‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 82 sur 256 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il est de la grandeur de Dieu, d'avoir droit de commander aux hommes de grandeschoses , etd'exiger d'eux de grands services ; mais il est aussi delà même grandeur de Dieu; que ces grands services qu'il exige des hommes, non-seulement ne le& accablent point par le poids de leurs difficultés, mais qu'ils leur deviennent agréables et qu'ils y trouvent de la douceur. Car^ comme dit le savant Cassiodore, la gloire d'un maître aussi grand que Dieu, est d'être tellement servi , qu'on se Casse de Tobligation même de le servir un bonheur et une félicité. Ceux qui de leur propre sens ont voulu expliquer la loi chrétienne, se sont encore ici égarés en s'attachant trop à l'un de ces principes , et ne faisant pas assez de réflexion sur l'autre. Il est vrai que Jésus-Christ , notre souverain légisbteur, nous a proposé sa loi

SDR LA SAGESSE, £tc.

comme un joug et comme un fkrdeai»; maisau même temps il nous a fait entendre que ce fardeau était léger, et que ce joug était doux .- Jiigum enim meum sua!9e est, et onus meum levé. (Matth., 11.) D*oJi vient que par une admirable conduite de sa sagesse, il n'a invité à le prendre , que ceux qui se trouvaient déjà chargés d'ailleurs et fatigués; s*engageant à les soulager, et toutefois ne leur promettant point d^autre soulagement que de leur imposer son joug et de les obliger à le porter : Fenite ad me omnes qid laboraUs, et ego reficiam vos. (Ibid.) Mystère qui semblait d'abord impossible et contradictoire « mais dont l'accomplissement a fait connaître linfaillible vérité; mystère confirmé par l'expérience de tous les justes, et même de tous les pécheurs, puisqu'il est évident que rien n'est plus capable de soulager un pécheur chargé de la pesanteur de ses crimes , et fatigué de la servitude du monde, que de prendre le joug de Jésus-Christ et de s*y soumettre parfaitement.

Pour former donc une idée complète de la loi évangélique , il ne fallait jamais séparer ces deux choses, qu'elle a si saintement et si divinement unies , le joug et la douceur. Or c'est néanmoins ce qu'ont séparé les hommes , qui, par une préoccupation de leur amour-propre , ne s'arrêtant qu'à ces termes de joug et de fardeau , et pour avoir dans leur lâcheté quelque prétexte , n'y joignant pas cette onction et cette douceur que Jésus-Christ y a ajoutée, se sont figuré la loi chrétienne, comme une loi fâcheuse, pesante, insoutenable, faite seulement pour les mortifier, et par là s'en sont eux-mêmes rebutés , et en ont rebuté les autres. Semblables à ces Israélites , qui venaient de découvrir la terre de promission , et qui n'en donnèrent au peuple que de l'horreur par la triste peinture qu'ils lui en firent, comme d'une terre affreuse, qui dévorait même ses habitants, et où ils n'avaient vu que des monstres : Hœc terra quam lustravimus , dévorât habiiatores suos; ibi vidimus monstra. (Num., 18.) Artifice le plus dangereux et le plus subtil qu'ait toujours mit en œuvre l'ennemi de notre salut, pour perdre le& âmes et pour y étouffer toutes les semences du christianisme. Mais en vain ^emploiera-^îl jamais contre un chrétien solidement instruit de sareligion,. et sincèrement disposé à garder la loi qu'il professe : pourquoi ? parce qu'étant tel , U s'en défendra aisément par cette pensée dont sa foi le prémunit, qu'aux tantque la loi de son Dieu est parfaite , autant l'onction qui l'accompagne, la rend-elle aimable et facile à pratiquer : et quoi que la chair et lemonde puissent lui suggérer au contraire > il en reviendra toujours à ce sentiment de David : Quamdiilcia faucibus mais, eloquia tua! (Ps. 118.) Ah! Seigneur, que votre loi est douce pour ceux qui la goûtent, et qu'il faut être grossier et sensuel pour ne la goûter pas! Et

SUR LA SAGESSE, etc

eD effet, 8i David pourait parler de la sorte en vivaot soua une loi do rigueur, telle que fut la loi de Moïse, ce serait, non point seulement une honte, mais im crime de D*en pas dire autant de la loi chrétieQoe, puisque c*est une loi de grâce et une loi de charité. Reoaarquez bien , s'il vous plaît, mes chers auditeurs, ces deux qualités qui sont essentielles à la loi do Jésus-Christ : loi de grâce, et loi de charité : ▼oilà ee qui vous met en état de l'observer, malgré toute la difficulté de ses devoirs, et ce qui anéantira devant Dieu toutes vos excuses. Écoutez-moi.

C'est une loi de grâce où Dieu nous donne infaiJIi- Mementde quoi accomplir ce qu*il nous commande; disons mieux, où Dieu lui-même accomplit en nous ce qu'il exige de nous : que pouvez-vbus souhaiter de phis? Ce qui vous empêche d'accomplir la loi, ce qui vous&it même désespérer de l'accomplir jamais, Ci sont, dites- vous, Ses inclinations vicieusesde votre cœur, c'est cette chair conçue dans le péché qui se révolte sans cesse contre l'esprit : mais imaginezvous, mes frères, répond saint Chrysostôme, que Dieu vous parle en ces termes : O homme, je veux aujourd'hui vousôter ce cœur, et vous en donner un autre; vous n'avez que la force d'un homme, et je veux TOUS donner celle d'un Dieu ; ce n'est point vous seulement qui agirez, vous qui combattrez, vous qui résisterez; c'est moi-même qui combattrai da|^ TOUS, moi-même qui triompherai de ces inclinations et de cette chair corrompue. Si Dieu s'adressait k vous de la sorte , s'il vous faisait cette offre, oseriez-Tous encore vous plaindre ? Or en combien d'endroits de l'Écriture, ne vous l'a-t-il pas ainsi promis? PTétait-ce pas à vous qu'il disait, par le prophète Ézéchiel : Je vous ôterai ce cœur endurci, et je vous donnerai un cœur nouveau ^ un cœur docile et souple à ma loi ? N'est-il pas de la foi que cette promesse regardait ceux qui devaient vivre dans la loi de grâce, et n'y êtes- vous pas dans cette loi de grâce, puisque vous êtes chrétiens? Que craignez- vous donc? Que Dieu ne tienne pas sa parole? mais c'est douter de sa fidélité. Que, malgré la parole de Dieu , vous ne trouviez trop de peine à observer sa loi ? mais c'est douter de sa puissance.

Ah ! Seigneur^ s'écriait saint Augustin ; commandez-moi tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous me donniez tout ce que vous me commandez^ c'està-dhne , que vous me donniez par votre grâce la force d'exécuter ce que vous me commandez, par votre précepte : Da quod jubés, et jubé quod vis. (AuG.) Non, mon Dieu, ne m'épargnez pas, n'ayez point d'égard à ma délicatesse, ne considérez point ee que je suis ; car puisque c'est vous qui devez vaincre en moi , c'est sur vous-même et non pas sur moi que je dois compter. Usez donc de votre empire absolu, chargez-moi de tout le poids de vos com-

mandements, obligez-moi à tout ce que mes sens et mon an)oar-propre abhorrent le plus, faites-moi marcher par les voies les plus étroites; avec votre grâee rien ne me coûtera. J'en parle , Seigneur, ajoutait-il, par mon expérience personnelle; car c'est vous qui avez rompu mes liens , et je veux, pour l'intérêt de votre gloire et pour la justification de votre loi , le publier à toute la terre. Ah ! mon Dieu, que n'avez- vous pas pu dans moi, et que n'ai-je pas pu avec vous ? avec quelle facilité ne me suis-je pas privé de ces plaisirs dont je m'étais fait une servitude honteuse, et combien m'a-t-il été doux de quitter ce que je-craignais tant de perdre? Je me figu*rais dans votre loi et dans moi-même des monstres qui me paraissaient insurmontables ; mais j'ai reconnu que c'étaient des monstres imaginaires, du moment que votre grâce a touché mon cœur; et voilà pourquoi, je ne fais. plus d'exception ni de réserve en ce qui regarde votre service : Da quod jubés , et jubé quod vis. C'est ainsi que parlait ce grand saint; et si la force de la grâce est telle, comment pouvons-nous dire à Dieu que sa loi est un joug trop rude à porter, et qui nous accable?

Mais je n'ai pas cette grâce qui soutenait saint Augustin , et qui le faisait agir. Peut-être chrétiens, ne l'avez-vous pas; mais vous mettez-vous en état de l'avoir? vous disposez-vous à l'obtenirUla demandez-vous à Dieu? la cherchez-vous dans les sources où il l'a renfermée, qui sont les sacrements? retranchez-vous de votre cœur tous les obstacles qu'il lui oppose? et n'est-il pas étrange que ne faisant rien de tout ce qu'il faudrait fedre pour vous faciliter l'observation de la loi, vous osiez encore vous plaindre de ses difficultés, au lieu de vous en prendre à vousmêmes et à votre lâcheté? Dieu, mes chers auditeurs, aura bien de quoi la confondre cette lâcheté criminelle , en vous détrompant de l'erreur qui en était le principe et qui lui servait de prétexte. Car il vous dira , avec bien plus de raison qu'à son peuple : Non , ce n'est point la rigueur de ma loi qui peut et qui doit vous justifier; ce commandement que je vous faisais (ce sont les paroles de Dieu même dans l'Écriture) n'était ni trop éloigné, ni trop audessus de vous. Il n'était point élevé jusqu'au ciel , pour vous donner sujet de dire : qui pourra y atteindre? il n'était point au delà des mers, pour vous donner lieu de demander : qui osera se promettre d'y parvenir? Au contraire, vous l'aviez auprès de vous , il était au milieu de votre cœur , vous le trouviez dans votre condition , dans votre état , pour pouvoir aisément l'accomplir: comment cela ? parce que ma grâce y était au même temps attachée. Or Dieu , par ces paroles , ne prétendait rien autre chose que de détruire tous nos prétextes , quand nous noua dispensons de garder la loi , et que nous la consid^

ions seulement en elle-même sans considérer les secours qui y sont si abondants.

Car, de dire que ces secours nous manquent lors même que nous les demandons; de dire que toutes ces grandes promesses que Dieu nous a faites , de répandre sur nous la plénitude de son esprit, n'aillent pas jusqu'à nous donner de quoi soutenir avec douceur et avec joie la pratique de ses commandements ; de dire que toute la prééminence de la loi de grâce au-dessus de la loi écrite se réduise à rien, et que tout Tefifet de la rédemption et de la mort de Jésus- Christ ait été d'appesantir le joug du Seigneur, ah ! chrétiens, ce seraient autant de blasphèmes contre la bonté et la fidélité de Dieu. Que nous manque-til donc? denx choses ; une foi sincère , et une espérance vive; l'une pour nous attacher à Dieu, et Kautrcpour nousconfier en Dieu. Car, en nous unissant à lui par l'une et par l'autre, nous changerions notre faiblesse dans une force invincible, comme dit le Prophète :Qui sperant in Domino ^ mutabwU fortUudinem (Isài^ 40); nous commencerions à mardier, à courir, à voler comme des aigles : Assument pennas , utaquilx : volabunt et non déficient. (Ibid.) Mais parce que nous nous détachons de lui , nous demeurons toujours faibles et languissants , toujours dans le chagrin et le dégoût, toujours dans l'abattement et le désespoir; comme si l'Évangile n'était pas une loi de grâce, et que la loi de grâce n'eût pas aplani toutes les difficultés.

Que sera-ce, si j'ajoute que cette loi de grâce est encore une loi de charité et d'amour? Amour et diarité« dont l'effet propre est d'adoucir tout , de rendre tout, non-seulement possible, mais facile; non-seulement supportable, mais agréable; d*ôter au joug toute sa pesanteur, et, si je l'ose dire, d'en faire ^ême un joug d'autant plus léger qu'il est plus pesant. Paradoxe que saint Augustin explique par une comparaison très-naturelle, et dont je puis bien me servir après ce Père. Car vous voyez les oiseaux , dit ce saint docteur : ils ont des ailes , et ils en sont chargés ; mais ce qui les charge, fait leur agilité , et plus ils en sont chargés plus ils deviennent agiles. Otez donc à un oiseau ses ailes , vous le déchargez; mais en le déchargeant, vous le mettez hors d*état de voler : Quoniam exonerare voluisti jacet, (Auo.) Au contraire, rendez-lui ses ailes, qu'il en soit chargé tout de nouveau, c'est alors qu'il s'élèvera : pourquoi? parce qu'au même temps qu'il porte ses ailes , ses ailes le portent. Il les porte sur la terre, et elles le portent vers le ciel : Redeat onus, et volahit, (Ibid.) Telle est, reprend saint Augustin, la loi de Jésus-Christ, Talis est Christi sarcina (Ibid.) : nous la portons , et elle nous porte; nous la portons en lui obéissant, en la pratiquant; mais elle nous porte en nous excitant, en nous forti-

SUR LA SAGESSE, btc

fiant, en nous animant. Tout autre fardeau n'a que son poids, mais celui-ci a des ailes : AUa sarcina pondus habet y Christi pennas. (Ibid,)

Laissons cette figure, chrétiens, et parlons en* core plus solidement. Dieu souverain créateur, possédait trois qualités par rapport à ces créatures : celle de maître, qui nous soumettait à lui en qualité d'esclaves ; celle de rémunérateur, qui nous attirait à lui en qualité de mercenaires ; celle de père, qui nous attache à lui en qualité d'enfants. Or, selon ces trois qualités, c'est la réflexion de saint Bernard, Dieu a donné trois lois aux hommes : une loi d'autorité comme à des esclaves, une loi d'espérance comme à des mercenaires, et une loi d'amour comme à des enfants. Les deux premières furent des lois de travail et de peine, mais la troisième est une loi de consolation et de douceur. Qu'est-il arrivé de là? Les hommes, dit saint Augustin, ont gémi sous ces lois de travail, de peine, de crainte; mais leurs gémissements, leurs peines et leurs craintes n'ont pu leur faire aimer ce qu'ils pratiquaient : au lieu que les chrétiens ont trouvé dans la loi de grâce un goût qui la leur rend aimable et une onction qui la leur fait observer avec plaisir : Timuerunt, et non impleverwU ; amaverunt , et impleverunt. ( Ane. ) Les hommes , sous les deux premières lois , intéressés et avares , craignaient un Dieu vengeur de leur convoitise; mais, malgré cette crainte, il%ne laissaient pas de commettre les plus injustes violences, de ravir le bien d'autrui , ou du moins de le désirer : au lieu que dans la loi nouvelle ils se sont attachés amoureusement à un Dieu pauvre; et par amour pour lui , bien loin d'enlever des biens qui ne leur appartenaient pas, ils ont donné leurs biens propres, et se sont volontairement dépouillés de toutes choses : Timuerunt et rapuenaU res aliénas ; amaverunt, et donaverunt suas. ( Ibid.>

Voilà ce que les amateurs du monde ne comprennent pas, et ce qu'ils pourraient néanmoins assez comprendre par eux-mêmes et par leurs propres sentiments. Il ne nous entendent pas quand nous leur parlons des merveilleux effets de la charité de Dieu dans un coeur; mais qu'ils en jugent par ce que fait dans eux l'amour même du monde. A quelles lois les tient-ils asservis, ce monde qu'ils idoikrent? lois de devoir, justes, mais pénibles; lots de péché, injustes et honteuses; lois de coutume, extravagantes et bizarres; lois de respect humain, cruelles et tyranniques; lois de bienséance, ennuyeuses et fatigantes. Cependant, parce qu'ils aiment le monde, ce qu'il y a dans le service da monde de plus fâcheux , de phis incommode, de plus dur, de plus rebutant, leur devient aisé. Rien ne leur coûte pour satisfaire aux devoirs du monde» pour se conformer aux coutumes du monde, pour*

SUR L'IMPENITENCE FINALE.

obferrer les bienséances du monde , pour mériter la ftveur du monde. Or, qu'ils aiment Dieu , comme Us aiment le monde; que, sans changer de sentiments , mais seulement d*objet , au lieu de demeurer toujours attachés au monde, ils commencent à s'attacher à Dieu, cette loi du Seigneur qui leur paraît impnCiqoable, changera, pour ainsi dire, de nature pour eux. Ils travailleront , et dans leur travail ils trouveront le repos ; ils combattront, et dans leurs combats ils trouveront la paix ; ils renonceront à tout, et dans leurs renoncements ils trouveront leur trésor, ils endureront tout, ils se mortifieront en tout, et dans leurs mortifications et leurs pénitences ils trouveront leur bonheur.

Cest ainsi que la loi de Dieu est tout à la fois un joug et un soulagement, un fardeau et uu soutien. Si vous en doutez, j'en appelle, non point à votre témoignage, puisque vous ne pouvez rendre témoignage de ce que vous n'êtes point en état de sentir, mais au témoignage de tant de saints qui l'ont éprouvé et de tant d'âmes justes qui l'éprouvent encore tous les jours. Eh quoi I cette loi de charité n'a-t-elle pas changé les chaînes en des liens d'honneurs? témoin un saint Paul. N'a-t-elie pas donné des diarmes à la croix ? témoin un saint André. I<i'a-t-€lle pas fait trouver du rafraîchissement au milieu des flammes.^ témoin un saint Laurent. Kopère-t-elle pas encore à nos yeux tant de miracles ? Iii'est-ce pas elle qui fait porter à tant de vierges chrétiennes toutes les austérité du cloître ? N'estce pas elle qui engage tant de pénitents dans une sainte guerre contre eux-mêmes, et qui leur apprend à crucifier leur corps? N'est-ce pas elle qui fait préférerlapauvreté aux richesses, l'obéissance à la liberté, la chasteté aux douceurs du mariage, les abstinences et les jeûnes, les haires et les ciiices à toutes les commodités de la vie ? Que dis-je dont TOUS n'ayez pas des exemples présents et fréquents ; et ces exemples que vous voyez , ne sont-ce pas autant de leçons pour vous ? Si donc, conclut saint Jérôme , la loi vous paraît difficile , ce n'est point à la loi qu'il faut s'en prendre ni à ses difficultés, mais à vous-même et à votre indifférence pour Dieu, Elle est difficile à ceux qui la craignent, à ceux qui la voudraient élargir, à ceux que l'esprit de Dieu, cet esprit de grâce, cet esprit de charité, ne réveille point, n'anime point, ne touche point, parce qu'ils n'en veulent pas être touchés. Mais prenons confiance, et, dans un saint désir de plaire à Dieu, entrons dans la voie de ses commandements, nous y marcherons comme David , nous y courrons , nous arriverons au terme de l'éternité bienheureuse , où nous conduise , etc.

SERMON

LE LUNDI. DE Lk DEUXIÊHEtSEMAUlB.

SUR LIMPÉNITENCE FINALE.

Bgo vado, et qumntiM nu; et in peeeato vettro mariemini.

Je m*en vais; vous me chercherez, et voas mouifcc dan» votre péché. SAiirr Jean , chap. s.

Ce sont deux grands maux que le péché et la mort : le péché , par où la mort est entrée dans le monde; et la mort, par où Dieu a puni le péché : le péché qui dégrade l'homme dans l'ordre de la grâce ; et la mort qui le détruit dans Tordre de la nature : le péché qui nous a fait tomber de ce bienheureux état d'innocence où Dieu nous avait créés ; et la mort qui nous dépouiUe de tous les biens temporels dont Dieu, après le péché, nous a encore laissé l'usage. Mais après tout, chrétiens, ni la mort ni le péché, pris séparément , ne sont point des maux extrêmes ; et j'ose même dire qu'ils peuvent avoir leur avantage et leur utilité; car la mort sans le péché peut être sainte et précieuse devant Dieu ; et le péché sans la mort peut servir de matière aux plus excellentes vertus qui rendent l'homme agréable à Dieu. La mort sans le péché fut dans Jésus-Qirist une source de grâces et de mérites; et le péché sans la mort, comme l'enseigne la théologie, a été dans les prédestinées et un principe et un effet de leur prédestination. La mort sans le péché acheva de sanctifier Marie; et le péché sans la mort devient un motif de conversion pour Madeleine. Mais le souverain mal et ce qu'il y a de plus affreux , c'est le péché et la mort unis ensemble : la mort qui met le dernier sceau à l'impénitence du pécheur; et le péché qui imprime à la mort le caractère de sa malice : la mort qui rend le péché pour jamais irrémissible ; et le péché qui rend la mort pour toujours criminelle et réprouvée. La mort dans le péché, la mort avec le péché, la mort même, comme il arrive souvent, par le péché : voilà , mes chers auditeurs , ce qui m'effraie et ce qui doit vous effrayer comme moi ; voilà ce que Dieu a de plus terrible dans les trésors de sa colère ; voilà de quoi le Fils de Dieu menace aujourd'hui les Juifs , et de quoi nous avons aussi bien que les Juifs à nous préserver. Pour bien entrer dans ces sentiments, implorons le secours du ciel par l'intercession de la Vierge que nous prions tous les jours de nous être favorable à la mort et disons-lui, Ave y Maria,

C'était, chrétiens, une triste vérité pour les Juifs, mais une vérité fondée sur la parole même de Jésus-Christ, qu'après avoir vécu dans le péché, ils mourraient dans l'impénitence : Inpeccaio vestro

SUR L'IMPÉKITENCE HNALE.

moriemini. Or en quel sens cet oracle doit-il être entendu ? car il nous importe de le bien savoir, puisque le Sauveur du monde nous parlait à nous-mêmes dans la personne des Juifs , et qu'il n'y va pas moins que d'une éternelle réprobation. Est-ce une simple menace que Jésus-Christ faisait à cette nation incrédule, pour les obliger à se reconnaître ? Est-ce un arrêt définitif qu'il portait contre eux ; et prétendait-il leur signifier que la mesure de leirrs cri mes était renoplie, et qu'ils n'avaient plus de grâce à espérer de la part de Dieu. Saint Chrysostôme l'a pris dans le sens le plus favorable; et ce Père estime que ce fut seulement comme une sentence comminatoire qui déclaiait aux Juifs ce qu'ils avaient à craindre, s'ils demeuraient plus longtemps dans leur infidélité; de même que Jonas, en prêchant aux Ninivites, leur annonça qu'après le terme de quarante jours Ninive serait détruite : Adhuc quadraginta dies et Ninive svbvertetur. ( Jon^e., 3. ) Saint Jérôme s'est attaché à la lettre, et sa pensée est, que le Fils de Dieu ne parlait pas seulement aux Juifs en prophète pour les intimider, mais en juge et en souverain pour les condamner : c'est-à-dire qu'il ne leur marquait pas seulement le danger où ils étaient d'une réprobation prochaine ; mais qui leur intimait expressément que leur réprobation était déjà consommée. Car, reprend ce saint docteur, quand Dieu, dans FÉcriture, veut seulement menacer, il ajoute toujours à ses menaces des conditions qui en suspendent l'effet et qui les modifient. Ainsi dit-il à Adam : Si tu manges de ce fruit tu mourras : In quo enim die comederis, morte morieris. {Gènes,, 2.) Au lieu que le Sauveur du monde faisait une proposition absolue, en disant aux Juifs : Vous mourrez dans votre péché , Inpeccato vestro moriemini.

Mais du reste , chrétiens , soit que ce soit un ar rêt, ou que ce soit précisément une menace, n'estce pas assez pour nous faire trembler que ce soit la menace d'un Dieu ? d'un Dieu qui ne parle point en vain; d'un Dieu qui ne parle point par passion; d'un Dieu qui ne parle point sans connaissance , mais qui , pénétrant dans le fond des cœurs et découvrant d'un coup d'œil tout l'avenir, voit par avance à quoi se doit terminer notre vie, et quelle en sera la fin : Inpeccato vestro moriemini. Ne nous en tenons pas là néanmoins; mais consultons l'expérience, et voyons si l'expérience vérifie à l'égard des pécheurs cette prédiction de Jésus-Christ : car après la parole de Dieu, la preuve la plus convaincante et la plus sensible c'est l'expérience. Comment donc meurent presque tous les pécheurs du siècle; je dis ces pécheurs d'état et de profession, ces pécheurs obstinés dans leurs désordres, qui jamais n'ont fait une vraie pénitence pendant la vie ; comment meurent-ils? Ah! mes frères c'est ici que nous devons reconnaître une providebce bien sé-

vère et bien terrible sur les impies , comme il f en a une tout aimable et toute bienfaisante sur les justes. Ils meurent, ces pécheurs invétérés, comme ils ont vécu. Ils ont vécu dans le péché , et ils meurent dans le péché. Ils ont vécu dans la haine de Dieu et ils meurent dans la haine de Dieu. Ils ont vécu en païens et ils meurent en répouvés : voilà ce que l'expérience nous apprend.

Mais pour vous en donner une idée plus juste, et pour partager ce discours , je les divise en trois espèces différentes. Car les uns meurent dans le d^rdre actuel de l'impéniténce ; les autres meurent sans nul sentiment et nulle démonstration de pénitence; et les derniers meurent dans l'exercice, ou, pour mieux dire, dans l'illusion d'une fausse pénitence. liCS premiers sont les plus criminels , parce qu'ils ajoutent à tous les péchés de leur vie celui de l'impéniténce finale , par oh il est vrai de dire qu'ils se réprouvent eux-mêmes, et qu'ils consomment positivement leur damnation. Les seconds sont plus malheureux, et par là même plus dignes de compassion, parce que, sans le vouloir et sans y penser, ils se trouvent privés des secours de la pénitence. Les derniers participent à la condamnation des uns et des autres; et sans être, ni si criminels que les premiers, ni si malheureux que les seconds, ils sont toutefois, et malheureux parce qu'ils sont aveugles, et criminels parce qu'ils sont pécheurs et impénitents. Ainsi j'appelle l'impéniténce des premiers, une impénitence criminelle ; j'appelle l'impéniténce des seconds, une impénitence malheureuse; et j'appelle l'impéniténce des derniers, une impénitence secrète et inconnue, ou si vous voulez, une fausse pénitence , qui n'est au fond qu'une véritable impénitence. Ce n'est pas tout ; car après vous avoir marquécestroi&earactèresdepécheurs qui meurent dans leur péché , je dois ajouter trois réflexions, pour vous faire oonnaître comment l'impéniténce de la vie conduit à l'impéniténce de la mort : comprenez ceci. Je dis que l'impéniténce de la vie conduit à l'impéniténce criminelle de la mort : par voie de disposition; ce sera la première partie. Je dis que l'impéniténce de la vie conduit à l'impéniténce malheureuse de la mort : par voie de punition ; ce sera la seconde partie. Enfin je dis que l'impéniténce de la vie conduit à l'impéniténce secrète et inconnue, ou à la fausse pénitence de la mort : par voie d'illusion ; ce sera la troisième partie. Conmiençons.

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