DEUXIÈME PARTIE
Pour bien comprendre ma seconde proposition, il faut encore, s*il vous plaît, présupposer ce grand principe, sur quoi roule, pour ainsi dire, tout le mystère de la prédestination des hommes , et que j*ai déjà développé en partie dès l'entrée de ce discours, mais qui vous paraîtra bien plus noblement conçu , et plus fortement exprimé par ces paroles de saint Cyprien , qui sont remarquable»: Ordine suo , non nostro arbitrio , virtus Spiritus sancti ministnUur. (CTPAiiE.) La vertu du Saint-Esprit, c'està-dire la grâce, ne nous est pas donnée selon notre choix , beaucoup moins selon notre goût et nos inelinations ; mais dans un certain ordre établi de Dieu, suivant lequel elle doit être ménagée , et hors duquel elle demeure inutile et sans effet. Principe admirable; d'où je tire trois conséquences, qui sont d'une étendue presque infinie dans la morale chrétienne, et qui , appliquée à la conduite de la vie , font le juste tempérament de tous les devoirs que nous avons à remplir, pour correspondre aux desseins de Dieu dans l'importante affaire du salut. Suivez bien ceci, je vous prie.
Première conséquence : dans les tentations et dans les dangers où la misère humaine nous expose , je dis par nécessité et malgré nous-mêmes. Dieu, dont la fidélité ne manque jamais, est toujours prêt à nous aider de ses grâces ; mais il veut que nous en usions, et conformément à l'état où il nous a appelés, et par rapport à la fin pour laquelle ces mêmes grâces nous sont données. Car c'est proprement ce que saint Cyprien a voulu nous marquer : Ordine suoj non nostro arbitrio. Or vous savez, mes chers auditeurs, qu'en qualité de chrétiens , nous faisons tous profession d'une sainte milice, et qu'il n'y a personne de nous qui n'en porte le caractère. D'où il s*en8uit que toute notre vie , selon le témoignage de l'Écriture, ne doit plus être qu'une guerre continuelle de l'esprit contre la chair, de la raison contre les passions, de la foi contre les sens, de l'homme intérieur contre l'homme extérieur, enfin de nous-mêmes contre nous-mêmes. Et si nous prétendons à la véritable gloire du christianisme, qui consiste dans les solides vertus , saint Paul , ce maître suscité de Dieu pour nous les enseigner et pour nous en donner une juste idée, semble n'^en point reconnaître d'autres que de militaires. Car se ser-
BOVRDAUMJK. — T. I.
vaut d'une métaphore qui nous doit être vénérable , puisque le Saint-Esprit même en est l'auteur, il nous fait un bouclier de la foi , une cuirasse de la justice , un casque de l'espérance , nous recommandant en mille endroits de ses Épitres de nous revêtir de ces armes spirituelles : Induite vos aimaiuram Dei {Ephes,, 6), et nous faisant entendre que nous en devons user, et que sans cela tout le bien qui est en nous, ou que nous présumons y être, n'est que mensonge et illusion. Voilà notre état.
Que fait Dieu de sa part ? il nous prépare des grâces proportionnées à cet état. Nous avons à soutenir une guerre difficile et dangereuse : il ne nous donne pas des grâces de paix, comme il en donnait au premier homme , car elles ne nous seraient plus propres : mais des grâces de combat, de défense , d'attaque , de résistance, parce qu'il n'y a que celles-là qui nous conviennent. Les tentations sont des assauts que nous livre notre ennemi, et ces grâces sont des moyens pour les repousser. Par conséquent faire fond sur la grâce , sans être déterminé à résister et à combattre, c'est oublier ce que nous sommes , c' est nous figurer une grâce imaginaire et chimérique, c'est aller contre toutes les vues de Dieu. Tel est néanmoins le désordre le plus ordinaire, et fasse le ciel que ce ne soit pas le nôtre ! Nous voulons des grâces qui nous garantissent de tous les dangers ; mais nous voulons que ce soient des grâces qui ne nous coûtent rien, qui ne nous incommodent en rien , qui nous laissent dans la possession d'une vie douce et paisible : et Dieu veut que ce soient des grâces qui nous fassent agir, qui nous tieunent dans la sujétion d'un exercice laborieux et sans relâche. Ordine suo, non nostro arbitrio, virtus Spiritus scancti ministratur. Le repos de la vie, voilà ce qu'on cherche , et ce que tant de personnes vertueuses, séduites par leur amour-propre, se proposent jusque dans leur piété même. Et moi, leur dit Jésus- Qirist , je ne connais point cette vie sans action » puisque rien n'est plus contraire à mon esprit , et que le royaume du ciel ne peut être emporté que par violence. Car c'est pour cela que je suis entré , comme votre chef, dans le champ de bataille; et qu'au lieu de vous apporter la paix, je vous ai apporté l'épée : Non venipacem mWere, sedgladium. (Màtth., 10.) Témoignage sensible et convaincant qu'il ne veut à sa suite que des âmes généreuses, que des hommes infatigables et toujours en état de remporter de nouvelles victoires. Le repos est pour le ciel , et le combat pour la terre : Non veni pacem mittere, sed gladium.
Seconde conséquence : la première maxime en matière de guerre est d'affaiblir son ennemi et de le fatiguer. Car de vouloir l'épargner et le traiter avec douceur, d'avoir pour lui de l'indulgence, ce serait se perdre et se détruire soi-même. Or quel est notre
is
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voir à ces âmes présomptueuses le désordre de leur conduite, et pour les faire rentrer dans les saintes voies de la prudence des justes?
Non, chrétiens, tout homme qui , témérairement et contre l'ordre de Dieu, s'engage dans la tentation, ne doit point compter sur ces grâces de protection et de défense, sur ces grâces de résistance et de combat, si nécessaires pour nous soutenir. Par quel titre les prétendrait-il, ou les demanderait-il à Dieu ? Par titre de justice.' ce ne seraient plus des grâces, ce ne seraient plus des dons de Dieu, si Dieu les lui devait. Par titre de fidélité ? Dieu no les lui a jamais promises. Par titre de miséricorde? il y met par sa présomption un obstacle volontaire, et il se rend absolument indigne des miséricordes divines. Le voilà donc, tandis qu'il demeure dans cet état et qu'il y veut demeurer, sans ressource de la part de Dieu et privé de tous ses droits à la grâce : j'entends à cette grâce dont parle saint Augustin, et qu'il appelle victorieuse, parce que c'est par elle que nous triomphons de la tentation.
Je dis plus, non-seulement l'homme ne peut présumer alors que Dieu lui donnera cette grâce victorieuse, mais il doit même s'assurer que Dieu ne la kii donnera pas. Pourquoi ? parce que Dieu lui-même s'en est ainsi expliqué, et qu'il n'y a point de vérité plus clairement marquée dans l'Écriture que celleci savoir, que. Dieu, pour punir la témérité du pécheur, l'abandonne et le livre à la corruption de ses désirs. Et ne me dites point que Dieu est fidèle, et que la fidélité de Dieu , selon saint Paul , consiste à ne pas permettre que nous soyons jamais tentés audessus de nos forces. Dieu est fidèle, j'en conviens; mais ce sont deux choses bien différentes , de ne pas permettre que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, et de nous donner les forces qu'il nous plaît quand nous nous engageons nous-mêmes dans la tentation. L'un n'est point une conséquence de l'autre; et sans préjudice de sa fidélité , Dieu , peut bien nous refuser ce que nous n'avons nulle raison d'espérer. Il est fidèle dans ses promesses : mais quand et où nous a-t-il promis de secourir dans la tentation celui qui cherche la tentation? Pour raisonner juste et dans les principes de la foi, il faudrait renverser la proposition , et conclure de la sorte : Dieu est fidèle, il est infaillible dans ses paroles; donc il abandonnera dans la tentation, celui qui s'expose à la tentation , puisque sa parole y est expresse et qu'il nous Ta dit en termes formels. Or la fidélité de Dieu n'est pas moins intéressée à vérifier cette formidable menace : Quiconque aime le péril y périra : Çtd amat perirulum in iUo perihit {EccU, 3), qu'à s'acquitter envers nous de celte consolante promesse : Le Seigneur est fidèle , et jamais il nous laissera tenter au delà de notre pouvoir Fidelis Deus, gui non paiietur vos tentarisvpra id quodpotcstU.
Mais, sans insister davantage sur les promesses di Dieu ou sur ses menaces^ je prends la chose en elle* même. En vérité, mes chers auditeurs, un boma» qui témérairement et d'un plein gré 8*expoie à II tentation, qui volontairement entretient la cause et le principe de la tentation, a-t-il bonne grâce é^bÊplorer le secours du ciel et de l'attendre? si c^étsH l'intérêt de ma gloire , lui peut répondre Dieu, à c'était un devoir de nécessité , si c'était on motif de charité , si c'était le hasard et une surprise qui fNi eût engagé dans ce pas glissant, ma provideoee m vous manquerait pas, et je ferais plutôt on mirsde pour vous maintenir. Et en effet, quand autrefois, pour tenter la vertu des vierges chrétiennes, oa les exposait dans des lieux de prostitution et de débauche, la grâce de Dieu les y suivait. Quand kl prophètes, pour remplir leur ministère, paraissakot dans les cours des princes idolâtres, la grâce de Dieu les y accompagnait. Quand les solitaires, obéii* sant à la voix et à l'inspiration divine, sortaient de leurs déserts, et entraient dans les rilles les pin débordées pour exhorter les peuples à la pénîtenee, la grâce de Dieu y entrait avec eux. Elle combiltait dans eux et pour eux ; elle remportait d'édataotes et de glorieuses victoires, parce que Dieu httmême, tuteur et garant de leur salut, les condaîsait : ils étaient à l'épreuve de tout. Mais aujourd'hoi , par des principes bien différents, vous vous linei vous-mêmes à tout ce qu'il y a pour tous dans le monde de plus dangereux et de plus propre à tooi pervertir. Mais aujourd'hui, pour contenter votn inclination, vous entretenez des sociétés libotiDes et des amitiés pleines de scandale, des conversatiooi dont la licence corromprait , si je puis ainsi parler, les anges mêmes. Mais aujourd'hui , par un engagement, ou de passion , ou de faiblesse , voussoufito auprès de vous des gens contagieux, démons domestiques, toujours attentifs à vous séduire et à vous inspirer le poison qu'ils portent dans Tâme. Mais aujourd'hui, pour vous procurer un Taui plaisir, vous courez à des spectacles, vous iùêè trouvez à des assemblées , capables de faire sur ?otre cœur les plus mortelles impressions. Mais aujourd'hui , pour satisfaire une damnable curiosité, vous voulez lire sans distinction les livres les plue profanes, les plus lascifs, les plus impies. Maie aujourd'hui, femme mondaine, par une malbeareuse vanité de votre sexe , vous vous piquez de paraître partout, d'être partout applaudie, de voir le monde et d'en être vue, de briller dans les compagnies , de vous produire avec tout l'avantage et tous les artifices d'un luxe affecté; et dans une telle disposition , vous vous fiattez que Dieu sera votre soutien et votre appui. Or je dis moi qu'il retirera son bras , qu'il vous laissera tomber ; et que quand , par des vues tout humaines , vous sauriez vous ga-
relé, et ils te conauiront dans toutes tes voies : Scriptum est, quia tmgelis suis mandavit de te. (I^lATTU. 4.) C'est ainsi qu'il nous parle, et nous récoutons ; et nous nous persuadons que les anges du ciel viendront en effet a notre secours, je veux dire que les grâces divines descendront sur nous; et nous fermons ensuite les yeux à tout, pour marcher avec plus d'assurance dans les voies les plusdangereuses;etaulieuderépondre comme Jésus-Christ : Ntm tentabiSj vous ne mettrez point à l'épreuve la toute-puissance de votre Dieu, nous hasardons tout sans hésiter ; nous voulons que Dieu fasse pour nous ee qu'il n'a pas fait pour son Fils ; nous lui demandons un miracle, qu'il s'est, pour m'exprimer de la sorte , refusé à lui-même.
De plus , et au même temps que le pécheur présomptueux tente Dieu par rapport à sa toute-puissance , il ose encore le tenter par rapport à sa misérîoorde; non pas en la bornant comme les prêtres de Bétholie, mais, au contraire, en l'étendant au delà des bornes où il a plu à Dieu de la renfermer. Car cette miséricorde, dit saint Augustin , n'est que pour ceux qui se trouvent dans la tentation, sans ravoir voulu; et nous voulons qu'elle soit encore pour ceux qui donnent entrée à la tentation, qui se fainiliarisenl avec la tentation, qui nourrissent dans eux et qui fomentent la tentation; comme si nous étions maîtres des grâces de Dieu , et qu'il fût en notre pouvoir d'en disposer. Or, qui sommes-nous pour cela ? Qui estis vos, qui tentatis Dominum? (Judith , 8.) Enfin, nous tentons Dieu par hypocrisie, lorsque nous implorons sa grâce dans une tentation dont Dous craignons d'être délivrés, et d'où nous refusons de sortir. Dieu peut bien nous répondre ce que Jésus-Christ répondit aux Juifs : Quidme tentatis, hypocritxf (MATin, 22. ) car nous lui demandons une chose, mais de bouche, tandis qu'au foîid et dans le cœur nous en voulons une autre. Nous le prions d'éloigner de nous la tentation , et nous-mêmes, contre sa défense expresse, nous nous en approdions. Nous lui disons : Seigueur, ayez égard à notre faiblesse , et sauvez-nous de la violence et des surprises du tentateur; et cependant, par uAe contradiction monstrueuse, nous devenons nos propres tentateurs; nous en exerçons dans nous-mêmes, comme dit excellemment saint Grégoire pape, et contre nous-mêmes, le principal et le funeste ministère. N'est-ce pas user de dissimulation avec Dieu ? n'est-ce pas lui insulter?
Voilà, mes chers auditeurs, permettez-moi de vous appliquer particulièrement cette morale, voilà ce qui vous rendra éternellement inexcusables devant Diea. Quand on vous reproche vos désordres , vous vous en prenez à votre condition , et vous prétendez^ que la cour où vous vivez est un séjour de tenta-
tions , mais de tentations inévitables , mais de tentations insurmontables; c'est ainsi que vous en parlez, que vous rejetez sur des causes étrangères ce qui vient de vous-mêmes et de votre fond. Mais il faut une fois justiGer Dieu sur un point où sa providence est tant intéressée; il faut, en détruisant ce vain prétexte, vous obliger à tenir un autre langage et à reconnaître humblement votre désordre. Oui, chrétiens, je l'avoue, la cour est un séjour de tentations , et de tentations dont on ne peut presque se préserver, et de tentations où les plus forts succombent; mais pour qui l'est-elle? pour ceux qui n'y sont pas appelés de Dieu, pour ceux qui s'y poussent par ambition, pour ceux qui y entrent par la voie de l'intrigue, pour ceux qui n'y cherchent que l'établissement d'une fortune mondaine, pour ceux qui y demeurent contre leur de-< voir, contre leur profession, contre leur conscience; pour ceux dont on demande ce qu'ils y font et pour-» quoi ils y sont ; dont on dit : ils sont ici, et ils devraient être là ; en un mot, pour ceux que l'esprit de Dieu n'y a pas conduits. Êtes- vous de ce caractère et de ce nombre? alors, j'en conviens, il est presque infaillible que vous vous y perdrez. C'est un torrent impétueux qui vous emportera; car comment y résisterez-vou5, puisque Dieu n'y sera pas avec vous? Mais êtes- vous à la cour dans l'ordre de la Providence ; c'est-à-dire, y être-vous entré avec vocation ? y tenez- vous le rang que votre naissance vous y donne? y faites- vous votre charge? y venezvous par le choix du prince? une raison nécessaire et indispensable vous y retient-elle ? non, chrétiens, les tentations de la cour ne sont plus des tentations invincibles pour vous; car il est de la foi , non-seulement que Dieu vous a préparé des grâces pour les vaincre , mais que les grâces qu'il vous a préparées sont propres à vous sanctifier au milieu même de la cour.
Si donc vous vous perdez à la cour, ce n'est point aux tentations de la cour que vous vous en devez prendre; c'est à vous-mêmes, et à votre lâcheté, à votre inCdélité, puisque le Saint-Esprit vous le dit en termes formels : Perditio tua Israël, (Osée , 13.) Et en effet, n'est-ce pas à la cour que , malgré les tentations , Ton a pratiqué de tout temps les plus grandes vertus? n'est-ce pas là qu'on a remporté les plus grandes victoires? n'est-ce pas là que se sont formés tant de saints? n'est-ce pas là quêtant d'autres peuvent se former tous les jours ? Dans des ministères aussi pénibles qu'éclatants, être continuellement assiégé d'hommes intéressés, d'hommes dissimulés , d'hommes passionnés ; passer les jours et les nuits à décider des intérêts d'autrui , à écouter des plaintes, à donner des ordres, à tenir des conseils , à négocier, à délibérer, tout cela et mille
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sirs de leur cœur; et ce châtiment, quoique terrible, est conforme h la nature de leur péché.
Car que fait un chrétien, lorsque, par le mouvement et le caprice d'une passion qui le domine, il ne Ta pas au-devant de la tentation? Kcoutez-le. En s'engageant dans la tentation , il tente Dieu même; et tenter Dieu , c'est un des plus grands désordres dont la créature soit capable, et qui, dans la doctrine des Pères , blesse directement le premier devoir de la religion : Aon tentabis Dominum Deum fuum. (Matth. 4.) Or , ce péché ne peut être mieux puni que par Tabandon de Dieu Voici comment raisonne sur ce point Tange de Técole, saint Thomas. Dans le langage de PËcriture, nous trouvons, dit ce saint docteur , qu'on peut tenter Dieu en trois manières différentes : premièrement, quand nous lui demandons un miracle sans nécessité ; et c^est ce que firent ces pharisiens dont parle saint t.uc : Alilùiitem (entantes cum, signum de cœlo quœrcbant. (LtJC. 1 1 .) Ils prièrent le Sauveur du monde de leur faire voir un prodige dans Pair; mais pourquoi lui firent-ils cette demande? pour le tenter. Secondement, quand nous voulons borner la toute-puissance de Dieu ; et c'est ce que Tudith reprocha aux habitants de Béthulie, lorsque, assiégés par Holopherne, et désespérant du secours d*en haut, ils étaient prêts à capituler et à se rendre : Qui estis vos qui tentatis Dominum? constituistis terminos misera tionis ejusf (Judith.) Qui étes-vous, leur dit-elle, et comment osez-vous tenter le Seigneur, en mar^ quant un terme à sa miséricorde et a son pouvoir? Enfin, quand nous sommes de mauvaise foi avec Dieu , et que nous ne tenons pas a son égard une conduite sincère et droite ; c'est ainsi qu'en usèrent les Juifs lorsqu'ils présentèrent à Jésus-Christ une pièce de monnaie, et qu'ils le pressèrent de répondre si l'on devait payer le tribut à César : Quid me tentatis, hypocrilx? (Matth. 22.) Hypocrites, leur repartit le Sauveur du monde, pourquoi me tentez-vous? Voilà, reprend saint Thomas, ce que c'est que tenter Dieu ; voilà les trois espèces de ce péché.
Or, un chrétien qui s'expose à la tentation , fondé sur la grâce de Dieu dont il présume, se rend tout à la fois coupable de ces trois sortes de péché. Car d'abord il demande a Dieu un miracle sans nécessité. Pourquoi ? parce que, ne faisant rien pour se conserver, il veut que Dieu seul le conserve ; et que , n'employant pas la grâce qu'il a , il se promet de la part de Dieu la grâce qu'il n'a pas. La grâce qu'il a, c'est une grâce de fuite ; mais il ne veut pas fuir. La grâce qu'il n'a pas, c'est une grâce de combat; mais comptant néanmoins que Dieu combattra pour lui , il veut affronter le péril; c'est-à-dire qu'il renverse, ou qu'il voudrait renverser toutes les lois de la Providence. L'ordre naturel est qu'il se retire de l'oc-
casion, puisqu'il le peut; mais il ne le veut pas , et cependant il veut que Dieu l'y soutienne par un concours extraordinaire, en sorte qu'il n'y périsse pas. N'est-ce pas vouloir un miracle, et le miracle le plus inutile? Quand Dieu voulut préserver Loth et toute sa famille de l'embrasement de Sodome , et qu'il lui commanda de sortir de cette ville réprouvée , si Loth edt refusé cette condition , s'il eût voulu demeurer au milieu de Tincendie, s'il eût demandé que Dieu le garantît miraculeusement des flammes, comment edt été reçue une telle prière? comment eût-elle dû l'être? Or voilà ce que nous faisons tous les jours. Nousvoulonsque,dansdes lieux où le feu de Timpureté est allumé de toutes parts. Dieu, par une grâce spéciale^ nous mette en état de n'en point ressentir les atteintes. Nous voulons aller partout, entendre tout, voir tout , être de tout, et que Dieu cependant , nous couvre de son bouclier, et nous rende invulnérables à tous les traits. Mais Dieu sait bien nous réduire à l'ordre, et confondre notre présomption. Car il nous dit justement , comme il dit à Loth : Nec stes in omni circa regione, (Gbnes. 19.) Éloignez-vous de Sodome et de tous ses environs ; renoncez à ce commerce qui vous corrompt , ;iec stes ; rompez cette société qui vous perd, necstes; quittez ce jeu qui vous ruine et de biens et de conscience, nec stes; sortez de là, et ne tardez pas. Je n'ai point de miracle à faire pour vous; et dès à présent je consens à votre perte, si par une sage et prompte retraite vous ne prévenez le malheur qui vous menace , nec stes in omni circa regione.
Aussi, chrétiens, prenez garde queleFilsdeDieu, qui pouvait accepter le défi que lui fait dans notre Évangile l'esprit tentateur, qui pouvait, sans risquer, le précipiter du haut du temple, et charger par là de confusion son ennemi , se contente de lui opposer cette parole : Non tentabis Dominum Deum tuum (Matth. 4) : vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu. Pourquoi cela? Ne vous en étonnez pas, répond saint Augustin ; c'est que cet ennemi de notre salut ne doit point être vaincu par un miracle de la toute-puissance de Dieu, mais par la vigilance et la fidélité de l'homme : Quia non omnipotentia Dei, sed hominis justitia superandus erat. (Aug.) A entendre les Pères s'expliquer sur ce point , on dirait qu'ils parlent en pélagiens ; cependant toutes leurs propositions sont orthodoxes, parce qu'elles n'excluent pas la grâce, mais seulement le miracle de la grâce ; et voilà ce qui a rendu les saints si attentifs sur eux-mêmes , si timides et si réservés. Mais nous, mieux instruits des conseils de Dieu que Dieu même, nous portons plus avant notre confiance : car l'esprit de mensonge nous dit : Mitte te deorsum. (Matth. 4.) Ne crains point, jette-toi hardiment dans cet abîme, vois cette personne , entretiens cette liaison ; Dieu a commis des anges pour ta sû«
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reté, et ils te conauiront dans toutes tes voies : Scriptum est, qvia angelis suis mandavit de te. (Matth. 4.) C'est ainsi qu'il nous parle, et nous récoutons ; et nous nous persuadons que les anges du ciel viendront en effet à notre secours, je veux dire que les grâces divines descendront sur nous ; et nous fermons ensuite les yeux a tout, pour marcher avec plus d'assurance dans les voies les plus dangereuses; et au lieu de répondre comme Jésus-Christ : Non tentabis, vous ne mettrez point à l'épreuve la toute-puissance de votre Dieu, nous hasardons tout sans hésiter; nous voulons que Dieu fasse pour nous ce qu'il n'a pas fait pour son Fils ; nous lui demandons un miracle, qu'il s'est, pour m'exprimer de la sorte , refusé à lui-même.
De plus , et au même temps que le pécheur présomptueux tente Dieu par rapport à sa toute-puissance, il ose encore le tenter par rapport à sa miséricorde; non pas en la bornant comme les prêtres de Béthulie, mais, au contraire, en l'étendant au delà des bornes où il a plu à Dieu de la renfermer. Car eette miséricorde, dit saint Augustin , n'est que pour ceux qui se trouvent dans la tentation, sans ravoirvoulu; et nous voulons qu'elle soit encore pour ceux qui donnent entrée à la tentation , qui se familiarisent avec la tentation, qui nourrissent dans eux et qui fomentent la tentation; comme si nous étions maîtres des grâces de Dieu , et qu'il fût en notre pouvoir d'en disposer. Or, qui sommes-nous pour cela ? Qui estU vos, qui tentatis Dominum? (Judith , 8.) Enfin, nous tentons Dieu par hypocrisie, lorsque nous implorons sa grâce dans une tentation dont nous craignons d'être délivrés, et d'où nous refusons de sortir. Dieu peut bien nous répondre ce que Jesus-Christ répondit aux Juifs : Quid me tentatis, kypocritxf (Matth. 22. ) car nous lui demandons une chose, mais de bouche, tandis qu'au fond et ^^na le cœur nous en voulons une autre. Kous le prions d'éloigner de nous la tentation , et nous-mêmes, contre sa défense expresse, nous nous en approdions. Nous lui disons : Seigueur, ayez égard à notre faiblesse , et sauvez-nous de la violence et des surprises du tentateur; et cependant, par uiie contradiction monstrueuse, nous devenons nos propres tentateurs; nous en exerçons dans nous-mêmes, comme dit excellemment saint Grégoire pape, et contre nous-mêmes, le principal et le funeste ministère. N'est-ce pas user de dissimulation avec Dieu ? n'est-ce pas lui insulter?
Voilà, mes chers auditeurs, permettez-moi de vous appliquer particulièrement cette morale, voilà ce qui vous rendra éternellement inexcusables devant Dieu. Quand on vous reproche vos désordres , vous TOUS en prenez à votre condition, et vous prétendez* que la cour où vous vivez est un séjour de tenta-
tions , mais de tentations inévitables , mais de tentations insurmontables; c'est ainsi que vous en parlez, que vous rejetez sur des causes étrangères ce qui vient de vous-mêmes et de votre fond. Mais il faut une fois justifîer Dieu sur un point où sa providence est tant intéressée; il faut, en détruisant ce vain prétexte, vous obliger à tenir un autre langage et à reconnaître humblement votre désordre. Oui, chrétiens, je l'avoue, la cour est un séjour de tentations, et de tentations dont on ne peut presque se préserver, et de tentations où les plus forts succombent; mais pour qui l'est-elle? pour ceux qui n'y sont pas appelés de Dieu, pour ceux qui s'y poussent par ambition, pour ceux qui y entrent par la voie de l'intrigue, pour ceux qui n'y cherchent que l'établissement d'une fortune mondaine, pour ceux qui y demeurent contre leur de» voir, contre leur profession, contre leur conscience $ pour ceux dont on demande ce qu'ils y font et pour-* quoi ils y sont ; dont on dit : ils sont ici, et ils devraient être là ; en un mot, pour ceux que l'esprit de Dieu n'y a pas conduits. Êtes-vous de ce caractère et de ce nombre? alors, j'en conviens, il est presque infaillible que vous vous y perdrez. C'est un torrent impétueux qui vous emportera; car comment y résisterez-vou9, puisque Dieu n'y sera pas avec vous? Mais êtes-vous à la cour dans l'ordre de la Providence ; c'est-à-dire, y être-vous entré avec vocation ? y tenez- vous le rang que votre naissance vous y donne? y faites- vous votre charge? y venezvous par le choix du prince? une raison nécessaire et indispensable vous y retient-elle ? non, chrétiens, les teutatious de la cour ne sont plus des tentations invincibles pour vous; car il est de la foi , non-seulement que Dieu vous a préparé des grâces pour les vaincre , mais que les grâces qu'il vous a préparées sont propres à vous sanctifier au milieu même de la cour.
Si donc vous vous perdez à la cour, ce n'est point aux tentations de la cour que vous vous en devez prendre ; c'est à vous-mêmes , et à votre lâcheté , à votre inCdélité, puisque le Saint-Esprit vous le dit en termes formels : Perditio tua Israël, (Osée , 13.) Et en effet, n'est-ce pas à la cour que , malgré tes tentations , Ton a pratiqué de tout temps les plus grandes vertus? n'est-ce pas là qu'on a remporté les plus grandes victoires? n'est-ce pas là que se sont formés tant de saints ? n'est-ce pas là que tant d'autres peuvent se former tous les jours ? Dans des ministères aussi pénibles qu'éclatants, être continuellement assiégé d'hommes intéressés, d'hommes dissimulés , d'hommes passionnés ; passer les jours et les nuits à décider des intérêts d'autrui , à écouter des plaintes, à donner des ordres, à tenir des conseils , à négocier, à délibérer, tout cela et mille
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autres soins pris en vue de Dieu, selon le gré de Dieu, n'est-oe pas assez pour vous élever à la plus sublime sainteté?
Mais quel est souvent le principe du mal ? le voici : c'est qu'à la cour, où le devoir vous arrête , vous allez bien au delà du devoir. Car comptez-vous parmi vos devoirs tant de mouvements que vous vous donnez, tant d'intrigues où vous vous mêlez, tant de desseins que vous vous tracez , tant de chagrins dont vous vous consumez , tant de différends et de querelles que vous vous attirez , tant d*agitations d'esprit dont vous vous fatiguez , tant de curiosités dont vous vous repaissez, tant d'affaires où vous vous ingérez, tantdedivertissements que vous recherchez? disons quelque chose de plus particulier, et insistons sur ce point. Comptez-vous parmi vos devoirs tel ou tel attachement , dont la seule passion est le nœud, et qu'il faudrait rompre; tant d'assiduités auprès d'un objet vers qui l'inclination vous porte , et dont il faudrait vous séparer?
Je ne le puis, dites-vous. Vous ne le pouvez? Et moi je prétends , souffrez cette expression , oui , je prétends qu'en parlant de la sorte , vous mentez au Saint-Esprit, et vous faites outrage à sa grâce. Voulez-vous que je vous en convainque, mais d'une manière sensible, et à laquelle vous avouerez que le libertinage n'a rien à opposer? Ce ne sera pas pour vous confondre , mais pour vous instruire comme mes frères, et comme des hommes dont le salut doit ra'être plus cher que ma vie même : Non ut cwifundam vos. (1 . Cor, 4.) La disposition où je vous vois m'est favorable pour cela, et Dieu m'a inspiré d'en proûter. Elle me fournit une démonstration vive , pressante , à quoi vous ne vous attendez pas, et qui suffira pour votre condamnation, si vous n'en faites aujourd'hui le motif de votre conversion. Écoutez-moi , et jugez-vous.
Il y en a parmi vous, et Dieu veuille que ce ne soit pas le plus grand nombre , qui se trouvent , au moment que je parle , dans des engagements de péché, si étroits, à les en croire, et si forts , qu'ils désespèrent de pouvoir jamais briser leurs liens. Leur demander que pour le salut de leur âme ils s'éloignent de telle personne , c'est , disent-ils leur demander l'impossible. Mais cette séparation sera-telle impossible , dès qpTil faudra marcher pour le service du prince, à qui nous nous faisons tous gloire d'obéir? Je m'en tiens à leur témoignage : y en a-til un d'eux qui , pour donner des preuves de sa Gdélité et de son zèle, ne soit déjà disposé à partir, et à quitter ce qu'il aime ? Au premier bruit de la guerre qui commence à se répandre , chacun s'engage , chacun pense à se mettre en route; point de liaison qui le retienne , point d'absence qui lui coâte , et dont il ne soit résolu de supporter tout Tennui. Si j'en
doutais pour vous , je vous offenserais , et quand Jft le suppose comme indubitable , vous recevez ce qu6 je dis comme un éloge, et vous m'en savez gré. Je ne compare point ce qu'exige de vous la loi du monde , et ce que la loi de Dieu vous commande. Je sais qu'en obéissant à la loi du monde, vous conservez toujours la même passion dans le cœur, et qu'il y faut renoncer pour Dieu; et certes il est bien juste qu'il y ait de la différence entre l'un et l'autre, et que j'en fasse plus pour le Dieu du ciel que pour les puissances de la terre. Mais je veux seulement conclure de là , que vous imposez donc à Dieu quand ^ vous prétendez qu'il n'est pas en votre pouvoir de ne plus rechercher le sujet criminel de votre désotdre , et de vous tenir, au moins pour quelque temps, et pour vous éprouver vous-même , loin de ses yeux et de sa présence. Car encore une fois vous retiâidra-t-il, quand l'honneur vous appellera; et avee { quelle promptitude vous verra-t-on courir et voler au premier ordre que vous recevrez, etque vous vous estimerez heureux de recevoir? Quiconque aurait un moment balancé, serait-il digne de vivre ? oserait* il paraître dans le monde? n'en devieftdrait-il pas la fable et le jouet?
Ah ! chrétiens , disons la vérité , on a trop affaibli , ou même trop avili les droits de Dieu. S'il s'agit du service des hommes , on ne reconnaît point d'engagement nécessaire; tout est sacrifié, et tout le doit être, puisque l'ordre de Dieu le veut ainsi. Mais s'agit-il des intérêts de Dieu même ? on se fait un obstacle de tout, on trouve des difficultés partout, et l'on manque de courage pour les surmonter. Ceux i même quidevraient s'opposer à ce relâchement, les prêtres de Jésus-Christ, malgré tout leur zèle, se laissent surprendre à de faux prétextes , et sont euxmêmes ingénieux à en imaginer, pour modérer la rigeur de leurs décisions. On écoute un mondain , on entre dans ses raisons , on les fait valoir, on le ménage, on a des égards pour lui, on lui donne du temps; on dit que l'occasion, quoique prochaine, ne lui est plus volontaire , quand il ne la peut plus quitter sans intéresser son honneur : et on lui laisse à décider, tout mondain qu'il est, si son honneur y est en effet intéressé et intéressé suffisamment pour contre-balancer celui de Dieu : on veut qu'il puisse demeurer dans cette occasion, ou du moins qu'on ne puisse l'obliger à en sortir, s'il n'en peut sortir sans se scandaliser lui-même; et on s'en rapporte à lui-même, ou plutôt à sa passion et à son amour^propre, pour juger en effet s'il le peut. On cherche tout ce qui lui est en quelque sorte favorable , pour ne pas le rebuter ; c*est-à-dire qu'on l'autorise dans son erreur, qu'on l'entretient dans son libertinage, qu'on le damne et qu'on se damne avec lui. Car j'en reviens toujours à ma première proposition. En vain
sua LES TENTATIONS.
atteodoas-DOUsune grâce de combat pour vaincre la 't| tniitioa, lorsque la tentation est volontaire et qn'il ne tient qu*à nous de la fuir. En vain même rauroos-nous cette grâce de combat dans les tentations nécessaires, si nous ne sommes en effet disposés à combattre nous-mêmes : comment ? surtout oooinie Jésus-Christ , par la mortification de la chair. Vous Fallez voir dans la seconde partie.