ignoré des affaires les plus importantes qui sont venues jusqu'à moi : nous nous sommes souvent délassés de nos travaux par les mêmes amusements , et jamais je ne me suis repenti de la confiance que j'avais en lui.
A peine étais-Je en Age de connaître les hommes , que je connus le père Bourdaloue. J'y remarquai d'abord un génie
> Celte lettre toi écrite Tannée mtaie de la mort de Bourdaloue.
LETTRE DE M. DE LAMOI6N(»f.
mpérieiir tox antres; dèsqull 8'appliqiiaità quelque cliofie, il Utnit œm qui aTsient leméme objet bien lofai derrière loi. L'estime que favaii conçue poor sapersonne augmenta par le eommerce que J'aYaia avec le inonde; parce que je netranrais point dans la plupart de ceux que je finéquentais la même ^Tation d'esprit , la même ^BBlifé de sentiments , la même grandeur d'âme, sontenue d'un natural bon* ftdle, sans art et sans affectation.
Dès qo'il rerint à Paris , il eut d'abord loota la réputation qnH a eue jusqu'à sa mort. Les applaudissements qu'eurent ses sermons , le concours infini des auditeurs , l'empressement des grands à partager son amitié, tout œ qui est capable de ^ter et de corrompre le cœur fit en lui un effet tout eootraire ; il connut le monde , et c'est le seul fruit qu'il TOttlnt retirer du commerce des hommes; il sesenrit de cette connaissance pour exciter les hommes à la Tcrtu. Il crut profiter aasex de la considératiou qu'on avait pour lui» s'il ftlsait connaître par ses discours à ceux qui venaient l'en- Indre ce que c'était que le monde , et s'il leur apprenait que ce quHs désirent avec plus d'ardeur est peu de chose, et qu'ils s'écartent presque toi^ours du véritable bien, pour cherdier et pour suivre œ qui n'est qu'une simple idée et ce qui n*a qu'une apparence sans fond.
Sa snbllme éloquence venait surtout de la connaissance parfUte qu'il avait du monde. H bannit de la chaire ces pensées frivoles, phis propres pour des discours académiques que pour instruire les peuples ; il en retrancha aussi ces longues dissertations de théologie, qui ennuient les auditeurs, qui ne servent qu'à remplir le vide des sermons; fl établit les vérités de la religion solidement; et jamais personne n'a su comme lui tirer de ces vérités des conséquences utiles aux auditeurs, et si naturelles , que chacun de ceux qui l'entendaient pouvait s'appliquer ce qu'il disait
Quoiqu'il ne recherchât pas toigours dans ses discours rexactitude des expressions, il ne lui en échappait aucune qu*on pût trouver basse et peu digne du sujet qu'il tiaitait S'il s'engageait dans quelque description, ou qu'il descendit dans quelque détail , il ne tombait pomt dans ces sortes de discours qui ne conviennent ni aux prédicateurs ni aux auditeurs : qiialité rare dans ceux qui parlent en public, et qui vient d'une profonde méditation et d'une juste connaissance des matià^ qu'on traite.
Mais pourquoi vous parier de la grande réputation que le père Bonrdaloue s'est acquise dans la prédication? C'est un talent que tous ceux qui l'ont le moms connu n'ignorent pas. Parions plutôt de ses vertus, que nous nous flattons (l'avoir plus senties que ceux qui ne l'ont pas pratiqué aussi souvent que nous.
Il est plus rare de 0-ouver des hommes grands dans le romroeroe intioM et particulier, que d'en trouver de grands lorsqu'ils représentent, ou qu'ils sont, pour ainsi dire, montés sur le théâtre : car lorsque les hommes sont en quelque fonction publique , tout ce qui s'oflre à leurs yeux les excite, et les instruit de ce qu'ils doivent être. Mais lorsqu'ils sont rendus à eux-mêmes , lorsque tous les objets qui les tenaient attentifs sont écartés , qu'il est rare de les trouver aussi grands dans le repos qu'ils nous ont paru grands dans l'action ! C'est cependant en cela que consiste la véritable grandeur : car je n'appelle grand que ce qui se soulioit par lui-même, et qui n'a pas besoin d'ornements empruntés. J'ai bien vu des hommes grands dans Topinion commune , mais je n'en ai point connu d'aussi grands dans le particulier que dans le public, ou plutôt , je n'en ai guère connu qui ne perdissent, dans un commerce long et familier, beaucoup de l'estime qu'on avait pour eux.
Le père Bourdaloue u*était pas de ce nombre : jamais per* sonne n'a plus gagné que lui à être vu tel qu*il était Ses moindres qualités ont été celles qui l'ont fait honorer et respecter du public.
n était BatiireHemeit vif et vraf , a ne pouvaHsouflHr le déguisement et rartifice; il aimait le commerce èa ses amis, mais un commerce aké, sanaétnde et sans coatraMe : néanmofais, combien de fois l'avons nous vu fbraer son naturel, et vivre fimlUèrcment avec des gens d'nn carac* tère fbft qiposé an slea t
Tonte sa vivacité ne lui laissait Jamais édttpper la moindre Impatience, quand il s'agissaa dTune affeira importante; soavent même il perdait un temps aussi cher qne le sien , pour rempUr des devoirs d'une pore amitié, et d'une leeonnaiasance fbndée uniquement sur les sentimenU d'estime qu'on avait pour lui.
Quoiqu'il ait eu la oonianee de tant ce qu'il y a de plus élevé dans Ui France , on ne peot pas dire qu'il Tait Jamais désirée. 11 se dévouait de la mêaae manière à Ions ceux que la Providence lui envoyait, sans rechereher les grands et sans mépriser les petits, parlant à diacnn seion son caractère, H ne s'appliquent qu'à perfeetionner fonnags qu'il avait en aes mains.
11 avait en l'estime d'nn grand ministre dès seapremièfes années : il l'a conservée tant qnece ndnistre a véon. En atU retiré quelque uttUté ponrini? s'est-Hsarvidesen crédit pour se mêler dans les hMrignes de la cour,, on pour élever ses parents, qni, par leur naissance et par leur mérite, étaient en état de recevoir les grâces qu'A ponvalt feire tomber sur eux?
Un autre ministrevenhit attirer auprès de lui Is père Boutdakiue : il le connut , il l'aima, y Ini confia ses prospérités et ses chagrins. Ce commerce ne diminaa rien de l'esûme et de la confiance du pmmier. Qneiqn'Hs eossent l'un et l'antre des intérêts diflérents, tons deux le regardaient également nomme un ami fidèle; i répondait à leur amitié par un sincère attachement, sans se mêler d'aucma affeire, aans même vouloir négocier entra eux , pares qu'il ne oroyait pas que le tenais en fitt encore venu. Content delenr dh« à chacun ses sentiments sur ce qu'ils lui proposaient, il liisait des vœux au del pour ooa deux grands hommes, dant l'union était ai nécessaire à la France.
n a gardé la même conduite à Fégard de tons ceux qu'il a fréquentés; et des fkmilles qu'il voyait ordinairement, et qui quelquefois étaient divisées entre elles, nous n'en, avoua connu aucune où, malgré leur division, il n'ait été également honoré et aimé de ceux qui les composaient
Ce n'était point par orgueil ni par gloire qu'il, voulait qu'on le désirât , et qu'il n'altoit jamais au-devant des nouvelles liabitudes, c'était par la crahite d'entrer dans d'autres aCEadres que celles de sa profession. Il donnait ses conseils à ceux qui les lui demandaient; il n'était pas jaloux qu'on les suivit , excepté sur ce qui re^udait la conscience : c'était uniquement sur ce point qu'il se rendait inflexible : il fallait lui obéir, ou le quitter. En toute autre matière, il se contentait de dire son sentiment , de l'appuyer de raisons solides, mais il ne vonhit point, par prudenoB, se charger d'aucune négociation.
Avec quelle sagesse savait^il distinguer les conseils qui pouvaient regarder la consclenee , de ceux qui n'étaient que poor les affaires du monde? L'avez- vous jamais vu, comme d'autres directeurs, fidre de toutes les actions des points de conscience; vouloir gouverner partout-, sous prétexte de conduire les âmes à la perfection ; se rendre nécessaire entre le mari et la fenune, entre le pèroetles enfants , entre le maître et les domestiqnes, et s'ériger un tribunal souverain» pour savoir et pour ordonner jusqu'aux moindres choses qui se font dans une maison ?
Le p^ Bourdaloue était aussi très-éloigné de ceux qui condamnent tout sans rien examiner. Il voulait réfléchir longtemps avant que de donner ses décisions. 11 présumait toujours le bien et ne croyait le mal que lorsqu'il en était plrinpmcnt convaiucu. Il n'effrayait point les hommes |iar
LETTRE DE M. DE LAxMOIGNON.
€a préseiice ni par ses dfsooura , il les nunenut, m con« traire, par sa pnidence, et par ane certaine insinuation à laquelle il était diflficUe de résister.
Sévère et implacable contre le péché, il était doux et compatissant pour le pécheur. Loin d*affecter une austérité reba tante , et dont bien des gens de sa profession se font un mérite, il prévenait par un air honnête et aflkble. Aus* tère pour lui-même, exact à observer ses devoirs, il était indulgent pour les autres, sans rien perdre de la sévérité évangélique, «t sans donner dans aucun relâchement. Ses manières ont plus atthré d*êmes dans la Toie du Se^neur que celles de bien d'autres , qui s'imagiiient que hi vraie dévotion consiste autant dans Fextérieur que dans Tintérieur.
Instruisait-il à contre-temps ceux qui conversaient avec lui? les reprenaii'il à tout propos? en un mot, était-il prédicateur à toute heure et en tous lieux ? H prenait les temps propres pour dire à chacun ce qui loi convenait; il ne laissait jamais échapper ces moments heureux que hii donnait kz Providence ; et il avait un talent admirable pour ne rien souflfnr dans une conversation qui (Ùt contre les bonnes mœurs , sans offenser néanmoins les personnes avec qui il se trouvait. Il savait se conformer à toutes les compagnies, sans rien perdre de son caractère, et sans que ce caractère éloign&t de lui ceux qui, par leur conduite, y paraissaient les plus opposés.
Sa principale application , dans les oonseOs qu'il donnait, était à prendre garde si œ^iu'il conseillait pour un bi^ à celui qui le consultait n'était pohit nuisible à d'autres; si, sous ombre de Cure une bonne œuvre, on ne chterehait point à contenter une secrète passion de haine ou de vengeance. Il considérait comme un très-grand mal ttmt ce qui troublait le repos des femilles : parce qu'outre le mal que foit la première action qui le trouble , elle est la source d'une infinité de mauvaises actions.
Il voulait que chacun vécût et se sanctifiAt dans sa profession, persuadé que Dieu nous donne des grâces proportionnées a notre état , et que c'est notre fiuite , si nous n'en faisons pas un bon usa^ Il regardait hi charité comme le ^ndoioeot de la morale chrétienne ; tout ce qui la blessait.
ou qui la pouvait altérer le moins du monde, lui parait^8ait un crime.
Je ne finirais pobt si je voulais vous marquer en détail toutes les actions de ce grand homme : son amour pour son état,*6on zèle pour le salut des âmes, tout ce qu'il a fidt dans la seule vue de &ire du bien. Il était aussi appliqué auprès d'un homme de la lie du peuple qu'auprès des têtes couronnées.
Souvenez-vous combien de fois nous l'avons vu donner tous ses soins à un domestique, à un homme de la campagne , et quitter pour cela une bonne et agréable compagnie. Et comment la quittait-il? était-ce en annonçant ce qu'il allait fiiire? lui seul savait le bien qu'il faisait : jamais personne ne s'est fkit moins que lui un mérite de sa vertu.
N'espérons pas retrouver jamais tout ce que nous avons perdu dans notre illustre ami. Mais apiès avoir donné quelque temps pour pleurer sa perte, disons-nous ce qu'il nous dirait lui-même si nous pouvions l'entendre. Ce n'est point par des larmes que nous devons honorer sa mémoire ; imitons ses vertus , si nous vouI<ms marquer le respect et la vénéiation que nous avons pour lui; remplissons nos devoirs comme nous lui avons vu remplir les siens; jugeons favorablement de notre prochain, édifions-le par nos exemples ; tenons-nous dans l'état où Dieu nous a mis ; conservons la paix et l'union entre nos proches, même entre nos domestiqués ; rendons-nous aimables à ceux qui nous approchent ; tâchons à gagner leur confiance par une conduite désintéressée; ne nous laissons point entraîner à notre pente naturelle; réfléchissons beaucoup avant que d'agir ; recherehons avec plus d'empressement ce qui convient aux personnes avec qui nous avons h vivre, que ce que nous pouvons désirer pour nous ; préférons notre prochain à ce qui nous peut plaire : mais faisons tout cela sans aucun faste, sans aucun désir de nous singulariser : nous suivrons ainsi les instructions de notre illustre ami , nous le ferons revivre en nous, et, profitant des exemples qu'il nous a donnés, nous espérerons le rgoindre un Jour dans ledel.
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