‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 50 sur 256 · SECOND SERMON · texte numérisé non relu

SECOND SERMON

POUR

t.E MEUCaEDI DE3 CADRES.

CËREMOMIË DES GENDRES.

SUR LA CÉRÉMONIE DES CENDRES

Pulvis es , et in pulverem reverteris.

Vous êtes poussière, et tous retournerez en poosslére. Genèse, chap. 3.

Ce sont les mémorables paroles que Dieu dit au premier homme dans le momentde sa désobéissance ; et ce sont celles que TÉglise adresse en particulier à chacun de nous , par la bouche de ses ministres , dans la cérémonie de ce jour. Paroles de malédiction, dans le sens que Dieu les prononça, mais paroles de grâce et de salut, dans la fin que TÉglise se propose en nous les faisant entendre. Paroles terribles et foudroyantes pour Thomme pécheur, puisqu'elles lui signifièrent Tarrét de sa condamnation; mais paroles douces et consolantes pour le pécheur pénitent , puisqu'elles lui enseignent la voie de sa conversion et de sa justification. Ainsi, remarque saint Chrysostôme, Dieu en a-t-il souvent usé, et s'est-il servi du même moyen, tantôt pour imprimer aux hommes la terreur de ses jugements , et tantôt pour leur faire éprouver Tefficace de ses miséricordes.

Je ne sais, chrétiens, si vous avez jamais fait réflexion à ce que nous lisons dans le livre de TExode. Écoutez-le : Tapplication vous en paraîtra naturelle, et elle convient parfaitement à mon sujet. Quand Dieu voulut punir FËgypte , il commanda à Moïse de prendre dans sa main une poignée de cendres ; et, en présence de Pharaon , de la répandre surtout le peuple : ToUlte niantts plenas cineris , et spargat illum Moyies coram Pharaone, (Exod. 9.) L'Écriture ajoute que cette cendre ainsi dispersée fut comme la matière dont Dieu forma ces fléaux qui affligèrent toute rÉgypte, et qui y causèrent une désolation si générale : SUqne pulvis super omnem terrcan /Egypti, (Ibid. ) A en juger par l'apparence. Dieu fait aujourd'hui le même coipmandement aux ministres de son Église. 11 veut que \e& prêtres de la loi de grâce , comme dispensateurs de ses mystères , prennent la cendre de dessus fautel, et qu'ils la ré-

pandent solennellement sur tout le peuple chrétien. TolUie manusplenas cineris. Mais , dans l'intention de Dieu , l'effet de cette cérémonie est , par rapport au christianisme , bien différent de ce qu'elle opéra dans l'ancienne loi. Car, au lieu que Moïse et Aaron ne répandirent la cendre sur les É^ptiens , que pour leur faire sentir le poids de la colère de Dieu ; que pour marquer à Pharaon qu'il était réprouvé de Dieu; que pour dompter l'impiété et l'endurcissement de ce monarque, livré dès lors à la vengeance de Dieu : par une conduite tout opposée , les prêtres de la loi nouvelle ne répandent aujourd'hui la cendre sur nos têtes , que pour nous attirer les grâces et les faveurs du même Dieu, que pour nous mettre en état et nous rendre capables d'en éprouver la bonté , que pour exciter dans nos cœurs les sentiments d'une véritable pénitence. C'est ce que j'entreprends de vous faire voir, et par où je commence à m'acquitter auprès de vous du ministère dont Dieu m'a chargé, et que j'ai à remplir pendant tout ce saint temps du carême.

Vous , mes frères , qui , par la miséricorde du Seigneur, avez enfin renoncé au schisme pour vous réunir à l'Église ; vous pour qui je suis particulièrement envoyé > , que je regarde ici comme le premier objet de mon zèle , et plaise au ciel que je puisse vous appeler un jour ma couronne et ma joie! gaudium meum et corona mea! ( Philipp, 4 ) ; vous , dis-je, nouvelle conquête de la grâce de Jésus-Christ, apprenez à respecter une de ces cérémonies religieuses dont use l'Église catholique dans le sein de laquelle vous êtes rentrés. Il y en a de plus essentielles : mais sans parler des autres , ou pour juger des autres par celle-ci , comment l'hérésie Ta-t-elle pu rejeter, puisque l'auteiu* même de cette fatale division où vous fûtes malheureusement engagés , reconnaît que les cérémonies peuvent aider la piété des fidèles ; qu'il est non-seulement bon , mais nécessaire d'en conserver quelques-unes; que pour n'être plus dans la loi de Moïse , il ne s'ensuit pas qu'il les faille toutes abolir ; qu'ih est juste que par des signes extérieurs l'on montre les sentiments de religion qu'on a dans le cœur ; et que d'ôter tout ce qui s'appelle cérémonie, c'est mettre parmi le troupeau une confusion monstrueuse? Or, entre les cérémonies , quelle autre a dû moins blesser l'Église protestante que la cérémonie des cendres? Qu'a-t-elle de superstitieux? qu'at-elle qui ne soit autorisé par l'Écriture ? quel souvenir nous est plus utile que celui de notre faiblesse , de notre néant? et n'est-ce pas là ce qu'elle nous remet devant les yeux? Cependant cette cérémonie, dont la simplicité et la sainteté devaient édifier, a été un scandale pour ces ministres que vous avez suivis. Ils l'ont réprouvée, et ils vous l'ont fait ré-

' Le P. Bourdaloae fat envoyé par le roi à Montpellier, eq favrar des nouveani oonTertis, pour y prêcher le car^e

CÉRÉMONIE DES CENDRES

proQTer comme eux , parce qulls ne la connaissaient point assez , ou parce qu'ils ne vous la faisaient point assez connaître. Mais oublions le passé, et bénissons Dieu du présent. Bénissons-le même par avance de Tavenir, qui nous promet rentier accomplissement de ce grand ouvrage que le Seigneur a commencé. Nous nous unirons , tous ; et tous de concert nous conspirerons à le soutenir, à le perfectionner^ à Je consommer. Qu'il me soit permis d'en faire ici le vœu solennel et public ; ce ne sera pas en vain. Oui , mon Dieu, votre œuvre s'achèvera, votre nom sera glorifié , votre loi observée , votre Église reconnue : vous verserez sur mes auditeurs vos grâces les plus abondantes; vous les verserez sur moi , et elles donneront de refQcace à mes paroles. C'est pour cela même encore que je m'adresse à Marie , et que je lui dis : ^v€y Maria.

Il ne suffit pas pour la foi de croire de cœur, si Ton ne confesse de bouche : c'est ce que saint Paul nous déclare en termes exprès , et à quoi j'ajoute, suivant la doctrine du même apôtre , qu'il ne sufGt pas pour la pénitence d'avoir un cœur contrit et humilié, si le pécheur au même temps n'offre à Dieu, en forme d'hostie, une chair mortifiée et crucifiée avec ses désirs corrompus. Tel est , dit saint Grégoire pape, le devoir d'un homme qui , se trouvant composé d'une âme et d'un corps , d'une âme spirituelle et toute céleste , d'un corps terrestre et tout matériel, doit selon l'un et l'autre honorer Dieu, s'O veut rendre à Dieu ce culte raisonnable en quoi consiste l'intégrité de la religion.

Excellent principeque je suppose d'abord, et d'où je conclus que la pénitence chrétienne , prise dans toute son étendue , est donc un double sacriGce que Diea exige de nous. Sacrifice de l'esprit , et sacrifice du corps : sacrifice de l'esprit, par l'humilité de la componction; et sacrifice du corps , par Taustérité même extérieure de la satisfaction : sacrifice de l'esprit, sans lequel , comme nous l'enseigne le maître des gentils, le sacrifice du corps ne sert à rien ou presque à rien , ni ne peut jamais apaiser Dieu; et sacrHice du corps, sans quoi le sacrifice de l'esprit n'est souvent qu'une illusion et un fantôme devant Diea. En sorte que l'union de ces deux sacrifices est absolument nécessaire pour rendre parfait l'holocauste dont je parle, et d'où dépend l'entière réconciliation de l'homme pécheur avec Dieu.

Je m'attache à cette pensée, qui me conduit naturellement à mon sujet : et parce que ces deux sacrifices, que la pénitence doit faire à Dieu, trouvent en nous deux grands obstacles, dont le premier est l'esprit d^orgueil, et le second l'esprit de mollesse ; l'esprit d'orgueil , incompatible avec l'humilité de la pénitence; l'esprit de mollesse, essentiellement opposé à l'austérité de la pénitence : je veux , pour ne vous rien dire aujourd'hui qui ne soit utile et praticpie,

vous apprendre aies surmonter par le souvenir de la mort que nous retrace l'Église dans la cérémonie des cendres. C'est tout le dessein de ce discours, que je réduis à deux propositions. Il faut, par une pénitence * solidement humble, anéantir devant Dieu l'orgueil de nos esprits; et c'est à quoi nous oblige la vue de ces cendres , qui sont pour nous les marques et comme les symboles de la mort : ce sera le premier point. Il faut, par une pénitence généreusement austère, sacrifier à Dieu la mollesse et la délicatesse de nos corps ; et c'est à quoi nous engage l'imposition de ces cendres, qui nous annoncent, ou plutôt qui nous font déjà sentir l'inévitable nécessité de la mort : ce sera le second point. Humiliation de l'esprit sous le joug de la pénitence , mortification de la chair dans l'exercice de la pénitence : doux fhiits du saint usage que nous devons faire de ces cendres consacrées par la bénédiction des prêtres, et de la pensée de la mort que nous rappelle une cérémonie si touchante. Donnez-moi votre attention.

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