‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 69 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous craignons les jugements du monde , je dis les jugements que le monde fait de nous; et, ce qui nous doit être un grand sujet de confusion et de réflexion, dans ridée que nous nous formons de ces jugements du monde , à quoi nous sommes exposés , nous n'en craignons pas seulement l'iniquité et la malignité, mais nous en craignons encore plus la vérité, nous n*en pouvons souffrir la libmé, nous en supportons avec peine la sincérité, nous en re* doutons l'exacte et rigide sévérité ; et quand ces jugements s'accordent sur ce qui peut nous rendre odieux et nous décrier, c'est surtout alors qu'ils nous accablent, et que nous n'en pouvons soutenir l'uniformité. Je le répète , et je dis en peu de parues, qui vont faire tout le fond de cette première partie : nous craignons la censure des hommes , et nous la craignons parce qu'elle n'est souvent que trop juste, nous la craignons parce qu'elle est libre, nous la craignons parce qu'elle est sincère, nous la craignons parce qu'elle ne nous fait nulle grâce , nous la craignons parce qu'à force de se répandre, elle devient enfin contre nous un jugement public. Tout cela , mes chers auditeurs, ce sont autant de conjectures de l'extrême rigueur du jugement de Dieu , et autant d'épreuves sensibles par où Dieu semble déjà nous y disposer. Écoutez-moi , et tAchez à tirer de là des conséquenses dignes et du sujet que je traite et de la sainteté du christianisme que vous professez.

Nous voulons souvent, par une prétendue force d'esprit, nous mettre au-dessus de la censure et des Jugements des hommes , et nous nous flattons quelquefois d'être en effet parvenus à cette heureuse indépendance; mais au même temps, pour peu que nous nous consultions nous-mêmes, nous voyons bien que nous nous trompons : c'est-à-dire que nous voudrions mépriser cette censure du monde^ et pouvoir la compter pour rien , mais quelque mépris que nous en fassions, ou que nous affections d'en faire,nottssentonsassezaufondde l'âme que nous la craignons. Car delà vient la désolation où l'ontombe et le trouble qui nous saisit, quand cette censure nous attaque personnellement, et qu'il nous arrive d'en éprouver les traits. De là vient que nous en sommes si mortifiés, si piqués, si offensés. De là vient que les moindres rapports qu'on nous fait, excitent en nous des mouvements si vifs de dépit, de colère, de vengeance; marque évidente que nous ne la méprisons pas. En effet, si nous savions en bien des rencontres et sur bien des sujets , les idées qu'on a de BOU8, ce que Ton pense de nous , comment on parle

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de nous , nous en serions outrés de douleur. Si lors* que nous sommes tranquilles, et peut-être contents de nous-mêmes, on nous faisait connaître pour qui nous passons dans l'estime du monde, il n'en faudrait pas davantage pour nous consterner et pour nous plonger dans le plus noir et plus mortel chagrin. Ainsi le repos et la tranquillité de notre vie ne roule souvent que sur l'ignorance où nous sommes des jugements qu'on fait de nos personnes, de nos actions , de nos qualités , mais qu'on nous tire de cette ignorance, et dès là nous commencerons à être malheureux.

11 est donc vrai que, malgré nous, nous les craignons, ces jugements ; et il est de l'ordre de Ur Providence , dit saint Chrysostôme , que cela soit de la sorte. Pourquoi ? parce que, sans parler des autres biens que produit cette crainte, quoique humaine, ou pour mieux dire, sans parler des maux qu'elle empêche, en contenant les hommes dans le devoir, sans parler des désordres qui s'ensuivraient immanquablement , si cette crainte n'était pas une barrière pour nous arrêter, au moins est-il certain qu'elle nous élève à la crainte du jugement de Dieu, qu'elle nous fait sentir par avance le jugement de Dieu, qu'elle nous sert à connaître la sévérité du ugement de Dieu. Car pour peu que nous ayons non-seulement de religion , mais de raison , voici , ce me semble, les réflexions que nous devons faire. Nous devons chacun nous dire à nous-mêmes : si les jugements que les hommes forment contre moi, font en moi de si vives impressions, que sera-ee quand Dieu lui-même viendra méjuger? Si je crains taitt d'être censuré par des hommes faibles comme moi, que sera-ce d'être condamné par un Dieu infiniment au-dessus de moi? Pour peu que je sois fidèle à la grâce , cette réflexion que je fais , ce raisonnement sufQt pour réveiller toute ma ferveur, et pour me faire marcher devant Dieu, comme l'apôtre , avec crainte et avec tremblement.

Je sais que saint Paul agissait par des principes plus relevés , quand il disait , plein d'une généreuse confiance : Peu m'importe que le monde méjuge, parce que c'est assez pour moi de savoir que le Seigneur me jugera : Mihi auUm pro minime eêt,uia vobisjudicer. (1 . Cor., 4.) Mais il n-appartenait qu'à saint Paul de parler ainsi : outre que la sainteté de sa vie était à l'épreuve, et le mettait a couvert de tous les jugements du monde , il avait été ravi jusques an troisième ciel , il avait puisé dans la source même la connaissance des vérités étemelles; et par conséquent il n'était pas nécessaire qu'il fit aucune attention aux jugements du monde , pour être pénétré de la pensée du jugement de Dieu. Mais nous, sensuels et grossiers, nous, esclaves des sens et attachés à la terre , il n'est pas étrange que nous ayons besoin de ce secours , et c'est à nous, puisqu'il ooui

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eit propre, à nous en aider. Oui , devons-nous dire , il mlmporte de penser que les hommes sont les censeurs de ma vie; il m'importe de ne pas oublier que les hommes m'éclairent, qui que je sois etquoi que je fasse, et qu'ils sont en possession de me juger; il m'importe de me souvenir qu'en mille occasions œtte eeosure des hommes m'alarme, me déconcerte, m'iMimilie, m'abat; parce que ce sont là autant d'avertissements pour moi , et que j'apprends quelles précautions j'ai done à prendre pour me préserver de ce jugement supérieur où je dois paraître , et qui doit décider de moi\ éternité. Car si ce prétendu tribunal des hommes qui méjugent sans autorité, et dont je ne reconnais point la juridiction, est néanmoins un tribunal formidable pour moi, quel sentimcntdois-jeavoir de celui d'un Dieu dont je révère la sainteté et dont je redoute la puissance? Et si je me contrains, si je m'observe, si je garde tant de mesures pour me sauver des jugements du monde, avec quel soin, avec quelle circonspection doîs-je r^ler ma vie pour me mettre en état de répondre à ce souverain juge, qui tient en NS mains ma destinée? Cest ainsi que je m'instruis, et que me ûisant à moi-même de salutaires leçons, du monde je m'élève à Dieu. Avançons : voici quelque chose encore de plus important et de plus fort.

Quelque vains et quelque injustes que nous supposons les jugements du monde , nous n'en craignons pas tant, après tout, l'iniquité et la malignité que nous en craignons la vérité. Car pourquoi ces jugementscritiques et désavantageux, quand nous venons à les connaître , nous sont-ils si sensibles , ou pourquoi y sommes-nous si sensibles nous-mêmes? avouons^e de bonne foi , parce que nous ne les trouvons que trop véritables. S'ils l'étaient moins, ils nous troubleraient beaucoup moins; et s'ils étaient évidemment faux , on les négligerait. Ils ne nous blessent que parce qu'ils sont trop bien fondés, que parce qu'ils trouvent et qu'ils doivent trouver dans les esprits trop de créance , que parce que nous n'avons rien à y opposer. Et certes, sur tous les jugements outrés que la passion et la vengeance inspirentcontre nous, nous nous faisons aisément raison. Noos en appelons au témoignagede notre conscience et à la vérité connue ; et le témoignage de notre oonscience, la vérité qui nous favorise, est un soutien poar nous contre la témérité et l'injustice : mais il y a une censure du monde équitable, droite, désintéressée ; une censure à laquelle il est évident que la passion n*a point de part; une censure irréprochable, et qui porte avec soi sa conviction, etc'estcellelà qui BOUS fait trembler. Donnons plus de jour à cette pensée. Mous haïssons, dit saint Augustin , aon-seolement la calomnie qui nous impose , mais la vérité qui nous reprend; et si nous y prenons bien

garde, souvent la vérité qui nous reprend nous choque et nous aigrit bien plus vivement que la calomnie qui nous impose. Car nous avons de quoi repenser la calomnie et de quoi la confondre; mais la vérité, en nous convaincant, nous confond nousmêmes. La calomnie qui nous impose sedétruit avec le temps et se dissipe; mais la vérité qui nous reprend, s'éclaircit toujours d'un jour à un autre; et à mesure qu'elle s'éclaircit, elle découvre notre honte, et ne nous laisse rien à répliquer.

Triste image du jugement de Dieu ! car, dit saint Jérôme, ce qu'il y a pour nous de plus redoutable dans ce jugement, ce n'est ni la majesté du juge, ni sa puissance , ni sa grandeur, mais sa vérité : cette vérité qui s'élèvera contre nous; cette vérité qui nous accusera, qui nous convaincra, qui nous condamnera, qui nous confondra; non pas cette faible vérité des hommes, mais cette invincible vérité de Dieu, cette immuable vérité de Dieu , cette irréfragable vérité de Dieu; cette vérité qui ne peut être ni désavouée, ni contestée, ni éludée; en un mot , ô mon Dieu , cette vérité qui environne votre trône, et que l'Ecriture appelle pour cela votre vérité : EtverUat tua in circuUutuo, (Ps. 86.) Voilà, reprenait saint Jérôme, ce que j'ai à craindre. Car pour la vérité des hommes et de leurs jugements, quelque forte qu'elle fût contre moi, peut-être m'en pourrais-je défendre; quelque évidente qu'elle parût, peut-être pourrais-je l'obscurcir; peut-être au moins , à force de subtilités et de prétextes , pourrais-je l'affaiblir. Mais contre la vérité de Dieu, que ferai-je, et que dirai-je, moi pécheur, moi ver de terre? Si je veux entrer en discussion avec elle, disait le saint homme Job , de cent crimes qu'elle me reprochera, je ne répondrai pas sur un seul. Si j'entreprends de me justifier, ma propre justification deviendra ma condamnation. Si je me crois innocent , dès là je nie rendrai coupable. Quand il y aurait en moi quelque trace ou quelque rayon de justice, cette justice humaine, éclairée de la vérité de Dieu, s'effacera, s'évanouira. Ah! Seigneur, concluait-il, vous dont la lumière sonde les plus profonds abîmes, vous à qui nul ne peut résister, que votre vérité est adorable, mais qu'elle est redoutable! Il y a en effet, chrétiens, entre la vérité des hommes et la vérité de Dieu des différences infinies : mais le caractère le plus distinctif et le plus partie culier de la vérité de Dieu , c'est qu'en nous jugeant ellenous fermera la bouche; qu'en nous condamnant et en nous réprouvant, elle nous réduira à la malheureuse et cruelle nécessité d'approuver nous-mêmes, par un aveu forcé de notre injustice, l'arrêt de notre réprobation. Aussi est-ce votre vérité. Seigneur, et ne convient-il qu'à votre vérité d'exercer sur nous un tel empire : Et verUas tua in circuiU tuo. Revenons aux jugements des hommes.

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Comme nous en craignons la vérité , nous n'en pouvons souffrir la liberté. Nous voudrions que la censure au moins nous respectât; nous la voudrions h notre égard , ou plus discrète , ou plus timide ; et Dieu , pour nous tenir dans Tordre , permet qu*elle soit libre et hardie. Car nous avons beau présumer i\è nous-mêmes, nous n'empêcherons pas le monde de juger et de parler. Nous avons beau nous promettre que , dans le rang où nous sommes , on nous épargnera ;fussions*nous encore plus grands, on ne nous épargnera pas : que dis-je ! souvent même plus nous serons grands, moins serons- nous épargnés. En vain notre orgueil s*en offensera : ce que nous témoignerons de sensibilité ou de hauteur ne servira qu'à piquer encore davantage, et à faire examiner de plus près notre conduite. En vain trouverons-nous des fauteurs de nos passions , des esprits assez complaisants et assez lâches pour applaudir à nos. vices; nos vices, à mesure qu'ils seront connus , seront hautement condamnés. Pour ui^ flatteur qui nous approuvera, Dieu suscitera mille censeurs, qui se scandaliseront de nos désordres et qui ne s'en tairont pas. Pour une langue muette qui retiendra la venté captive et dans le silence , cent autres la feront éclater à notre confusion. Or qu'est-ce que cela , dit saint Chrysostôme , sinon le jugementde Dieu en figure ? Oui, cette liberté ou si vous voulez cette licence , et même cette impunité des jugements du monde , dont rien ne nous peut garantir durant la vie, et qui, selon l'oracle du Saint-Esprit, est encore plus inévitable à la mort; cette censure du monde, à quoi malgré nous, vivants et mourants , nous sommes livrés , et qui n'excepte ni qualité, ni dignité, ni fortune, que nous anuoncet-elle, sinon le jugement de Dieu, et ce qu'il y a peut-être dans le jugement de Dieu de moins soutenable et de plus accablant ?

Je veux , chrétiens , vous en donner une idée encore plus sensible : rendez-vous attentifs à la supposition que je vais faire; vous en serez touchés. Si donc, au moment que je parle. Dieu, par un trait de sa lumière , me découvrait ce qu'il y a dans chacun de vous de plus intérieur et de plus caché : ce n'est pas assez ; s'il m'ordonnait de vous reprocher ici publiquement et en face ce qu'il y a dans votre vie de plus secret et de plus humiliant; s'il me disait , comme au prophète : Fode parientem ( EzBCH., 8) , perce la muraille , et par le droit que je te donne de révéler les consciences , fais-en voir toute la noirceur et toute l'horreur : Exalta vocem tuam (Isa., 58) : élève ta voix , et sans craindre ceux qui t'écoutent , dis-leur hardiment ce qu'ils craignent le plus d'entendre, ce qu'ils seront au désespoir d'avoir entendu , ce qu'on ne leur a jamais dit , ce qu'ils n'osent se dire à eux-mêmes : Et annun- ^éapopii/o meo scelera eortan. (,Rom.) Si, pour

obéir à cet ordre , j'étendais jusque là mon ministère et la liberté qu'il me donne, et que, sans nul dis cemement de vos conditions, je vinsse à manifestei dans cette ciiaire tant de mystères d'iniquité , disoDj mieux, tant de mystères d'ignominie; enfin, si, revêtu de l'autorité de Dieu , j'entreprenais actuellement certains de mes auditeurs, réputés gena d'honneur et passant pour tels , mais dans le fond hommes corrompus , et peut-être scélérats insignes; si je les désignais en particulier, et que je leur fisse essuyer l'opprobre de je ne sais combien de crimes , mais de crimes honteux, dont ils demeureraient flétris : ah ! chrétiens , tel qui m'écoute avec plal sir en mourrait de dépit et de douleur. Or ce n'ésl là néanmoins qu'une ombre du jugement que je voui prêche; de ce jugement, dont une des circonstances essentielles est la liberté absolue , ou , pour useï d'un terme encore plus propre , la liberté impérieu» avec laquelle Dieu condamnera ceux qui , dans U monde, se seront crus en possession de n'être ^mais condamnés; avec laquelle il reprendra oeui qu'on n'aura jamais repris, avec laquelle il roontren qu'il est pour tous sans exception, mats encore plui pour ceux-là, le dieu des vengeances : Deus vllio num Dominas, ( Ps, 93. ) Car, dit le prophète royal par la raison même que la vengeance lui appartient, Deus ulfionum, il agira librement et souverainement; c'est-à-dire en Dieu; en Dieu sans égards, ou plutôt , supérieur à tous les égards ; en Dieu qui , dans la dernière justice qu'il rendra aux hommes^ n'aura ni conditions à distinguer, ni personnes â ménager, parce qu'il viendra pour venger les abu! qu'auront faits les hommes de leurs conditions , et pour punir les ménagements criminels qu'on a eui pour leurs personnes : Deus uUionum libère egit, (Ps.93.)

En effet, si nous l'en croyons lui-même, et quel autre que lui en croirons-nous ? comme Dieu des vengeances , bien loin de respecter la qualité, c'est contre la qualité même qu'il s'élèvera; bien loin de considérer la grandeur, c'est à la grandeur même qu'il s'en prendra, non pas, ajoute saint Chrysostôme, par une vaine ostentation de la prééminence de son être et de sa souveraine autorité , mais par une nécessité indispensable et par une loi inflexible de son adorable équité. Pourquoi ? parce que la qualité et la grandeur, quoique innocentes d'ellesmêmes , perverties par le péché , se trouveront alors chargées des plus grièves et des plus énormes iniquités du monde. Comme Dieu des vengeances, il parlera, il rompra ce silence étonnant que sa patience lui avait fait garder, mais dont la malice et le libertinage des pécheurs aura abusé : Dette naster, et non silebit, (Ps. 49.) Comprenez bien oed, grands de la terre, disait le plus sage des rois, ou plutôt disait Dieu même, dont ce sage roi n'était que

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rorgane et Finterprète, cette indépendance d*un Dieu qirî examinera vos œuvres, et qui les censurera; cette liberté d*un Dieu qui vous reprochera vos injustices, n*a-t-elle pas de quoi vous saisir de frayeur? et n*est-ce pas pour cela même qu'il est important que vous en soyez instruits ? Car puisqull est de la foi quMl doit y avoir un jugement rigoureux, et, selon le terme de KÉcriture, rigoureux jusqu'à la dureté pour ceux qui sont élevés et qui gouvernent les autres, quofUam Judicium du* rittimum hU qui pramtnt (Sap,, 6 ), votre capital Intérêt n*est-il pas qu'on vous y fasse penser, qu'on vous le mette sans cesse devant les yeux , que sans eesse on vous en renouvelle le souvenir? et aurais-je pour TOUS la charité que Dieu m'inspire , et qui me presse, comme l'apôtre, si je ne m'acquittais de ce devoir avec tout le zèle d'un libre et désintéressé ministre de l'Évangile ? Poursuivons.

Comme nous craignons la vérité et la liberté des jugements du monde, nous n'en pouvons supporter te sincérité , ni même la fidélité. Je m'explique : un ami sincère et fidèle, à force d'être fidèle et sincère, nous devient odieux. Nous le voulons fidèle, mais fidèle avec discrétion, fidèle avec circonspection , fidèle avec précaution : nous voulons qu'il soit sincère , mais sincère jusques à un certain point. ( ù est celui qui le voujût autrement et sincère et fidèle, qu'à ces conditions; c'est-à-dire, où est l'homme assez sûr de lui-même, ou assez solidement bomblc, qui, touché du désir de se connaître, s'accommodât d^un ami fidèle sans prudence, d'un ami dont l'ingénuité allât jusques à la simplicité , jusques à l'importunité? Un ami de ce caractère, pour peu que nous nous sentions faibles , et que la vérité nous blesse , nous est plus incommode qu'un ennemi. Car au moins sommes-nous en droit de n'en pas croire un ennemi; s'ils nous condamne, nous pouvons penser que c'est prévention , aversion , jalousie ; mais d'un ami dont on ne peut ni accuser ni soupçonner les intentions , certain trait de sincérité est comme un coup de foudre qui nous écrase.

Appliquons ceci, mes frères, au jugement de Dieu. Nous voulons dans nos amis de la fidélité; mus nous prétendons , bien ou mal , qu'une partie de leur fidélité doit consister à nous être quelquefois un peu moins fidèles. Nous prétendons que s'il s'agit de certaines vérités assommantes , pardonnez-moi cette expression , le devoir d'un ami , quoique sincère, est de nous les adoucir, de \çs envelopper, de nous y préparer, de bien prendre et son temps et le nôtre pour nous les faire entendre. Telles sont les lois de la société. Or Dieu , mes chers auditeurs , Indépendamment de ces lois, nous jugera selon les siennes. Car, sans adoucissement, sans déguisement, Il nous fera voir la vérité, et la vérité toute nue , la rente avec toute son amertume , la vérité avec tout

son poids, la vérité avec tout ce qu*elle aura de plus douloureux et de plus désolant pour nous. Vue affligeante par où Dieu punira ces délicatesses, ou, pour mieux dire, ces honteuses faiblesses, à ne la pouvoir écouter, quand elle mortifiait notre orgueil ; ces artifices à l'éluder, quand elle troublait notre repos ; cette obstination à vouloir l'ignorer, quand elle avait de quoi nous déplaire. Vue par où Dieu confondra ces erreurs grossières où nous aurons vécu , ce profond oubli de nous-mêmes où le mensonge et la flatterie nous auront entretenus. ExistimcuU inique , quod ero lui similis ; arguant te, et statuant contra faciem tu€un. {Ps, 49.} Vous vous promettiez, dira Dieu, paroles foudroyantes , vous vous promettiez, et vous étiez assez insensé pour croire que je serais d'intelligence avec vous, que comme vous preniez plaisir à vous aveugler, en éteignant toutes les lumières qui vous éclairaient , j'aurais assez d'indulgence pour favoriser vdtre aveuglement, sans vous forcer jamais à ouvrir les yeux. Mais en cela vous ne m'avez pas connu. Car étant ce que je suis, et comme juge souverain ne pouvant me dispenser de vous faire voir ce que vous êtes et de vous en convaincre, je vous répondrai , ar^tiam te; et , par censure de mon jugement , je suppléerai aux conseils fidèles que vous avez rejetés , aux sages remontrances que vous avez négligées, aux répréhensions salutaires de ceux qui voulaient et qui devaient vous redresser, mais dont votre indocilité a refroidi et comme anéanti le zèle. Arguam te, je vous reprendrai , et parce que vous n*avez pas voulu profiter de la sincérité des hommes, ni pour vous corriger, ni pour vous instruire, je vous exposerai , je vous produirai vous-mêmes devant vous-mêmes : Et statuant contra faciem tuam. Ce n'est pas assez, chrétiens; et ce préjugé, dont le fond est inépuisable , me fournit encore quelque chose de plus essentiel.

Car pourquoi craignons-nous les jugements des hommes? c'est, ajoute saint Chrysostôme, parc!é que nous savons que ce sont des jugements où l'on ne nous pardonne rien, où Ton ne nous fait nulle grâce, où l'on nous rend une étroite justice; et cette justice étroite que l'on nous rend nous désespère. Nous voudrions qu'on nous jugeât avec humanité , et sans faire attention à la manière dont nous traitons les autres, sans nous souvenir de ce qui est écrit, qu'on se servira à notre égard de la même mesure que nous prenons pour les autres, c'est-à-dire qu'on nous jugera comme nous les jugeons (loi, dit saint Augustin, qui dès cette vie s'observe i n violablement) , par un excès de présomption , tandis que nous jugeons les autres à la rigueur, et souvent plus qu'à la rigueur, nous trouvons étrange qu'ils niaient pas pour nous toute la douceur que nous demandons , et un certain fonds de bénignité, sans quoi nous

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