TROISIÈME PARTIE
Cest Tordre qui donne la perfection aux choses ; et quand le Saint-Esprit , dans l'Écriture, veut nous faire entendre que Dieu a tout fait en Dieu, il se contente de nous dire qu'il a tout fait avec ordre et avec mesure. La charité même, dit saint Thomas, cette reine des vertus, cesserait d'être vertu, si l'ordre y manquait. Aussi l'épouse des Cantiques comptait parmi les grâces les plus singulières qu'elle eût reçues de son époux, celle d'avoir ordonné la charité dans son cœur : Ordinavitjin mecharitatem, {Cant. 3.) Mais quoi! demande saint Augustin, la cliarité a-t-elle besoin d'être ordonnée; et n'est-ce pas elle qui met Tordre partout, ou n'est-elle pas elle-même Tordre et la règle do tout? Oui, mes frères , répond ce saint docteur, la charité , la vraie charité est ordonnée dans elle-même, et ne doit point chercher Tordre hors d'elle-même; mais il y a une fausse charité, et un de ses caractères est d'être déréglée et sans ordre. De la vient, continue ce Père, que l'épouse, figure de Tàme chrétienne, se tientredevableàDieudedeux grandes grâces ; Tune, de lui avoir donné la charité , et l'autre d'avoir établi dans elle Tordre de la charité : Ordinavit in me charitatem. C'est l'explication que fait saint Augustin de ces paroles. Or, ce qu'il dit de la charité en général se doit dire en particulier de l'aumône, puisque Taumône est essentiellement une partie de la charité. II faut donc de Tordre dans Taumône : et cet ordre, selon les théologiens, doit être observé, premièrement , par Vapport aux pauvres , à qui Taurnôneest due ; secondement , par rapport aux riches, à qui Taumône est commandée : voilà une instruction dont il ne faut, s'il vous plaît , rien perdre.
Je dis que par rapport atix pauvres à qui Taumône est due; il y a un ordre à garder; et cet ordre quel est-il? c'est que Taumône, du moins dans la préparation du cœur, ou pour parler plus inteiJigibie-
ment, c'est que ia volonté de faire Taumône doit être générale et universelle ; c'est-à-dire qu'elle doit s'étendre à tous les pauvres de Jésus-Christ, sans en exclure un seul , car dès que vous en excepterez un seul, vous n'aurez plus le véritable esprit de la charité. Il faut, dit saint Chrysostôme, que cette vertu ramasse dans notre cœur tout ce qu'il y a au monde de nécessiteux et de misérables, comme ils sont tous ramassés dans le cœur de Dieu. Cest là, pour m'exprimer de la sorte, c'est dans les entrailles de la cliarité de Dieu, que saintPaul trouvait tous les hommes réunis, et que tous les hommes nous doivent paraître également dignes de nos soins : Cupio vos omnes in visceribus ChristiJesu. ( Phiiipp. 1. ) En sorte que s'il se pouvait faire que votre charité eût une aussi grande étendue que les misères du prochain, vous voudriez soulager, par votre charité, toutes les misères du monde , afin de pouvoir diro en parlant aux pauvres ce que disait le même apôtre aux Corinthiens : Cor nostrum dilatatum est; non angustiamini in nobis. ( Cor, 6. ) Non, mes frères, qui que vous soyez, mon cœur n'est point resserré pour vous ; mais vous y avez tous place : car voilà le caractère de la charité et de la miséricorde chrétienne.
Que dis-je? delà miséricorde chrétienne I Dieu même, dans l'Ancien Testament, ne prescrivait-il pas aux Juifs cette loi; et, en leur ordonnant Taumône, ne leur marquait-il pas en particulier la personne de leur ennemi : 5» esurierit inimicus fuus, ciba ilium; si sUit,potum da illi ( Prov, 25 ) ; voulant parlàleur faire entendre que Taumône ne devait point être bornée, mais qu'étant, selon Texpression de saint Pierre Chrysologue, l'émule de la miséricorde de Dieu, elle doit se répandre aussi bien sur les ennemis que sur les amis, comme Dieu fait lever son soleil aussi bien sur les méchants que sur les justes : Si esurierit inimicus tuus, ciba illum. Or, si Dieu le voulait de la sorte dans une loi où il était, ce semble , permis de haïr son ennemi , ou du moins quel* que ennemi^ ainsi que l'expliquent les Pères, jugez, chrétiens, cequ'il exigede nous, pour qui l'amour des ennemis est un devoir propre et un commandement particulier.
Et de là même concluons quel est l'aveuglement et Terreur de certaines personnes qui, jusque dans leurs aumônes , se bissent gouverner par leurs passions et leurs affections naturelles; qui donnent à ceux-ci, parce que ceux-ci leur plaisent, et qui ne donnent jamais à ceux-là, parce que ceux-là n'ont pas le bonheur de leur agréer; qui se font une gloire et un point d'honneur de pourvoir aux besoins des uns, et qui n*ont que de la dureté ou de Tindifférence pour les autres ; c'est-à-dire qui contentent leur amour-propre , en faisant Taumône, et qui suivent le mouvement d'une antipathie secrète, en nè
SUR L'AUMONE
la faisant pas. Car c'est ce qui arrive aux spirituels mêmes, sans qu'ils y fassent réflexion. Or, est-ce là rcspritderÉvangile? Accoutumons-nous, mes chers auditeurs , à faire les actions chrétiennes chrétiennement, et n'en corrompons point la sainteté par le mélange de l'iniquité. Faire ainsi l'aumône, ce n'est point pratiquer, mais profaner une vertu. Si je fais l'aumône dans l'ordre de Dieu, je dois être prêt à la faire sans distinction et sans exception; à la faire partout où je verrai le besoin , et selon la mesure du besoin que Dieu me fera connaître. Tellement qu'à prendre la chose en général , si je vois mon ennemi même dans une nécessité plus pressante , je dois le secourir par préférence à tout autre. Voilà ce que m'apprend le christianisme que je professe; et sans cela, je n'ai qu'une charité apparente. Car je ne mérite rien dans les aumônes que je fais, et je me rends doublement coupable dans celles que je ne fais pas : pourquoi? parce que dans les aumônes que je fais , je ne suis que mon inclination ; et dans celles que je ne fais pas, je satisfais mon ressentiment, et je manque àunedemes plus étroites obligations.
Ce n'est pas qu'il ne soit permis, et qu'il ne soit même à propos d'^avoir là-dessus certains égards ; et je conviens avec tous les maîtres de la morale , que les proches et les domestiques doivent communément l'emporter sur les étrangers; ceux qui se trouvent dans une impuissance absolue de s'aider, sur ceux à qui il reste encore dans leur travail quelque ressource; ceux qui s'emploient à procurer la gloire de Dieu et à sanctifier le prochain, sur ceux qui ne sont occupés que d'eux-mêmes et de leur propre salut. Ce fut le puissant motif qui porta saint Louis à répandre si libéralement ses grAces sur ces deux apôtres de son siècle, saint Dominique et saint François d'Assise. Il n'épargna rien pour les soutenir, pour les seconder, parce qu'il les regarda comme les défenseurs de TÉglise, comme les propagateurs de la foi , comme les dispensateurs de la parole de Dieu. Ce n'est plus guère peut-être la dévotion de notre temps ; mais la dévotion de saint Louis était sans doute aussi solide que la nôtre.
L'ordre de l'aumône ainsi réglé par rapport au pauvre à qui l'aumône est due, il reste à le régler par rapport au riche à qui l'aumône est commandée; et c'est ce que je réduis à cinq articles, par où je finis en peu de paroles, pour ne pas fatiguer votre patience.
Première règle : que l'aumône soit faite d'un bien propre , et non point du bien d'autrui , comme il arrive tous les jours; non point d'un bien injustement acquis, et que la conscience me reproche. Car notre Dieu, chrétiens, a l'injustice en horreur, et la déteste jusque dans le sacrifice et l'holocauste, comme parle l'Écriture : Odio habens rapinam
in holocausto. ( Isâi. 01. ) Faire des aumônes du bien d'autrui, dit saint Qirysostôme , c'est faire Dieu le complice de nos larcins, et vouloir qu'il participe à notre péché. Puisque l'aumône, selon saint Paul , est comme une hostie qui nous rend Dieu fevorable, TaUbus enim hostiis promeretur i)eus (Hebr. 13), offrons-lui cette hostie toute pure, et ne confondons jamais une aumône et une restitution; car ce sont deux choses essentiellement distinguées que la restitution et Taumône; et jamais Tau* mône ne peut être le supplément de la restitution , si ce n'est que la restitution nous soit impossible.
Seconde règle : que les actions de justice envers les pauvres passent toujours devant les œuvres de pure charité; ou, si je puis ainsi parler, que l'aumône de justice précède toujours Taumône de charité. Car il y a, mes frères, une aumône de justice; et j'appelle aumône de justice, payer aux pauvres ce qui leur appartient, payer de pauvres domestiques, payer de pauvres artisans , payer de pauvres marchands, ou même de riches marchands, mais qui de riches qu'ils étaient, tombent dans la pauvreté, parce qu'on les laisse trop longtemps attendre. Or, la loi de Dieu veut que cette espèce d'aumône ait le premier rang, et c'est par là qu'il faut commencer. Mais avouons-le, chrétiens, c'est une morale que bien des riches du monde ne veulent pas entendre aujourd'hui. Vous le savez : on traite ce marchand, cet artisan, qui fait quelque instance, de fâcheux et d'importun ; on le fait languir des années entières ; et après bien des remises, qui l'ont peut-être à demi ruiné, on lui donne à regret ce qui lui est le plus légitimement acquis, comme si c'était une grâce qu'on lui accordât, et non une dette dont on s'acquittât. Combien même en usent de la sorte par une politique d'intérêt que je n'examine point ici ; voulant paraître incommodés dans leurs affaires , et cacher leur état aux yeux des hommes, mais sans le pouvoir cacher aux yeux de Dieu.' Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sans raison que je touche ce point ; et sans que je m'explique davantage, tel qui m'écoute comprend assez ce que je dis , ou ce que je veux dire.
Troisième règle : que les aumônes ne soient point jetées au hasard , mais données avec mesure , avec réflexion. Autrement, ce sont des aumônes souvent mal placées. L'un reçoit, parce que le hasard vous Fa présenté ; et l'autre ne reçoit rien , parce que vous n'avez pas pris soin de le chercher et de le connaître. Mais celui-là peut-être que vous soulagez pouvait encore se passer d'un tel secours; et celui-ci que vous ne soulagez pas, manque de tout, et se voit réduit aux dernières extrémités.
Quatrième règle : que les aumônes soient publiques, quand il est constant et public que vous pos. sédez de grands biens, et que vous êtes dans l'abondance; pourquoi ? pour satisfaire à l'édification
SUR L'AUMONE
pour donner Pexeniple, pour accomplir la parole de Jésus-Christ : Luceat hixvestracoram hominibus, et videatU opéra vestra bona. ( Màtth. 5. ) Car n'est-ce pas un scandale , de voir des riches vivre ^ans Topolence, et de ne savoir, ni s*ils font l'aumône » ni où ils la font? Ce n*est point pour eux que le Sauveur du inonde a dit : Nesciat sinistra tua qmd /aciat dextera tua ( Màtth. 6 ) : que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite. Ce serait une fausse humilité.
Cinquième et dernière règle : c'est de faire Faumôœ dans le temps où elle vous peut être utile pour le salut, sans attendre à la mort, ou même après la mort. Et voilà , mes chers auditeurs , le point important que je ne puis assez vous recommander. Car de quel mérite peuvent être devant Dieu des aumônes faites seulement à la mort; et quel fruit en I pouvez-vous retirer, alors, qui soit comparable à ce quelles auraient valu pendant la vie ? Est-ce bien témoigner à Dieu votre amour, que de lui faire part de vos biens quand vous n'êtes plus en état de les posséder, quand la mort vous les arrache par violence, quand ils ne sont plus proprement à vous.' On dit : cet homme a beaucoup donné en mourant; et moi je dis : il n*a rien donné; mais il a laissé, cC il n*a laissé que ce qu'il ne pouvait retenir, et que parce qu*il ne le pouvait retenir. 11 Ta gardé jusqu'au dernier moment; et s'il eût pu l'emporter avec lui , Eli Dieu , ni les pauvres n'auraient eu rien à y prétendre. Aussi, que lui servent de telles aumônes, et quel profit en doit-il espérer? Car il estde la foi, chrétiens, que toutes vos aumônes après la mort n'ont plus de vertu pour vous sauver. Elles peuvent bien soulager votre âme dans le purgatoire ; mais quant au saint, ce sont après la vie des œuvres stériles; pourquoi ? parce que raffairc du salut est déjà décidée, et que l'arrêt est sans appel. Cependant, ricbes du siècle, la grande vertu de l'aumône à votre ^;ard , c'est de contribuer à votre salut. Si ce riche dans la vie eût fait une partie des aumônes qu'il a ordonnées à la mort, ses aumônes l'auraient sauvé; elies lui auraient attiré des grâces de conversion ; elles auraient prié pour lui , selon le langage de l'I?:criture. Car cène sont pas tant les pauvres qui prient pour nous , que Paumône même : Conciude eleemosynam in sinu pauperU, et ipsa exorabit pro te, ( Eccii. 29. ) Que le pauvre prie , ou qu'il ne prie pas, l'aumône prie toujours indépendamment du pauvre : mais en vain après la mort prierait-elle pour votre conversion , puisque ce n'est plus le temps de se convertir. En vain réclamerait-elle pour vous la miséricorde divine , puisque ce n'est plus le temps de la miséricorde.
La conséquence qui suit de là , c'est la grande leçon que nous fait saint Paul : Dum tempus habemus , operemur bonum. (Calât. 6.) Si nous aimons
Dieu, et si nous nous aimons nous-mêmes, faisons de bonnes œuvres tandis que nous en avons le temps. Je ne prétends pas vous détourner d'en faire à la mort; à Dieu ne plaise! c'était un usage trop saint et trop chrétien -que celui des fidèles autrefois , de vouloir que Jésus-Christ fût leur héritier « et qu'il eût part à leurs dernières volontés. Mais du reste , souvenons-nous que les bonnes œuvres de la vie ont tout un autre poids. Ah! chrétiens, voici le temps où Dieu se dispose à verser plus abondamment ses grâces , et où il vous appelle plus fortement à la pénitence. Or, un des moyens les plus efQcaces pour le toucher en votre faveur, c'est de lui envoyer, selon la figure de l'Évangile, des médiateurs qui lui parlent pour vous, et qui s'engagent à consommer l'affaire de votre conversion, et celle de votre salut et de votre sanctification. On s'étonne quelquefois de voir des pécheurs changer tout à coup ; des libertins et des impies renoncer à leurs habitudes , et s'attacher à Dieu; des aveugles et des endurcis se reconnaître, et devenir sensibles aux vérités étemelles ; des impénitents de plusieurs années , par une espèce de prodige, après une vie déréglée et dissolue, mourir de la mort des saints : mais moi je n'en suis point surpris, si ces pécheurs, si ces impies et ces libertins , si ces aveugles et ces endurcis , si ces impénitents ont été charitables envers les pauvres. C'est l'accomplissement des oracles de l'Écriture; c'est un effet des paroles de Jésus-Christ; c'est la bénédiction de l'aumône. Il faut pour cela que Dieu fasse des miracles; mais les miracles, pour récompenser l'aumône , ne lui coûtent point. Il faut que Dieu se relâche de ses droits , et qu'il arrête tous les foudres de sa justice; mais, si j'ose m'exprimer de la sorte, l'aumône fait violence à la justice divine ; et pour les intérêts du pauvre et du riche qui l'assiste. Dieu n'a point de droits si légitimes et si chers qu*il ne soit prêt à céder. David disait qu'il n'avait point vu de juste abandonné : Non vidi jmtum derelictum {Fs. 86) : et je puis dire que je n'ai point vu de riche libéral et tendre pour les pauvres , en qui je n'aie remarqué certains effets de la grâce, qui m'ont rempli de consolation. Mais au contraire, il n'est, hélas ! que trop commun de voir ces riches avares , ces riches insensibles aux misères du prochain , vivre sans foi et sans loi , vieillir et blanchir dans leurs désordres, et mourir enfin dans leur impéniience. pourquoi? parce que, suivant l'arrêt du Saint- Esprit, il n'y a point de miséricorde pour celui qui n'exerce point la miséricorde : Judicium sine misericordiaei qui nonfacit miser icordiam, (Jacob. 2.) Prévenons, mes chers auditeurs, un jugement si terrible. Réveillons dans nos cœurs tous les sentiments de la charité chrétienne; et par de saintes aumônes , faisons-nous des amis qui nous reçoivent dans l'éternitébienbeureuse que jevous souhaite, etc.
SUR LES TENTATIONS
SERMON
LE DIBfANCHE DE LA PREMIÈRE SEMAINE.
Ductm est Jésus in desertum a Spiritu , ut tenlaretur a diabolo. Et cum jejunasset quadraginta diebus et quadraginta noctibia , postea esuriit.
Jésus fut conduit dans le désert par TEsprlt , pour y être tenté du démon. Et ayant Jeûné quarante Jours et quarante nuits » il se sentit pressé de la faim. Smnt Mattii. chap. 4.
SiRE,
N*cst-il pas étonnant que le Fils de Dieu* qui n*est descendu sur la terre, comme dit saint Jean, que pour détruire les œuvres du démon, ait voulu les éprouver lui-même, et se voir exposé aux attaques de cet esprit tentateur? mais quatre grandes raisons, remarque saint Augustin, Py ont engagé, et toutes sont prises de notre intérêt. Nous étions trop fragiles et trop faibles pour soutenir la tentation, et il a voulu nous fortifier; nous étions trop timides et trop lâches, et il a voulu nous encourager; nous étions trop imprudents et trop téméraires , et il a voulu nous apprendre à nous précautionner; nous étions sans expérience et trop peu versés dans fart de combattre notre commun ennemi, et il a voulu nous renseigner.
Or c*est ce qu'il fait admirablement aujourd'hui. Car, selon la pensée et l'expression de saint Grégoire, il nous a rendus plus forts, en surmontant nos tentations par ses tentations mêmes, comme par sa mort il a surmonté la nôtre. Justum quippe erat, ut tentatus nostras tentaiiones suis vinceret, quemadmodum morte nostram venerat sua mortem svperare. ((jREG.) Il nous a rendus plus courageux et plus hardis, en nous animant par son exemple , puisque rien en effet ne doit plus nous animer que l'exemple d'un Homme-Dieu, notre souverain pontife , éprouvé comme nous en toutes manières , suivant la parole de saint Paul : Tentatum autem per omnia, {Hebr. 4.) Il nous a rendus plus circonspects et plus vigilants, en nous faisant {Connaître que personne ne doit se tenir en assurance , lorsque lui-même, le Saint des saints, il n*est pas à couvert de la tentation. EnGn il nous a rendus plus habiles et plus intelligents, en nous montrant de quelles armes nous devons user pour nous défendre , et en nous traçant les règles de cette milice spirituelle.
£n cela semblable à un grand iroi , qui , pour repousser les ennemis de son État , et pour dissipei leurs ligues , ne se cootente pas de lever des troupes
et de donner des ordres; mais paraît le premier à il i tête de ses armées , les soutient par sa présence , les i conduit par sa sagesse, les anime par sa valeur, et ii toujours, malgré les obstacles et les périls, leur as* « sure la victoire. Or, si l'exemple d'un roi a tant dt îj force et tant de vertu , comme vous le savez , dire» j tiens, et comme vous l'avez tant de fois reconim j vous-mêmes , que doit faire l'exemple d'un Dieu? « Voici sans doute un des plus importants sujets que ■ je puisse traiter dans la chaire , et qui demande plus 4 de réflexion. Parmi tant d'excellentes leçons que 1 nous donne Jésus-Christ dans l'Évangile de ce jour, h touchant la manière dont nous devons nous gouver* i ner dans la tentation, j'en choisis deux auxquelles je *: m\nrrête , et que me fournissent les paroles de mon 1 texte. La première est que ce divin maître ne va au i désert , où il est tenté , que par l'inspiration de rEs> 1 prit de Dieu : Ductus est in desertum a Spiritu td { tentaretur. La seconde, qu'il n'y est tenté qu'après ^ s'être prémuni du jeûne et de la mortiOcation des \ sens : Et cum jejunasset quadraginta diebus H , quadraginta noctibus, accessit tentator. De là je . tirerai deux conséquences, l'une et l'autre bien utiles et bien nécessaires. Demandons, etc. ^De, Maria.
De quelque manière que Dieu en ait disposé dans le conseil de sa sagesse, sur ce qui regarde cette préparation de grâces , que saint Augustin appelle , prédestination , trois choses sont évidentes et incontestables dans les principes de la foi; savoir : que, pour vaincre la tentation , le secours de la grâce est nécessaire, qu'il n'y a point de tentation qui ne puisse être vaincue par la grâce , et que Dieu enGn , par un engagement de Gdélité, ne manque jamais à nous fortiGer de sa grâce dans la tentation.
Sans la grâce, je ne puis vaincre la tentation : c'est un article décidé contre Terreur pélagienne. Or, quand je dis vaincre, j'entends de cette victoire sainte dont parlait l'apotre, lorsqu'il disait : Qui légitime certaverit (2. Timoth. 2); de cette victoire qui est un effet de l'esprit chrétien , qui a son mérite devant Dieu , et pour laquelle l'homme doit ' être un jour récompensé dans le ciel et couronné. Car de va incre une tentation par une autre tentation, un vice par un autre vice, un péché par un autre péché; de surmonter la vengeance par l'intérêt, rintérêt parle plaisir, le plaisir par l'ambition, ce sont les vertus et les victoires du monde, où la grâc c n'a point de part. Mais de surmonter toutes ces tentations et le monde même pour Dieu, c'est la victoire de la grâce et de notre foi : Et hxc est Victoria qiiœ vincit mundum , fides vestra, ( 1 . JOAN. 5. )
Il n'y a point de tentation qui ne pufsse être vaincue par la grâce : autre maxime essentielle dans la rcliciion ; et le bien-aim^ disciple saint Jean en ap-
SUR LES TENTATIONS
forte une excellente raison : car, dit-il en parlant MDL fidèles : celui qui est en vous par sa grâce est Inen plus fort que celui qui est dans le monde , et qaî Y règne en qualité de prince du monde : Hcistu eum , quoniam major est qui in vobis est y guam qm lu mundo. (1. Joân. 4. ) C'est donc faire injure à Dieu, que de croire la tentation insurmontable, et de aire ce que nous disons néanmoins si souvent : Je ne puis résister à telle passion; je ne puis tenir contre telle habitude et tel penchant. C'est , dans h pensée de saint Bernard, une parole d'infidélité coeore plus que de faiblessse : pourquoi ? parce qn^en parlant ainsi , ou nous n'avons égard qu'à nos propres forces, et en ce sens la proposition est Traie; mais nous sommes infidèles de séparer nos forces de celles de Dieu ; ou nous supposons la grâce tt le secours de Dieu , et en ce sens la proposition non-seulement est fausse, mais hérétique, parce qin'il est de la foi qu'avec le secours de Dieu nous pouvons tout : Omnia possum in eo qui me confortât. (Philipp. 4. )
Mais avons-nous toujours ce secours de Dieu tans la tentation? C'est ce qui me reste à vous expliquer, et ce qui doit faire le fond de ce discours, où j'ose dire que, sans embarrasser vos esprits, et sans rien avancer dont vous ne soyez édifiés , je vais ▼oos donner réclaircissement de ce qu'il y a de plus important et de plus solide dans la matière de la grâce. Oui , chrétiens , il est encore de la foi que Dieu ne permet jamais que nous soyons tentés au delà de ce que nous pouvons : Fidelis Deus qui non patietur vos tentari supra id quodpotestis, (1 . Cor. 10.) Or nous n'avons ce pouvoir que par la grâce. Elle ne nous manque donc point du côté de Dieu , non-seulement pour vaincre la tentation, mais pour en profiter : Sed jaciet cum teniatione provetitum. ( i Cor. 10.) Voilà comment parle saint Paul , et de quoi nous ne pouvons douter, si nous ne sommes pas assez aveugles pour nous figurer un Dieu sans miséricorde et sans providence. Mais quoique cela soit ainsi , il y a pourtant une erreur qui n'est aujourd'hui que trop commune , et qui se découvre dans la conduite de la plupart des hommes : c'est de croire que ces grâces nous sont toujours données telles que nous les voulons, et au moment que nous les voulons. Erreur dont les conséquences sont trèspemieieuses , et dont j'ai cru qu'il était important de vous détromper. Pour vous faire entendre mon dessein, je distingue deux sortes de tentations, les unes volontaires, et les autres involontaires. Les unes où nous nous engageons de nous-mêmes contre Tordre de Dieu, et les autres où nous nous trouvons engagés par une espèce de nécessité attachée à notre condition^ Dans les premières, je dis que nous ne dsYona point espérer d'être secourus de Ditu, si Mns ne sortons de l'occasion ; et que pour cela nous
ne devons point alors nous promettre une grâce de combat, mais une grâce de fuite : ce sera la première partie. Dans les autres, je prétends qu'en vain nous aurons une grâce do combat, si nous ne sommes en effet résolus à combattre nous-mêmes, et surtout, comme Jésus-Christ, par la mortification de la chair : ce sera la seconde partie. Toutes deux renferment de solides instructions.