‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 53 sur 256 · POUR LE PREMIER JEUDI DE CARÊME · texte numérisé non relu

POUR LE PREMIER JEUDI DE CARÊME

SUR LA COMMUNION

jiU un Jetut : Ego veniam, tt eurabo eunu Et rup0ndên$ Cênturio, ait : Domine, non $um digniu ut intrtt tub Icetttm meum,

lésoft-Christdit au oenteoier : l*irai moi-même, et Je le goérlral. Mais le oeateoier lui répondit : Seigneur» Je ne suit pas digne que vous enlriez dans ma malion. S. Matth. chap. s.

Voilà, chrétiens, entre Jésus-Christ et lecentonier une espèce de combat; mais dans ce combat qu*admireronS'-nous davantage » ou la charité d*un Dieu, ou rbumiKté d'un païen? /e puis dire qu'il n'y eut jamais de contestation plus sainte, ni plus propre tout ensemble , et à nous instruire , et à nous édiiier. Le Sauveur du monde, par un mouvement de sa charité bienfaisante, veut aller en personne dans k maison du centenier, et lecentenier ne croit pas pouvoir accepter cet honneur. Le Fils unique de Dieu, dont la miséricorde n*a point de bornes, lui dit qu'il ira» et que par sa présence il guérira son serviteur paralytique: Ego veniam, et cttrabo eum ; mais le centenier, confus d'une si insigne faveur, proteste hautement qu'il ne la mérite pas , et s'en reconnaît indigne : Domine, non svm dignus. Prenez garde, s'il vous platt. C'est un gentil à qui Jésus-Christ, en qualité de Messie, n'a point été encore annoncé ni révélé comme aux Juifs; et cependant tout gentil qu'il est, il se sent déjà prévenu pour ce Messie qui lui parle, d'une idée si haute et d'un respect si profond, qu'il ne peut même consentir à recevoir sa visite. Humilité, s'écrie saint Augustin, qui procéda d'une foi vive et ar^te, et

SUE LA COMMUNION

qui, pariin effet sensible de la grâce duRédempteur, forma dès lors dans ce gentil, non-seulement un Térîtable israâite, mais un parûût chrétien. Humilité que Jésus-Christ agréa, que Jésus-Christ admira, dont Jésus-Christ fit Téloge; mais à laquelle il est pourtant yrai qu'il ne déféra pas , puisque ce fut au contraire pour cela-méme qu'il persista à vouloir entrer chez le ceutenier.

Anétons-nous là, mes ehers auditeurs; et pour profiter selon le dessein de Dieu d'un si grand exemple, appliquons-nous tout le mystère de cet évangile. Car comme dit saint Chrysostôme, ce qui se passa entre Jésus-Christ et le centenîer, se renouvelle encore aujourd'hui entre Jésus-Christ et nous. Je m'explique. Ce même Sauveur, instituant la divine eoeharistie, nous a laissé un sacrement par où il prétend se communiquer à nous, et habiter, tout Dieu qu'il est, eorporellemen t en nous; un sacrement par où il vient en personne noua visiter, et guérir DOS infirmités spirituelles et nos faiblesses. Quand donc nous nous préparons à le recevoir dans ce mystère adorable, il nous dit encore, avec autant de vérité qu'il le dit ^ors : Ego veniam, et curabo : J'irai; et en quelque état de langueur que vous ioyez, si de bonne foi vous voulez être guéris, je vous guérirai. Et nous, par un sincère aveu de notre £ûblesse et de notre néant, nous lui répondons comme le centenier : Non, Seigneur, je ne suis pas digne que vous veniez à moi et dans moi. Car ce sont les paroles vénérables que l'Église nous met dans la bouche, lorsque ce Dieu de gloire, caché sous les sacrés symboles, est sur le point d'entrer dans nous , Domine, nonsumdignus : paroles efficaces, qui, selon l'ingénieuse remarque de saint Augustin, ont la vertu d'opérer dans l'âme chrétienne un miraeletout opposé âce qu'elles signifient ; puisque en mémetempsquenous les proférons, elles font cesser l'imlignitéquenousnousattribuons, et nous donnent k régardde Jésus-Christ et de son sacrement un fonds de mérite, que sans elles nous n'aurions pas. Paroles qui par un secret merveilleux de la grâce , nous conduisent au terme mémedont elles semblent nous éloigner; puisque, dans la doctrine de tous les Pèrea , la première et l'essentielle disposition pour approcher dignemrat do corps de Jésus-Christ, est de noua en croire et de nous en confesser indignes. Paroles enfin qui marquent au Fils de Dieu notre humilité, sans mettre un obstacle à sa charité , et qpn , loin de le détourner de nous , lui servent d'attrait pour venir à nous.

Mais qu'arrive-t-il , chrétiens? suivez ma pensée. Nous nous appliquons ces paroles, souvent au delà des intentions même de Jésus-Christ; et pour en user trop selon nos vues, nous nous mettons en danger d'aller directement contre les vues de ce Dieu sauveur. Comment cela ? le voici. Jésus-Christ

nous recherche dans ce sacrement, et nous nous en retirons; il veut par un excès de son anuMir nous honorer de ses saintes visites , et nous nous y opposons ; il nous demande l'entrée dans notre cœur, et , sous des prétextes non-seulement spécieux , mais religieux, nous la lui refusons ;car,'pour nous disculper de ce refus nous nous retranchons sur notre ' indignité; et nous disons, mais par un esprit peutêtre bien différent de celui du centenier : Seigneur, je ne suis pas digne; Domine, nonsumdignus. Comme cette excuse est la plus apparente et la plus commune, j'ai cru devoir m'y aUacher, non pas absolument pour la combattre , non pas aussi pour l'autoriser; mais pour l'examiner dans ce discours, et pour avoir lieu de vous instruire des plus solides et des plus importantes vérités qui regardent la pratique et l'usage de la communion. Quel besoin pour cela n'aurais-je pas des lumières du ciel? Demandons-les par l'intercession de la Mère de Dieu* Ave, Maria.

S'éloigner de la communion dans la vue de son indignité, c'est une excuse, chrétiens, qui, selon la qualité et les dispositions de ceux qui s*en servent, peut avoir des caractères bien différents, et mon dessein, dont voici d'abord l'idée, est de vous représenter aujourd'hui la différence de ces caractères pour vous faire juger de la nature de cette excuse, et des bonnes ou des mauvaises conséquences qu'on en peut tirer. Car il y a dans le christianisme deux sortes de personnes qui se fondent sur ce principe, et qui peuvent dire avec le centenier: Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez chez moi : les justes qui vivent dans la pratique de la loi de Dieu, et les pécheurs qui sont engagés dans les désordres d'une vie criminelle. Pour les justes , on ne peut guère douter que ce ne soit un sentiment d'humilité qui les fût parler de la sorte; mais de savonr jusqu'à quel point cette humilité doit être portée, et s'il est raisonnable qu'elle aille jusqu'à les éloigner en effet de Jésus-Christ et de son sacrement ; de savoir si la privation de la divine eucharistie peut être censée pour une âme juste un exercice ordinaire de pénitence, et si cette espèce de pénitence est conforme aux intentions du Fils de Dieu; si elle s*accorde avec la fin et l'institution de ce mystère, si elle répond à l'usage de la primitive Église, si elle est reçue ou approuvée par l'Église des derniers siècles, si les Pères l'autorisent, et si elle peut être utile; en un mot, de savoir si Jésus-Christ, en tant qu'il est contenu dans le sacrement de son corps, se tient honoré que les justes , au lieu d'aller à lui. se retirent de lui; et si c'est lui rendre un vrai res« pect , en tant qu'il est le pain de vie , que de se contenter seulement de le révérer et de l'adorer, sans le manger; ce sont des questions, mes chers auditeurs où bien des raisons ^^loull^ves et ^4i^

SUR LA COMMUNION

raies m*empécheiit d'entrer, et que je vous laisse à examiner yous-nnémes. Outre qu'il serait assez | difBcile de vous rien dire de nouveau sur cette matière, peut-être le fruit en serait-il moindre que je ne le dois prétendre d'un discours uniquement consacré à l'édification de vos âmes.

Parlons donc précisément des pécheurs qui, bien plus que saint Pierre, ont droit de dire à Jésus- Christ : Retirez-vous de moi , parce que je suis un pécheur : Exi a me, quia homo peccator sum. (Màtth. 8. ) Je les divise comme en trois espèces. J'appelle les premiers pécheurs sincères; les seconds, pécheurs aveugles ; et les derniers, pécheurs hypocrites et dissimulés : pécheurs sincères, qui traitent avec Dieu de bonne foi , et qui ne sont pas trompés ; pécheurs aveugles, qui ne se connaissent pas, et qui se trompent eux-mêmes ; enfin, pécheurs hypocrites et dissimulés, qui couvrent leur libertinage d'un voile de piété, et affectent de tromper les autres. Les premiers ont de la religion , et agissent par esprit de religion. Les seconds, quoiqu*ils aient de la religion, se flattent et sont dans Terreur de croire qu'ils agissent par religion. Et les derniers, quoiqu'ils veuillent paraître agir par religion , n'ont dans le fond nulle religion. Or ces trois sortes de pécheurs peuvent tenir le langage de ce centenier de notre évangile : Domine, non sum dU ffhus; et s'excuser de communier sur ce qu'ils s'en jugent indignes. Mais, quoiqu'ils le disent également, ils n'en doivent pas être également crus. Car, pour continuer à vous développer mon dessein, dans les premiers, c*est-â-dire dans les pécheurs sincères, cette excuse est une raison; dans les seconds, c'est-à-dire dans les pécheurs aveugles, cette excuse est un prétexte; et dans les derniers, c'està-dire dans les pécheurs hypocrites et libertins , cette excuse est un abus et même un scandale , voilà ce que j'ai à vous montrer. Mais ce n'est pas assez, car à cela j'ajoute trois dioses qui vous feront connaître ces trois caractères de pécheurs, et qui doivent être pour vous d'une grande instruction. Dire : Je ne communie pas parce que j'en suis indigne , c'est une raison dans un pécheur sincère; mais moi je dis que cette raison a besoin d^êtreéclaircie. C'est un prétexte dans un pécheur aveugle qui se flatte; et il est important de lui êter ce prétexte. C'est un abus et un scandale dans un pécheur hypocrite^ et il est de mon devoir de combattre ce scandale et cet abus : voilà tout le sujet de votre attention.

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