SUR LA SÉVÉRITÉ ÉVANGÉUQUE
particulier à particulier, et je dis ce qu'il serait si important pour vous et pour moi de nous dire tous les jours de notre vie, que la charité due au prochain est la matière la plus abondante , et au même temps la plus nécessaire, de cette sévérité dont Dieu veut que nous usions envers nous-mêmes: pourquoi? en pouvons-nous douter, après les excellentes idées que saint Paul nous donne de la charité chrétienne, et surtout après tant d'épreuves de ce qu'il nous en coûte presqu'à chaque moment dans le commerce du monde pour la pratiquer?
Quand ce grand apôtre nous dit que la charité doit supporter les faiblesses et les imperfections du prochain , qu'elle doit obliger et servir le prochain , qu'elle doit soulager les misères du prochain ; quand il ajoute qu'elle ne s'aigrit point, qu'elle ne se pique point, qu'elle ne rend point le mal pour le mal, qu'elle est patiente dans les injures, qu'elle fait du bien à ceux qui l'outragent, qu'il n'y a rien qu'elle ne soit disposée à souffrir, dans cette description si belle et si vive, que nous prêche-t-il , sinon la sévérité envers nous-mêmes?
Sévérité véritable : car, pour accomplir tout cela, que ne faut-il pas prendre sur soi-même ? combien de victoires ne faut-il pas remporter sur son naturel, sur son humeur, sur ses passions? entrons dans le détail. Pour avoir cette charité patiente , que ne faut-il pas endurer ? à combien de bizarreries et de caprices de la part de ceux avec qui l'on vit, à combien de manières importunes, fâcheuses, choquantes, ne faut-il pas s'accommoder? quelles aversions et quelles antipathies naturelles ne fautil pas surmonter? Pour avoir cette charité discrète et sage, en combien de choses ne faut-il pas se contraindre? par exemple, en combien de rencontres ne faut-il pas , par charité , se taire quand on voudrait parler, acquiescer quand on serait tenté de résister, excuser quand on aurait envie de con^trôler, aimer mieux paraître dans l'entretien moins agréable et moins spirituel, que d'offenser et de railler? Pour avoir cette charité détachée d'ellemême, que no doit-on pas sacriiier? de combien de prétentions justes ne faut-il pas se relâcher? en combien de sujets et de conjonctures où il serait aisé de l'emporter, ne faut-il pas , pour le bien de la paix, plier et céder? Pour avoir cette charité douce, quels mouvements de colère ne faut-il pas réprimer? quels sentiments de vengeance ne faut-il pas étouffer ? quels mauvais ofGces et quelles injures ne faut-il pas oublier? Dites-moi, mes chers auditeurs, qu'est-ce que la sévérité évangéliquê, ^i ce ne Test pas là? Donnez-moi un homme qui s'aime lui-même, et qui ne sache pas se gêner et se jnortiGer, comment s'acquittera-t-il de ces devoirs, et de mille autres à quoi nous oblige la charité du
prochain? comment aimera-t-il le prochain à ces conditions? comment s'incommodera- 1- il pour l'assister dans ses besoins? comment s'humilierat-il pomr l'adoucir dans ses emportements? comment consentira-t-il à lui pardonner une injure? comment se soumettra-t-il à le prévenir pour ménager une réconciliation ? Il est donc vrai que la charité dont nous sommes redevables à uoâ frères, bien loin d'être contraire à la sévérité chrétienne, en est une des parties les plus essentielles et comme le fondement.
Mais qu'arrive-t-il ? Appliquez-vous à cette dernière pensée : au lieu de raisonner et d'agir suivant ce principe, nous confondons tout l'ordre des choses, et, par un renversement que l'amour-propre ne manque guère à faire dans notre cœur, si nous n'avons soin de nous en garantir, au lieu d'exercer contre nous-mêmes cette sévérité, contre nousmêmes, dis-je, qui, de droit naturel et divin, en sommes les premiers ou les seuls objets, nous l'employons contre nos frères, qui ne sont pas néanmoins de son ressort. Car, à quoi se réduit communément cette prétendue sévérité dont nous nous flattons. Je veux , chrétiens , qu'elle ne laisse pas de produire en nous quelque réforme; je veux qu'elle nous retranche certains plaisirs et certains divertissements du siècle corrompu ; je veux même qu'elle nous fasse paraître plus occupés de Dieu et de notre sanctification; mais si, avec tout cela, elle nous rend fâcheux, importuns, critiques, censeurs des actions d'autrui , et insupportables dans la société; si, malgré tout cela, elle nous fait perdre cette complaisance charitable, cette déférence que nous devons avoir pour les autres , et sans laquelle il esi impossible de conserver la paix, surtout entre des proches et dans une famille ; si en conséquence de ce que nous sommes réguliers, nous croyons avoir un droit acquis de ne rien approuver, de ne rien tolérer, de ne rien passer; si cette sévérité s'attache à observer jusques à une paille dans l'œil de notre prochain, et à l'étendre, à la grossir jusqu'à la faire paraître comme une poutre; si elle nous inspire je ne sais quelle aigreur dans les avis mêmes de charité que nous donnons, ou si, sous prétexte de charité, elle nous met sur le pied d'en donner sans mesure, et toujours par bizarrerie et par caprice; si elle nous autorise dans une liberté de m^ire d'autant plus dangereuse qu'elle paraît mieux intentionnée , et qu*elle prend l'apparence du zèle; si, par maxime de régularité, nous disons plus de mal de notre frère que les plus médisants du siècle n'en diraient, ou par imprudence ou par malice; si cet esprit de sévérité sert à fomenter nos ressentiments , à exciter nos vengeances, à nous rendre incapables de retour, jusque*là que parce que nous sommes pieux et dévots ^ ou.