‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 61 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dans quelque obligation que nous puissions être et que nous soyons en effet d'exposer quelquefois notre vie, c'est une vérité incontestable, fondée sur la première loi de la charité , que nous nous devons à nous-mêmes, quMl ne nous est jamais permis d'exposer notre salut. Or il est évident que nous l'exposons , et par conséquent que nous péchons autant de fois que nous nous engageons témérairement dans la tentation. Je m'explique. 11 n'y a personne qui n'ait, et en soi-même, et hors de soi-même, des sources de tentations qui lui sont propres : en soimême, des passions et des habitudes; hors de soimême , des objets et des occasions , dont il a personnellement à se défendre, et qui sont par rapport à lui des principes de péché. Car on peut très-bien dire de la tentation ce que saint Paul disait de la grâce : que comme il y a une diversité de grâces et d'inspirations , qui toutes procèdent du même esprit de sainteté, et dont Dieu, qui opère en nous, se sert, quoique différemment , pour nous convertir et pour nous sauver; aussi il y a une diversité de tentations que le même esprit d'iniquité nous suscite pour nous corrompre et pour nous perdre. Nous savons assez quel est le faible par où elle nous attaque plus communément; et pour peu d'attention que nous ayons sur notre conduite, nous distinguons sans peine, non-seulement la tentation qui prédomine en nous, mais les circonstances qui nous la rendent plus dangereuse. Car, selon la remarque de saint Chrysostôme, ce qui est tentation pour l'un ne l'e^t pas pour l'autre ; ce qui est occasion de chute pour celui-ci peut n'être d'aucun danger pour celui-là, et tel ne sera point troublé ni ébranlé des plus grands scandales du monde, qu'une bagatelle , si j'ose le dire, par la disposition particulière où il se trouve, fera malheureusement échouer. Le savoir, et ne pas fuir le danger, c'est ce que j'appelle s'exposer à la tentation contre l'ordre de Dieu. Or je prétends qu'un chrétien alors ne doit point attendre de Dieu les secours de grâces préparés pour combattre la tentation et pour la vaincre. Je prétends qu'il n'est pas en droit de les demander à Dieu , ni même de les espérer. Je vais plus loin, et je ne crains point d'ajouter que, quand il les demanderait , Dieu , selon le cours de sa providence ordinaire , est expressément déterminé à les lui refuser. Que puis-je dire de plus fort pour faire

SUR LES TENTATIONS

voir à ces âmes présomptueuses le désordre de leur conduite, et pour les faire rentrer dans les saintes voies de la prudence des justes?

Non, chrétiens, tout homme qui , témérairement et contre Tordre de Dieu, s'engage dans la tentation, ne doit point compter sur ces grâces de protection et de défense, sur ces grâces de résistance et de combat, si nécessaires pour nous soutenir. Par quel titre les prétendrait-il, ou lesdemanderait-il à Dieu ? Par titre de justice? ce ne seraient plus des grâces, ce ne seraient plus des dons de Dieu , si Dieu les lui devait. Par titre de fidélité ? Dieu ne les lui a jamais promises. Par titre de miséricorde? il y met par sa présomption un obstacle volontaire, et il se rend absolument indigne des miséricordes divines. Le voilà donc, tandis qu'il demeure dans cet état et qu*il y veut demeurer, sans ressource de la part de Dieu et privé de tous ses droits à la grâce : j'entends à cette grâce dont parle saint Augustin, et qu'il appelle victorieuse, parce que c'est par elle que nous triomphons de la tentation.

Je dis plus, non-seulement l'homme ne peut présumer alors que Dieu lui donnera cette grâce victorieuse , mais il doit même s'assurer que Dieu ne la kii donnera pas. Pourquoi ? parce que Dieu lui-même s'en est ainsi expliqué, et qu'il n'y a point de vérité plus clairement marquée dans l'Écriture que celleci savoir, que. Dieu, pour punir la témérité du pécheur, l'abandonne et le livre à la corruption de ses désirs. Et ne me dîtes point que Dieu est fidèle , et que la fidélité de Dieu , selon saint Paul, consiste à ne pas permettre que nous soyons jamais tentés audessus de nos forces. Dieu est fidèle, j'en conviens; mais ce sont deux choses bien différentes , de ne pas permettre que nous soyons tentés au-dessus de nos forces , et de nous donner les forces qu'il nous plaît quand nous nous engageons nous-mêmes dans la tentation. L'un n'est point une conséquence de l'autre; et sans préjudice de sa fidélité , Dieu , peut bien nous refuser ce que nous n'avons nulle raison d'espérer. 11 est fidèle dans ses promesses : mais quand et où nous a-t-îl promis de secourir dans la tentation celui qui cherche la tentation? Pour raisonner juste et dans les principes de la foi , il faudrait renverser la proposition , et conclure de la sorte : Dieu est fidèle, il est infaillible dans ses paroles; donc il abandonnera dans la tentation, celui qui s'expose à la tentation , puisque sa parole y est expresse et qu'il nous Ta dit en termes formels. Or la fidélité de Dieu n'est pas moins intéressée à vérifier cette formidable menace : Quiconque aime le péril y périra : Qui amat perirulum in illo peribit {EccU, 3), qu'à s'acquitter envers nous de cette consolante promesse : Le Seigneur est fidèle , et jamais il nous laissera tenter au delà de notre pouvoir Fidelis Deus, gui non patielurvos tentari supra id quodpokstU.

Mais, sans insister davantage sur les promesses Dieu ou sur ses menaces^ je prends la chose eu même. En vérité, mes chers auditeurs, un boi qui témérairement et d'un plein gré s^xpose à tentation , qui volontairement entretient la cause le principe de la tentation, a-t-il bonne grâce d* plorer le secours du ciel et de l'attendre? ri e\ l'intérêt de ma gloire , lut peut répondre Dieu, c'était un devoir de nécessité , si c'était un motif i charité , si c'était le hasard et une surprise qui t< eût engagé dans ce pas glissant, ma provideoee vous manquerait pas, et je ferais plutôt un pour vous maintenir. Et en e^et, quand autrefots^À pour tenter la vertu des vierges chrétiennes, oi|^ les exposait dans des lieux de prostitution et ded6> ^ bauche, la grâce de Dieu les y suivait. Quand l<i^ prophètes, pour remplir leur ministère, paraissaieat dans les cours des princes idolâtres , la grâce dS; Dieu les y accompagnait. Quand les solitahres, obéi»*. sant à la voix et à l'inspiration divine, sortaient ds leurs déserts, et entraient dans les villes les ptai, débordées pour exhorter les peuples à la péniteooSt^ la grâce de Dieu y entrait avec eux. Elle comlMlH tait dans eux et pour eux ; elle remportait d'éclataa«) tes et de glorieuses victoires, parce que Dieu luk même, tuteur et garant de leur salut, les ooodik sait : ils étaient à l'épreuve de tout. Mais aujourd*iMi«^ par des principes bien différents, vous vous lîvnt^ vous-mêmes à tout ce qu'il y a pour vous dans la, monde de plus dangereux et de plus propre à vous. pervertir. Mais aujourd'hui, pour contenter votia i inclination, vous entretenez des sociétés libertiuas et des amitiés pleines de scandale, des conversations dont la licence corromprait , si je puis ainsi parier, les anges mêmes. Mais aujourd'hui, par un engage* l ment, ou de passion , ou de faiblesse , vous souffres I auprès de vous des gens contagieux, démons do- . mestiques , toujours attentifs à vous séduice et à vous inspirer le poison qu'ils portent dans Fâme, ^ Mais aujourd'hui, pour vous procurer un plaisir, vous courez à des spectacles, vous trouvez à des assemblées , capables de faire sur vo» tre cœur les plus mortelles impressions. Mais aujourd'hui, pour satisfaire une damnable curiosité » vous voulez lire sans distinction les livres les profanes, les plus lascifs, les plus impies. aujourd'hui, femme mondaine, par une malbeo* reuse vanité de votre sexe , vous vous piquez da paraître partout, d'être partout applaudie, da voir le monde et d'en être vue, de briller dans les compagnies , de vous produire avec tout l'avantage al tous les artifices d'un luxe affecté; et dans une lella disposition , vous vous flattez que Dieu aéra TOtva soutien et votre appui. Or je dis moi quil son bras , qu'il vous laissera tomber; par des vues tout humalnea,

SUR LES TENTATIOiNS.

■lir de ce que le monde même condamne et traite I denier crime , tous ne vous garantirez pas de iaBd*autre8 chutes moins sensibles , mais toujours mleUes par rapport au salut. Je dis que ces grâ- Mnr quoi tous fondez votre espérance n'ont point tédestinées de Dieu pour vous fortifier en de pareils conjonctures, et que vous ne les aurez jamais ■dis que tous TÎvrez dans le désordre où je viens li fons supposer. Voilà ce que j'avance comme une Éi piyig^wift» les plus incontestables et les plus sont autorisées par les trois grandes règles des Texpérience, la raison et la foi; voilà le •int auquel nous devons , vous et moi , nous en teir dans toute la conduite et le plan de notre vie. Ahl mes frères, reprend saint Bernard, s*il était ni^eomme vous voulez vous le persuader, que Dieu b m part fût toujours également prêt à nous défen- Ir et à combattre pour nous, soit lorsque malgré ■s ordres nous nous jetons dans le danger, soit Isnqœ nous nous trouvons innocemment surpris , I Cndraît conclure que les saints auraient pris làlamoÊ des mesures Ùen fausses et des précautions isn inutiles. Ces hommes si célèbres pour leur sain- Méf et que Ton nous propose pour modèles, ces consommés dans la science du salut Tau- ^ bien mal entendu , si la grâce se donnait iniSfifemment à celui qui aime la tentation , et à ce- W qui kl craint; à celui qui l'excite et qui s'y plaît, ità eelni qui la fuit. C'est bien en vain qu'ils s'éloipaientdu commerce du monde, et qu'ils se tenaient ■fermés dans de saintes retraites, si dans le comdù monde le plus corrompu Ton est égale- ; sûr de Dieu et de sa protection toute -puis-

Pourquoi saint Jérôme avait-il tant d'horreur des pompes du siècle , pourquoi se troublait-il , comme il l^témoigne lui-mi§me , au seul souvenir de ce qu'il tvait TU dans Rome? Il n'avait qu'à quitter sa solitude et h retourner dans les mêmes assemblées; il n'irait qu*à rentrer sans crainte dans les mêmes Pourquoi ce grand maître de la vie spirice docteur si sage et si éclairé, obligeait-il eelte sainte vierge Eustochium à s'interdire pour jawmeqrtaines libertés, dont on ne se fait point com- — émeut de scrupule : les rendez-vous dérobés, Itt visites Mquentes, les mots couverts et à double sens, les lettres enjouées et mystérieuses, les démonstrations de tendresse et les privautés d'une aniti^ naissante? Pourquoi, dis-je, lui faisait-il des erimes de tout cela? pourquoi lui en faisait-il ttaX appréhender *)es suites, s'il savait que Dieu ■oos a tous pourvus d'un préservatif infaillible et dte remède toujours présent?

Enfin, quand les Pères de l'Église invectivaient OTse tnt de itie contre les abus et les scandales du IhéHni, fnnd Us défendaieiit aux fldèles les spec-

tacles, et qu'ils les sommaient en conséquence de leur baptême d'y renoncer, il faudrait regarder ces invectives comme des ligures, et ces discours si pathétiques comme des exagérations. Mais pensez-en , mes chers auditeurs, tout ce qu'il vous plaira, il est difQcile que tous les saints se soient trompés ; et quand il s'agit de la conscience , j'en croirai toujours les saints, plutôt que le monde et tous les partisans du monde : car les saints parlaient, les saints agissaient par l'Esprit de Dieu; et l'Esprit de Dieu ne fut jamais, ni ne peut jamais être sujet à l'erreur.

Mais allons jusqu'à la source; et pour vous convaincre encore davantage de la vérité que je prêche, tâchons de la découvrir dans son principe. Pourquoi Dieu refuse-t-il sa grâce à un pécheur qui s'expose lui-même à la tentation , c'est pour l'intérêt et pour l'honneur de sa grâce même; et la raison qu'en apporte Tertullien est bien naturelle et bien solide; parce qu'autrement , dit-il , le secours de Dieu deviendrait le fondement et le prétexte de la témérité de l'homme. Voici la pensée de ce Père : Dieu, tout libéral qu'il est, doit ménager ses grâces de telle sorte, que le partage qu'il en fait ne nous soit pas un sujet raisonnable de vivre dans une confiance présomptueuse. Cette proposition est évidente. Or, si je savais que dans les tentations mêmes où je m'engage contre la volonté de Dieu, Dieu infailliblement me soutiendra, je n'userais plus de nulle circonspection ; je n'aurais plus besoin du don de conseil » ni de la prudence chrétienne. Pourquoi ? parce que je serais aussi invincible et aussi fort en cherchant l'occasion qu'en l'évitant; ainsi la grâce, au lieu de me rendre vigilant et humble , me rendrait lâche et superbe.

Que fait donc Dieu? me voyant prévenu d'une il lusion si injurieuse à sa sainteté même, il me prive de sa grâce, et par là il justifie sa providence du reproche qu'on lui pourrait faire , d'autoriser mon libertinage et ma témérité. Et c'est ce que saint Cyprien exprimait admirablement par ces paroles que je vous prie de remarquer : Ita nobis spirituaiis forWudo coUataest, ut providos faciat , non ut prœcipites tueatur. (Cypb.) Ne vous y trompez pas, mes frères, et ne pensez pas que cette force spirituelle de la grâce qui doit vaincre la tentation dans nous , ou nous aider à la vaincre , soit abandonnée à notre discrétion. Dieu la tient en réserve, mais pour qui? pour les chrétiens sages et prévoyants , et non pas pour les aveugles et les négligents. A qui en fait-il part? à ces âmes justes « qui se défient de leur faiblesse, et qui s'observent ellesmêmes. Mais pour ces âmes audacieuses et précipitées , qui marchent sans réflexion , bien loin d'avoir des .grâces de choix à leur communiquer, il se fait comme un point de justice de les livrer aux dé-

voir à ces âmes présomptueases le désordre de leur conduite, et pour les faire rentrer dans les saintes voies de la prudence des justes?

Non, chrétiens, tout homme qui , témérairement et contre Tordre de Dieu, s*engage dans la tentation, ne doit point compter sur ces grâces de protection et de défense, sur ces grâces de résistance et de combat, si nécessaires pour nous soutenir. Par quel titre les prétendrait-il, ou les demanderait-il à Dieu? Par titre de justice? ce ne seraient plus des grâces , ce ne seraient plus des dons de Dieu, si Dieu les lui devait. Par titre de fidélité ? Dieu no les lui a jamais promises. Par titre de miséricorde? il y met par sa présomption un obstacle volontaire, et il se rend absolument indigne des miséricordes divines. Le voilà donc, tandis qu*il demeure dans cet état et qu'il y veut demeurer, sans ressource de la part de Dieu et privé de tous ses droits à la grâce : j^enteods à cette grâce dont parle saint Augustin, et qu'il appelle victorieuse, parce que c'est par elle que nous triomphons de la tentation.

Je dis plus, non-seulement Thomme ne peut présumer alors que Dieu lui donnera cette grâce victorieuse, mais il doit même s'assurer que Dieu ne la kii donnera pas. Pourquoi ? parce que Dieu lui-même s'en est ainsi expliqué, et qu'il n'y a point de vérité plus clairement marquée dans l'Écriture que celleci savoir, que. Dieu, pour punir la témérité du pécheur, l'abandonne et le livre à la corruption de ses désirs. Et ne me dites point que Dieu est fidèle, et que la fidélité de Dieu , selon saint Paul , consiste à ne pas permettre que nous soyons jamais tentés audessus de nos forces. Dieu est fidèle, j'en conviens ; mais ce sont deux choses bien différentes , de ne pas permettre que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, et de nous donner les forces qu'il nous plaît quand nous nous engageons nous-mêmes dans la tentation. L'un n'est point une conséquence de l'autre; et sans préjudice de sa fidélité , Dieu , peut bien nous refuser ce que nous n'avons nulle raison d'espérer. Il est fidèle dans ses promesses : mais quand et où nous a-t-il promis de secourir dans la tentation celui qui cherche la tentation? Pour raisonner juste et dans les principes de la foi , il faudrait renverser la proposition , et conclure de la sorte : Dieu est fidèle, il est infaillible dans ses paroles; donc il abandonnera dans la tentation, celui qui s'expose à la tentation , puisque sa parole y est expresse et qu'il nous l'a dit en termes formels. Or la fidélité de Dieu n'est pas moins intéressée à vérifier cette formidable menace : Quiconque aime le péril y périra : Çtàamatperirulum in illo peribit {Eccli, 3), qu'à s'acquitter envers nous de cette consolante promesse : Le Seigneur est fidèle , et jamais il nous laissera tenter au delà de notre pouvoir Fidelis DeuSy gui non paiieturvos tentarisupra id quodpoUstU.

Mais, sans insister davantage sur les promesses de Dieu ou sur ses menaces^ je prends la chose eu ellemême. En vérité, mes chers auditeurs, un homme qui témérairement et d'un plein gré s'expose à la tentation , qui volontairement entretient la cause et le principe de la tentation, a-t-il bonne grâce d'implorer le secours du ciel et de l'attendre? si c'était l'intérêt de ma gloire , lui peut répondre Dieu, si c'était un devoir de nécessité , si c'était un motif de charité, si c'était le hasard et une surprise qui vouji eût engagé dans ce pas glissant, ma providence ne vous manquerait pas, et je ferais plutôt un miracle pour vous maintenir. Et en effet, quand autrefois, pour tenter la vertu des vierges chrétiennes, on les exposait dans des lieux de prostitution et de débauche, la grâce de Dieu les y suivait. Quand les prophètes, pour remplir leur ministère, paraissaient dans les cours des princes idolâtres, la grâce de Dieu les y accompagnait. Quand les solitaires, obéissant à la voix et à l'inspiration divine, sortaient de leurs déserts, et entraient dans les villes les plus débordées pour exhorter les peuples à la pénitence, la grâce de Dieu y entrait avec eux. Elle combat^ tait dans eux et pour eux ; elle remportait d'éclatantes et de glorieuses victoires, parce que Dieu luimême, tuteur et garant de leur salut, les conduisait : ils étaient à l'épreuve de tout. Mais aujourd'hui , par des principes bien différents, vous vous livrez vous-mêmes à tout ce qu'il y a pour vous dans le monde de plus dangereux et de plus propre à vous pervertir. Mais aujourd'hui, pour contenter votre inclination, vous entretenez des sociétés libertines et des amitiés pleines de scandale, des conversations dont la licence corromprait, si je puis ainsi parler, les anges mêmes. Mais aujourd'hui , par un engagement, ou de passion, ou de faiblesse, vous souffrez auprès de vous des gens contagieux, démons domestiques , toujours attentifs à vous séduire et à vous inspirer le poison qu'ils portent dans l'âme* Mais aujourd'hui, pour vous procurer un vain plaisir, vous courez à des spectacles, vous vous trouvez à des assemblées , capables de faire sur votre cœur les plus mortelles impressions. Mais aujourd'hui, pour satisfaire une damnable curiosité, vous voulez lire sans distinction les livres les plus profanes, les plus lascifs, les plus impies. Mais aujourd'hui, femme mondaine, par une malheu* reuse vanité de votre sexe , vous vous piquez de paraître partout, d'être partout applaudie, de voir le monde et d'en être vue, de briller dans les compagnies , de vous produire avec tout l'avantage et tous les artifices d'un luxe affecté; et dans une telle disposition , vous vous flattez que ï>ieu sera votre soutien et votre appui. Or je dis moi qu'il retirera son bras , qu'il vous laissera tomber; et que quand , par des vues tout humaines , vous sauriez vous ga-

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nntir de ce que le monde même condamne et traite de dernier crime , vous ne vous garantirez pas de bien d*autres chutes moins sensibles , mais toujours mortelles par rapport au salut. Je dis que ces grâ- > ces sur quoi vous fondez votre espérance n'ont point été destinées de Dieu pour vous fortifier en de pareilles conjonctures , et que vous ne les aurez jamais tandis que vous vivrez dans le désordre où je viens de vous supposer. Voilà ce que j^avance comme une des maximes les plus incontestables et les plus solidement autorisées par les trois grandes règles des mœars, Texpérience, la raison et la foi; voilà le point auquel nous devons , vous et moi , nous en tenir dans toute la conduite et le plan de notre vie. Ah! mes frères, reprend saint Bernard, s'il était vrai, comme vous voulez vous le persuader, que Dieu de sa part fût toujours également prêt à nous défendre et à combattre pour nous, soit lorsque malgré ses ordres nous nous jetons dans le danger, soit lorsque nous nous trouvons innocemment surpris, il fiindrait conclure que les saints auraient pris làdessus des mesures bien fausses et des précautions bien inutiles. Ces hommes si célèbres pour leur sainteté, et que Ton nous propose pour modèles, ces hommes consommés dans la science du salut Fauraient bien mal entendu , si la grâce se donnait indifféremment à celui qui aime la tentation , et à celui qui kl craint; à celui qui Texcite et qui s*y plaît, et à celui qui la fuit. C'est bien en vain qu'ils s'éloignaient du commerce du monde, et qu'ils se tenaient enfermés dans de saintes retraites, si dans le commerce éù Inonde le plus corrompu l'on est également sûr de Dieu et de sa protection toute -puissante.

Pourquoi saint Jérôme avait-il tant d'horreur des pompes du siècle , pourquoi se troublait-il , comme il l^témoigne lui-même , au seul souvenir de ce qu'il avait TU dans Rome? Il n'avait qu'à quitter sa solitude et à retourner dans les mêmes assemblées ; il a*avait qu*à rentrer sans crainte dans les mêmes eeieles. Pourquoi ce grand maître de la vie spirituelle; ce docteur si sage et si éclairé, obligeait-il eette sainte vierge Eustochium à s'interdire pour jamais eçtaines libertés, donton ne se faitpointcommonément de scrupule : les rendez-vous dérobés, les visites Mquentes, les mots couverts et à double sens, les lettres enjouées et mystérieuses, les ^ démonstrations de tendresse et les privautés d'une amitié naissante? Pourquoi, dis-je, lui faisait-il des crimes de tout cela? pourquoi lui en faisait-il tant appréhender *)es suites, s'il savait que Dieu nous a tous pourvus d'un préservatif infaillible et d'un remède toujours présent?

Enfin, quand les Pères de l'Église invectivaient avec tant de zèle contre les abus et les scandales du théâtre, quand ils défendaient aux fidèles les spec-

tacles, et qu'ils les sommaient en conséquence de leur baptême d'y renoncer, il faudrait regarder ces invectives comme des figures, et ces discours si pathétiques comme des exagérations. Mais pensez-en , mes chers auditeurs, tout ce qu'il vous plaira, il est difficile que tous les saints se soient trompés; et quand il s'agit de la conscience , j'en croirai toujours les saints , plutôt que le monde et tous les partisans du monde : car les saints parlaient, les saints agissaient par l'Esprit de Dieu; et l'Esprit de Dieu ne fut jamais, ni ne peut jamais être sujet à l'erreur.

Mais allons jusqu'à la source; et pour vous convaincre encore davantage de la vérité que je prêche, tâchons de la découvrir dans son principe. Pourquoi Dieu refuse-t-îl sa grâce à un pécheur qui s'expose lui-même à la tentation , c'est pour l'intérêt et pour l'honneur de sa grâce même; et la raison qu'en apporte Tertullien est bien naturelle et bien solide; parce qu'autrement, dit-il , le secours de Dieu deviendrait le fondement et le prétexte de la témérité de l'homme. Voici la pensée de ce Père : Dieu, tout libéral qu'il est, doit ménager ses grâces de telle sorte, que le partage qu'il en fait ne nous soit pas un sujet raisonnable de vivre dans une confiance présomptueuse. Cette proposition est évidente. Or, si je savais que dans les tentations mêmes où je m'engage contre la volonté de Dieu , Dieu infailliblement me soutiendra, je n'userais plus de nulle circonspection ; je n'aurais plus besoin du don de conseil, ni de la prudence chrétienne. Pourquoi? parce que je serais aussi invincible et aussi fort en cherchant l'occasion qu'en l'évitant; ainsi la grâce, au lieu de me rendre vigilant et humble , me rendrait lâche et superbe.

Que fait donc Dieu? me voyant prévenu d*une il lusion si injurieuse à sa sainteté même, il me prive de sa grâce, et par là il justifie sa providence du reproche qu'on lui pourrait faire , d'autoriser mon libertinage et ma témérité. Et c'est ce que saint Cyprien exprimait admirablement par ces paroles ((ue je vous prie de remarquer : Ita nobis spiritualis fortitudo coUata est, ut providos faciat , non iU prœcipites iueatur. (Cypb.) Ne vous y trompes pas, mes frères, et ne pensez pas que cette force spirituelle de la grâce qui doit vaincre la tentation dans nous , ou nous aider à la vaincre , soit abandonnée à notre discrétion. Dieu la tient en réserve, mais pour qui? pour les chrétiens sages et prévoyants , et non pas pour les aveugles et les négligents. A qui en fait-il part? à ces âmes justes ) qui se défient de leur faiblesse, et qui s'observent ellesmêmes. Mais pour ces âmes audacieuses et précipitées , qui marchent sans réflexion , bien loin d'avoir des .grâces de choix à leur communiquer, il se fait comme un point de justice de les livrer aux dé-

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sirs de leur cœur; et ce châtiment, quoique terrible, est conforme à la nature de leur péché.

Car que fait un chrétien , lorsque , par le mouvement et le caprice d'une passion qui le domine, il ne Ta pas au-devant de la tentation? Kcoutez-le. En s'engageant dans la tentation , il tente Dieu même; et tenter Dieu, c*est un des plus grands désordres dont la créature soit capable, et qui, dans la doctrine des Pères , blesse directement le premier devoir de la religion : Aon tentabis Dominum Deum (uum. (Matth. 4.) Or, ce péché ne peut être mieux puni que par l'abandon de Dieu Voici comment raisonne sur ce point Tange de Técole, saint Thomas. Dans le langage de T Écriture, nous trouvons, dit ce saint docteur , qu'on peut tenter Dieu en trois manières différentes : premièrement, quand nous lui demandons un miracle sans nécessité ; et c'est ce que firent ces pharisiens dont parle saint l.uc : Miiautem (entantes cum, signum de cœlo quœrcbant, (LtJC. 1 1 .) Ils prièrent le Sauveur du monde de leur faire voir un prodige dans l'air; mais pourquoi lui Grent-ils cette demande? pour le tenter. Secondement, quand nous voulons borner la toute-puissance de Dieu ; et c'est ce que Tudith reprocha aux habitants de Béthulie, lorsque, assiégés par Holopherne, et désespérant du secours d'en haut, ils étaient prêts h capituler et à se rendre : Qui estis vos qui tentatis Dominum? constituistis terminos misera iionis ejusf (Judith.) Qui êtes-vous, leur dit-elle, et comment osez-vous tenter le Seigneur, en marr quant un terme à sa miséricorde et à son pouvoir? Enfln , quand nous sommes de mauvaise foi avec Dieu, et que nous ne tenons pas à son égard une conduite sincère et droite ; c'est ainsi qu'en usèrent les Juifs lorsqu'ils présentèrent à Jésus-Christ une pièce de monnaie, et qu'ils le pressèrent de répondre si l'on devait payer le tribut à César : Quid me tentatis^ hypocrilx? (Matth. 22.) Hypocrites, leur repartit le Sauveur du monde, pourquoi ine tentez-vous? Voilà, reprend saint Thomas, ce que c'est que tenter Dieu ; voilà les trois espèces de ce péché.

Or, un chrétien qui s'expose à la tentation , fondé sur la grâce de Dieu dont il présume, se rend tout à la fois coupable de ces trois sortes de péché. Car d'abord il demande à Dieu un miracle sans nécessité. Pourquoi ? parce que, ne faisant rien pour se conserver, il veut que Dieu seul le conserve ; et que , n'employant pas la grâce qu'il a , il se promet de la part de Dieu la grâce qu'il n'a pas. La grâce qu'il a, c'est une grâce de fuite ; mais il ne veut pas fuir. La grâce qu'il n'a pas, c'est une grâce de combat; mais comptant néanmoins que Dieu combattra pour lui , il veut affronter le péril; c'est-à-dire qu'il renverse, ou qu'il voudrait renverser toutes les lois de la Providence. L'ordre naturel est qu'il se retire de l'oc-

casion , puisqu'il le peut; mais il ne le veut [ cependant il veut que Dieu l'y soutienne pan cours extraordinaire, en sorte qu'il n'y péris N'est-ce pas vouloir un miracle, et le miracle inutile? Quand Dieu voulut préserver Loth < sa famille de l'embrasement de Sodome , et i commanda de sortir de cette ville réprouvée , eût refusé cette condition , s'il eût voulu dei au milieu de rincendie, s'il eût demandé qu le garantit miraculeusement des flammes, coi edt été reçue une telle prière? comment eût- Têtre? Or voilà ce que nous faisons tous les Nousvoulonsque,dansdes lieux où lefeude 1 reté est allumé de toutes parts. Dieu, par un spéciale, nous mette en état de n'en point re les atteintes. Nous voulons aller partout, en tout, voir tout , être de tout, et que Dieu cep nous couvre de son bouclier, et nous rende iu râbles à tous les traits. Mais Dieu sait bien n* duire à l'ordre, et confondre notre préson Car il nous dit justement , comme il dit à Nec stes in omni clrca regione. (Gènes. 19. gnez-vous de Sodome et de tous ses enviror noncez à ce commerce qui vous corrompt , ne rompez cette société qui vous perd, nec stes tez ce jeu qui vous ruine et de biensetdecons< nec stes; sortez de là , et ne tardez pas. Je n'a de miracle à faire pour vous; et dès à préi consens à votre perte, si par une sage et pr retraite vous ne prévenez le malheur qui voi nace , nec stes in omni circa regione.

Aussi, chrétiens, prenez garde que le Filsd< qui pouvait accepter le défi que lui fait dans Évangile l'esprit tentateur, qui pouvait, sans ri le précipiter du haut du temple, et charger pa confusion son ennemi, se contente de lui oj cette parole : Non tentabis Dominum Deum (Matth. 4) : vous ne tenterez pas le Seigne tre Dieu. Pourquoi cela? Ne vous en étonne répond saint Augustin ; c'est que cet ennemi tre salut nedoit point être vaincu par un mirac toute-puissance de Dieu, mais par la vigilanc fidélité de l'homme : Quia non omnipotenti sed hominis justitia superandus erat. (Al entendre les Pères s'expliquer sur ce point , rait qu'ils parlent en pélagiens; cependant leurs propositions sont orthodoxes , parce q n'excluent pas la grâce, mais seulement le n de la grâce; et voilà ce qui a rendu les saints tentifs sur eux-mêmes , si timides et si réservés nous, mieux instruits des conseils de Dieu qui même, nous portons plus avant notre conf car l'esprit de mensonge nous dit : Mitte te sum. (Matth. 4.) Ne crains point, jette-toi ment dans cet abîme, vois cette personne , entr cette liaison; Dieu a commis des anges pour

SUR LES TENTATIONS

relé, et ils te conauiront dans toutes tes voies : Scrrptum est, quia angelis suis mandavit de te. (Matth. 4.) C'est ainsi qu'il nous parle, et nous rëcoutons ; et nous nous persuadons que les anges du ciel viendront en effet à notre secours, je veux dire que les grâces divines descendront sur nous; et nous fermons ensuite les yeux à tout, pour marcher avec plus d'assurance dans les voies les plus dangereuses; etaulieu de répondre comme Jésus-Christ : Aon tentahUj vous ne mettrez point à l'épreuve la toute-puissance de votre Dieu, nous hasardons tout sans hésiter; nous voulons que Dieu fasse pour nous ce qu'il n'a pas fait pour son Fils ; nous lui demandons un miracle, qu'il s'est, pour m'exprimer de la sorte , refusé à lui-même.

De plus , et au même temps que le pécheur présomptueux tente Dieu par rapport à sa toute-puissance , il ose encore le tenter par rapport à sa misé- Tîoorde; non pas en la bornant comme les prêtres de Béthulie, mais, au contraire, en l'étendant au delà des bornes où il a plu à Dieu de la renfermer. Car cette miséricorde, dit saint Augustin , n'est que pour ceux qui se trouvent dans la tentation, sans ravoir voulu; et nous voulons qu'elle soit encore pour ceux qui donnent entrée à la tentation, qui se familiarisent avec la tentation, qui nourrissent dans eux el qui fomentent la tentation; comme si nous étions maîtres des grâces de Dieu , et qu'il fût en notre pou- Toir d'en disposer. Or, qui sommes-nous pour cela ? Quiestisvos, quiteniatU Z)omini/»i? (Judith, 8.) Enfin, nous tentons Dieu par hypocrisie, lorsque nous implorons sa grâce dans une tentation dont Dous craignons d'être délivrés, et d'où nous refusons de sortir. Dieu peut bien nous répondre ce que Jésus-Christ répondit aux Juifs : Quid me tentât is^ kypocritœf (Matth. 22. ) car nous lui demandons une chose, mais de bouche, tandis qu'au îorA et dans le cœur nous en voulons une autre, ^^ous le prions d'éloigner de nous la tentation, et nous-mêmes, contre sa défense expresse, nous nous eu approdions. Nous lui disons : Seigueur, ayez égard à notre faiblesse , et sauvez-nous de la violence et des surprises du tentateur; et cependant, par uAe contradiction monstrueuse, nous devenons nos propres tentateurs; nous en exerçons dans nous-mêmes, comme dit excellemment saint Grégoire pape, et contre nous-mêmes, le principal et le funeste ministère. Ifest-ce pas user de dissimulation avec Dieu ? D'est-ce pas lui insulter.'

Voilà, mes chers auditeurs, permettez-moi de vous appliquer particulièrement celte morale, voilà ce qui vous rendra éternellement inexcusables devant Dieu. Quand on vous reproche vos désordres , vous TOUS eo prenez à votre condition, et vous prétendez^ que la cour où vous vivez est un séjour de tenta-

tions , mais de tentations inévitables , mais de tentations insurmontables; c'est ainsi que vous en parlez, que vous rejetez sur des causes étrangères ce qui vient de vous-mêmes et de votre fond. Mais il faut une fois justiGer Dieu sur un point où sa providence est tant intéressée; il faut, en détruisant ce vain prétexte, vous obliger à tenir un autre langage et à reconnaître humblement votre désordre. Oui, chrétiens, je l'avoue, la cour est un séjour de tentations, et de tentations dont on ne peut presque se préserver, et de tentations où les plus forts succombent; mais pour qui l'est-elle? pour ceux qui n'y sont pas appelés de Dieu, pour ceux qui s'y poussent par ambition, pour ceux qui y entrent par la voie de l'intrigue, pour ceux qui n'y cherchent que l'établissement d'une fortune mondaine, pour ceux qui y demeurent contre leur de-> voir, contre leur profession, contre leur conscience; pour ceux dont on demande ce qu'ils y font et pourquoi ils y sont; dont on dit : ils sont ici, et ils devraient être là ; en un mot, pour ceux que l'esprit de Dieu n'y a pas conduits. Êtes-vous de ce caractère et de ce nombre? alors, j'en conviens, il est presque infaillible que vous vous y perdrez. C'est un torrent impétueux qui vous emportera; car comment y résisterez-vou^, puisque Dieu n'y sera pas avec vous? Mais êtes-vous à la cour dans Tordre de la Providence ; c'est-à-dire, y êtrc-vous entré avec vocation? y tenez-vous le rang que votre naissance vous y donne? y faites- vous votre charge? y venezvous par le choix du prince? une raison nécessaire et indispensable vous y retient-elle ? non, chrétiens, les tentations de la cour ne sont plus des tentations invincibles pour vous; car il est de la foi , non-seulement que Dieu vous a préparé des grâces pour les vaincre , mais que les grâces qu'il vous a préparées sont propres à vous sanctifier au milieu même de la cour.

Si donc vous vous perdez à la cour, ce n'est point aux tentations de la cour que vous vous en devez prendre; c'est à vous-mêmes, et à votre lâcheté, à votre infidélité, puisque le Saint-Esprit vous le dit en termes formels : Perditio tua Israël. (Osée , 13.) Et en effet, n'est-ce pas à la cour que , malgré les tentations , Ton a pratiqué de tout temps les plus grandes vertus? n'est-ce pas là qu'on a remporté les plus grandes victoires ? n'est-ce pas là que se sont formés tant de saints? n'est-ce pas là que tant d'autres peuvent se former tous les jours ? Dans des ministères aussi pénibles qu'éclatants, être continuellement assiégé d'hommes intéressés, d'hommes dissimulés , d'hommes passionnés ; passer les jours et les nuits à décider des intérêts d'autrui , à écouter des plaintes, à donner des ordres, à tenir des conseils , à négocier, à délibérer, tout cela et mille

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la faisant pas. Car c*est ce qui arrive aux spirituels mêmes, sans quMts y fassent réflexion. Or, est-ce là Tcspritde TÉvangile? Accoutunious-nous, mes cbers auditeurs , à faire les actions chrétiennes chrétiennement, et n'en corrompons point la sainteté par le mélange de Tiniquité. Faire ainsi l'aumône, ce n'est point pratiquer, mais profaner une vertu. Si je fais Faumone dans l'ordre de Dieu, je dois être prêt à la faire sans distinction et sans exception; à la faire partout où je verrai le besoin , et selon la mesure du besoin que Dieu me fera connaître. Tellement qu'à prendre la chose en général , si je vois mon ennemi même dans une nécessité plus pressante , je dois le secourir par préférence à tout autre. Voilà ce que m'apprend le christianisme que je professe; et sans cela, je n'ai qu'une charité apparente. Car je ne mérite rien dans les aumônes que je fais, et je me rends doublement coupable dans celles que je ne fais pas : pourquoi ? parce que dans les aumônes que je fais , je ne suis que mon inclination ; et dans celles que je ne fais pas, je satisfais mon ressentiment, et je manque à une de mes plus étroites obligations.

Ce n'est pas qu'il ne soit permis, et qu'il ne soit même à propos d'avoir là-dessus certains égards ; et je conviens avec tous les maîtres de la morale , que les proches et les domestiques doivent communément l'emporter sur les étrangers; ceux qui se trouvent dans une impuissance absolue de s'aider, sur ceux à qui il reste encore dans leur travail quelque ressource; ceux qui s'emploient à procurer la gloire de Dieu et à sanctifier le prochain, sur ceux qui ne sont occupés que d'eux-mêmes et de leur propre salut. Ce fut le puissant motif qui porta saint Louis à répandre si libéralement ses grÂces sur ces deux apôtres de son siècle, saint Dominique et saint François d'Assise. Il n'épargna rien pour les soutenir, pour les seconder, parce qu'il les regarda comme les défenseurs de TÉglise, comme les propagateurs de la foi , comme les dispensateurs de la parole de Dieu. Ce n'est plus guère peut-être la dévotion de notre temps; mais la dévotion de saint Louis était sans doute aussi solide que la nôtre.

L'ordre de l'aumône ainsi réglé par rapport au pauvre à qui l'aumône est due, il reste à le régler par rapport au riche à qui l'aumône est commandée; et c'est ce que je réduis à cinq articles, par où je finis en peu de paroles , pour ne pas fatiguer votre patience.

Première règle : que l'aumône soit faite d*un bien propre , et non point du bien d'autrui , comme il arrive tous les jours; non point d'un bien injustement acquis, et que la conscience me reproche. Car notre Dieu, chrétiens, a l'injustice en horreur, et la déteste jusque dans le sacrifice et l'holocauste, comme parle l'Écriture : Odio habens rapinam

in holocausto. (Isâi. 01.) Faire des aumônes du bien d'autrui, dit saint Chrysostôme, c'est faire Dieu le complice de nos larcins, et vouloir qu'il participe à notre péché. Puisque l'aumône , selon saint Paul , est comme une hostie qui nous rend Dieu favorable , TcUitms enim hostiis promeretur Deu9 (Hebr. 13), offrons-lui cette hostie toute pure, et ne confondons jamais une aumône et une restitution; car ce sont deux choses essentiellement distinguées que la restitution et l'aumône; et jamais l'aumône ne peut être le supplément de la restitution , si ce n'est que la restitution nous soit impossible.

Seconde règle : que les actions de justice envers les pauvres passent toujours devant les œuvres de pure charité; ou, si je puis ainsi parler, que l'aumône de justice précède toujours l'aumône de charité. Car il y a, mes frères, une aumône de justice; et j'appelle aumône de justice , payer aux pauvres ce ^ qui leur appartient , payer de pauvres domestiques , payer de pauvres artisans , payer de pauvres marchands, ou même de riches marchands, mais qui de riches qu'ils étaient, tombent dans la pauvreté, parce qu'on les laisse trop longtemps attendre. Or, la loi deDieu veut que cette espèce d'aumône ait le premier rang, et c'est par là qu'il faut commencer. Mais avouons-le, chrétiens, c'est une morale que bien des riches du monde ne veulent pas entendre aujourd'hui. Vous le savez : on traite ce marchand, cet artisan, qui fait quelque instance, de fâcheux et d'importun ; on le fait languir des années entières ; et après bien des remises, qui l'ont peut-être à demi ruiné, on lui donne à regret ce qui lui est le plus légitimement acquis, comme si c'était une grâce qu'on lui accordât, et non une dette dont on s'acquittât. Combien même en usent de la sorte par une politique d'intérêt que je n'examine point ici; voulant paraître incommodés dans leurs affaires , et cacher leur état aux yeux des hommes, mais sans le pouvoir cacher aux yeux de Dieu ? Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sans raison que je touche ce point ; et sans que je m'explique davantage, tel qui m'écoute comprend assez ce que je dis , ou ce que je veux dire.

Troisième règle : que les aumônes ne soient point jetées au hasard , mais données avec mesure , avec réflexion. Autrement, ce sont des aumônes souvent mal placées. L'un reçoit, parce que le hasard vous Ta présenté ; et l'autre ne reçoit rien , parce que vous n'avez pas pris soin de le chercher et de le connaître. Mais celui-là peut-être que vous soulagez pouvait encore se passer d'un tel secours ; et celui-ci que vous ne soulagez pas, manque de tout, et se voit réduit aux dernières extrémités.

Quatrième règle : que les aumônes soient publiques, quand il est constant et public que vous possédez de grands biens, et que vous êtes dans Tabondance; pourquoi ? pour satisfaire à l'édification

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pour donner Pexeniple , pour accomplir la parole de Jésus-Christ : Luceat htxvestracoram kominibus, et videant opéra vesira bona. (Mâtth. 5.) Car n est-ce pas un scandale , de voir des riches vivre dans Topulence, et de ne savoir, ni s*ils font Tauniône, ni où ils la font? Ce n*est point pour eux que le Sauveur du monde a dit : Nesciat sinistra tua gidd faciat dextera tua ( Mâtth. 6 ) : que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite. Ce serait une fausse humilité.

Cinquième et dernière règle : c'est de faire Taumône dans le temps où elle vous peut être utile pour le salut, sans attendre à la mort, ou même après la mort. Et voilà , mes chers auditeurs , le point important que je ne puis assez vous recommander. Car de quel mérite peuvent être devant Dieu des aumônes faites seulement à la mort; et quel fruit en pouvez-vous retirer, alors, qui soit comparable à ce quelles auraient valu pendant la vie ? Est-ce bien témoigner à Dieu votre amour, que de lui faire part de vos biens quand vous n'êtes plus en état de les posséder, quand la mort vous les arrache par violence, quand ils ne sont plus proprement à vous? On dit : cet homme a beaucoup donné en mourant; et moi je dis : il n'a rien donné; mais il a laissé, et il n'a laissé que ce qu'il ne pouvait retenir, et que parce qu'il ne le pouvait retenir. Il l'a gardé jusqu'au dernier moment; et s'il eût pu l'emporter avec lui , ni Dieu , ni les pauvres n'auraient eu rien à y prétendre. Aussi , que lui servent de telles aumônes, et quel profit en doit-il espérer? Car il est de la foi, chrétiens, que toutes vos aumônes après la mort n'ont plus de vertu pour vous sauver. Elles peuvent bien soulager votre âme dans le purgatoire ; mais quant au salut, ce sont après la vie des œuvres stériles; pourquoi ? parce que l'affaire du salut est déjà décidée, et que l'arrêt est sans appel. Cependant, riches du siècle, la grande vertu de l'aumône à votre égard , c'est de contribuer à votre salut. Si ce riche daus la vie eût fait une partie des aumônes qu'il a ordonnées à la mort, ses aumônes l'auraient sauvé; elles lui auraient attiré des grâces de conversion; elles auraient prié pour lui , selon le langage de l'Écriture. Car cène sont pas tant les pauvres qui prient pour nous , que l'aumône même : Conduite eleemosynam in sinu pauperis, et ipsa exorabit pro te. (Eccti. 29. ) Que le pauvre prie, ou qu'il ne prie pas, l'aumône prie toujours indépendamment du pauvre : mais en vain après la mort prierait-elle pour votre conversion, puisque ce n'est plus le temps de se convertir. En vain réclamerait-elle pour vous la miséricorde divine , puisque ce n'est plus le temps de la miséricorde.

La conséquence qui suit de là, c'est la grande leçon que nous fait saint Paul : Dum tempus habemus ,

operemur bonvm. {Calât. C.) Si nous aimons

Dieu , et si nous nous aimons nous-mêmes, faisons de bonnes œuvres tandis que nous en avons le temps. Je ne prétends pas vous détourner d'en faire à la mort; à Dieu ne plaise! c'était un usage trop saint et trop chrétien -que celui des fidèles autrefois , de vouloir que Jésus-Christ fût leur héritier « et qu'il eût part à leurs dernières volontés. Mais du reste , souvenons-nous que les bonnes œuvres de la vie ont tout un autre poids. Ah! chrétiens, voici le temps où Dieu se dispose à verser plus abondamment ses grâces , et où il vous appelle plus fortement à la pénitence. Or, un des moyens les plus efficaces pour le toucher en votre faveur, c'est de lui envoyer, selon la figure de l'Évangile, des médiateurs qui lui parlent pour vous, et qui s'engagent à consommer l'affaire de votre conversion , et celle de votre salut et de votre sanctification. On s'étonne quelquefois de voir des pécheurs d:anger tout à coup ; des libertins et des impies renoncer à leurs habitudes , et s'attacher à Dieu ; des aveugles et des endurcis se reconnaître, et devenir sensibles aux vérités éternelles; des impénitents de plusieurs années , par une espèce de prodige, après une vie déréglée et dissolue, mourir de la mort des saints : maïs moi je n'en suis point surpris , si ces pécheurs , si ces impies et ces libertins, si ces aveugles et ces endurcis , si ces impénitents ont été charitables envers les pauvres. C'est l'accomplissement des oracles de PÉcriture; c'est un effet des paroles de Jésus-Christ; c'est la bénédiction de l'aumône. Il faut pour cela que Dieu fasse des miracles; mais les miracles, pour récompenser l'aumône, ne lui coûtent point. Il faut que Dieu se relâche de ses droits , et qu'il arrête tous les foudres de sa justice; mais, si j'ose m'exprimer de la sorte, l'aumône fait violence à la justice divine ; et pour les intérêts du pauvre et du riche qui Fassiste, Dieu n'a point de droits si légitimes et si chers qu*il ne soit prêt à céder. David disait qu'il n'avait point vu de juste abandonné : Non vidijustum derelictum {Fs. 86) : et je puis dire que je n'ai point vu de riche libéral et tendre pour les pauvres , en qui je n'aie remarqué certains effets de la grâce, qui m'ont rempli de consolation. Mais au contraire, il n'est, hélas ! que trop commun de voir ces riches avares , ces riches insensibles aux misères du prochain , vivre sans foi et sans loi , vieillir et blanchir dans leurs désordres, et mourir enfin dans leur impéniience. pourquoi? parce que, suivant l'arrêt du Saint- Esprit, il n'y a point de miséricorde pour celui qui n'exerce point la miséricorde : Judicium sine miâericordiaei qui nonfacit misericordiam. (Jacob. 2.) Prévenons, mes chers auditeurs, un jugement si terrible. Réveillons dans nos cœurs tous les sentiments de la charité chrétienne ; et par de saintes aumônes , faisons-nous des amis qui nous reçoivent dans l'éternitébienheureuse que je vous souhaite, etc.

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SERMON

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