‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 83 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On peut mourir dans le désordre actuel et dans le péché de l'impéniténce finale en deux manières s. ou par une volonté délibérée de renoncer absolu — ment à la pénitence , lors même qu'on se trouve auic approches de la mort ; ou par une omission crimi —

SUR L'IMPENITENGE HIHALE:

iidte des moyens ordinaires el marqués de Dieu, pour rentrer en grâce avec lui , et pour faire pénitence. Or, ces deux genres de mort sont si communs dans le monde, qulispourraientsuffire pour justifier la prédiction du Fils de Dieu : Jnpeccato vestro mofiemM. Entrons, chrétiens, dans cet abîme d'iniquité; tâchons d'en pénétrer la profondeur, et pour nous rendre cette considération plus utile, ne craignons point de descendre à un détail qui seul servira de preuve à la plus terrible de toutes les vérités du christianisme.

Quand je dis mourir dans une volonté délibérée de renoncer absolument à la pénitence, prenez garde, b'U vous plaît, à ce que j'entends. Je ne parie pas de ee qui peut arriver , et de ce qui arrive en effet quelquefois par une impénitence affectée, lorsque le péefaeur, se voyant foroéde quitter la vie, ne veut pas reconnaître celui dont il Ta reçue, et qui lui en va demander compte ; et que prêt à paraître devant le tribunal de Dieu , il ose encore se révolter contre Dieu même, en disant comme ce peuple infidèle : Non serviani. (Jerbm., 2.) Non, je ne m'humilierai point. Car quoique nous en ayons des exemples, et que ceux qui passent pour athées, et qui le sont au moins de mœurs et de conduite , soient sujets à mourir de la sorte, ces exemples, dit judicieusement saint Chrysostôme , sont si monstrueux, qu'ils inspirent par eux-mêmes de Thorreur, et qu'un ministre de l'Évangile, pour ne pas blesser la piété de ses auditeurs, doit plutôt les omettre que d'entreprendre de les combattre. Ainsi mourut un Julien l'apostati vomissant mille blasphèmes contre le ciel, tandis qu'il vomissait avec son sang son âme impure et sacrilège. Ainsi sont morts tant d'ennemis de Dieu, éont la fin, aussi funeste qu'impie, a tant de fois malgré eux rendu témoigange au souverain pouvoir et à la divinité de ce premier Être qu'ils avaient méconnu, ou, plus vraisemblablement, qu'il avaient tâché, mais en vain, à méconnaître. Ainsi meurent tous les jours au milieu de nous, je ne sais combien et mondains, qui sont encore, après avoir vécu sans foi, sans loi, sans religion, sans conscience, assez téméraires et assez emportés , pour vouloir couronner l'œuvre par une persévérance diabolique dans leur libertinage. Mais encore une fois ce sont des monstres dans Fordre de la grâce, sur qui nous ne devons jeter les yeux qu'autant qu'il est néces* saire pour les détester et pour les avoir en exécra* tion.

Ce n'est donc point par de semblables exemples que je veux vérifier l'oracle de Jésus-Christ; mais je parleseulement dotant d^autres pécheurs , en qui eet état d'impénitence, tel que je l'ai marqué, est aussi souvent un effet de la faiblesse que de la malice de leur cœur, ou plutôt est un effet tout ensemble de l'un et de l'outre : et pour vous faire com-

prendre plus distinctement et plus précisément ma pensée, je parle d'un homme qui , rempli de fiel et d'armertume, après avoir passé sa vie dans des haines et des inimitiés scandaleuses, meurt sans jamais vouloir se réconcilier, protestant qu'il ne le peut ; ou s'il le fait en apparence, se disant intérieurement à lui-même qu'il ne le veut pas : témoin ce chrétien, qui, sur le point même d'endurer le martyre, refusa d'embrasser son ennemi, quoique son ennemi , humilié à ses pieds, lui demandât grâce. Or, sans nous arrêter à ces circonstances particulières, combien voyons-nous de pareilles morts dans le ehris* tianisme, de morts sans réconciliation , de morts accompagnées de toute l'aigreur du ressentiment et de la vengeance; de morts, où tous ces prétendus accommodements qui se n^ocient, toutes ces entrevues qui se ménagent quelquefois avec tan t de pompe, et presque toujours avec si peu de fruit, ne sont que de pures et de trompeuses cérémonies ; de morts , ou , par une maxime de politique, et par une force d'esprit mal entendue et poussée néanmoins jusques au bout, l'on se rend plus intraitable et plus inflexible que jamais? pourquoi.' Pour autoriser en mourant la conduite qu'on a tenue jusque-là, et l'animosité où l'on a vieilli ; disons mieux , pour exécuter l'arrêt prononcé par le Sauveur du monde : Inpeccato vestro moriemini.

Je parle d'un homme qui se trouvant chargé à la mort de biens injustement acquis , dont il s'est fait un état et une fortune, ne veut pas même alors les restituer; gémissant d'une part sous la pesanteur du péché qui l'accable , et de l'autre refusant de se dépouiller ; partagé entre l'enfer qu'il craint, et la cupidité qui le domine; mais du reste aimant mieux abandonner son âme que de réparer les injustices qu'il a commises, que de pourvoir au dédommagement de ceux qu'il a trompés, que de reconnaître des dettes dont sa mauvaise foi l'a toujours empêché de convenir, que de satisfaire à des obligations qu'il ne peut ignorer, et dont les remords secrets de sa conscience ne l'avertissent quetropV en un mot, que de relâcher la proie dont il est saisi , et que Dieu, malgré lui, va bientôt lui arracher. Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus ordinaire, que cette aveugle obstination à conserver ee qu'on n'a pu légitimement posséder? De tant de riches, injustes usurpateurs du biend'autrui, où sont ceux qui, pour mourir en chrétiens , se déterminent à mourir pauvres? et par conséquent ne semble-t-il pas que la malédiction de l'Évangile soit particulièrement attachée à leur état? In peccaio vestro moriemini.

Je parle d'un homme qui, tyrannisé de sa passion, la porte jusqu'au tombeau, et meurt idolâtre d'un objet dont rien ne peut le résoudre à se détacher^ au moment même que la mort le va détacher de tout :: qui par la plus damnable fidélité, ou par le plus aboi»

minable sacrifice , sans égard aux feux éternels dont la justice de Dieu le menace , achève , pour ainsi dire, de se consumer dans les ardeurs d*un feu impudique. Or, vous savez, mes chers auditeurs, si ce n'est pas là le sort de tant de chrétiens sensuels et voluptueux. Je vous renvoie à vos propres connaissance. N'estce pas là qu'aboutissent ces engagements criminels : n'est-ce pas, dis-je, à une mort plus que païenne, où le pécheur en expirant soupire encore pour ce qu'il a si follement aimé-, où constant jusques à l'extravagance, jusques à la fureur, il donne encore ses derniers soins , il consacre ses derniers vœux à une passion dont il s'est fait presque une religion , où la seule et la vive douleur qui le touche, tout mourant qu'il est, n'est pas d'avoir tant recherché par inclination le sujet malheureux de ses désordres, mais de le quitter par nécessité? car ce sont là ses dispositions et ses sentiments ; et en de tel^ sentiments, en de telles dispositions , vous jugez assez quelle doit être sa mort : Inpeccato vestro moriemini.

Enfin je parle d'un homme qui depuis longtemps rebelle à Dieu , après avoir vécu sans crainte de ses jugements, meurt sans rien espérer de sa miséricorde; qui lorsque les prêtres l'exhortent à la confiance, se faisant à soi-même, comme dit saint Augustin, une justice, non pas exacte et rigoureuse, mais cruelle et insensée , puisqu'il se la fait indépendamment de la rédemption et de la grâce de Jésus- Christ, tombe dans un désespoir semblable à celui de Caîn , et conclut avec ce frère parricide : Major est iniquitas mea quam ut veriam merear {Gènes, 4) ; non, il n'y a plus de pardon pour moi , mon iniquité m'en a rendu indigne, et s'il y a un Dieu, je suis réprouvé. Or, n'est-il pas vrai que c'est là le grand et le fameux écueil où échoue une multitude innombrable de pécheurs, surtout de ceux qui par des rechutes fréquentes et habituelles, non-seulement ont perdu toute espérance, mais auraient honte même, si je puis m'exprimer ainsi, de se tourner vers Dieu et de se confier en lui. Car cette honte qu'ils n'ont pu surmonter durant la vie, se réveille tout de nouveau et vient les accabler à la mort; et, trop fortement touchés alors de leur indignité , trop vivement frappés de la grandeur et de la justice de Dieu , ils se troublent, ils renoncent à leur salut, et se font , aussi bien que Judas , de leur contrition même et de leur repentir un dernier titre de réprobation. Voilà, dis-je, ce que j'appelle mourir avec réflexion et avec vue dans le péché d'impénitence : In peccato vestro moriemini.

On y meurt encore d'une autre manière non moins commune , ni moins funeste , quand par une omission criminelle, sans être directement volontaire , on se prive de la grâce de la pénitence et des moyens nécessaires pour l'obtenir. Car enfin , mon

SUR LTMPÉNITENCE FINALE.

frère, dit saint Augustin raisonnant avec un pécheur, si lorsque la mort vous touche de près , et que Dieu vous appelle, vous ne vous disposez pas au plus tôt à paraître devant lui ; si lorsque vous avez un port aussi assuré que celui d'une prompte et sincère pénitence , qui vous est ouvert, vous négligez de vous y mettre en sûreté ; si vous laissez échapper les moments précieux et les temps favorables que la Providence vous ménage dans le cours d'une maladie ; si , par une trop grande attention au soulagement de votre corps, vous oubliez les besoins de votre âme , et si vous rejetez les remèdes salutaires qu'on vous présente , bien loin de les rechercher; si par une crainte servile de la mort vous en éloignez , autant qu'il est possible, le souvenir , fermant l'oreille à tous les avertissements qu'on vous donne, et voulant être flatté et trompé sur la chose même où vous avez plus d'intérêt à ne l'être pas ; si par une faiblesse naturelle, vous ne faites pas effort pour surmonter là - dessus vos frayeurs , et pour vaquer au moius dans cette extrémité à votre plus importante affaire; si vous écoutez des parents et de faux amis qui vous en détournent ; si par un renversement de conduite le plus déplorable, vous pensez encore à votre famille , lorsqu'à peine il vous reste de quoi pourvoir à votre éternité ; ah ! mon cher frère, conclutsaint Augustin changez alors de langage, et corrigez vos idées. Dire que la mort dans cet état d'impénitence est le plus grand de tous les malheurs, c'est mal parler : mais il faut dire que c'est le plus grand et le plus inexcusable de tous les crime». Dire que vous mourez dans votre péché, c'est ne s'expliquer qu'à demi ; mais il faut dire que vous mourez dans votre péché par un dernier péché, qui surpasse tous les autres. Car qu'est-ce que tous, les péchés de la vie, en comparaison deceseul péché? Où l'homme peut-il porter plus loin son injustice envers Dieu et envers lui-même ? Se voir à ce terme fatal après lequel il n'y a plus de terme , et vouloir encore différer ; se voir aux portes de l'enfer, et ne travailler pas encore à s'en retirer; se voir sur le point de périr, et balancer encore à se rendre le pl«s pressant devoir de la charité , en prenant de sages mesures pour ne périr pas , cela se peut-il comprendre , ou cela se peut-il pardonner? Cependant, chrétiens, voilà jusques où va l'égarement de l'esprit mondain, quand on s'abandonne à le suivre. On est investi , comme parle l'Écriture, des douleurs de la mort et des périls de l'enfer, et toutefois on ne laisse pas de risquer, de se rassurer, de temporiser, de se reposer sur le lendemain : on chicane , on élude , on dissimule avec soi-même; enfin on meurt dans la disgrâce et dans l'inimité de Dieu. Mort doublement criminelle, et par Timpénitence de la vie qui l'a précédée, et par l'impénitence de la mort qui l'accompagne : In peccato vestro morienUni»

SDR L'MPÉNITENCE FINALE.

Or, j*aî ajouté qu'il y a entre ces deux sortes iTimpéaiteDces , entre Timpénitencede la vie et Timpénitence de la mort, une telle liaison, que Tune conduit presque inunanquablement à l'autre , et cela comment? par voie de disposition , c'est-à-dire , par voie dliabitude, par voie d'attachement, par voie d'endurcissement : trois degrés que marquent les Pères dans la description qu'ils nous font de ce premier ordre de pécheurs impénitents : vérité constante et dont la seule exposition va vous convaincre.

Par voie d'habitude : car de prétendre que des habitudes contractées durant la vie , se détruisent aux appro^es de la mort , et que dans un moment on se fasse alors un autre esprit, un autre cœur, une autre volonté, c'est, chrétiens, la plus grossière de toutes les erreurs. Je l'ai dit, et vous ne l'ignorez pas : nous mourons comme nous avons vécu ; et la pi^ence de la mort , bien loin d'affaiblir les habitndes déjà formées, semble encore davantage les lévdUer et les fortifier. Car si jamais nous agissons par habitude, c'estparticulièrement àla mort. Vous avez mille fois pendant la vie différé votre conversion, vous la différerez encore à la mort : vous avez dit mille fois pendant la vie, ce sera dans un mois ou dans une année ; vous direz encore à la mort , ce sera dans un jour ou dans une heure : vous avez été pendant la vie un homme de projets , de désirs , de résolutions, de promesses sans exécution; vous mourrez encore en désirant, en proposant, en promettant^ mais en ne faisant rien. Et ne dites point que le danger extrême vous déterminera : abus. Il vous déterminera à désirer, parce que vous en avez l'habitude^ il vous déterminera à proposer et à promettre, parce que vous vous en êtes fait une coutume : mais en désirant par habitude, en proposant et en promettant par habitude, et par habitude n'exécutant rien, vous mourrez dans votre péché : In peceaio vestro moriemini.

Par voie d'attachement : car l'impénitence de la vie, selon la parole du Sage, forme comme une eh^ne de nos péchés, et cette chaîne nous tient presque malgré nous dans l'esclavage et la servitude : Jniqûuates suœ caphmi impium ,€tfunibiis pecca- Uman suorum constringilur. {Prov, 5.) Je sais que Dieu peut user de son absolu pouvoir, et rompre au moment de la mort cette chaîne ; mais je sais aussi que pour la rompre dans un moment, il ne faut pas moins qu'un miracle de la grâce, et que Dieu ne fait pas communément de tels miracles. Et en effet , nous voyons un pécheur mourant dans l'état funeste où se représentait saint Augustin , quand il disait , en parlant de lui-même : Suspirabam ligatus, non ferro aUeno; sed mea ferrea voktatate. ( Aug. ) Je soupirais, 6 mon Dieu, après le bonheur des justes, convaincu qu'il n'était plus temps de délibéi*er, et

qu'il fallait enfin renoncer a mon péché pour me convertir à vous : mais je soupirais, et cependant j'étais toujours attaché , non par des fers étrangers, mais par ma volonté propre. L'ennemi la tenait en sa puissance; et cette suite de désordres compliqués , et comme autant d'anneaux entrelacés les uns dans les autres, m'arrêtait presque malgré moi et malgré toutes les frayeurs delà mort, sous le joug et la loi du péché.

Par voie d'endurcissement : car cette volonté toujours criminelle, comme je le suppose , et ne se repentant jamais, s'est enfin endurcie dans le péché. Si , touché du sentiment de sa misère , ce pécheur s'était de temps en temps tourné vers Dieu, et que par de généreux efforts , il se fût relevé de ses chutes , autant de fois qu'il succombait aux tentations du monde et de la chair, avec tout le malheur de son inconstance , il aurait néanmoins profité de Tusage de la pénitence. La pénitence , quoique suivie de faiblesses et de rechutes , aurait détruit en lui ce que le péché y avait édifié. Mais ayant toujours mis pierre sur pierre , et entassé iniquité sur iniquité, le moyen que son cœur ne soit pas arrivé au comble, et qu'il n'ait pas contracté dans l'état du crime, non-seulement toute la solidité, mais toute la dureté que le crime est capable de produire ? et quelle apparence qu'endurci de la sorte, il devienne tout à coup, quand la mort approelie, souple et flexible aux mouvements de la grâce ? On meurt donc dans le péché, parce qu'on a vécu dans le péché; et l'on y meurt , comme j'ai dit , par un nouveau péché, parce que cette impénitence même est la consommation de tous les péchés. Voilà ce que j'ai appelé une impénitence criminelle : passons à l'impénitence malheureuse, qui fera le sujet de la seconde partie.

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