‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 70 sur 256 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

SUR LE JUGEMENT DERNIER

comfNrenons bien que leurs jugements n'iront jamais qu'à nous condamner et à nous humilier. C'est là ce qui nous les fait tant craindre. Or, avons-nous l'esprit de Dieu, reprend saint Chrysostôme, avonsnous même la raison , si de là nous n'apprenons pas quel sera ce jugement sans miséricorde dont Dieu nous menace?

Et voilà , mes chers auditeurs, de tous les points de notre foi un des plus incroyables, à ce qu'il semble d'abord, mais néanmoins des plus incontestables. Je dis ce jugement sans grâce et sans compassion; c'est ainsi que Dieu même l'a défini, en parlant au prophète Osée : Prophète, lui disait le Seigneur, donne à ma justice un nom qui lui soit propre, et qui signifie, dans toute son étendue, ce qu'elle est ou ce qu'un jour elle doit être. £t comment l'appellerai-je, Seigneur? une justice sans miséricorde? roca nomen ejus absquemisericordia, (OsBB. 1.) Mais une justice si rigoureuse peut-elle convenir à un Dieu? et Dieu, dont la nature n'est que bonté, peut-il être juste sans être miséricordieux ? Non , répond saint Augustin , il ne le peut être absolument et en lui-même; mais à certain temps, il peut et il doit l'être par rapport à nous. Une justice sans miséricorde ne lui convient pas , tandis que nous sommes encore sur la terre; mais elle lui conviendra quand le temps des vengeances sera venu, et qu'aux dépens des pécheurs, lui-même, juge et arbitre dans sa propre cause , il entreprendra de se satisfaire. Aussi , pendant la vie , Dieu fait justice et miséricorde tout ensemble : sa miséricorde précède toujours sa justice, et jamais sa justice n'est séparée de sa miséricorde ; souvent sa miséricorde agit toute seule, mais sa justice n'a point d'action qui , selon le texte sacré, ne soit tempérée par sa miséricorde : Cum iratus/ueris , nUsericor' dix recordaberis (Habàc, 3); dans l'ardeur de votre colère, vous vous souviendrez, Seigneur, et il paraîtra que vous êtes le Dieu des miséricordes, puisque votre colère même est bien souvent pour les pécheurs une des plus grandes miséricordes. Ainsi en use-t-il maintenant. Mai^s dans son jugement , il exercera sa justice toute pure, à peu près comme nous l'exerçons envers nos plus déclarés ennemis. Pardonnez-moi, mon Dieu, si je fais entrer un de vos plus saints attributs en comparaison avec nos passions les plus déréglées. A l'égard d'un ennemi nous nous piquons d'équité , mais d'une équité selon la lettre , d'une équité sans bonté. Or, chrétiens , la foi nous apprend que Dieu nous jugera de la sorte; et ce qui est en nous dureté, dans Dieu sera sainteté; ce jugement sans miséricorde que la charité nous défend et dont on nous fait un crime, c'est ce qui fera sa gloire : Judicium absque misericordia. Achevons.

Ce qu*il y a d'insoutenable dans la censure du

monde, c'est qu'elle soit générale, et qu'elle devienne contre nous un jugement public. Qu*il me soit encore permis de m'expliquer. Nous voir décriés dans l'opinion d'un petit nombre de personnes, c'est une peine, mais une peine que nous soutenons, parce que nous trouvons de quoi nous dédommager dans l'estime de plusieurs autres dont lesjugenflents nous sont plus favorables, ou moins contraires. Mais quand le décri est universel , et que tous les sentiments s'accordent contre nous ; quand notre réputation est absolument ruinée , que notre conduite est en horreur à tous les gens de bien, qu'on n'ose plus prendre dans le monde notre parti , que les plus modérés et les plus sensés nous condamnent; que nos amis mêmes, réduits à se taire, en disent plus par leur silence que ceux qui se déclarent ouvertement , ah ! chrétiens ce déchaînement général est une espèce de réprobation à laquelle nous succombons, et qui nous paraît plus affreuse que la mort. Je sais qu'il y a des âmes peu sensibles à tout ce qui s'appelle honneur, et peut-être me direz-vous qu'il y en a même sans pudeur; je sais qu'il y a des pécheurs qui ne rougissent de rien , et qui se font un front sur tout : mais outre que ce sont des monstres qui ne peuvent servir d'exemple; outre que nul de ceux qui m'écoutent ne voudrait avoir part à ce honteux privilège d'insensibilité, et, pour user des termes propres, d'impudence et d'effronterie; toujours est-il vrai , même pour le plus hardi pécheur, que ce qu'il soutiendrait le moins, ce serait d'être regardé comme l'objet de l'abomination et delà haine publique ; d'être méprisé , abhorré , détesté de tout ce qui l'environne : toujours est-il vrai que pour les âmes bien nées , ce serait le comble de tous les maux. Or maintenant, dans quelque décri que nous soyons, il n'est jamais complet ni uniforme. En perdant l'estime des uns , nous conservons encore celle des autres ; pour un qui sait notre désordre , cent l'ignorent, cent ne le croient pas, cent le pardonnent et l'excusent. Tel à la cour est abîmé , qui garde ailleurs tout son crédit; tel est diffamé dans un pays, qui marche dans un autre la tête levée; et il n'y a point enfin de réputation tellement détruite qu'elle ne trouve encore dans le monde quelques partisans pour en sauver les débris.

Mais au jugement de Dieu, nulle ressource pour le pécheur : pourquoi? parce que Dieu réprouvant le pécheur, répandra dans tous les esprits l'horreur qu'il en a lui-même conçue; parce que toutes les créatures intelliS;entes, prenant contre le pécheur le parti de Dieu, non-seulement le condamneront avec Dieu , mais s'uniront avec Dieu pour le haïr, selon cet arrêt prononcé par le Saint-Esprit : Etpugnabit cum illo orbis (errarum contra insensatos. (Sap., 5.) Un criminel que l'on conduit au supplice après la sentence de mort portée contre lui, est une

SUR LE JUGEMENT DERNIER

loique imparfaite, de la réprobatioD de «e qu*alors il est juridiquement et publiiiffamé, et qa*oi>a le droit de le regarder Il sujet de malédiction et d*opprobre. La B hommes va jusque-là. Queseranse donc M aura ouvert ce tribunal , où toutes les 1 monde comparaîtront, et qu'il y produira ré, pour en faire Tobjet étemel de leur de leur exécration? Ah ! mes chers audius ne le comprenons pas; mais il faut que elqiie chose de bien terrible, puisque Dieu affecte si souvent de nous en menacer par de ses prophètes : Ostendam geniibus nuumm et regnis ignominiam tuam. (Nà-

vil de cette première partie? Le voici , , féàuW en pratique. Pour nous disposer ant de Dieu, respectons les jugements du ar le monde même, selon la règle de saint ;étre respecté; et il ne mérite jamais mieux ii'il condamne nosdésordres. Mettons-nous sMI est possible, de ne pas craindre sa maissouvenons«nou8 en même temps qu*il st point permis delan^liger; ou plutôt, s-nous qu'autant que nous avons droit de la censure du monde, dès qu'elle nous dé- !nos légitimes devoirs, autant Dieu veut-il ayons d'égard pour elle quand elle nous . Pour nous préparer au jugement de Dieu, ans les jugements du monde la vérité qui rige, et non pas celle qui nous (latte; la véious rend humbles, et non pas celle qui e : l'une, quoique amère et fâcheuse, nous nous sauvera ; l'autre, par l'abus que nous I, nous corrompra et nous perdra. Ne nous point si aisément que le monde ait tort censure notre conduite : le monde, tout dé- I est, ne laisse pas d'être équitable; il fait ^acun, et lorsqu'il nous condamne hauteest difficile que nous ne soyons pas en effet ables. Pour nous mettre en état de parafgement de Dieu, profltons de la liberté du iiousjuger. Regardons-la comme un moyen [, par sa miséricorde, nous fournit pour intenir dans l'ordre; tirons-en l'avantage a marqué le grand apôtre par ces belles ^ut in die honeste afnbulemus [Kom., ons irréprochables dans nos mœurs, et s avec bienséance, comme des gens qui t durant le jour et à la vue des hommes qui vent. Pour nous trouver purs et sans tache lent de Dieu , ayons dans le mopde un ami et fidèle, mais en qui la prudence n'affaiint la fidélité. Choisissons-le entre mille, si dons; mais choisissons-le pour la réformaotre vie, et non point seulement pour une

vaine consolation. Engageons-le à nous parler sans déguisement et de bonne foi. Dissuadons-le de la pensée où il pourrait être que nous attendons de sa part une complaisance aveugle. Tâchons au contraire à le bien convaincre que nous ne lui saurons jamais gré de sa complaisance, et que quand la sincérité de son zèle irait jusques à la dureté, nous aimerons toujours mieux après tout sa dureté même que sa mollesse.

Si le monde est un censeur sévère, édifions-nous de la sévérité de sa censure. Adorons la Providence et bénissons-la de ce que le vice n'a pas encore prévalu jusqu'à obtenir du monde qu'il lui fit grâce. Attendons encore moins de grâce au tribunal de Dieu, et, dans cette pensée, tâchons, dès cette vie, à le toucher en notre faveur et à le fléchir. Si le monde est un censeur public , et si nous avons tant de peine à porter cette censure publique du monde, jugeons quelle sera cette confusion universelle des réprouvés au jugement de Dieu , et ne craignons point maintenant de déposer dans le sein d'on conf)Bsseur qui seul nous écoute , et d'effacer par la pénitence , ce qui ferait notre honte dans l'assembla générale de tous les hommes. Car voilà, mon Dieu, les saintes règles que vous nous prescrivez ; règles dont notre orgueil et notre délicatesse ne s'accommodent pas , mais que qous inspire une humilité et une sagesse chrétienne ; règles que vos saints ont de tout temps observées , et que nous devons suivre nousmêmes. Jugement du monde , premier préjugé du jugement de Dieu. Jugement de notre propre conscience , second préjugé du jugement de Dieu , et le sujet de la seconde partie.

Quelque emportés que nous soyons dans nos passions, et quelque déréglés que nous puissions être dans nos mœurs, nous avons, chrétiens, une conscience; et 11 nous est même si naturel,non-seulement d'en avoir une, mais d'en suivre les mouvements, que jusque dans l'étatet ledésordre du péché, quand nous secouons le joug de la conscience, par une conduite bien surprenante, mais qui n'a rien néanmoins de contradictoire, nous nous disons une conscience pour n'en point avoir, et pour pécher avec plus de liberté. Conduite , remarque judicieusement saint Bernard, dans l'excellent traité qu'il a composé sur cette matière , conduite d'où nous apprenons qu'il faut distinguer en nous deux sortes de consciences : l'une que Dieu nous adonnée, et l'autre dont nous sommes nous-mêmes les auteurs, l'une pure et droite, parce qu'elle est l'ouvrage de Dieu; l'autre fausse et pleine d'erreurs, parce que nous la formons dans nous, et qu'elle vient de nous. Prenez garde, s'il vous plaît. Conscience droite, dont nous ne saurions nous défaire, et que nous ne pouvons corrom-

SUR LE JUGEMENT DERNIER

pre. Fausse conscience , mais qui , par la raison même qu'elle est fausse , ne peut jamais être tran* quille ; ou du moins dont la tranquillité ne peut être constante ni à Fépreuve de certains états , de certaines conjonctures, où elle est immanquablement et nécessairement troublée : voilà ce que je vous donne encore comme un préjugé secret et domestique , mais suret infaillible, du jugement de Dieu. Cellelà, dans sa droiture et dans son intégrité, celle-ci, dans ses variations et dans son instabilité; celle-là, dans la pureté de ses lumières, celle-ci jusque dans son aveuglement , Tune et Tautre , par leurs reproches et leurs anxiétés. Suivez-moi toujours, mes chers auditeurs. Ces deux articles , par où je vais finir, comprennent ce qu'il y a dans la religion de plus solide et de plus touchant.

Il a été de la sagesse et de Tempire de Dieu , disait David, d'établir sur les hommes un législateur; et ne puis-je pas dire que , sans autre législateur et sans autre loi, nous avons une conscience qui suffît poui*nous tenir lieu de loi^ et qui nous domine avec plus d'empire que tous les législateurs? Qu'est-ce que la conscience? un jugement, répond saint Bernard, que nous faisons de nous-mêmes , et que , malgré nous, nous prononçons contre nous-mêmes. Car il n'est pas en notre pouvoir, tandis que nous avons une conscience, de ne nous pas juger; il ne nous est pas libre de pécher et de ne nous pas condamner. Or ce jugement forcé de nous-mêmes est déjà le préliminaire du jugement de Dieu, puisqu'il n'est forcé que parce que c'est Dieu même qui le fait en nous indépendamment de nous, ou plutôt, parce que c'est Dieu même qui se sert de nous pour exercer sur nous sa plus souveraine et sa plus absolue domination.

Ne savez-vous pas, dit-il à Caîn au moment qu'il méditait le meurtre de son frère , et que , saisi de l'horreur d'une si noire perGdie, il avait peine à s'y résoudre, ne savez-vous pas que si vous faites bien , vous en aurez la récompense , et que si vous faites mal, votre péché se présentera d'abord devant vous? None si bene egeris , recipies f sin autem maie , statim in forihus peccatum nderit ? ( Gènes. , 4. ) Cest-à-dire , comme l'expliquent saint Jérôme et après lui tous les interprètes, ne savez-vous pas que le jugement de votre péché suivra de près votre péché même; et qu'à l'instant que vous l'aurez commis , sans aller plus loin , et sans attendre davantage , vous en trouverez daus vous-même la condamnation et le châtiment? Ne savez-vous pas que ce péché ne sera pas plutôt sorti de votre coeur, où vous l'aurez conçu et enfanté, qu'il se tournera contre vous , qu'il se fera voir à vous pour vous troubler, pour vous effrayer, pour vous tourmenter ? Statim in foribus peccatum oderit. C'est ce qu'éprouva Caîn, et l'effet répondit à la menace. A peine a-t-il

satisfait son ressentiment et sa passion , à p eine at-il porté ses mains parricides sur l'innocent Abel, 4ue le voilà livré à sa conscience , qui , comme uo juge inexorable, disons mieux, qui, comme un im* pitoyable bourreau, lui fait souffrir le plus cruel supplice. Il tombe , dit le texte sacré , dans uo abattement qui paraît sur son visage, mais qui n'est encore qu'une légère figure du trouble de son âme et des remords dont son cœur est déchiré. Il entend la voix de Dieu qui le poursuit. Qu'avez-vous fait? lui dit le Seigneur ; le sang de votre frère crie vengeance contre vous. Cette voix de Dieu qui lui parle, cette voix du sang d'Abel qui crie contre lui, ce n'est rien autre chose , disent les Pères , que la voix intérieure de sa conscience qui lui reproche son crime. Ah ! mon péché est trop grand , conclut-il lui-même , pour «i espérer la rémission. Il en convient , il ne s'en défend pas : bien loin de penser à se justifier, il est le premier à se condamner et à se punir. Car Use retire, selon l'expression de l'Écriture , de devant la fiioe du Seigneur, il est fugitif et vagabond sur la terre, il se regarde comme un homme maudit; et ce que nous remarquons dans l'exemple de ce fameux réprouvé, l'image de tous les réprouvés, c'est eoeoie ce qui se passe tous les jours dans la consoience des pécheurs.

Or n'est-ce pas là , reprend éloquemment saint Augustin , le jugement de Dieu déjà commencé , ces agitations, ce saisissement du pécheur à la vue de ses crimes , cette horreur de lui-même en les commettant, cette honte et même ce désespoir de les avoir commis , ce soin de les couvrir et de les tenir cachés , ces alarmes secrètes mais pleines d'effroi^ ces agonies mortelles, convaincu qu'il est de ce qu'il a falD et de ce qu'il mérite : que nous présage tout cela, disons mieux, que nous démontre tout cela, sinon un jugement, mais un jugement redoutable dont nous sommes menacés, et qui, dès maintenant et en partie, s'exécute dans nous-mêmes?

Oui, c'est par nos propres consciences que Dieu déjà nous fait notre procès, et il n'a pas besoin pour nous juger d'un autre tribunal. Ce sont nos propres consciences qui lui fournissent contre nous des témoignages et des preuves; et quand ma conscience me reproche que je suis un criminel , que j'ai péché contre la loi, que ce que je fais est injuste, e'est comme si Dieu me disait ce que le maître de l'Évangile dit à ce mauvais serviteur : De ore tuo tejudi- €0 ( Luc, 19 ) ; je vous condamne par votre bouche. Il s'ensuit donc qu'à prendre la chose dans un sens, et dans un sens très-naturel, lejugementdeDieu à notre égard est déjà fait, et qu'il n'est point nécessaire que nous attendions pour cela ce dernier jour, où le Fils de l'homme, assis sur le trône de sa gloire, portera des arrêts de vie et de mort. Car œ jugement extérieur et -public que Dieu fera de n(yis.à la

SUR LE JUGEMENT DERNIER

liècles n'ajoutera rien à ce jugement secret eur de nos conscieDces , que Tappareil et la 6; et supposé la justice que nous nous sedoe, et que nous nous rendons malgré nous bnd de Fâme , il ne restera plus, ce semble , eur du monde que de produire au jour ce B aurons caché dans les ténèbres.

[>ourquoi l'apôtre, parlant du jugement derppelle si souvent le jour de la manifestation rs , le jour de la révélation , où le livre des lees sera ouvert; comme si tout le jugement devait consister à ouvrir ce livre et à nous Ir que nous sommes déjà jugés par nous-méans nous-mêmes. Mystère que saint Augusbien compris lorsque, expliquant ces paro- ^os-Christ : Qui non crédit jam judicatm jf. , 3) , celui qui ne croit pas est déjà jugé, e cette admirable conséquence : Nondum tjudkium, etfaclum estjudicium (Aug.), lent de Dieu ne parait pas encore , et il ne qu*à la consommation des temps ; mais sans , il est néanmoins déjà fait pour nous. Nous Qons , ou plutôt nous n'en attendons , pour re , que la publication , parce que nous en s déjà dans nous l'instruction et la décision : » apparuitjudiciuni, etjamfactum estju- , Ah! mes chers auditeurs, avec quelle attenec quelle crainte , avec quel respect ne de- »us donc pas écouter la voix de la conscience, c'est le voix de Dieu même, non-seulement s menace , mais qui nous juge ?

idant si cette voix secrète que Dieu nous fait e« sans se montrer encore à nous, toute sefelle est, nous saisit néanmoins si vivement, cause tant de frayeur et d'épouvante , que quand Dieu éclatera? quand, au son de la te fatale qui réveillera les morts, et qui des parties du monde rassemblera tous les homnous appellera nous-mêmes devant son tri- |uand, assis sur le trône, non point seule- 3 sa majesté, mais de sa justice, au milieu linistres, et armé de son tonnerre, il se prélui-même à nous comme un Dieu irrité, on Dieu ennemi , comme un Dieu vengeur ? lUX yeux de tout l'univers, également atten- Miuter et à nous considérer, il tirera de nor notre condamnation pour la rendre juridijolennelle, et que, par un dernier jugement, [ra conflrmer et , pour user de cette expres- «ller l'arrêt que nous aurons tant de fois déî contre nous ? Cest là, dit le Sage, que les rs sentiront plus que jamais tout le poids de khés. C'est là qu'ils en gémiront plus amèque jamais : Et erunt gementes. (Sap., 4.) ï qu'ils en verront avec plus d'horreur que a toute Ténor mité et toute la honte : Si erunt

in contumeUa inler mortuos ià perpetuum, (Sap., 4.) C'est là qu'ils en craindront plus que jamais les suites affreuses : f^enient in cogitatione peccatoruni suoruni timidl (5cip. , 4 ) ; qu'ils en seront accablés ; qu'ils en seront d^olés : (Jusque ad st^remum desolabuntur ( Sap„ S ), et que la conscience , si grièvement blessée et si souvent méprisée, témoin et juge, mais témoin alors et juge public, vengera pleinement sur eux et authentiquement ses droits : Et traducent iilos ex adverso iniquUates ipsortan. {Sap.yA.)

Conscience droite dont nous ne pouvons dès cette vie même, ni toujours, ni absolument nous défaire. Ceci est remarquable. Car il ne dépend pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas cette lumière que Dieu fait luire sur nous , et , comme parle le Prophète , qu'il a gravée dans nos âmes en nous imprimant ce caractère de raison qui est une partie de nous-mêmes : Signatum est super nos lumen vuUus tui. Domine, {Ps. 4.) Il ne dépend pas de nous de l'effacer, ce divin caractère. Dès qu'il a plu à Dieu de nous donner cette droiture d'esprit, comme la première grâce et le fondement de toutes les autres grâces, quoi que nous fassions , nous avons à compter avec nousmêmes, et il ne nous est plus librede vivredans cette indépendance où le libertinage voudrait bien parvenir, mais où il ne parviendra jamais tandis que cette raison subsistera.

En vain voulons-nous éteindre ce rayon qui nous éclaire -, en vain faisons-nous des efforts pour secouer le joug de la conscience, pour en étouffer la voix qui nous importune, pour en émousser les pointes qui nous piquent, pour nous endurcir contre ses remords et nous affermir contre ses reproches. C'est un censeur qui nous suit partout, qui nous accuse partout , qui nous condamne partout : nous le trouvons au milieu de nos plaisirs, et il y répand l'amertume : nous le trouvons dans les plus nombreuses compagnies, et, malgréle tumulte et le bruit du monde, il nous fait entendre ses cris ; nous nous disons mille fois à nous-mêmes, pour nous rassurer, comme les impies : Paix, paix , Dicentes : paXy pax (Jerem., 6); et mille fois la conscience nous répond : Point de paix ; guerre et mort : Et non erat pax . Or de là , concluait saint Augustin, j'apprends. Seigneur, ce que je dois craindre de votre justice; car je me dis à moi-même, ajoutait ce Père : Si je ne puis éviter le jugement de ma conscience, dont les lumières, quoique pures, ne sont néanmoins encore qu'obscurité et que ténèbres, comparées à celles de Dieu, comment me défendrai-je de ce jugement où sera employée contre moi toute la sagesse, toute la vérité, toute la science, et , ce qui doit bien plus me faire trembler, toute la sainteté de Dieu même? Jugement inévitable; rien qui puisse me dérober au pouvoir du juge qui me poursuit. Jugement irrévo«

SUR LE JUGEMENT DERNIER

oable; rien qai loi fasse changer Tarrét qu'il aura une fois prononcé. Jugement étemel ; autant que Dieu sera Dieu , et il le sera toujours, autant serat-il mon juge, et autant qu*il sera mon juge, autant me tiendra-t- il toujours dans sa puissance et toujours soumis à ses coups.

Mais après tout , à force de se pervertir, ne peuton pas se faire une fausse conscience ; ou du moins la fausse conscience n'affaiblit-elle pas alors ou même ne détruit-elle pas entièrement ce préjugé que nous pouvons tirer de nous-mêmes pour connaître le jugement de Dieu? Écoutez ma réponse : car je conviens du principe ; mais sur ce principe je raisonne bien autrement que vous, et je prétends qu'il en doit suivre uneconséquence toute contraire. Il est vrai que , par Taveuglement où nous jette le péché, l'on se fait tous les jours dans le monde de fausses consciences; mais je dis que ces fausses consciences sont elles-mêmes les plus sensibles et les plustristes préjugés du jugement de Dieu. Comment cela? Ah! chrétiens, que le temps ne me perme^il de donner à cette vérité toute l'étendue qu'elle demande ! mais il y faudrait undiscours entier. En effet, ces fausses consciences que nous nous faisons, et qui se forment en nous par la corruption du péché , ne sont jamais, ou presque jamais, des consciences tranquilles; et l'expérience surtout nous apprend qu'elles ne sont point à l'épreuve, ni des frayeurs de la mort, ni de certaines conjonctures de la vie , où, malgré nous, leur apparente et prétendue tranquillité est nécessairement troublée. Or cela même, dans la pensée de saint Augustin, est une des plus fortes conjectures et une des plus incontestables preuves du jugement de Dieu que je vous prêche , et de son extrême sévérité.

Car s'il n'y avait point de jugement à craindre , ou si ridée de ce jugement pouvait être effacée de mon esprit, en sorte qu'il n'en restât nulle vue , nul sou- Tenir, nulle créance, dans quelque aveuglement que ma conscience se fdt plongée, il me serait aisé d'y trouver la tranquillité et la paix; quelque grossières que fussent mes erreurs, bien loin de troubler mon repos, elles l'affermiraient. Ne pensant jamais qu'il y a un Juge au-dessus de moi et un tribunal où je dois répondre, je vivrais sans inquiétude; et le dernier de mes soins serait de m'éclahrcir et de m'instniire si ma consdence est droite ou non , si je suis dans la bonne voie ou si je n'y siiis pas , si je me flatte , si je me trompe, si je m'égare ; parce que je ne verrais pas le danger que l'on court en se flattant , en se trompant, en s'égarant. Voilà la situation où je serais. D'où vient donc qu'il n'en va pas ainsi? d'où vient que cette fausse conscience ne peut être calme, et qu'elle est au contraire une source de remords que nous combattons inutilement et que BOUS ne pouvons étouffer? D'où vient qu'à travers

les nuages épais d& l'intérêt ou de la passion qui hi forment, il s'échappe toujours certains rayons de lumière qui, malgré nous, nous font entrevoir oe que nous voudrions ignorer? £n un mot ^ d'où vient que la conscience aveugle et corrompue ne l'emporte jamais tellement sur la saine conscience que celleci , quoique d'une voix faible, ne réclame encore contre le mal que nous faisons , et qu'au moins, par des doutes affligeants et des syndérèses importunes, elle empêche la prescription de l'erreur qui nous fiût agir?Pourquoitout cela, chrétiens? paroequenous ne sentons que trop qu'il y a un jugement de Dieu, où les ténèbres de nos consciences doivent être dissipées et nos erreurs confondues.

C'est pour cela même, dit saint Grégoire, pape, belle et solide remarque , c'est pour cela que plus le jugement de Dieu est proche , plus la fausse conscience devient chancelante et timide dans son erreur. Pendant le cours de la vie, elle peut se soutenir en quelque manière; et plus elle est fausse» plus elle pai^att ferme et paisible. Mais aux approdiesde la mort toute sa fermeté se dément, la vérité reprend l'ascendant sur elle, et c'est là qu'eUe commence à se réveiller, à s'examiner, à se défier d'ellemême, à s'agiter. Ainsi, par exemple, tandis que vous êtes encore dans une santé florissante , vous jouissez tranquillement du bien d'autrui et vous le retenez sans scrupule; vous avez pour cela vos raisons dont vous êtes convaincu , ou dont vous croyez l'être; vous avez consulté des gens habiles ou prétendus tels, et vous vous en reposez sur eux; malgré rinjustice, vous comptez sur votre bonne foi, vous demeurez en paix -.ainsi, dis-je, le présume-ton tandis qu'on ne pense qu'à goûter les douceurs de la vie, et que Taiguillon de la mort ne se fait pas encore sentir; car jusque-là quelquefois s'étend le r^e de la fausse conscience. Mais qu'il survienne une maladie dangereuse, et qu'on se trouve pressé des douleurs de la mort , c'est alors que cette conscience tout à coup se déconcerte ; c'est alors qu'elle tombe dans les incertitudes et les perplexités les plus cruelles; c'est alors que ces raisons sur quoi l'on s'appuyait ne paraissent plus si convaincantes, que les conseils qu'on a suivis deviennent suspects, que cette bonne foi dont on se flattait semble douteuse , qu'on ne trouve plus cette possession si légitime et si valide, et qu'on prend bien d'autres idées touchant le devoir rigoureux et indispensable de la restitution : pourquoi? parce que le jugement de Dieu , qui n'est pas loin , change tout le système des choses et les met dans une évidence où elles n'ont jamais été. Si c'était une conscience droite et conforme à la loi de Dieu , elle se soutiendrait à la vue même du jugement de Dieu; ou, s'fl n'y avait point de jugement, quoique fausse et erronée, die serait tranquille à la mort même. Mais ce qui l'ef-

SUR LE JUGEMENT DERNIER

fraye à cette dernière heure , c est sa fausseté opposée à la vérité de ce jugement redoutable dont la mort doit être suivie. Ce qui l'effraye , c'est la présence d'un Juge souverain de qui seul dépend , ou tout notre bonheur, ou tout notre malheur; à qui seul nous devons tous rendre compte, mais qui ne rend compte à nul autre qu'à lui-même de ses arrêts; d'un Juge équitable qui pèse tout dans la plus juste balance, et qui punit précisément ou qui réeraupense selon les œuvres; d'un Juge éclairé, qui Ut dans le fond des cœurs pour en connaître les plus lecrels sentiments, qui voittout et qui n'oublie rien, qui tient tout marqué dans son souvenir avec des caractères inefùiçables , par conséquent à qui rien n'édiappe, pas une pensée, pas un désir, pas une œillade, pas une geste, pas un mouvement; d'un Juge tout-puissant, qui, bien au-dessus des juges de la terre t lesquels n'exercent leur justice que sur le corps, peut avec le corps perdre l'âme, et la perdre pour jamais; d'un Juge inflexible, que rien ne touche, ni inclination, ni compassion, ni égard , ni considération , ni crainte, ni espérance : voilà ce que le plus aveugle et le plus endurci pécheur ne peut voir de près avec assurance; voilà ce qui le surprend, ce qui l'interdit, ce qui le confond.

Concluons par l'excellente réflexion de saint Bernard , qui renferme tout le fruit de ce discours. De trois jugements que nous avons à subir, celui du monde , celui de uos consciences , et celui de Dieu , saint Paul méprisait le premier, il se répondait du second , mais il redoutait le troisième. U méprisait le premier, quand il disait : Peu m'importe que le monde me juge. Il se répondait du second , quand il ajoutait : Ma conscience ne me reproche rien. £t il ledoutait le troisième, quand, tout apôtrequ'il était, il craignait d'être réprouvé : Svbierat PaiduBjudidwn mundi quod (upemabcUurJudicium sui quo ffkrUUMtwr; sed resiabat judicium Dei quod rêverebaUtr. (Bsanàbd. ) Or, quoi qu'il en soit à notre égard, et du jugement du monde et du jugement de notre conscience, craignons au moins, mes chers auditeurs, et craignons toujours le jugement de Dieu. Et parce que cette crainte est un don de Dieu, demandons-la tous les jours à Dieu. Car il n'est rien de plus naturel que de craindre; mais il n'est rien de plus surnaturel ni de plus divin, que de craindre utilement pour le salut; ce qui faisait dire au prophète royal : Cot{fige timoré tuo cames meas {Ps. 118); Seigneur, pénétrez ma chair de votre crainte; de votre crainte , ô mon Dieu, et non pas de la mienne ; car la mienne me serait inutile , et même préjudiciable : elle me troublerait sans me convertir; au lieu que la vôtre me convertira et me sanctifiera en me troublant. Or voilà celle dont j'ai besoin , et que je vous demande comme une de vos grâces les plus exquises, sachant bien qu'elle vient

de vous et non pas de moi : Co^fige timoré tua.

Craignons le jugement de Dieu , et craignons-le , quelque justes et dans quelque état de perfection que nous puissions être ; car les saints eux-mêmes le craignaient , et ils étaient saints parce qu'ils le craignaient. Ne nous en rapportons pas aux libertins du siècle, qui vivent dans l'ignorance et dans l'oubli des choses de Dieu ; mais croyons-en ceux qui furent éclairés des plus pures lumières de la vraie sagesse. Consultons les Jérôme et les Hilarion; ils nous feront là-dessus des leçons touchantes. Tenons-nous-en toujours à ce parallèle, et disonsnous à nous-mêmes : Si ces hommes, qui furent des modèles et des miracles de sainteté, ont craint le jugement de Dieu , comment dois-je le craindre , moi pécheur, moi couvert de crimes? s'ils Pont craint dans les déserts et les solitudes v comment dois-je le craindre , moi qui me trouve exposé à tous les scandales et à toutes les tentations du monde? s*ils l'ont craint dans les exercices et dans la ferveur d'une vie si austère et si pénitente , comment dois-je le craindre dans une vie si commune, si lâche, si imparfaite? Pour peu que nous ayons de christianisme et de foi , cette comparaison nous persuadera et nous édifiera.

Craignons le jugement de Dieu, mais cralgnonsle souverainement; car il ne sert à rien de le craindre, si nous ne le craignons préférablement à tout; comme il ne sert à rien d'aimer Dieu, si nous ne Taimons par-dessus tout. Et voilà, mes frères, notre désordre : nous craignons le jugement de Dieu, mais nous craignons encore plus les maux de la vie. Car la crainte des maux de la vie nous rend soigneux, vigilants, actifs; et la crainte du jugement de Dieu ne nous fait faire aucun efifort ni rien entreprendre. Craignons le jugement de Dieu, mais craignons encore plus le péché , puisque c'est le péché, qui le doit rendre si formidable, ou, pour mieux dire, craignons le jugement de Dieu pour fuir le péché , et fuyons le péché pour ne plus tant craindre le jugement de Dieu.

Craignons le jugement de Dieu, mais ne nous contentons pas de le craindre ; servons-nous de cette crainte pour corriger les erreurs de notre esprit, pour modérer les passions de notre cœur, pour résister aux attaques de la concupiscence, pour nous détacher des vains plaisirs du siècle, en un mot pour réformer toute notre vie, suivant la belle maxime de saint Grégoire de Nazianze : Hxc Urne : et hoc /tmore eruditus animum a concupiscentiis quasi /rœno quodam retrahe. (Gbbg. Naz.) Quand notre conscience nous fera des reproches secrets , et que par de pressants remords elle nous avertira que nous ne sommes pas dans l'ordre , et que nous nous damnons; rentrons en nous-mêmes, et disons à Dieu : Ah ! Seigneur, comment pourrai-je soutenir votre

SDR LA RELIGION CHRÉTIENNE

jugement , puisque je ne saurais même soutenir celui de ma raison et de ma foi ? Quand nous nous trouvons engagés dans une occasion dangereuse, flgurons-nous Dieu qui nous voit et qui de sa main va lui-même écrire notre arrêt comme celui de Timpie Baltbazar : ce ne sera point une imagination , mais une vérité. Quand la tentation nous attaquera, et que nous sentirons notre volonté ébranlée, armons-nous de cette pensée, et demandons : Que voudrois-je avoir fait lorsqu'il faudra comparaître devant le tribunal de Dieu? Quand la passion voudra nous persuader que ce péché n'est pas si grand qu'on le pense, et qu'il n'est pas probable que le salut dépende de si peu de chose, faisons la réflexion de saint Jérôme : Mais Dieu en jugera- t-il de la sorte?

Craignons le jugement de Dieu , et que cette crainte de Dieu nous excite à le fléchir et l'apaiser. Car, comme dit saint Augustin , il n'y a point d'autre appel de notre juge irrité qu'à notre juge gagné. Voulez-vous vous sauver de lui , ayez recours à lui : Neque enim est quo Jïtgas a Deo irato , nisi ad Deumplacatum: vUfugere ah ipso jfugeadipsum (Auo.). Or nous le pouvons aisément tandis que nous sommes sur la terre. Car ce Dieu , tout irrité qu'il est contre nous, s'apaise par nos larmes, s'apaise par nos bonnes œuvres, s'apaise par nos aumônes ; et nous avons tout cela entre les mains.

Enfin craignons le jugement de Dieu ; et craignons surtout de perdre cette crainte, qui est une ressource pour nous dans nos désordres et comme un port de salut. Car cette crainte se peut perdre : et elle se perd tous les jours, particulièrement dans le grand monde. Les soins temporels l'étouffent, les conversations la dissipent, les petits péchés l'affaiblissent, le libertinage la détruit; et la perte de cette grâce est le commencement de la réprobation. En effet, que peut-on espérer d'une âme, et de quel moyen se peut-on servir pour sa conversion , quand elle a perdu la crainte du jugement de Dieu, et que lesplus terribles vérités du christianisme ne fontplus d'impression sur elle? c'est en craignant Dieu, mais d'une crainte chrétienne, qu'on se dispose à l'aimer; et c'est en l'aimant d'un amour efficace et pratique qu'on parvient à la gloire que je vous souhaite, etc.

SERMON

POUR

LE MERCIŒDl DE LA PREMIÈRE SEMAINE

SUR LA RELIGION CHRÉTIENNE-

Responderunt Jesu quidam de scribis et pharùttis, dicenles : Magister, volumut a te signum videre. Qui reipoi^ dens, ait Ulia : Generatio mala et adultéra signum queniL et signum non dabitur ei nisi signum Jona propkttœ.

Quelques-uns des scfUm» et des pharisiens dirent à Jésus: Maitre, nous voudrions bien voir quelque prodige de voas. Jésus leur répondit : Cette naUon méchante et adultère demande un prodige, et il n'y en aura point d'autre pour elle que celui du prophète Jonas. Sâuït Matth., chap. 12.

Madame', Ce fut une curiosité, mais une curiosité présomptueuse , une curiosité captieuse et maligne, qui porta les pharisiens à faire cette demande au Sauveur du monde. Curiosité présomptueuse, puisque, au Heu d'engager le Fils de Dieu , par une humble prière , à leur accorder commeunegrâce ce qu'ilsdemandaient, ils parurent Fexiger comme s'ils n'eussent eu qu'à le vouloir pour être en droit de l'obtenir : Magltter, volumus. Curiosité captieuse , puisque , selon le rapport d'un autre évangéliste, ils ne lui firent cette proposition que pour le tenter et que pour lui dresser un piège : Tentantes eum , signum de cœlo qum" rebant. (Luc, 1 1 .) Curiosité maligne, puisqu'en cela même ils n'avaient point d'autre dessein que de le perdre, déterminés qu'ils étaient à tourner contre lui ses miracles mêmes, dont ils lui faisaient autant de crimes, et dont enfin ils se servirent pour le calomnier et pour l'opprimer. Car de là vint que le Fils de Dieu ne leur répondit qu'avec un zèle plein de sagesse d'une part , mais de l'autre plein d'indignation : qu'il ne satisfit à leur curiosité que pour leur reprocher au même temps leur incrédulité; qo^il les traita de nation méchante et infidèle : Generatio mala et adultéra ; enfin qu'il les cita devant le tribunal de Dieu , parce qu'il prévoyait bien que le prodige qu'il allait leur marquer, mais auquel ils ne se rendraient pas, ne servirait qu'à les confondre : yiri ninivitx surgent injudicio adversus gênerationan istam. (Matth., "12.)

Voilà, mes chers auditeurs, le précis de notre Évangile, et dans l'exemple des pharisiens, ce qui se passe encore tous les jours entre Dieu et nous. Je m'explique. Nous voudrions que Dieu nous fît voir des miracles, pour nous confirmer dans la foi; et Dieu nous en fait voir actuellement dont nous ne profitons pas, à quoi nous sommes insensibles, et qui, par l'abus que nous en faisons, rendent notre endurcissement d'autant plus criminel qu'il est * La reine.

SUR LA REUGION CHRÉTIENNE

, puisque! ne procède, aussi bieu que celui iens, que de notre perversité et de la . de nos cœurs. Or c'est ceque notre divin odamne aujourd'hui dans ces prétendus t8 du judaïsme , et ce qui doit , si nous ans leur inGdéiité, nous condamner nous- Ttullien a dit un beau mot, et qui exprime nt le caractère de la profession chrévoir, qu'après Jésus-Christ, la curiosité pour nous de nui usage , et que désormais is peut plus être utile , beaucoup moins : parce que, depuis la prédication de , le seul parti qui nous reste est celui de le soumettre notre raison, en la captivant ; de la foi : nobis curiosUate opusnon est tuniy fiec inquisitione post EoangeUum, ) C'est ainsi qu'il s'en expliquait. Mais *ose enchérir sur sa pensée , et j'ajoute il nous serait permis dans le christianisme nouvelles recherches, quand nous aurions i sonner sur notre foi et sur les mystères s révèle, nous trouvons dans Jésus-Christ 1 Évangile, non-seulement de quoi con- { esprits , mais de quoi contenter pleines curiosité. Pourquoi ? parce que Jésuss a fait voirdans sa personne des prodiges s et d'une telle évidence, que nul esprit e n'y peut résister ; et que si nous n'en ts touchés, ce ne peut être que l'effet d'une lîsposition , dont nous serons responsables qui ne suffira que trop pour attirer sur is les rigueurs de son jugement, mportante matière que j'ai entrepris de s ce discours. Et le puis-je faire. Madame, Tavantage qu'en présence de Votre Ma- ; les sentiments et les exemples doivent out cet auditoire autant de preuves sensiivaincantes de ce que je veux aujourd'hui ier? Car quel effet plus merveilleux peut iigion chrétienne que de sanctifier, au la cour et jusque sur le trône , la plus ne du monde? et cela seul ne doit- il pas faire conclure que cette religion est nént l'ouvrage de Dieu et non pas des home au ciel , chrétiens, qu'un tel miracle ne in jour de témoignage contre nous! mais pas bien vous faire la même menace que tous le Fils de Dieu dans notre évangile, roposant l'exemple d'une reine : Regina fudicio? (Matth., 12.) Le Sauveur du lait d'une reine infidèle, et je parle d'une chrétienne. Cette reine du midi n'est tant I pour être venue entendre la sagesse de Quia venu audire sapientiam Salomo- H., 12); mais. Madame, outre que vous î la sagesse même de Jésus-Christ et sa

JUjOUE. — T. I.

parole, que n'aurais-je point à dire de la pureté de votre foi, de l'ardeur de votre zèle pour les intérêts de Dieu , de la tendresse de votre amour pour les peuples, des soins vigilants et empressés de votre charité pour les pauvres, de ces ferventes prières au pied des autels, de ces longues oraisons dans le secret de l'oratoire , de tant de saintes pratiques qui partagent une si belle vie, et qui font également le sujet de notre admiration et de notre édification? Cependant, Madame, Votre Majesté n'attend point aujourd'hui de moi de justes éloges , mais une instruction salutaire ; et c'est pour seconder sa piété toute royale, que je m'adresse au Saint-Esprit, et que je lui demande, par l'intercession de Marie, les lumières nécessaires : Ave y Maria.

Ce n'est pas sans raison que les pharisiens de notre évangile, dans le dessein, quoique peu sincère, de connaître Jésus-Christ-, et de savoir s'il était Fils de Dieu, lui demandèrent un prodige qui vînt de lui et dont il fût l'auteur : Magister, vohanus a te signum videre. Car il faut convenir, dit saint Augustin, qu'il y a des prodiges de deux différentes espèces : les premiers qui viennent de Dieu , et les seconds qui viennent de l'homme : les uns qui excitent l'admiration , parce que ce sont les témoignages visibles de l'absolue puissance du Créateur; et les autres qui ne causent que de l'horreur, parce que ce sont les tristes effets du dérèglement de la créature : ceux-là que nous révérons et que nous appelons miracles, et ceux-ci que nous regardons comme des monstres dans l'ordre de la grâce. Faites-nous voir un prodige qui vienne de vous, disent les pharisiens à Jésus- Christ. Que fait ce Sauveur adorable? Écoutez-moi, en ceci consiste tout le fond de cette instruction. De ces deux genres de prodiges ainsi distingués , il leur en fait voir un qui n'avait pu venir que de Dieu , et qui fut un miracle évident et incontestable; je veux dire la foi des Ninivites convertis par la prédication de Jonas. Mais au même temps il leur en découvre un autre bien opposé , et qui ne pouvait venir que d'eux-mêmes , savoir, le prodige ou le désordre de leur infidélité. Or nous n'avons, mes chers auditeurs, qu'à nous appliquer ces deux sortes de prodiges pour nous reconnaître aujourd'hui dans la personne de ces pharisiens et pour être obligés, par la comparaison que nous ferons de leur état et du nôtre , d'avouer que le reproche du Fils de Dieu ne nous convient peut-être pas moins qu'à ces faux-docteurs de la loi; que, dans le sens qu'ill'en tendait, peut-être ne sommes-nous pas moins qu'eux une nation corrompue et adultère; et qu'il pourrait avec autant de raison nous appeler à ce jugement redoutable où il les cita en leur adressant ces paroles : yiri Ninivifx surgent injudicio cum generatione ista.

Car je prétends, et , en deux propositions , voici le partage de ce discours, comprenez-les :je prétends

SDR LA RELIGION CHRÉTIENNE

aïo

que Jésus -Christ dans rétablissement de sa religion , nous a fait voir un miracle plus authentique et plus convaincant que celui des Ninivites convertis, et e*est le grand miracle de la conversion du monde et de la propagation de TÉvangile , que j*appelle le miracle de la foi : ce sera le premier point. Je prétends que nous opposons tous les jours à ce miracle un prodige d'infidélité , mais d'une infidélité bien plus monstrueuse et plus condamnable que celle même des pharisiens : ce sera le second point. Deux prodiges , encore une fois : Tun surnaturel et divin , c'est le monde sanctifié par la prédication de l'Évangile; l'autre trop naturel et trop humain, mais néanmoins prodige , c'est le désordre de notre infidélité. Deux titres de condamnation que Dieu produira contre nous dans son jugement , si nous ne pensons à le prévenir, en nous jugeant dès à présent nousmêmes. Miracle de la foi ; prodige d'infidélité.'Miraclede la foi , que Dieu nous a rendu sensible, et que nous avons continuellement devant les yeux. Prodige d'infidélité, dont nous n'avons pas soin de nous préserver, et que nous tenons caché dans nos cœurs. Miracle de la foi , qui vous remplira d'une confusion salutaire, en vous Ifiaisant connaître l'excellence et la grandeur de votre religion. Prodige d'infidélité , qui , peut-être, si vous n'y prenez garde , après avoir été la source de votre corruption , sera le sujet de votre étemelle réprobation. L'un et l'autre demande une attention particulière.

Page 1