‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 97 sur 256 · L'ENFER · texte numérisé non relu

L'ENFER

bonté, qfai est Dieu , il oe découlera jamais sur ces créatures infortunées une seule goutte pour les soulager, comme jamais il ne découlera sur elles une seule goutte de sang du Rédempteur pour les sauver ; pourquoi ? parce que ce n*est plus le temps des miséricordes et du salut. En vain donc le réprouvé s*écrlera-t-il éternellement, comme le riche de TÉvangile, non plus en s'adressant à Abraham , mais à Dieu' même : Miserere mei (Luc, 16); Ah ! ciel , un peu de relâche, un peu de compassion pour moi ; Dieu, endurci contre ses cris , lui répondra, mais dans toute la rigueur de la lettre, ce qu'il répondait à son peuple : Quid damas super contriUone tua f (Jbbbm., 30). Que servent ces plaintes et ces lugubres accents? ils frappent mon oreille, mais ils ne vont point jusques à mon cœur : InsanabUis dolor tuus; il n*y a plus de remède ni de retour, et si vous en voulez savoir la raison, elle est dans vous-même ; Propier muUUudinem iniquitatis tuœ,etpropter dura peecata tuafed hxc tibi; c'est que vous-même vous avez été si longtemps insensible à ma voix, c^est que vous-même vous m'avez laissé mille fois appeler sans vouloir m'entendre , c'est que vous-même vous vous êtes si outrageusement, si opiniâtrement, si constamment obstiné contre moi : Fropter dura peecata tua. Ainsi s'accomplira cette parole de l'É- Tangile , que Dieu n'écoute point les pécheurs ; mais quels pécheurs ? non pas les pécheurs de la vie ; car, dans la vie, ils sont toujours en état de toucher le coeur de Dieu : non pas les pécheurs pénitents; car b pénitence de la vie est toujours toute-puissante auprès de Dieu : mais les pécheurs impénitents à la mort et consommés dans leur péché , mais les péeheors de l'enfer.

Que dis-je , et dans l'enfer même n'y a-t-il pas une pénitence? Oui , chrétiens , et c'est là que la sagesse nous représente les pécheurs pressés de douleur, poussant des soupirs, versant des torrents de larmes. Ah! ce ne sont pas ces effets de la pénitence qui leur manquent, mais le principe qui la sanctiûe! C'est-àdire (et voici en deux mots tout le mystère de cette étemelle réprobation), c'est-à-dire, qu'éternellement ils gémiront , qu'éternellement ils pleureront, qu'éternellement ils feront pénitence; mais une pénitence forcée , une pénitence de démons et de désespérés. Or une telle pénitence, dit saint Augustin, n'effaeera jamais le péché , par conséquent le péché subsistera toujours; et tant que le péché subsistera, ils seront toujours également redevables à la justice de Dieu , et exposés à ses vengeances. C'est ce qu'Abraham , du haut de la gloire , exprime au mauvais riche par ee chaos insurmontable qui les sépare : Magnum chaos Mer nos et vosfirmatum est (Luc, 16); en sorte que, de ce séjour bienheureux où repose Abraham, on ne peut plus tomber dans ce lieu de tourments où le ridie souffre ; et que , de ce lieu de tour-

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ments où le riche souffre, on ne peut plus monter à ce bienheureux séjour où Abraham goûte un repos inaltérable; pourquoi? parce que dans l'un on ne peut plus perdre la grâce, et que dans l'autre on ne peut plus réparer le péché : Ut qui volunt hinc trarisire ad vos, non possint, neque inde hue transmeare^ (Luc, 16.)

Mais quoi ! toujours souffrir, et , par de si longues et de si cruelles souffrances, ne rien acquitter; cela se peut-il comprendre? Comprenez-le, mes chers auditeurs , ou ne le comprenez pas ; la chose n'en est pas moins vraie, et ce n'en est pas moins un article de votre foi. Origène en voulut douter, et d'autres, comme lui, réduisirent l'éternité malheureuse à un certain nombre de siècles. Car, disaient-ils pour soutenir leur erreur, il n'est, ni de la bonté, ni de la justice de Dieu de punir toujours des créatures qu'il a formées, et d'exiger pour les péchés de la vie, d'une vie si courte, une satisfaction qui ne finira jamais. C'est aia«i qu'ils raisonnaient; mais moi de leurs principes mêmes je tire , aVecTertultien et saint Augustin , une conséquence toute contraire. Car Dieu est bon : qui n^ le sait pas ? mais cette bonté, reprend Tertuilien , n'est pas seulement en Dieu miséricorde, elle est encore sainteté. Or une sainteté toujours subsistante est toujours ennemie du péché, et, par une suite nécessaire, elle doit toujours haïr le péché , toujours poursuivre le péché , toujours punir le péché, si le péché dure toujours. Donc, puisqu'il n'y a rien dans l'enfer qui abolisse et qui détruise le péché, il n'y aura jamais rien qui en arrête, le châtiment. Dites-le , même de la justice. Depuis tant de siècles le mauvais riche se désespère au milieu des flammes où il fut enseveli , et s'écrie en se désespérant : Crucior in hac flamma ( Ibîd. ) ; mais ce qu'il disait il y a tant de siècles, il le dit encore, et toujours il le dira, parce qu'il le ressent encore, et que toujours il le ressentira. Oui , cette parole foudroyante et atterrante, Nunc auiem cruciarU. (Ibid.) Maintenant vous êtes tourmenté, il l'entendra toujours. Maintenant, /it^nc: que ce maintenant a d'étendue, puisqu'il embrasse l'éternité tout entière! nunc, maintenant; c'est-à-dire aujourd'hui , et toujours; c'est-à-dire demain, et toujours; c'est-à-dire dans une année, dans un siècle, dans des millions de siècles , et toujours encore au delà. Or concevez, s'il est possible, quelle impression fait sur une âme réprouvée un si affreux désespoir.

De vous donner une idée juste de cette éternité, c'est ce que je n'entreprends pas; et qui le pourrait? Plus on creuse dans cet abîme, plus on se confond , plus on se perd. Usez, tant qu'il vous plaira , de figures et de comparaisons ; sans tant de comparaisons et de figures, je m'en tiens à la foi; et saisi d'une frayeur salutaire, je me prosterne devant cette redoutable justice qu'il est encore temps de fléchir en

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notre faveur, mais que rien ne peut toucher après la mort. Ah! Seigneur, si jamais, et pour mes auditeurs et pour moi , j'ai formé des vœux à votre autel, voici le plus sincère et le plus ardent : c'est , mon Dieu, que votre grâce nous éclaire, et qu'elle dissipe, en nous éclairant, le charme qui nous aveugle. Tant de fois vous m'avez envoyé dans cette cour pour y annoncer vos divines vérités; mais de toutes vos vérités, quelle autre dut plus exciter mon zèle? J'y vois des mondains occupés du monde, possédés du monde , enchantés du monde. Je les vois enivrés de leur grandeur, idolâtres de leur fortune, amateurs d'eux-mêmes et esclaves de leurs sens. Je les vois désolés, consternés, comme foudroyés, au moindre revers qui trouble leurs projets ambitieux et qui déconcerte leurs intrigues criminelles; mais sur l'éternité, nulle inquiétude, nulle attention : soit prétendue force d'esprit et impiété, soit confiance présomptueuse et témérité, soit oubli, négligence, aveuglement, quoi que ce soit, ils vivent en paix et sans alarmes. Cent fois on leur a représenté l'horreur d'une éternelle damnation; mais ils nous écoutent comme les enfants de Lot, dont il est parlé dans l'Écriture, écoutèrent leur père, qui, de la part de Dieu , vint les menacer d'un incendie général. Il semble que ce soit un jeu pour eux : ^istis est eis quasi ludens loqui. (Gènes,, 19.) Dans la juste indignation qui nous anime, ne pourrions-nous pas , à l'exemple de vos prophètes , vous presser enfin , Seigneur, de vous faire connaître, et de faire éclater sur eux votre justice? Mais, mon Dieu, nous nous souvenons que s'ils tombent une fois dans les mains de cette justice* inexorable, rien ne les en pourra retirer; que s'ils se damnent une fois , ou s'ils vous obligent une fois à les damner, c'est pour toujours, et voilà ce qui réveille toute notre compassion. Nous savons d'ailleurs que ce sont des âmes précieuses, que ce sont des âmes rachetées de votre sang , que ce sont des âmes appelées à votre gloire : seront-elles éternellement perdues pour vous , 6 mon Dieu , et serez-vous éternellement perdu pour elles? C'est à quoi , mes chers auditeurs , vous ne pouvez trop penser ; et si vous n'y pensez pas maintenant, quand y penserez-vous ? Sera-ce au triste moment que vous commencerez à ressentir l'ardeur de ces flammes dévorantes ? mais que vous servira d'y penser alors ; n'est-ce pas au contraire dans cette pensée que vous trouverez, non plus votre salut, mais«votre tourment ? 0 éternité , pensée salutaire dans la vie , mais pensée désespérante dans l'enfer ! Si nous ne voulons pas , chrétiens , qu'elle soit le sujet de notre désespoir, faisons-en un motif de notre pénitence. Au lieu de nous exposer a des peines éternelles pour une félicité temporelle, tâchons de mériter, par des peines îemporelJes, une félicité éternelle, que je vous souha/te, etc.

SERMON

FOOl

LE DIMANCHE DE lA T&OISIÈIfE SEBCAINE.

SUR L'IMPURETÉ

Cum immunduM tpiritms exient ab homine, ambutatper loca arida, guœrtns requiem, et non invenîL Tune dieit • Revertar in domum meam unde exivi. Et veniens invenii eatn vacantem, tcopù mundatam, et omatam. Tune vadit, et auumit âeptetn alioi tpitituê teeum nequiofte 9e, et mtrantet habitant ibi.

Lorsque Tesprit impôt ert sorU d'an homme , il va par des lieux arides cherchant du repos ^ et il n'en trouve point Alon U dit : je retournerai dans ma maison d'où je suis lorU; et à son retour il la trouve vide, balayée et ornée. H part aussitôt, et il va prendre avec lui sept autres esprits eoooee plus méchants que lui ; ils rentrent dans cette maisoo , et Us y habitent Saint Mattb., chap. I2.

Suie,

Cest uoe doctrine communément reçue et fondée sur TËcriture même, quil y a des démons de plu« sieurs espèces; et cette différence, remarque saint Grégoûre pape, vient des différentes espèces de péchés où ces esprits de ténèbres ont coutoaie de noos porter. Il y a des démons d*orgueil , il y a des déonons de vengeance, il y a des démons de jalousie et d'envie, il y a des démons de mensonge, d'illusion et d'erreur; et tous ont leur caractère particulier, aussi bien que leurs fonctions propres. Celui qui nous est aujourd'hui représenté dans l'Évangile est le démon d'impureté; cet esprit immonde dont Texercice est de souiller les âmes puriGées par les grâces de Jésus- Christ , et , toutes spirituelles qu'elles sont , de les rendre toutes charnelles , en les infectant de la contagion de leurs corps : Cum immundus spirUus exlerit ab homitie, (Matth., 12.) Or le Fils de Dieu veut, qu'entre tous les autres démons, nous ayons particulièrement horreur de celui-ci, et c'est pour cela qu'il entreprend lui-même de nous le faire connaître. C'est donc , mes chers auditeurs , de cet esprit impur que je dois aujourd'hui vous parler; et il est important de vous en découvrir la malignité, pais- ' que le même saint Grégoire nous assure que ce démon , ou plutôt que le vice qu'il entretient dans nos cœurs , est la cause la plus générale de la damnation des hommes , et que c'est lui qui , tous les jours, fait périr tant de pécheurs : Hoc maxime viUo pericHtatur^genus humanum. (Gréo.) Je vous en donnerai une idée dont vous ne pourrez tirer d'autre conséquence , que de le détester et de vous en préserver. Car, en traitant cette matière, je me souviendrai toujours que la parole du Seigneur, dont je suis le ministre quoique indigne, doit être une parole chaste, plus épurée que l'argent qui passe par le feu , et qu'on

SUR L'IMPURETE.

éproaTejosqaes à sept fois: Eloquia DomMdoqtda Costa, argeniitm igné exanUnaium, prohatum terrm, pitrgaiHm tephiplum. {P$. 11). Plaise à Dieu que Tos cœurs , aussi purs que cette divine parole , soieut disposés à en profiter I c'est la grâce que je Tais demander d*abord au Saint-Esprit , par Tintercession de la Reine des vierges.

Ave^ Maria.

Saint Thomas, parlant du caractère que nous impriment certains sacrements de la loi de grâce, lui donne deux qualités, en quoi il fait consister toute son essence. C'est, di^il, et un signe spirituel, et unepui8sancespirituelle,5i^r9tact^mf^po/^jto«. (S. Thom. } Un signe spirituel , pour représenter dans nouski effets invisibles du sacrement; et une puissance spirituelle , pour nous rendre capables d'opérer les actions propres du sacrement : telle est la doctrine de cet ange de l'école. Or je dis, chrétiens (permettez-moi défaire cette comparaison), que Tinûpureté a pareillement son caractère, mais un caractère de réprobation , et qu'en cela cet abominable péché est une parfûte image de Tenfer. C'est ce que f entreprends de vous montrer dans ce discours; et pour en Ûire d'abord le partage, je trouve que ce evMtère de r^robation que nous découvrons dans llmpnreté, quoique infiniment opposé au caractère des saicrements institués par Jésus-Christ, ne laisse pas de lui ressembler en deux manières ; je veux dire, en ce qu'il a tout à la fois, et la vertu de représenter, et la vertu d'opérer ce qu'il représente. Car je prétends qu'il repr^nte dans l'homme l'état de b r^robation future; voilà sa première propriété : et j'ajoute, si je puis m'exprimer de la sorte, qu'il opère dans Thomme cette même réprobation , en le conduisant à Timpénitence finale ; c'en est la seconde propriété. En deux mots, impureté, signe de la réprobation, et principe de la réprobation. Signe visible de la réprobation, parce que rien ne nous représente mieux, dès cette vie , Tétat des réprouvés après la mort : vous le verrez dans la première partie. Principe efficace de la réprobation , parce que rien ne nous expose à un danger plus certain de tomber dans l'état des réprouvés après la mort : je TOUS le ferai voir dans la seconde partie. Ce sujet est d'une grande étendue, mais d'une extrême conséquence. Je ne dirai rien qui ne soit pour vous une leçon salutaire, et qui ne mérite toutes vos réflexions.

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