‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 59 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Établir le précepte de l'aumône, et n'en pas déterminer la matière , c*est , dans le sentiment du docte chancelier Gerson , troubler les âmes faibles et scrupuleuses, et autoriser sans le prétendre les âmes insensibles et dures. C'est, dis-je , troubler les

âmes faibles et scrupuleuses, en les jetant dans l'embarras d'une décision dont elles sont par ellesmêmes incapables ; et c'est autoriser les âmes insensibles et dures , en leur laissant de vains prétextes pour éluder la loi de Dieu, et Fobligation qu'elle leur impose. C'est, ajoutait ce. grand personnage, •assigner au pauvre une dette sur le riche, mais une dette sans fond, une dette religieuse, une dette dont le pauvre se verra immanquablement frustré, et dont le riche croira toujours être en droit de se défendre. Or, il est important et nécessaire d'obvier à de tels inconvénients; et voici ce que la théologie me fournit de règles et de principes , pour en arrêter les dangereuses conséquences. Elle m'apprend que dans les nécessités communes des pauvres , c'est le superflu des riches qui doit faire la matière de l'aumône. Voilà d'abord ce qu'elle suppose : et en le supposant, elle se fonde sur les maximes les plus constantes de la raison et de la foi. Car elle s'attache à la parole expresse de saint Paul , qui veut que dans le christianisme l'abondance des uns soit lesuppiément de l'indigence des autres: yestraautemabundantià inopiam iilorum suppléât. (2. Cor. 8.) Or, ce que l'apôtre appelle abondance n'est rien autre chose que le superflu même dont je parle. Elle s'en tient au consentement unanime des Pères, qui, s'expliquant sur ce superflu , Font toujours regardé comme un bien qui appartient aux pauvres, comme un bien dont les riches sont seulement les dépositaires et les distributeurs, comme un bien qu'ils ne peuvent retenir dans les nécessités publiques sans commettre la plus criminelle injustice , et selon l'expression de saint Ambroise , sans se rendre coupables de vol. Car c'est ainsi que s'en déclare ce saint docteur, dont la morale d'ailleurs est des plus exactes et d'un caractère moins outré : Non enim majus crimen est habenti toUere , quant quum aJbundas indigenti denegare. (AHBROS.)Oui, disait ce Père, vous devez être persuadé que ce n'est pas un moindre crime , de refuser au pauvre votre superflu, que de lui enlever son bien même. Elle s'appuie sur le raisonnement de saint Thomas, tiré de la nature même des choses, et de Fordre primitif où Dieu les avait créées. Car dans la première intention de Dieu , dit le docteur angclique, c'est-à-dire, avant que le péché eût dépouillé l'homme de cette justice originelle qui tenait dans une règle si parfaite ses affections et ses désirs , tous les biens de la terre étaient communs ; et si Dieu dans la suite des temps en a ordonné le partage, ce n'est que pour corriger le désordre du péché et pour réprimer la cupidité de l'homme. Or, ce partage, reprend saint Thomas, ne serait pas l'ouvrage de Dieu, si le superflu des uns ne devait être communiqué aux autres.

Et en effet, chrétiens, aie bien prendre. Dieu n'a rien fait de superflu dans le monde; et ce que

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nous appelons superflu, n'est point en soi hî abso* lument superflu : ou si vous voulez , ce qu'îl est pour le riche, H ne Test pas peur le pauvre. Pour le riche, c'est superflu, pour le pauvre, c'est nécessaire. Mystère de providence, et d'une providence infiniment sage : myâtère que le grand apôtre développait aux Corinthiens, en leur faisant remarquer comment Dieu par là avait voulu rétablir cette bienheureuse égalité de l'état dinnocence : Fesira atUem abundantia illorum itiqpiam suppléât, ut fiât œqualitas, sicut scriptum est : qui muliumi fion abundavit, et gui modicum, nonminomvit. (2. Cor. 8.) Que votre abondance, ce sont toujours les paroles du mattre des nations , que votre abondance supplée à la disette de vos frères, afin que tout soit égal ^ conformément à ce qui est écrit de la manne, qui se partageait de telle sorte parmi le peuple, que l'un n'en avait ni plus ni moins que l'autre, soit quMl eh eût beaucoup ou peu recueilli. Saint Thomas porte encore la chose plus loin : et il soutient qu*il est même de l'avantage du riche que Dieu l'ait ainsi ordonnée Pourquoi? parce que si le riche avait du superflu, dont il ne fût ni comptable, ni redevable aux pauVres , ce superflu non-seulement ne serait plus un don de DieU , mais Une malédiction, puisque ce serait undes plus grands obstacles du salut. Car il est vrai que rien n'est ni ne doit être plus dangereux pour le salut , que la superlluité du bien ; surtout d'un bien abandonné à la discrétion et au gré de l'amour-propre avec un pouvoir sans réserve d'en disposer. Il a donc été de la miséricorde et de la providence de Dieu sur les riches , de leur ôter un pouvoir dont infailliblement ils abuseraient, et de ne leur donner le superflu que pour en faire part aux pauvres. Tels sont les principes des théologiens. Mais quoi qu'il en soft, chrétiens, de toutes ces réflexions, on convient, et c'est un sentiment universel , que le superflu est la matière de l'aumône, et que vous êtes indispensablement obligés de l'employer selon que les nécessités des pauvres le demandent. Or, ces nécessités , poursuivent les docteurs , ne manqueront jamais dans le monde; et il y en aura toujours assez pour épuiser tout ce superflu , quand les riches touchés de leur devoir y satisferont avec une entière fidélité.

Mais qu'est-ce que ce superflu PYoilà l'importante et Tessentielle question qu'il s'agit maintenant de bien résoudre. Si je consulte la théologie, que me répond-elle? que sous ce terme de superflu elle comprend tout ce qui n'est point nécessaire à reii" tretien honnête de la condition et de l'état ; et c'e^t là qu'elle s'en tient. Mais c'est de là même que l'am? bition, que le luxe, que la cupidité, que la volupté empruntent des armes pour combattre le précepte de l'aumône. Car de cette définition du superflu , iia/M0mt les prétextes f non-seulement pour secouer

le joug et pour s'affranchir de la loi , mais pour la détruire et l'anéantir ; et si nous ne les renversons , ces faux prétextes, c'est ne rien faire. Écoutez donc ce qu'opposent les avares et les ambitieux du siècle. Ils n^ont point, disent-ils , de superflu , et tout ce qu'ils ont leur est nécessaire pour subsister dans leur état , et selon leur état : mais voici ma réponse; et je dis qu'il faut examiner sur cela deux dioses. En premier lieu, quel est cet état; en second lieu, ce qui est nécessaire dans cet état. Quel est cet état? est-ce un état chrétien , ou est-ce un état païen ? estce un état réel , ou est-ce un état imaginaire? est-ce un état borné, ou est-ce un état sans limite ? est-ce un état dont Dieu soit l'auteur, ou est-ce un éts^t que se soit fait une passion aveugle? car voilà le nœud de toute la difliculté. Si c'est un état qui n'ait point bornes , un état qui ne soit fondé que sur les vastes idées de votre orgueil , un état dont le paganisme même aurait condamné les abus , et dont le faste immodéré soit le scandale et la honte du christianisme, ah! mon cher auditeur, je conçois alors comment il peut être vrai que vous n'ayes point de superflu; comment il est possible que le néces'saire même vous manque. Car pour maintenir ces sortes d'états , à peine des revenus immenses suffis raient-ils; et bien loin d'en avoir trop, on n'en a jamais assez. C'est, dis-je, ce que je comprends c mais ce que je ne comprends pas , c'est qu'étant chrétien comme vous l'êtes, vous apportiez une telle excuse pour vous dispenser de l'aumône. En effet ^ si ces sortes d'états prétendus étaient autorisés , et s'il était permis de les maintenir, que deviendrait donc le précepte de l'aumône? ou plutôt, que deviendraient les pauvres, en faveur de qui Dieu Ta porté? où trouverait-on pour leur entretien du superflu dans le monde ; et faudrait-il que Dieu sans cesse fît des miracles pour y pourvoir?

Mais n'entrons point, je le veux, chrétiens, dans la discussion de vos états. Supposons-les tels que vous les imaginez , tels que votre présomption vous les fait envisager : voyons seulement ce qu'il y a dans ces états, ou de nécessaire pour vous, ou de . ^superflu. Or, j'appelle au moins superflu, ce qui vous est, je ne dis pas précisément inutile, mais même évidemment préjudiciable. Car pour ne rien exagérer, je ne prends de ces états que ce qui sert à en fomenter les dérèglements, les excès, les crimes; et cela me suffît pour y trouver du superflu. J'appelle superflu ce que vous donnez tous les jours à vos débauches , à vos plaisirs honteux : renoncez à cette idole dont vous êtes adorateurs, et vous aurez du superflu, rappelle superflu, femme mondaine, ce que vous dépensez , disons mieux , ce que vous prodiguez en mille ajustements frivoles, qui entretiennent votre luxe, et qui seront peut-être un jour le sujet de votre réprobation : retranchez une partie

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de ces vanitét, et vous aurez du superflu. J'appelle superflu oe que vous ne craignez pas de risquer au jeu qui ne vous divertit plus , mais qui vous attache, mais qui vous passionne, mais qui vous dérègle, mais surtout qui vous ruine et qui vous damne : sacnflez ce jeu , et vous aurez du superflu. Quoi donc? vous avez de quoi fournir à vos passions, et à vos passions les plus déréglées tout ce qu'elles demandent ? et vous prétendez ne point avoir du superflu ? vous avez du superflu pour tout ce quMi vous platt, et vous n'en avez point pour les pauvres ? Voilà ce que le devoir de mon ministère m'oblige à vous représenter, et ce que je vous conjure de vouloir bien vous représenter à vous-mêmes.

Mais ne puis-je pas me servir de ce superflu , pour ro'agrandir et pour accroître ma fortune ? Ah ! chrétiens, voici recueil et la pierre de scandale pour tous les riches du siècle :' ce désir de s'agrandir, de s'élever, de parvenir à tout, sans jamais borner ses ▼ues, et sans jamais dire , c'est assez. Mais enfin ce désir est-il criminel ? car il fiaut parler exactement et dans la rigueur de l'école. Et bien ! j'y consens , parlons dans la rigueur de l'école ; elle me sera avantageuse, et je ne crains point qu'elle affaiblisse la vérité que je vous prêche. Je ne dis rien de ceux qui , revêtus des bénéfices et des dignitésde l'Église, voudraient employer le superflu des revenus ecclésiastiques à se faire une fortune et à se distinguer dans le monde; ils savent mieux que moi quels anathèmes l'Église a fulminés centre ce désordre; ils savent que le relâchement de la moi^ale n'a point encore été jusqu'à favoriser là-dessus en aucune sorte leur ambition et leur convoitise; ils savent avec quelle sévérité les théologiens les moins étroits et les plus indulgents ont raisonné sur l'emploi de ce superflu, qui même^ indépendamment des pauvres, n'appartient point aux riches bénéficiers *, et ils n'ignorent pas que tout usage profane qu'ils en font, est de l'aveu de tous les docteurs et incontestablement un sacrilège. Que si vous me demandiez à quoi leur sert donc cette multiplicité de bénéfices, qu'ils recherchent avec tant d'ardeur, et qu'ils poursuivent avec tant d'empressement, puisqu'elle ne fait qu'augmenter le poids de leurs obligations , sans leur pouvoir être de nul avantage par rapport à ces fins humaines d'accroissement et d'élévation, c'est sur quoi je n'aurais garde ici de m'étendre , et j'aimerais mieux m'en rapporter à leur conscience, que de faire une censure de leur conduite dont vous seriez peu édifiés , et dont peut-être ils seraient encore moins tonchés. Ainsi revenons au point et à la question générale.

Est-ce un désir injuste et criminel que de vouloir agrandir son état? Pton, chrétiens, il ne l'est pas toujours; ou , si vous voulez , il ne l'est pas en soi. Mais prenez bien garde aux conditions requises, afin

qu'il ne le soit pas ; et voyez si de tous les désirs que l'on peut former, il y en a un plus dangereux et communément plus pernicieux. Je veux qu'il vous soit permis d'agrandir votre état, mais comment? selon les lois de votre religion. Par exempte , qu'il tous soit permis d'acheter cette charge , si vous avez le mérite nécessaire pour l'exercer, si voiis êtes capable d'y glorifier Dieu , si c'est pour l'utilité publique : car pourquoi vous élèvei?ez-vous aux dépens du public et de Dieu même? Or, combien de riches néanmoins voyons-nous tous les jours ainçi s'élever? Il était de l'intérêt de Dieu, que cet homme qui n'a ni conscience, ni probité, n'eàt jamais le pouvoir et l'autorité entre les mains; et toutefois parée qu'il était riche, il a su monter aux premiers rangs et parvenir à tout. L'ignorance et l'incapacité de celuici devaient l'exclure de toutes affaires et de toute administration; mais parce qu'il était opulent, sa présomption l'a porté à vouloir être assis sur les tribunaux de la justice pour décider et pomr juger. Cependant , si l'un et l'autre ne se fAt point mis en tête d'agrandir son état, ils auraient eu l'un et l'autre du superflu; et c'est de ce superflu qu'ils, auraient accompli le précepte de l'aumône. Mais cette morale nous conduirait trop loin.

Je veux, chrétiens, qu'il vous soit permis d'agrandir votre état, pourvu que vous vous conteniez dans les termes d'une modestie raisonnable et sage, et que ce désir n'aille pas jusqu'à l'infini. Pourquoi? non-seulement parce qu'il n'est rien de plus opposé à l'esprit du cl^ristianisme que de vouloir toujours s'élever, et que cela seul , dit saipt Bernard , est un crime devant Dieu; mais parce qu'il s'ensuivrait de là que le commandement de l'aumône ne serait plus qu'un commandement chimérique et en spéculation. Car il est évident que les riches ayant droit alors, comme ils l'auraient, d'épargner tout, de ménager tout, de retenir tout, il n'y aurait plus de surperflu dans le monde ; et qu'ainsi le précepte de l'aumône ne serait plus que l'ombre d'une ancienne loi , qui obligeaitnos pères, tandis que la simplicité du siècle bornait leurs vues et les fixait à un état ; mais qui dans la suite aurait perdu toute sa force , depuis que la science du monde nous a inspiré de plus hautes idées, et appris à bâti^ de grandes fortunes. Or, dites-moi, mes chers auditeurs, si cette conséquence est soutepable.

Je veux qu'il vous soit permis d'agrandir votre état, pourvu qu'en même temps vos aumônes gros* sissent à proportion , et que vous posiez pour principe qu'elles font une partie et une partie essentielle de votre état. Mais ce que je veux surtout, retenez bien cette maxime, c'est qu'il ne vous soit point permis d'agrandir votre état , qu'après que vous aurez pourvu aux nécessités des pauvres, et qu'autant que les nécessités des pauvres pourront s'accorder

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avecccttenouvellegrandeur. Est-il riendeplusjuste? Qooi? mon frère; vous travaillerez par de continuelles et de longues épargnes à vous établir et à vous pousser dans le monde, pendant que les pauvres souffriront? Au lieu de les soulager, vous n'aurez point d'autre soin que d'amasser et d'acquérir ; et vous insulterez , pour ainsi parler, à leur misère, en leur faisant voir dans votre élévation l'éclat et la pompe qui vous environne ? Non , mon Dieu , direzvous si vous êtes chrétien , il n'en ira pas de même. Je sais trop à quoi m'engage la charité que je dois à mon prochain. 11 n'est pas nécessaire que je sois plus riche ni plus grand, mais il est nécessaire que vos pauvres subsistent. Mon premier devoir sera donc de les secourir ; et tandis que je les verrai dans l'indigence, je ne regarderai le superflu de mes biens que comme un dépôt que vous m'avez confié pour eux. Voilà comment vous parlerez , et si la nécessité des pauvres devenait extrême , non-seulement vous y emploierez le superflu , mais le nécessaire même de votre état : pourquoi ? parce que vous devez aimer votre prochain préférablement à votre état, et s'il faut rabattre quelque chose de votre état , pour conserver votre frère , c'est à quoi vous devez consentir et Vous soumettre, afin que votre frère ne périsse pas. Ainsi l'enseigne toute l'école.

Et quand je dis nécessité extrême du procliain, je ki*entends pas seulement nécessité extrême par rapport à la vie ; j'entends nécessité extrême par rapport aux biens, à l'honneur, à la liberté. Je m'explique. Vous savez que ce malheureux doit languir des années entières dans une prison , si l'on ne contribue à sa délivrance ; vous savez que cette jeune personne va se perdre, si l'on ne s'empresse de l'aider : c'est du nécessaire même de votre état que leur doit venir ce secours; par quelle raison! parce que ce sont là des nécessités extrêmes. Telle est ma pensée ; et ce que je pense n'est point ce qui s'appelle morale sévère, puisque c'est la morale même de ceux qu'on a le plus soupçonnés et accusés de relâcliement.

Ah ! chrétiens, qu'il y a de vérités dont on n'est pas encore persuadé dans le christianisme ! Je vois bien , reprend saint Augustin dans ses commentaires sur le psaume trente-huitième (et j'avoue, mes frères, que voici le seul prétexte qui serait capable de m'arrêter, et que j'aurais peine à combattre, si ce saint docteur ne l'avait lui-même détruit); je vois ce que vous m'allez opposer : vous dites que vous avez une famille et des enfants à pourvoir : d'où vous concluez que vous pouvez donc garder votre superflu : Fideo quid dicturus es :filiis servio. Mais je vous réponds, ajoute ce Père, que sous une apparence de piété , cette parole n'est qu'une vaine excuse de votre iniquité : Sedkxc vox pietatis excuêotio est iniquUatis. (AuG.) Non, chrétiens, ce

prétexte, tout spécieux qu'il est, ne vous justifiera jamais devant Dieu. Soit que vous ayez des enfants à établir ou non , du moment que vous avez du superflu , vous le devez aux pauvres , selon les règles de la charité : car ceS règles sont faites pour vous , et elles n'ont rien d'incompatible avec vos autres devoirs. Vous devez pourvoir vos enfants ; mais vous ne devez pas oublier les membres de Jésus-Christ. Si Dieu vous avait chargé d'une plus nombreuse famille, vous sauriez bien partager vos soins paternels entre tous les sujets dont elle serait composée. Or, regardez ce pauvre comme un enfant de surcroît dans votre maison. Excellente pratique, d'adopter les {)auvres qui vous représentent Jésus-Christ , et de les mettre au nombre de vos enfants 1

Mais enfin, ajoutez-vous, les temps sont mauvais, chacun souffre; et n'est-il pas alors de la prudence de penser à l'avenir, et de garder son revenu? C'est ce que la prudence vous dicte ; mais une prudence réprouvée , une prudence charnelle et ennemie de Dieu. Tout le monde souffre et est incommodé, j'en conviens; mais après tout, si j'en jugeais par les apparences , peut-être aurais-je peine à en convenir, car jamais le faste, jamais le luxe fut-il plus grand qu'il l'est aujourd'hui ? et qui sait si ce n'est point pour cela que Dieu nous châtie , Dieu, dis-je, qui selon l'Écriture , a en horreur le pauvre superbe? Mais encore une fois, je le veux, les temps sont mauvais; et que concluez- vous de là? si tout le monde souffre, les pauvres ne souffrent-ils point; et si les souffrances des pauvres se trouvent jusque chez les riches , à quoi doivent être réduits les pauvres mêmes? Or, à qui est-ce d'assister ceux qui souffrent plus, si ce n'est pas à eeux qui souffrent moins? Est-ce donc bien raisonner dédire que vous avez droit de retenir votre superflu, parce que les temps sont mauvais , puisque c'est justement poui cela même que vous ne le pouvez retenir sans crime, et que vous êtes dans une obligation particulière de le donner?

Cette morale vous étonne , et vous paraît n'aller à rien moins qu'à la damnation de tous les riches. II me suffit de vous répondre avec le chancelier Gerson, que ce n'est point cette morale qui damne les riches ; mais que ce sont les riches qui se damnient, pour ne vouloir pas suivre cette morale. Aussi le Fils de Dieu n'attribiie point la réprobation du mauvais riche de l'Évangile à une autre cause. De conclure que tous les riches sont damnés, c'est mal penser de son prochain ; c'est vouloir entrer dans les conseils de Dieu, et juger des autres avec témérité et avec malignité. Faisons notre devoir, mes frères, dit saint Augustin, et il ne nous arrivera jamais de tirer de pareilles conséquences. Quand nous serons charitables et miséricordieux, nous trouverons qu il y en a d'autres qui le sont aussi bien que nous, et

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qui le sont plus que nous. Quoi qu'il en soit, moik dicr auditeur, n*abusez point du superflu de vos biens; et puisque Dieu vous le demande pour servir à votre salut, ne le faites pas seivir à votre perte étemelle. Souvenez- vous qu'il le faudra laisser un jour, ce superflu; et qu'après vous être rendu odieux dans le monde en le réservant, après vous être attiré la haine de Dieu , vous le quitterez à la mort : au lieu qu'en le consacrant à la charité, vous le ménagez pour le ciel. Souvenez-vous que rien même n'engagera plus Dieu à verser sur vous ses bénédictions temporelles, qu'un saint usage de vos biens en faveur des pauvres. La parole de Jésus- Christ y est expresse : donnez, et vous recevrez. Achevons. Précepte de l'aumône, matière de Tau* mdne , c'est de quoi je vous ai parlé. En voici l'ordre, et c'est le sujetde la dernière partie.

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