‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 56 sur 256 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Cest <une maxime communément reçue, que ce qui est bon en soi ne l'est pas toujours par rapport au principe d'où il part ; et une des règles de la prudence humaine est de tenir les choses mêmes les plus salutaires pour suspectes, quand nous découvrons qu'elles viennent d'une source infectée et empoisonnée. Or, nous pouvons et nous devons même appliquer cette règle à ce qui concerne la religion et les pratiques de piété. Je ne sais , chrétiens , si vous avez jamais fait une réflexion qui m'a paru bien solide, et dont je suis sûr que vous comprendrez encore mieux que moi la vérité, savoir que lorsqu'il s'est élevé dans lechristianismedes contestations sur le relâchement ou la sévérité de la discipline, certains libertins du monde n'ont presque jamais manqué à se déclarer pour le parti sévère , non pas afin de l'embrasser dans la pratique etde le suivre, disposition dont ils étaient bien éloignés, mais, ou par une conduite bizarre , pour avoir le plaisir d'en parler, ou par un intérêt secret, pour s'en servir comme d'un voile propre à couvrir d'autres desseins. Ainsi tant de fois a-t-on vu des hommes engagés d'ailleurs dans des désordres honteux, des hommes également corrompus et dans l'esprit et dans le cceur, vains, sensuels, amateurs d'eux-mêmes, être les premiers et les plus zélés en apparence à s'expliquer en faveur de la réforme et à la maintenir. Ainsi a-t-on vu des femmes trop connues pour ce qu'elles avaient été, et peut-être pourcequ'elles étaient encore; desfemmes à qui le passé devait au moins fermer la bouche, devenir .les plus éloquentes sur la dépravation des mœurs , ne trouver rien d'assez exact ni d'assez rigide dans la police de l'Église, et en appeler sans cesse aux anciens canons, tels qu'ils s'observaient dans leur première institution. Mais ce zèle de la pureté des moeurs et de la perfection du christianisme n'est-il pas louable dans un chrétien? Oui, répond saint Bernard : mais autant qu'il est louable dans un chrétien, autant, pour ne rien dire de plus, est-il équivoque et douteux dans un libertin; et je dois , selon le précepte de Jésus-Christ , m'endéfler comme de la plus dangereuse hypocrisie.

' Or, ce que remarquait en général saint Bernard touchant la pureté et la régularité des mœurs , c'est encore plus particulièrement et plus sensiblement ce quî*s'est vérifié et ce qui se vérifie tous les jours à regard de la communion. Car qu'est-il arrivé? vous le savez : on a parlé, et avec raison, des abus qui se commettaient ou qui pouvaient se commettredans la fréquentation du sacrement de nos autels , de Textréme facilité avec laquelle il était à craindre qu'on n'y admît les pécheurs , de la nécessité d'en séparer pour un temps certaines âmes imparfaites qui n'en profitaient pas, de la discrétion et de la prudence que les pasteurs y doivent apporter. Tout cela était bon , saint, édifiant; et je ne doute point, appliquez- vous, s'il vous plaît , à ce que je dis , je ne doute point que les vrais fidèles , touchés de l'intérêt de Dieu et de celui de son Eglise , n'aient eu des intentions trèspures, en témoignant là-dessus leur zèle : mais ce qui m'étonne , c'est que des gens d'un caractère tout opposé , j'entends les libertins du siècle , aient prétendu être de la partie; et que «'ingérant dans une cause où ils n'avaient rien de commun , il se soient quelquefois montrés les plus vifs et les plus ardents à faire valoir le respect dû au sacrement de Jésus- Christ et à son corps adorable. Ce qui m'étonne , c'est que des hommes qui, parmi les intelligents, passaient pour avoir peu de religion , des hommes engagés dans les derniers dérèglements, aient affecté de parler avec plus de chaleur contre les communions fréquentes, se soient plus hautement scandalisés sur ce point des moindres relâchements , ou réels ou imaginaires, et soient entrés dans cette question comme dans leur af&ire propre. Voilà ce qui m'a toujours surpris.

Car enfin d'où leur peut venir ce zèle? Impies comme je les suppose , ils n'ont pour tous les autres devoirs du christianisme qu'un secret mépris , et ils tiennent sur oelui-d le langage des parfaits et des spirituels. Il faut donc qu'ils y envisagent quelque intérêt , et vous êtes trop éclairés pour ne pas comprendre d'abord en quoi cet intérêt consiste , puisqu'il est facile à connaître , et qu'au moins il est certain qu'en parlant de la sorte, ils se mettent en possession d'être libertins, non-seulement avec sûreté, mais , si j'ose le dire, avec honneur ; car encore une fois, ce sont de ces hommes que saint Paul dépeignait à Timothée, des hommes corrompus dans le principe , et dont la foi est comme éteinte; des hommes à (|ui tout exercice de religion est onéreux, et qui veulent s'en décharger. Cependant, parce qu'ils n'ignorent pas que la communion a toujours été regardée comme une marque spéciale du christianisme, et que d'y renoncer ouvertement, ce serait une espèce d'apostasie qu'ils auraient peine à soutenir; pour ne pas se commettre jusque-là, et néanmoins pour secouer le joug qui les incommode , ils se font

SUR LA COMMUNION

un voile de religion de leur propre irréligion (je ne sais si je m'explique bien) , et ils se portent pour approbateurs de cette maxime qui va à nous éloigner de Jésus-Christ par un sentiment de crainte et de respect, afin qu'on ne puisse plus les distinguer d'avec les chrétiens même les plus exacts , puisqu'ils parlent comme eux , et qu'ils paraissent aussi zélés qu'eux.

Or, je prétends que ce langage dans la bouche du libertin est un scandale pour les faibles. Pourquoi? Encore un moment d'attention : parce qu'il aboutit à deux choses également pernicieuses , savoir, à décrier indifféremment les bonnes et les mauvaises communions : c'est la première; et à détourner les âmes, non-seulement de la communion, mais universellement de tout ce qu'il y a de saint dans la religion : c'est la seconde. Je dis à décrier indifféremment les bonnes et les mauvaises communions : car, comme raisonnait fort bien saint Jean Chrysostôme, s*il est toujours dangereux , en blâmant la fausse piété , de décréditer la vraie, beaucoup plus l'est-il , quand celui qui se mêle d'en juger est un esprit profane qui se soucie peu de confondre l'une avec l'antre , ou plutôt qui n'attaque l'une que parce qu'il est secrètement ennemi de l'autre, et qui, bien loin d'user de la précaution nécessaire pour séparer le vrai d'avec le faux , semble n'avoir point d'autre but que de détruire le vrai par le faux. Or, ce que disait ce Père de la dévotion, j'ai droit de le dire, et la même expérience le confirme touchant la communion. S'il faut toujours craindre en condamnant les mauvaises communions , de condamner les bonnes , beaucoup plus , quand celui qui s'en fait le censeur est ua esprit perverti, qui n'a ni pour les bonnes ni pour les mauvaises nul égard véritable, et qui ne compte pour rien de préjudicier à celles-ci en déclamant contre celles-là. •

Et en effet, à quoi se termine le zèle malin que je combats , que je combats, dis-je, dans les impies da siècle qui s'en prévalent , et qui par là troublent les âmes justes et innocentes : à quoi se réduit- il? A faire dans l'Église de Dieu ce que faisaient dans le temple de Jérusalem les enfants du grand-prêtreHéll, qui détournaient les hommesdu sacrifice : crime que détestait le Seigneur, et pour lequel il les réprouva : Peccatum grande nimis, quia retrahebant Aoaiinés a sacrificio Domina (Heg. 2. ) , ou bien, si vous voulez, à renouveler ce que firent dans la suite les pharisiens , à qui pour cela le Sauveur du monde disait avec indignation : Malheur à vous qui fermez aux autresleroyaumedeDieu : car vous n'y entrerez pas vous-mêmes , et vous arrêtez encore ceux qui voudraient y entrer : f^os enim non intratis, nec intrœuntes sinitis intrare. ( Matth., 33. ) Figure sensible de ce qui s*accomplit tous les jours dans la personne de ces mondains , qui par un endurcisse-

sua LA COMMUNION.

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ment de oœar s'étaot eux-mêmes séparés du divia mystère, où selon la pensée de saint Cyrille, le royaume de Dieu nous est ouvert, voudraient, s*il leur était possible, en exclure tous les autres. Voilà à quoi ils travaillent, et même à quoi ils parviennent, en contrôlant les gens de bien sur leurs communions, en censurant leur vie, en critiquant leur conduite, en relevant leurs moindres défauts , en ne leur pardonnant rien , et en leur disant un crime de tout. Saint Augustin avec toutes ses lumières n*osait pas désapprouver l'usage de communier tous les jours * un mondain téméraire et aveugle dans les choses de l^eu le condamne hardiment et sans hésiter. Le dernier oondle souhaitait de voir la fréquente communion rétablie dans TÉglise; et le mondain voudrait an contraire Texterminer et Tanéantir. Ne pensez pas, mes chers auditeurs, que par là je prétende justifier toutes les communions fréquentes ; il y en a de fréquentes que je déplore , mais dont je laisse à Dieu le jugement : c'est-à-dire, il y en a de firéifueates, mais inutiles ; de fréquentes, mais lâches; de fréquentes , mais très-peu édiûaotes , mais qui pourraient même plutôt scandaliser qu'édifier. Peutêtre en parlerai-je dans un autre discours , et vous Terrez bien que mon intention ne fut jamais de les autoriser. Du reste, j'ai dit que j'en laissais à Dieu le jugement, parce qu'autant que je craindrais de rien avancer qui favorisât de telles communions , autant me croirais-je prévaricateur, de donner la morndre atteinte aux communions fréquentes, mais ferventes. Les autres déshonorent Jésus-Christ , mais celles-ci le glorifient; et comme je dirais anathème à quiconque approuverait les communions vaines et imparfaites, aussi le dirai-je toujours au libertinage , quand il s'élèvera contre celles qui sanctifient les âmes, et dont le Fils de Dieu tire sa gloire. Qui pourrait dire combien le démon , par ce seul artifice, a retiré de justes des autels? combien d'épouses de Jésus-Christ il a troublées dans leurs saintes communications avec l'Époux céleste ? combien de communions dont les anges se seraient réjouis dans le ciel , il a comme interdites sur la terre ? Je dis plus : de l'éloignement de la communion le scandale passe , si l'on n'a soin de s'en préserver, jusqu'à Tabandon et au retranchement de tout ce qui se pratique de plus saint dans le christianisme, et c'est la seconde remarque de saint Chrysostôme. Car, supposé ce principe d*une humilité feinte et mal conçue, quelle conséquence n'en peut-on pas tirer, et à quel exercice de la religion une âme fidèle n'est-elle pas tentée de renoncer? Vous n'êtes pas digne de vous présenter à la table de Jésus- Cbrist, ce sont les paroles de saint Chrysostôme ; et éles-vous digne d'entrer dans le temple de Dieu ? et étes-TOUS digne de prier et d'invoquer Dieu ? et êtesvous digne d'entendre la parole de Dieu? et êtes-

vous digne d'être admis à la pénitence, et au tribunal de la miséricorde de Dieu ? et étes-vous digne de chanter avec l'Église les louanges de Dieu? et étes-vous digne d'assister au sacrifice qui est offert à Dieu? Il faudra donc par la même raison abandonner tout cela, et que la vue de votre indignité, si j'ose m'exprimer de la sorte, vous tienne dans une espèce d'excommunication, où vous n'ayez plus de part à tout ce qui s'appelle culte et devoir chrétien : Suni, inquis, indignus commimlone aUarU : ergo et iUa quoque commumone qua in precibus est; ergo et ilia qux in verbo Dei est, (Chbysost.) Ainsi concluait ce saint docteur; et sans parler des bonnes âmes^ dont la simplicité peut être séduite par cette illusion, voilà l'avantage que les libertins en voudraient remporter. Ils se feraient un plaisir d'étendre à toutes les obligations chrétiennes ces paroles du centenier, expliquées et corrompues selon leur sens : Domine, non svmdignus. Et comme ils s'en servent pour paraître, tout libertins qu'ils sont, humbles et religieux , en ne communiant pas ; aussi, passant plus loin , se sauraient-ils bon gré d'avoir trouvé moyen de ne paraître jamais dans nos temples par respect, de ne plus prier par respect, de s'affranchir par respect de tous leurs devoirs. Or, c'est là, mes chers auditeurs , le scandale qu'il fallait combattre. Pardonnez-moi , si j'en parle avec quelque véhémence : c'est pour l'intérêt de Jésus- Christ et de sa religion. Que les prélats de l'Église fassent des lois et des ordonnances , pour corriger les abus de la communion , c'est ce qui les regarde, et ce que je respecterai toujours. Que les prêtres et les pasteurs des âmes travaillent à y apporter remède, c'est leur ministère, et c'est pour cela que Dieu les a établis. Que les particuliers mêmes y contribuent selon la mesure de la grâce que Dieu leur a donnée, en commençant par eux-mêmes, avant que d'étendre leur zèle sur les autres , c'est ce qui m'édifiera. Mais que des mondains, que des profanes, aveugles dans les choses de Dieu , que des hommes peut-être sans foi , entreprennent de décider ce qu'il y a de plus important dans la religion, de le régler, d'y mêler leurs erreurs, leur intérêt, leur impiété, c'est ce que je condamnerai toujours et sur quoi je m'élèverai hautement contre eux. Appliquons-nous, mes frères; c'est à vous à qui je parle , prêtres du Dieu vivant et ministres de ses autels , séculiers ou réguliers : appliquons-nous à préparer au Seigneur un peuple parfait. Unis par le lien de la charité, travaillons à convertir les pécheurs, à perfectionner les justes, à purifier les âmes fidèles, pour les rendre dignes du sacrement de Jésus-Christ. Voilà à quoi nous devons nous employer ; voilà le but que nous devons nous proposer. Car je vous le dis, mes frères, jamais TÉglise de Dieu ne sera sanctifiée, ni jamais le christianisme

SUR L'AUMONE

ne sera bien réformé, que par le bon usage de la communion. Raisonnons tant qu'il nous plaira ; il en faudra toujours revenir à ces adorables paroles du Sauveur : Si vous ne mangez la ehair du Fils de rhomme, vous n'aurez point la vie en vous : Nisi manducaveritis carnem FUii hominis , non habebitU viiam in vobis. Au contraire, si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement : Qui manducal huncpanem, trivet in sUemwn : il vivra en ce monde par la grâce , et dans l'autre par la gloire , où nous conduise , etc.

SERMON

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