‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 68 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pour bien comprendre ma seconde proposition , il £nit encore, s*il vous plaît, présupposer ce grand prineipe, sur quoi roule, pour ainsi dire, tout le mystère de la prédestination des hommes , et que j*ai déjà développé en partie dès rentrée de ce discours, mais qui vous paraîtra bien plus noblement ooDça, et plus fortement exprimé par ces paroles de saint Cyprien,qui sont remarquables*: Ordine suo, fum mo$tro arbUrio , virtus Spiritus sancti miniS' traiitr. (CTPfiiiB.) La vertu du Saint-Esprit, c*està-dire la grâce, ne nous est pas donnée selon notre dMMZ , beaucoup moins selon notre goût et nos indioatioDS ; mais dans un certain ordre établi de Dieu, suivant lequel elle doit être ménagée , et hors duquel elle demeure inutile et sans effet. Principe admirable; d^où je tire trois conséquences, qui sont d*une étendue presque inflnie dans la morale chrétienne, et qui , appliquée h la conduite de la vie , font le Juste teinpérament de tous les devoirs que nous avons à remplir, pour correspondre aux desseins de Dieu dans rimportante affaire du salut. Suivez bien ceci , je vous prie.

Première conséquence : dans les tentations et danskB dangers où la misère humaine nous expose, je dis par nécessité et malgré nous-mêmes , Dieu , dont la fidélité ne manque jamais, est toujours prêt à nous aider de ses grâces ; mais il veut que nous en usions, et conformément à Tétat où il nous a appelés, et par rapport à la un pour laquelle ces mêmes grâces nous sont données. Car c'est proprement ce qœ ssûnt Cyprien a voulu nous marquer : Ordine svo, non nostro arbUrio, Or vous savez , mes chers auditeurs, qu'en qualité de chrétiens , nous faisons tous profession d'une sainte milice, et qu'il n'y a personne de nous qui n*en porte le caractère. D'où . il «^ensuit que toute notre vie , selon le témoignage de rÉcriture, ne doit plus être qu'une guerre côntinaelle de l'esprit contre la chair, de la raison contre les passions, de la foi contre les sens, de l'homme intérieur contre l'homme extérieur, enfin de nous-mêmes contre nous-mêmes. Et si nous prétendons à la véritable gloire du christianisme, qui oonsiste dans les solides vertus , saint Paul , ce maître suscité de Dieu pour nous les enseigner et pour nous en donner une juste idée, semble n'en point reconnaître d'autres que de militaires. Car se ser-

BOURPALODK. — T. I.

vaut d'une métaphore qui nous doit être vénérable , puisque le Saint-Esprit même en est l'auteur, il nous fait un bouclier de la foi , une cuirasse de la justice, un casque de l'espérance , nous recommandant en mille endroits de ses Épitres de nous revêtir de ces armes spirituelles : Induite vos armcduram Del {Ephes., 6), et nous faisant entendre que nous en devons user, et que sans cela tout le bien qui est en nous , ou que nous présumons y être , n'est que mensonge et illusion. Voilà notre état.

Que fait Dieu de sa part ? il nous prépare des grâces proportionnées à cet état. Nous avons à soutenir une guerre difQcile et dangereuse : il ne nous donne pas des grâces de paix, comme il en donnait au premier homme , car elles ne nous seraient plus propres : mais des grâces de combat, de défense , d'attaque , de résistance, parce qu'il n'y a que celles-là qui nous conviennent. Les tentations sont des assauts que nous livre notre ennemi, et ces grâces sont des moyens pour les repousser. Par conséquent faire fond sur la grâce , sans être déterminé à résister et à combattre, c'est oublier ce que nous sommes , c' est nous figurer une grâce imaginaire et chimérique, c'est aller contre toutes les vues de Dieu. Tel est néanmoins le désordre le plus ordinaire, et fasse le ciel que ce ne soit pas le nôtre ! Nous voulons des grâces qui nous garantissent de tous les dangers ; mais nous voulons que ce soient des grâces qui ne nous coûtent rien, qui ne nous incommodent en rien , qui nous laissent dans la possession d'une vie douce et paisible : et Dieu veut que ce soient des grâces qui nous fassent agir, qui nous tiennent dans la sujétion d'un exercice laborieux et sans relâche. OrcRne suo, non nostro arbitrio, virtus Spiritus scancti ministratur. Le repos de la vie, voilà ca qu'on cherche , et ce que tant de personnes vertueuses, séduites par leur amour-propre, se proposent jusque dans leur piété même. Et mol, leur dit Jésus- Christ , je ne connais point cette vie sans action , puisque rien n'est plus contraire à mon esprit , et que le royaume du ciel ne peut être emporté que par violence. Car c'est pour cela que je suis entré , comme votre chef, dans le champ de bataille; et qu'au lieu de vous apporter la paix, je vous al apporté l'épée : Non venipacem mitJere, sedgtadium. (Màtth., 10.) Témoignage sensible et convaincant qu'il ne veut à sa suite que des âmes généreuses, que des hommes infatigables et toujours en état de remporter de nouvelles victoires. Le repos est pour le ciel , et le combat pour la terre : Non veni pckcem mittere, sed gladium.

Seconde conséquence : la première maxime en matière de guerre est d'affaiblir son ennemi et de le fatiguer. Car de vouloir l'épargner et le traiter avec douceur, d'avoir pour lui de Tindulgence, ce serait se perdre et se détruire soi-même. Or quel est notre

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ennemi, chrétiens , je dis Pennemi le plus puissant que la grâce ait à combattre en nous? Reconnaissons-le devant Dieu, et ne nous aveuglons pas : c'est notre chair, cette chair de péché qui ne conçoit que des désirs criminels, cette chair esclave de la concupiscence, cette chair toujours rebelle à la loi de Dieu. Voilà, dit un apôtre, l'ennemi le plus à craindre, et par qui nous sommes plus communément tentés : Unusqtdsque vero tentatur a concupiscent tia sua. (Jacob. , 1. ) Ennemi d'autant plus dangereux qu'ihnous est plus intime, ou plutôt qu'il fait une partie de nous-mêmes; ennemi d'autant plus redoutable^ que naturellement nous Faimons, ennemi d'autant plus invincible, qu'il ne nous attaque qu'en nous flattant : c'est cet ennemi , reprend saint Chrysostôme, qu'il faut soumettre, qu'il faut dompter; par où? par la mortiûcation chrétienne, si nous voulons que la grâce triomphe de la tentation.

Car je dis qu'un chrétien qui n'a aucun usage de cette mortiûcation évangélique, qui nourrit sa chair dans la mollesse, qui l'entretient dans le plaisir, qui lui donne toutes les commodités de la vie ; qui, toujours d'intelligence avec elle, la ménage en tout , la choie en tout , et cependant se conGe dans la grâce de Dieu, et se persuade qu'elle suflira pour le sauver, ne la connaît pas cette grâce, et n'a pas les premiers principes de la religion qu'il professe : pourquoi? voici la preuve qu'en donne saint Bernard : parce que la première action de la grâce qui le doit soutenir, et assurer son salut , est d'éteindre la concupiscence en mortlGant la chair. Vous, au contraire, mon cher auditeur, vous, chrétien sensuel et délicat , au lieu de l'affaiblir, vous la fortifiez; au lieu de lui retrancher ce qui lui donne l'avantage sur vous, vous la secondez; c'est-à-dire qu'au lieu d'aider la grâce contre la tentation , vous aidez la tentation contre la grâce même, et que TOUS détruisez celle-ci par Tautre. Jamais donc vous ne devez attendre que la grâce ait son effet , à moins que vous ne demandiez deux choses contradictoires: savoir, que la grâce et la concupiscence vous dominent tout à la fois , ou que Dieu, par un miracle singulier, crée pour vous des grâces nouvelles, qui , sans assujettir la chair, fassent triompher l'esprit. Mais ne vous y trompez pas , et souvenez-vous toujours que ce n'est point au gré de l'homme que Dieu .dispense ses grâces, mais selon la sage et invariable disposition de sa providence : Ordine suo, non nostroarbitrio, virtusSpiritus sancti ministratur,

£t en effet , comment est-ce que tous les saints ont combattu la tentation, et de quel stratagème se sont-ils servis, quel moyen ont-ils employé contre elle? la mortification de la chair. ]N'est-ce pas ainsi que David , au milieu des pompes et des plaisirs de la cour, se couvrait d'un rude cilice, lorsqu'il se sen-

tait troublé par ses propres pensées, et que les dé* sirs de son cœur le portaient au mal et le tentaient^ Ego autem cum mihi moksli esseni, induebar d* licio, {Ps. 34. ) M'est-ce pas pour cela que saint Paul traitait rigoureusement son. corps , et qu'il le rédai« sait en servitude? Castigo corpus meum et in set'vitutem redigo. ( Cor. ,9.) Quoi donc ! la grâce estelle d'une autre trempe dans nos mains que dans celles de cet apôtre? avons-nous , ou un esprit plus fervent, ou une chair plus soumise que David? l'ennemi nous livre-t^il d'autres combats, ou sommesnous plus forts que tant de religieux et tant de solitaires, les élus et les amis de Dieu? Pas un d'eux qui ait compté sur la grâce séparée de la mortification des sens : et sans la mortification des sens; que dis-je? dans une vie douce, aisée, commode, dans une vie même voluptueuse et molle, nous osons tout espérer de la grâce! Un saint Jérôme, comblé de mérite , ne crut pas , avec la grâce même , pouvoir résister, s'il ne faisait de son corps une victime de pénitence , et nous prétendons tenir contre tous les charmes du monde et les plus violents efforts de l'enfer, en faisant de nos corps des idoles de l'amour-propre ! Les Hilarion et les Antoine, ces hommes tout célestes et comme les anges de la terre, se sont condamnés aux veilles, aux abstinences, à toutes les rigueurs d'une vie pénible et austère : pourquoi ? parce qu'ils ne savaient point d'autre secret pour amortir le feu de la cupidité, et pour repousser ses traits; et nous nous flattons de la faire mourir, en lui fournissant tout ce qui peut plus contribuer à la faire vivre lUn saint Jean- Baptiste, sanctîGé presque dès sa conception, et qui pouvait dire que la grâce était née avec loi, n'a fait fond sur cette grâce qu'autant qu'il l'a exercée, ou, pour parler plus correctement, qu'autant qu'il s'est exercé lui-même , par elle et avec elle , dans la pratique de la plus parfaite abnégation; et nous, conçus dans le péché, nous, après avoir vécu dans \e péché, nous nous promettons de la grâce des victoires sans combats, ou des combats sans violence ; une sainteté sans pénitence, ou une pénitence sans austérité! Mais si cela était, conclut saint Jérôme, la vie de ce glorieux précurseur et de ceux qui l'ont suivi, bien loin d'être un sujet d*admiration et d'éloge, ne devrait-elle pas être r^ardée comme une illusion et une folie? Si ita esset, annon ridenda potius qttam prxdicanda esset vita Joannisf (Hiebon. )

C'est ainsi qu'ont raisonné les Pères que Dieu nous a donnés pour maîtres , et qui doivent être nos guides dans la voie du salut. Ne vous étonnez donc pas si des mondains, marchant, comme dit Tapôtre , selon la chair, et ennemis de la croix et de la mortification de Jésus-Christ, se trouvent si faibles dans la tentation. Ne me demandez pas d'oii

SUB LES TENTATIONS

tu

fient qioTûs y résistent si rarement, qu^ils y «oeoombent si aisément, qu*ils se relèrent si difficilement ; ce sont les suites naturelles de leur délicatesse et de lenrseasoalité : et si des âmes, idolâtres de leur corps, ne se laissaient pas entraîner par la concupiscence , eeserait, dans l'ordre de la grâce, un des plus grands miracles. Non, non, disait Tertuilien, parlant aux premiers fidèles, dans les persécutions de TÉglise, je ne me persuaderai jamais qu'une chair nourrie dans le pbisir puisse entrer en lice avec les tourjoents et avec la mort. Quelque ardeur qu'un chrétien fasse paraître pour la cause de son Dieu et pour la défense de sa foi , je me défierai toujours , ou plutôt je désespérerai toujours que de la délicatesse des repas, des habits, de l'équipage et du train, il accqite de passer à la rigueur des prisons , des roues et des ehevalets. Il faut qu'un athlète, pour combattre, se soil auparavant formé par une abstinence régulière de toutes les voluptés des sens, et par «ne épreuve constante des plus rudes fatigues de la vie : car c'est par là qu'il acquiert des forces. De même, il faut qu'un homme, pour entrer dans le champ de bataille où sa religion l'appelle, ait fait Fessai de soi-même par une dure mortification, qui Fait disposé à supporter tout, et à n'être étonné de rien. Or ce que Tertuilien disait des persécutions, qui furent comme* les tentations publiques et extérieures du christianisme, je le dis avec autant de sujet des tentations intérieures et particulières de chaque fidèle : c'est la grâce qui les doit vaincre : mais en vain présumons-nous que la grâce, toute-puissante qu'elle est, les surmontera, si nous ne domptons nous-mêmes la chair qui en est le principe ; et quiconque en juge autrement, est dans Terreur et s'égare.

Mais en quoi consisté cette roortîGcation de la chair, et , dans la pratique du monde, à quoi se réduit cet exercice ? troisième et dernière conséquence. Ahl mes chers auditeurs, dispensez-moi de vous dire ce que c'est , dans la pratique du monde, que cette vertu, puisqu'à peine y est-elle connue, puisqu'elle y est méprisée, puisqu'elle y est même en horreur. Mais quelque idée que le monde en puisse avoir, roracle de l'apôtre ne laisse pas de subsister : que pour être à Jésus-Christ, et pour lui garder une fidélité inviolable, il faut crucifier sa chair et mourir à ses passions et à ses désirs déréglés : Qui Christi sunt camem suam crueifixenaU cum vitiis et con-^ CËqdscentiis. ( Gai., 6. } Mais de quelque manière que le monde en puisse penser, il sera toujours vrai qu'il n'y a point de condition parmi les hommes où ce crocifiement de la chair ne soit d'une absolue nécessité , parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit exposée à la tentation. Mais quelque peine que puisse avoir le monde h en convenir, la seule expérience <lesesdésordreslui fera reconnaître malgré lui-même

que la condition des grands , des riches , des puissants du siècle, est celle, entre toutes les autres, où cette mortification des sens devrait être plus ordinaire, parce que c'est celle où les tentations sont plus communes et plus violentes. Mais, de quelque opinion que le monde puisse être prévenu, du moins avouera-t41 que plus un pécheur est sujet à la tentation , plus cette loi de mortifier son corps es^elle d'une obligation étroite et rigoureuse pour luL Si nous étions aussi chrétiens qu'il faudrait l'être , ces règles de l'Évangile, quoique générales, seraient plus que suffisantes pour nous faire comprendre nos devoirs. Mais parce que l'amour-propre nous domine , et que , dans l'excès d'indulgence que nous avons pour nous-mêmes, à peine prenons-nous jamais le parti de nous imposer la plus légère pénitence, qu'a fait l'Eglise ? Elle a déterminéce commandement général à un commandement particulier, qui est le jeûne du carême : se fondant en cela sur notre infirmité d'une part, et de Tautre sur notre besoin , se réglant sur l'exemple des anciens patriarches, et beaucoup plus sur celui de Jésus-Christ; s'autorisant du pouvoir que Dieu lui a donné de faire des lois, pour la conîduite de ses enfants, et se promettant de notre fidélité que, si nous avons un désir sincère de mortifier notre chair autant qu*il est nécessaire pour vaincre la tentation, non-seulement nous ne trouverons rien de trop rigoureux dans ce précepte, mais nous ferons bien plus qu'il ne nous prescrit, parce qu'en mille rencontres nous éprouverons qu'il ne suffit pas encore pour réprimer notre cupidité et pour éteindre le feu de nos passions.

Voilà, chrétiens, le dessein que s'est proposé l'Ëglise dans l'institution de ce saint jeûne. Mais dans la suite des temps , qu'est-il arrivé? nous ne le déplorerons jamais assez, 'puisque c'est un désordre qui cause tant de scandale. Le démon et la chair, se sentant affaiblis par une si salutaire observance, ont employé toutes leurs forces pour l'abolir. Les hérétiques se sont déclarés contre ce commandement. Les uns ont contesté le droit , et les autres le fait. Ceux-là ont prétendu que l*£glise,ennous Imposant un tel précepte, passait les bornes d'un pouvoir légitime, comme si ce n'était pas à elle à qui le Sauveur du monde a dit, en la faisant rhéritière et la dépositaire de son autorité : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. Ceux-ci ont reconnu le pouvoir de l'Église, mais n'ont point voulu convenir qu'elle ait jamais porté cette loi, et qu'elle nous y ait assujettis : comme s! la tradition n'était pas évidente sur ce point, et que saint Augustin , il y a d^ plus de douze siècles , n^en eût pas parlé, lorsqu'il disait que déjeuner dans les autres temps de l'année , c'était un conseil , mais que déjeuner pendant le carême, c'était un précepte :

la.

SUR LES TENTATIONS

InaliU temporibus J(junare consilium est; in quadrageHma jejunare prxceptum, (Acg.) Combien même de cnlholiques libertins et sans conscience se sont élevés contre une pratique si utile et si solidement établie, non pas en formant des difOcultés ou sur le droit ou sur le fait , mais en méprisant Tun et Tautre, mais en violant le précepte par profession et avec la plus scandaleuse impunité , mais ne cherchant pas même des prétextes pour colorer en quelque sorte leur désobéissance et pour sauver certains dehors. Que dis-je ! et devrais-je les compter parmi les catholiques, et leur donner un nom qu'ils déshonorent et dont ils se rendent indignes, puisque Jésus-Christ veut que nous les regardions comme des païens et des idolâtres ? Qui Ecclesiam non audierit sit tibi sicut ethnicus et publicanus. (Matth., 18.)

Enfin , jusque dans ce petit nombre de fidèles qui respectent TÉglise et qui semblent soumis à ses ordres, combien en altèrent le commandement? et par où? par de fausses interprétations quMIs lui donnent en faveur de la nature corrompue; par de prétendues raisons de nécessité qu'ils imaginent, et que la seule délicatesse leur suggère; par de vaines dispenses qu'ils obtiennent ou qu'ils s'accordent à eux-mêmes. Je dis vaines dispenses ; et pour vous en convaincre, remarquez ceci : il n'y a qu'à considérer trois grands désordres qui s'y glissent, et dont je veux que vous conveniez avec moi. Car en premier lieu , c'est communément à certains états que ces sortes de dispenses semblent être attachées, et non point aux personnes mêmes : marque infaillible que la nécessité n'en est pas la règle. Et en effet, n'est-il pas surprenant, chrétiens, que dès qu'un homme aujourd'hui se trouve dans la fortune et daiis un rang honorable, il n'y ait plus déjeune pour lui, que dès lors il soit si fécond en excuses pour s'en exempter; que dès lors les forces lui manquent, et que son tempérament, que sa santé ne lui permettent plus ce qu'il pouvait et ce qu'il ferait dans un état médiocre, dans une maison religieuse, dans une vie plus réglée et plus chrétienne? En second lieu , ceux qui se croient plus dispensés du jeûne , ce sont ceux mêmes à qui le jeûne doit être plus facile ; ce sont ces riches du siècle chez qui tout abonde, et qui jouissent de toutes les commodités de la vie. Jadis plus , et en troisième lieu , ceux qui font plus valoir une faiblesse imaginaire, pour se dégager de robligation du jeûne ; ce sont ceux qui devraient se faire plus de violence pour l'observer, parce que ce sont ceux à qui le jeûne est plus nécessaire. Car qui sont-ils? Ce sont des pécheurs non-seulement responsables à la justice divine de mille dettes contractées dans le passé, et dont il faut s'acquitter, mais encore liés par de longues habitudes qui les rendent plus sujets à de fréquentes rechutes dans l'avenir,

dont il faut se préserver; ce sont des mondains , en* gagés par leur condition en mille affaires, ayant sans cesse devant les yeux mille objets qui sont pour eux autant de tentations; ce sont des courtisans que le bruit de la cour et ses divers mouvements, que ses coutumes et ses maximes, que ses intrigues et ses soins, que sa mollesse, ses plaisirs, ses pompes exposent aux occasions les plus dangereuses; ce sont de jeunes personnes , ce sont des femmes obsédées de tant d'adorateurs, qui les flattent, qui les idolâtrent, qui leur prodiguent l'encens, qui leur tiennent des discours , qui leur rendent des assiduités , c'est-à-dire qui leur livrent des attaques et qui leur tendent des pièges à quoi elles ne se laissent prendre que trop aisément ; ce sont ceux-là pour qui le jeûne est d'une obligation particulière; et néanmoins ce sont particulièrement ceux-là qui se croient plus privilégiés contre le jeûne ; ils le renvoient aux monastères et aux cloîtres : mais, répond saint Bernard , si dans le cloître et le monastère le jeûne est mieux pratiqué , ce n'est pas là toutefois qu'il est d'une nécessité plus pressante; pourquoi? parce que d'ailleurs par la retraite, par tous les exercices de la profession religieuse, on y est plus à couvert du danger.

Ah! mes chers auditeurs, souvenez -vous que vous ne surmonterez jamais la tentation tandis que vous obéirez à la chair et que vous en suivrez les appétits sensuels. Souvenez-vous que Dieu dans sa loi ne distingue ni qualité ni rang, ou que s'il les distingue , ce n'est point par rapport à vous et à votre état, pour élargir le précepte, mais au contraire pour le rendre encore plus étroit et plus rigoureux. Souvenez-vous que vous êtes chrétiens comme les autres, et que plus vous êtes élevés au-dessus des autres, plus vous avez d'ennemis à combattre et d'écueils à éviter; par conséquent que plus vous êtes dans l'opulence et dans la grandeur, plus vous devez craindre pour votre âme et faire d'efiforts pour la conserver. Employez-y, outre le jeûne et la pénitence , la parole de Dieu et les bonnes œuvres : la parole de Dieu , puisque c'est en ce saint temps* que les ministres de Jésus-Christ la dispensent avec plus de zèle , cette divine parole , qui doit vous éclairer et vous fortifier; les bonnes oeuvres, puisque c'est en ce saint temps que l'Église redouble toute saferveur, ou plutôt qu'elle travaille à réveiller toute la ferveur des fidèles. Munis de ces armes de la foi, vous marcherez en assurance. Malgré les artifices et la subtilité de la tentation, malgré les fréquents retours et l'importunité de la tentation , malgré les plus violents assauts et toute la force de la tenta* tion, vous vous maintiendrez dans les voies de Dieu^ et vous arriverez à la gloire que je vous souhaite, etc.

SUR L£ JUGEMENT DERNIER

SEFIMON

LE LUNDI DE Lk PREMIÈRE SEMAINE.

SUR LE JUGEMENT DERNIER

Cmh vemeril FiUui hominii in majestale tua , et omne» engeli emn eo, tHHC tedebit super aedem majeslatis iuœ, et ivHgregabuntur ante eum omnes génies.

Quandle Fils deThomme viendra dans i*êclatde sa mj^eslé, f( tous les anges avec lui , alors il s*assiéra sur son trône , et toutes les nations se rassembleront devant lui. Mattii., ch. 2&.

Nous reconnaissons, mes frères, deux avénemeots de Jésus-Christ, que TÉglise nous propose comme deux grands objets de notre foi, et sur lesquels on peut dire que roule toute la religion chrétieone. Car il est venu, cet Homme-Dieu, dans le mystère adorable de son incarnation; et il doit encore venir au jour terrible de son jugement universel. Dans le premier avènement, il a pris la qualité de Sauveur ; mais dans le second , il prendra la qualité de juge. Dans Tun il s'est revêtu d'une chair passible et sujette à la mort; mais dans Tautre, il paraîtra sur le trône, et revêtu de tout Téclat d'un corps glorieiLX. Quand il commença à se faire voir au monde, ce fut sous un visage aimable et plein de douceur : Ecce rex tuus venit tibi mansuetus (Matth. , 21); mais quand il se montrera pour la seconde fois au monde, ce sera sous le visage le plus effrayant et la foudre à la main : Ecce dies Damim ierribUis. (Jobl., 2.) Enfin, dit saint Ghrysostôme, dans son incarnation, il semble que son humanité eût comme anéanti toute la gloire de sa divinité ; et dans son jugement dernier, il semble que sa divinité doive comme absorber toutes les faiblesses de son humanité. Cum venerU in majestate $ua, tune sedebit super sedem majestatis suœ.

r Ccst, chrétiens, de cet avènement de terreur, de ce jugement de Dieu, que je viens aujourd'hui vous entretenir. Mais pour vous apprendrea lecraindre, je ne vous parlerai ni de la chute des étoiles, ni desédipsesdu soleil et de la lune, ni de cet incendie général qui embrasera toute la terre, ni de cette conftisîon de tous les éléments qui fera retomber le monde dans un nouveau chaos. Au lieu de ces phénomènes prodigieux et de ces signes éclatants, qui surprendront toute la nature , mais qui ne doivent arriver qu'à la un des siècles, je veux vous en donner de plus simples, de plus présents, de plus naturels, et par là même de plus propres à faire impres- .sion sur vos cœurs. Je vous veux faire connaître la rigueur du jugement de Dieu, parla rigueur de certains jugements que vous craignez tant sur la terre , et que vous avez dès maintenant à subir dans la vie.

Je veux vous convaincre par vous-mêmes , et n'employer ici point d'autres preuves que vos sentiments les plus ordinaires. Ce dessein est particulier ; mais il aura de quoi vous cdiûer et vous toucher. Vierge sainte, il ne sera plus temps à ce dernier jour, à ce jour des vengeances divines , d'implorer votre secours ; mais vous êtes présentement encore le refuge et Tasile des péclieurs. C'est pour cela que nous nous adressons à vous , et que nous vous disons :

/ioe. Maria, Quelque disproportion qu'il y ait entre Dieu et la créature, c'est par les créatures, dit le grand apôtre, «t par les choses visibles que nous apprenons à connaître ce qu'il y a d'invisible en Dieu : Invisibilia eniin ipsius per ea gux fada sunt intellecta conspiciufUur. (Jiom,, 1.) Et moi je dis, clirétiens, appliquant à mon sujet cet excellent principe de saint Paul , quelque disproportion qu'il y ait entre le jugement de Dieu et le jugement des hommes , c'est par les jugements des hommes que nous devons mesurer, sonder, pénétrer, et nonseulement apprendre à connaître, mais à craindre le jugement de Dieu. Vous me demandez, comme les apôtres à Jésus-Christ, des présages et des signes de ce jugement redoutable dont le Fils de Dieu nous parle dans notre évangile : Et quod si* gnum adventus fui? (Matth., 24.) En voici deux, mes chers auditeurs , que je vous propose d'abord, et où je renferme tout ce que j'ai à vous dire dans ce discours : la censure du monde, dont nous ne pouvons nous parer; et la censure de nos propres consciences, que nous ne pouvons éviter; les jugements que l'on fait de nous, et celui que nous eu faisons nous-mêmes; les jugements que l'on fait de nous, et que j'appelle la censure du monde ; le jugement que nous faisons de nous-mêmes et que j'appelle la censure de notre propre conscience. Je m'explique. Il est certain que Dieu nous jugera ; c'est ce que nous attendons, et ce qui doit être la lin du second avènement de Jésus-Christ : mais sans attendre que Jésus-Christ vienne pour nous juger, dès maintenant le monde nous juge, et dès maintenant nous nous jugeons nous-mêmes. Le monde nous juge et combien craignons-nous ce jugement du monde! premier préjugé de la rigueur du jugement de Dieu , et le sujet de la première partie. Nous nous jugeons nous-mêmes , et rien ne nous troublé davantage que ce jugement de notre conscience . second préjugé de la rigueur du jugement de Dieu , et le sujet de la seconde partie. Tirons donc , chrétiens, de ce double jugement, de celui que le monde fait de nous, et de celui que nous faisons nous-mêmes de nous-mêmes, une double conjecture de l'extrême sévérité du jugement de Dieu , ou plutôt apprenons a craindre le jugement de Dieu , et par ki crainte que nous avons des jugements du monde ,

et par les peines que noos cause le jugement de nos propres consciences. Tout ceci donnera lieu à des réflexions bien sensibles et bien solides.

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