‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 93 sur 256 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Cest le souvenir du passé qui doit foire la première peine des âmes réprouvées : souvenir qui les tourmentera vivement , qui les tourmentera éternellement, qui les tourmentera sans interruption et sans relâche t qui les tourmentera sans partage et sans division , qui les tourmentera en toutes les manières que la justice d*un Dieu , aidée de sa toutepuissance, est capable de lui suggérer; mais ce qu*il 7 a de plus déplorable , qui n'aura point d'autre effet, en les tourmentant, que de les faire souffrir et de les tourmenter. Voilà, chrétiens, la première idée que je conçois de l'état d'une âme dans Tenfer, et de sa réprobation. Fili, recordare quiareapUHUmain vita tua, {Lvc^ 16.) Souvenez-vous, mon fils, dit Abraham au riche malheureux, que vous aves eu les biens de la vie ; mais souvenez-vous en même temps de l'abus que vous en avez fait. Deux vues, reprend saint Chrysostôme , bien affligeantes pour un damné : la vue des biens dont il aura 6it un si criminel usage , et la vue des maux qu'il aura commis. L'une et l'autre, suivant le dessein de Jésus-Christ , également nécessaires pour arrêter les emportements de nos passions, et pour nous affermir dans les voies de la sagesse chrétienne.

Première vue qui tourmentera le réprouvé : les biens de la terre qu'il possédait et dont il faisait le prétendu bonheur de sa vie; mais qui, par le plus triste changement , feront son supplice , et lui causeront 4es plus mortels regrets. Ce ne sera pas de les avoir perdus; car, quelque attachement qu'il y ait eu , il ne sera pas en état d'en être touché , et il n'en reconnaîtra que trop la vanité et le néant ; mais de les avoir aimés préférablement à son salut éternel, mais de s'en être servi contre Dieu, mais de les avoir employés à se perdre soi-même. Ah! dira ce riche, déchiré du plus cruel et du plus vif repentir (car c*est ainsi que le Saint-Esprit fait parler les réprouvés dans l'Écriture), si j'avais ménagé selon Dieu ces biens de fortune ; si , conformément aux lois du christianisme et aux obligations de mon état , j'en avais assisté les pauvres ; si , par un zèle de religion et de charité , je les avais partagés entre Jésus-Christ et moi ; si , les regardant comme des talents dont je n'avais que la simple administration, je les avais foit proGter, en les appliquant aux œuvres de miséricorde et de piété ; si , comme un dispensateur fidèle , j'en avais rapporté le fruit au service et à kl gloire du maître de qui je les tenais , et qui me les avait confiés; ces biens, dont la mort m*a dépouillé , seraient maintenant pour moi un tré-

sor de mérites , et un fonds de bonheur pour Téternité. Les hommes m'en loueraient sur la terre, et Dieu m'en récompenserait dans le ciel. Mais, parce qu'un désir insatiable d'amasser et d'avoir me les a fait retenir impitoyablement , malgré les misères de tant de pauvres, à qui je n'en ai point fait part; mais parce qu'un luxe immodéré et sans autre règle que l'esprit du monde, me les a fait prodiguer en des dépenses vaines et superflues ; mais , parce qu'un assujettissement honteux à mes sens me 4es a fait consumer en des excès, en des intempérances criminelles; mais, parce qu'une détestable ambition de me pousser et de m'élever, ou une passion aveugle d'enrichir des enfants et des héritiers, qui sont aujourd'hui des libertins et peut-être des ingrats , me les a fait rechercher contre toutes les lois de la justice, et aux dépens de ma conscience, il faut que ces mêmes biens, où je mettais toute mon espérance et toute ma félicité , deviennent mes propres bourreaux.

Pensée d'autant plus désolante , que , faisant ensuite la plus triste comparaison , il se retracera l'idée de ce souverain bien qu'il aura perdu , et pourquoi? pour des biens périssables et passagers. Cette conviction sensible qui lui restera, et qui lui restera toujours présente, qu'il a perdu son vrai bien, son unique bien, pour de faux biens , et même de faux biens dans Festime des hommes, pour un vain intérêt , qui l'a aveuglé, pour un honneur chimérique et imagi« naire, dont il s'est entêté; pour un plaisir sensuel et brutal, à quoi il s'est abandonné, le dépit mortel qu'il en concevra contre lui-même, et qui lui fera dire avec bien plus de sujet qu'au fils de Saiil : Gustans gustavi paululum meUis, et ecce morior {Reg. 14); pour quelques douceurs que j*ai goûtées, pour quelques plaisirs que ma raison me disputait , et dont ma conscience m'a presque été , par ses reproches, tout le sentiment, je me vois condamné à boire le calice de la colère de Dieu ; ce calice de fiel et d'amertume, ce calice qu'il a détrempé dans le jour de sa fureur, et qu'il réserve à ses ennemis ; tout cela, encore une fois, fera naitre dans son âme ce ver intérieur qui le rongera : Becordare quia recepisti bona in vita tua! (Luc, 16.) Ainsi nous nous servons dans la vie des biens de Dieu contre Dieu ; et Dieu, à son tour, s'en servira contre nous; et, comme nous en faisons les instruments de notre malice pour TofTenser, il en fera , dit saint Grégoire» les instruments de sa justice pour nous punir. Et cela comment ? toujours par la pensée et le souvenir : Hecordare.

Mais si l'abus des dons naturels et des biens de la terre doit faire dans l'âme une impression si violente, que sera-ce de l'abus des grâces et des dons sur* naturels , qui , pesé au poids du sanctuaire de Dieu , et par rapport à la damnation , aura des conséquen-

SOR L'ENFER

ees encore bien plas funestes. Car qui peut dire quelle sera la désolation d*un réprouvé lorsqu'il se représentera à lui-même (or il se le représentera toujours) combien de secours, combien de moyens de salut il se sera rendus inutiles, combien de lumières il aura étouffées , combien d*inspirations il aura rejetées, combien de sacrements il aura négligés ou profanés; à combien d'instructions, à combien de remontrances il se sera endurci ; à combien d'exemples il aura été insensible, soit par une force d'esprit prétendue dont il se piquait dans son impiété, soit par une lâcbeté et une délicatesse qu'il ne s'est jamais efforcé de raincre. Ah! si j'avais seulement été fidèle à une partie de ces grâces dont Dieu me prévenait ; si j'avais , pour suivre la voie qui m'appelait et qui m'appelait si souvent, qui m'appelait si fortement, renoncé à l'esclavage du monde et de la chair, je me serais sanctifié, j'aurais part a l'héritage des enfants de Dieu , je posséderais avec eux le même royaume ; mais , parce que je les ai reçues en vain, ces grâces si précieuses; parce que je les ai reçues avec indifférence et sans aucun retour, parce que je les ai méprisées , parce que je les ai même combattues, et que, par mon obstination, elles ne m'ont pas attiré , ni converti à Dieu , elles 8*élèvent contre moi pour me persécuter et pour venger Dieu. Au lieu de ces saintes tristesses , au lieu de ces saints remords, au lieu de ces contritions salutaires et vivifiantes, qu'elles devaient exciter dans mon cœur, elles me causent à présent des remords, mais des remords qui me déchirent ; elles me causent des tristesses, mais des tristesses qui m'accablent ; elles me causent des repentirs , mais des repentirs qui me percent , qui me transportent , qui vont jusqu'à la fureur, jusqu'à la rage : Recordare,

Or, puisque Dieu fera servir jusqu'à ses grâces pour tourmenter le pécheur, jugez de lace qu'il aura à souffrir, ce pécheur réprouvé, du souvenir et de la vue de ses crimes , dont la propriété la plus naturelle est de devenir le supplice de ceux mêmes qui les ont commis. Non, non, dit saint Chrysostôme, il ne faudra point de démons , point de spectres pour faire de i'enifer un lieu de tourment. Ce que chacun y apportera de crimes, voUà les démons auxquels il sera livré. Ces impuretés abominables, ces injustices énormes , ces profanations des choses saintes , ces mépris iiéclarés de Dieu, ces haines invétérées contre le prochain, ces perfidies et ces trahisons, ces artifices de l'hypocrisie , ces scandales de l'athéisme, ces emportements de la vengeance, ces raffinements de la médisance, ces noires impostures de la calomnie, tant d'autres iniquités dont je ne puis faire le dénombrement , ce sont là les monstres qui investiront le réprouvé, qui l'assiégeront, qui le saisiront des plus vives frayeurs.

Et D n'est pas absolument nécessaire d'être chré-

tien pour être persuadé de ce que je dis, puisque les païens eux-mêmes l'ont reconnu , et qu*ils en ont fait la matière de leurs fables. Or, ce que nous tp^ pelons leurs fables , comme remarque fort bien saint Augustin, n'était, au fond, rien autre chose que les mystères les plus sublimes de leur théologie, et les principes les mieux établis de leur morale. Us ne les proposaient aux peuples que sous des fictions; mais ces fictions renfermaient la même vérité que la foi nous enseigne; et, malgré le libertinage des athées qui vivent aujourd'hui parmi nous , ces infidèles du paganisme nous rendent un témoignage tout conforme à celui des prophètes et des apôtres, savoir, qu'il y a un enfer, et qu'une des grandes peines de l'enfer sera d'avoir péché, et de s'être souillé de crimes dans la vie : Recordare.

Mais ces crimes ne seront plus : il est vrai, reprend saint Bernard , ils ne seront plus dans la réalité de leur être, mais ils seront encore dans la pensée et dans le souvenir. Or c'est par le souvenir et par la pensée qu'ils feront souffrir une âme réprouvée de Dieu. Transiertmt a manu, sed non transieruné a mente. (Bebnabd.) Ils ne seront plus , ajoute ce Père , mais ils auront été , et il ne sera plus au pouvoir, ni du pécheur, ni de Dieu même, qu'ils n'aient pas été. Or ils ne tourmentent, soit dans l'enfer, soit sur la terre, que parée qu'ils ont été, et de là vient qu'ils tourmentent lors même qu'ils ne sont plus, ou plutôtqu'ils ne commencent à tour^ menter que quand ils ne sont plus. Et, parce que n'être plus et avoir été sont deux termes infinis qui égaleront l'éternité de Dieu , et qui subsisteront dans leur manière de subsister, autant que Dieu sera Dieu, ces crimes qui ont été, et qui ne seront plus, auront, s'il m'est permis de parler ainsi, une activité éternelle dans l'enfer, pour tourmenter le réprouvé. Ils ne l'ont contenté qu'un moment pendant qu'il les commettait , et ils le tourmenteront étemel* lement quand il ne les commettra plus : pourquoi? belle raison de saint Augustin, parce que chaque chose, dit-il, agit selon l'étendue de sa durée. Or le présent , qui fait le plaisir du pécheur, combien est-il présent ? un instant , etriendavantage ; et voilà pourquoi le pécheur l'a si peu goûté; au I ieu que le passé qui le tourmentera sera toujours passé , et que, comme passé, n'ayant point de fin , il faudra, par une nécessité indispensable, qu'il se fasse toujours sentir. In «temwn ergo necesse est cruciet, conclut admirablement saint Bernard , gttoe/fn «temum tefeeUse memineris (Bebnabd.) Voyez, poursuit-il, ce qui arrive tous les jours à une âme innocente, lorsque, par une fragilité malheureuse, elle vient à oublier Dieu, et à s'oublier elle-même. Cette femme avait de l'honneur, elle avait aimé jusque-là son devoir; mais enfin une poursuite opiniâtre l'a fait succomber; quel repentir, quelle douleur, quelle confu-

SUil L'ËNFËR.

tioo de sa lâdieté, quelle horreur de son crime! ElleToudraitlepouToir racheter aux dépens de mille Yies; et, si la chose était encore au point d*en délibérer, il n'y aurait point de mort qu'elle n'acceptât, plutdt que de donner un si criminel et un si honteux eonsentement. Mais il n'y a plus de retour; et toujours il sera vrai qu'elle s'est abandonnée à l'infamie et à l'opprobre du péché. Voilà ce qui produit et ce qui entretient dans elle ce fonds d'amertume qu'elle porte quelquefois jusqu'au tombeau. Voyez ce qui arrive à un homme emporté, lorsque, dans l'ardeur de sa passion, il commet une action noire, un homicide, un assassinat. A peine a-til fait le coup, que son esprit se trouble, que son senss'^are, qu'il n'a plus de paix , presque plus de raison. Que ne ferait-il pas , que ne donnerait-il pas , que ne serait-il pas prêt à endurer pour être encore à commettre ce qu'il a commis, et ce qu'il n'est plus en état de réparer? Or ce n'est là qu'une figure et qu'une ombre de l'enfer. Parce que d'avoir péché sera quelque chose d'étemel , il feudra , par une dure , mais juste loi, que le tourment le soit aussi, et que l'âme soit malheureuse pour jamais, parce qu'elle ne cessera jamais de se souvenir qu'elle a été un moment coupable : Aam etsi facere in tempore fuit, scdjèeisse in œtemum manet. (Bernard.) Qui serait bien pénétré de cette pensée , de quel œil envisagerait-il le péché, et qu'épargnerait-il pour s'en préserver?

Ajoutez que les crimes de la vie et tant de désordres se présenteront tous à la fois aux yeux du réprouvé, et tous à la fois le tourmenteront. Il ne les a commis que par intervalles et par succession , aujourd'hui l'un, demain l'autre; s'il y a donc senti quelque douceur, ce n'a été que par parties ; mais , dans son tourment, il n'y aura ni succession , ni partage; Dieu le ramassera tout entier dans chaque instant; et ces crimes, qui , considérés comme présents , se trouvent dispersés dans une longue suite de jours , de mois, d'années , se réuniront tous dans le passé, parce qu'il sera vrai en même temps de dire qu'ils sont tous passés. Ainsi tous, par une vertu indivisible, ils concourront à l'effet malheureux delà damnation. Or imaginez-vous ce qu'ils feront tous ensemble, puisqu'un seul suffirait pour former l'enfer. Ah ! chrétiens, ne vous rebutez pas de la supposition que je vais faire; peut-être blessera-t-elle la délicatesse de vos esprits; mais plût à Dieu que , par là même , elle pût vous inspirer une sainte horreur de la corruption de vos cœurs ! Si l'on venait àremuer uneeau bourbeuse et dormante, etqu'expolant devant vous toutes les immondices qu'elle renferme , 00 vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce luirait pour vous non pas un spectacle, mais un suppiite, mais un martyre aussi rigoureux qu'humiliant. 6r telle, et bien plus insoutenable encore, est

la peine que Dieu réserve , dans l'enfer, à une âme, par exemple , sensuelle et fmpudique. Il lui fera voir du même coup d'œil tout ce qu'il y a eu dans elle , par la concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentements secrets, désirs criminels, espérances conçues, occasions cherchées , commerces scandaleux, entretiens lascifs, libertés, regards, dissolutions, mollesses, il lui rendra tout cela présent; et la fixant à cet objet, dont rien ne pourra plus la détourner, regarde, lui dira-t-il à chaque moment de l'éternité, voilà les suites de ton incontinence, voilà ce qu'a produit ton cœur!

Que concevez-vous de plus intolérable que ce monstrueux amas d'impuretés ? Jugez-en par ce que nous éprouvons dans ces revues plus générales et plus exactes de nos consciences. Quelle honte quand tout à coup cette innombrable multitude de péchés se développe devant nos yeux ! Mais, si cette honte, toute surnaturelle et toute divine qu'elle est , si cette honte, lors même qu'elle est Teffet de la grâce, lors même qu'elle est le principe de notre réconciliation avec Dieu , nous tient lieu néanmoins de peine, et d'une peine que nous cherchons tant à éviter; que sera-ce de la honte des réprouvés, et du sentiment qu'ils en auront ? Ah ! Seigneur, s'écriait David dans la ferveur de sa pénitence, je ne puis plus vivre, et je suis hors de moi-même quand je considère mes iniquités, et que je les vois multipliées à l'infini : j'en suis ému jusque dans la moelle de mes os : Non e$tpax ossibus meis a facie peccatorum meorum. {Ps. 37.) C'était un roi , chrétiens , et un.roi dans la prospérité , un roi élevé au plus haut point de la félicité humaine; cependant il était troublé, il était saisi, il était consterné à la vue de cette affreuse scène qui lui retraçait ses égarements et ses désordres. Concluez donc quel sera l'état d'une âme qui, enlevée de la terre , et d'ailleurs bannie du séjour de la béatitude céleste, se trouvera comme toute recueillie dans le souvenir de son péché ; aura jncessamment cette pensée. J'ai péché ; se dira incessamment à elle-même. J'ai péché, et y pensera, et se le dira , sans jamais lepouvoir détruire, ce pécbéqu'ell» haïra , qu'elle abhorrera comme la source irrémé^ diable de son malheur.

Et voilà notre leçon, chrétiens. Le mauvais riche souhaita que ses frères , encore vivants sur la terre, pussent au moins profiter de son exemple. Dieu ne le voulut pas. Peut-être s'étaient-ils rendus indignes de cette grâce , et peut-être un des grands châtiments que Dieu exerça sur eux fut de ne leur pas faire savoir le funeste état de leur frère dans l'enfer. Mais ce que Dieu ne leur accorda pas, il nous l'accorde aujourd'hui ; il veut que l'exemple de ce réprouvé nous instruise, que sa folie, pour ainsi dire, fasse notre prudence, et que le regret qu'il ressent du passé nous serve à réformer et à sanctifier le pre«

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