DEUXIÈME PARTIE
Pour parler le langage des Pères , et pour réduire aux principes de la théologie la seconde proposition que j'ai avancée, opérer la réprobation dans une âme, c est la conduire à l'impénitence finale, puisqu'il est évident que l'impénitence finale est la dispositioa la plusprocbaÎDe à la réprobation , ou plu-
tôt le commencement de la réprobation même. En effet, dit saint Augustin, les pécheurs ne sont réprouvés que parce qu'ils ne sont plus dans la voie, ni en état de faire pénitence; s'ils y pouvaient rentrer, ou que, dans le lieu même de leur tourment, ils pussent encore être touchés d'un sentiment de conversion , l'enfer ne serait plus enfer pour eux , et ils cesseraient d'être réprouvés ; mais ils le sont et le seront toujours , parce qu'il n'y a plus pour eux de retour , et qu'une impénitence consommée a mis , pour ainsi dire, le dernier sceau à leur damnation. S'il y a donc un péché dont la vertu particulière et spécifique soit d'engager le pécheur dans cette malheureuse impénitence, c'est ce que j*appelle non plus un signe , mais un principe de réprobation. Tel est le péché d'impureté : pourquoi? parce qu'entre les péchés qui précipitent l'homme dans l'abîme de perdition , il n'y en a aucun qui semble plus éloigné de la pénitence chrétienne, et qui, par conséquent, dans le cours de la Providence, soit plus irrémissible. Je dis , chrétiens, irrémissible, non pas dans le sens que l'a entendu TertuUien, lorsqu'il prétendait que ce péché était sans rcn)ède; que l'Église n'avait reçu, pour l'aboHr aucun pouvoir, et que tout impudique devait être abandonné à la rigueur des jugements de Dieu, exclu de toute réconciliation, et visiblement réprouvé, par une séparation entière et sans ressource , du corps de Jésus-Christ. Car l'entendre de la sorte, c'était une erreur, et cette erreur, pour la distinguer de la vérité que je prêche, consistait en doux points. Premièrement, en ce que TertuUien voulait que l'impureté fût d'elle-même et absolument irrémissible, ce que je n'ai garde de penser ; mais je dis seulement que c'est un péché très-difficile à guérir; de sorte que les remèdes même institués par le Fils de Dieu , et commis à la dispensation de l'Église , quoiqu'ils le puissent effacer, ne l'eftiaccnt néanmoins qu'assez rarement , parce que mille obstacles , presque invincibles , en arrêtent l'effet salutaire. Secondement, la pensée de TertuUien était que Timpénitence habituelle dont l'impureté est suivie ne dépendait point de la volonté du pécheur, car, selon ses maximes , quand le pécheur aurait fait les derniers efforts , et donné les preuves les plus sensibles d'une pénitence parfaite, l'Église n'y devait point avoir égard , pour le rétablir dans l'usage des divins mystères et dans la communion des fidèles : autre article que condamne l'Église, et que je condamne avec elle, reconnaissant que si le plus emporté et le plus scandaleux des hommes se convertissait à Dieu de bonne foi, qu'il en donnât des marques solides, qu'il justifiât sa contrition par la régularité de sa vie, l'Église alors , en lui imposant les satisfactions légitimes , aurait droit de l'admettre à la pénitence et de lui accorder la grâce qu'il aurait demandée avec gémis-
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semeoUet ayeclamies. Mais j'ajoute au même temps que, par les désordres de son habitude criminelle , l'homme se fait, pour ainsi parler , à lui-même un état d*împéiiitence, et d'une impénitence volontaire, d'une impénitence à laquelle il ne veut pas renoncer, dont il entretient la cause, et qui lui endurcit le cœur d*autant plus dangereusement, qu'elle lui est agréable et qu'elle lui plaît.
Voilà, dis-je, en quoi la vérité que j'établis est différente de l'hérésie de TertuUien; hérésie où je vous prie, en passant, de remarquer avec moi deux choses importantes, et qui peuvent être pour vous i d'une grande édification; savoir, le principe d'où elle procédait et le fondement sur lequel on l'appuyait. D'où procédait cette hérésie ? appliquez- vous à ced : d'une sainte horreur dont l'Église était prévenue contre le péché que je combats; mais horreur que TertuUien outra, pour user de ce terne, en déférant trop à ses lumières et à son sens, car voici comment il raisonna : « L'Évangile m'assure qull y a des péchés monstrueux , qui ne se pardonnent ni dans le siècle présent, ni dans le siècle ù venir. Rien de plus monstrueux dans un chrétien que le dérèglement d'une chair sensuelle et impure ; par conséquent il faut que l'impureté soit un de ses péchés irrémissibles dont parle le Saint-Esprit. « II se trompait dans la première proposition, ne la prenant pas au sens orthodoxe qui la modifie; mais pour la seconde, il ne supposait rien qui ne fûtfinlversellement reçu; et nous jugeons assez de là que nmpureté était donc alors regardée comme, un crime bien énorme , puisqu'il se trouvait même des hommes savants et zélés qui ne pouvaient consentir que la pénitence la plus juste et la plus complète fût suffisante pour l'expier. De plus , on juge de cette hérésie, combien, à l'égard de ce crime, la discipline de l'Église était rigoureuse , et avec quelle sévérité l'on procédait contre les impudiques. Car il Csdlait bien que cela fût ainsi , puisque la constitution du pape Zéphirin, qui promettait grâce aux simples fornicateurs , souffrez ce terme, quelque prudente qu'elle fût, ne laissa pas de partager les esprits, de déplaire à plusieurs, et d'en révolter quelques-uns, entre lesquels TertuUien se déclara le plus hautement. J'apprends, disait-il dans la chaleur de cette controverse, que le souverain pontife, l'évêque des évêques, a publié une ordonnance, mais décisive et absolue, en vertu de laquelle les fornicateurs, après les exercices ordinaires d*une pénitence laborieuse , peuvent espérer une entière rémission : Âudio edicturny et quidam peremptoriwn : Pontifex sciUcet maximus^ episcopui epUcoporum, dicit: ego fomicationis deiictapœnUentiafimcHsdimiUo.ÇTEiiTVhh,) Ensuite il s'écrie : O indignité! ô prévarication! ô abus! qui onvre la porte à toutes sortes de licences ! Pre-
nez garde, chrétiens, cette conduite le scandalisa, et il aima mieux se séparer du corps de l'Église, en l'accusant de relâchement, que de souscrire à cette ordonnance et de l'approuver. II fallait donc que la simple fornication eût été jusque-là sujette à de grandes peines. Mais encore sur quoi TertuUien se fondaïMl pour porter les choses à cet excès, et pour traiter d'irrémissible le péché, selon le monde, le plus pardonnable? sur des raisons , chrétiens , toutes essentielles , quoiqu'il soit vrai qu'il en abusa. Par exemple, il ne pouvait souffrir qu'un chrétien apportât pour excuse de son désordre la faiblesse de la chair. Ahl mon frère, reprenait- il , ne me dites-pas que la chair a été faible en vous; elle n'a été que trop forte , puisqu'elle l'a emporté sur l'esprit : NuUa enim tam for lis est caro, quam qim spiritum elisit. (Tbrtull.) Hé quoi ! ajoutai^il , nous refusons la grâce de la pénitence à celui qui a succombé dans la persécution, et nous l'accorderons à celui qui , daus la paix , succombe à sa passion ? I>)ous ne pardonnons pas à une chair que le supplice a eftrayée, et nous pardonnerons à celle qu^un faux plaisir a corrompue? Non, non, poursuivait-il , il y aurait en cela de l'injustice; car une chute libre et volontaire mérite bien moins de compassion qu'une lâcheté involontaire et forcée. Or l'apostasie d'un chrétien par la crainte de la mort, toute criminelle qu'elle est, est l'effet d'une violence étrangère ; au lieu que le désordre de l'impudique vient d'une pure infidélité. Le chrétien lâche et déserteur de sa religion peut alléguer pour sa défense la cruauté des bourreaux ; mais le sensuel et le voluptueux ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Et qui des deux, à votre avis, fait un plus grand outrage à Jésus-Christ, ou celui qui l'abandonne dans les tourments, ou celui qui le renonce dans les délices? ou celui qui souffre et qui gémit en lui manquant de foi ou celui qui lui manque de foi pour se contenter et se satisfadre? Tous ces sentiments de TertuUien sont grands sans doute et élevés; mais voici sa raison principe : écoutez-la, s'il vous platt: c'est que la chair de l'homme ayant été adoptée , ennoblie, sanctifiée par l'incarnation divine, le péché qui la déshonore et qui la souille ne devait plus seulement passer pour un crime, mais pour un monstre. Car enfin , continuait-il au même endroit, que la chair se soit licenciée , et qu'elle se soit même perdue avant Jésus-Christ, on peut dire qu'elle n'était pas encore digne des dons du salut, et qu'elle n'était pas encore formée aux pratiques de la sainteté. Mais depuis que le Verbe de Dieu a contracté avec elle la plus intime alliance, en se faisant luimême chair : Et yerbum carofactum est (Joàn, 14.) Ah! mes frères, continuait TertuUien, faisons état que cette chair a comme changé de nature, et qu'elle n'est plus ce qu'elle était : Exiiutecaro q^
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eumqm àUa jam res est. (Tbatull ) Pourquoi donc voudrions-nous la Justifier, par ee qu'elle nous paraît a?oir de fragile? Quid ergo illam nmc de prisUno excusas? (Ibid.) Que Timpureté ait été rémissible dans la loi ancienne, c'était un temps où l'homme ne portait pas encore la qualité de membre de Jésus-Christ, et où notre chair n'avait pas Fhonneur d'être incorporée à la sienne ; mais depuis qu'elle lui est unie personnellement, depuis qu'elle a été lavée par le baptême et dans le sang de l'Agneau , depuis qu'elle est devenue le sujet des plus excellentes opérations de la grâce, il est juste, ou que vous la conserviez vous-même, ou que vous soyez éternellement réprouvés de Dieu.
Cest ainsi que raisonnait ce défenseur de la pureté , mais , après tout , défenseur trop obstiné et trop ardent. Cétait ainsi qu'il frappait l'impudique d'un anathème étemel; et moi, chrétiens, sans aller si loin, j'ai dit, et je le dis, que l'impureté n'exclut point encore absolument, et dès maintenant, le pécheur de la miséricorde divine ; mais j'ajoute qu'il s'en exclut lui-même par un attachement opiniâtre à son péché. En voulez- vous les preuves? je les réduis à trois. Car il est vrai qu'il n'est point de péclié qui rende le pécheur plus sujet à la rechute, point dépêché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir, point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l'habitude. Encore un moment d'attention, et je finis.
Point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute. Écoutez là-dessus ce que se dit à lui-même, dans notre Évangile, l'esprit impur : Revertar in domum meam unde exivi (M atth. 1 2) , je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti ; car quoique je Taie quittée, par la facilité que je trouve à y rentrer dès que je le veux , elle ne laisse pas d'être à moi; et quand je la quitte, je ne la quitte que pour un temps , sans cesser pour cela d'en être le maître : j'y retournerai , rcrertor, et j'y reprendrai tous les avantages que j'y avais; je la trouverai nettoyée et parée , mais je la souillerai tout de nouveau , et le dernier état de cette âme sera pire que le premier : Eifiunt novissima hominis ilUtis pejoraprioribus, (Matth. , 12.) Vous reconnaissez-vous, chrétiens, et cette peinture n'est-elle pas une expression naturelle de ce qui se passe dans vous? Si vous êtes possédés de ce démon de la chair, ne sont-ce pas là les malheureuses épreuves que vous faites tous les jours de son pouvoir et de votre faiblesse ? Après que vous l'avez chassé en vous convertissant à Dieu, .n'est-ce pas ainsi qu'il revient, et que, comptant sur votre fragilité, il n'a qu'à employer le charme trompeur d'une volupté passagère pour vous pervertir? Quelque soin que vous ayez de purifier vos consciences, de Jes orner et de les parer, n'est-ce pas ainsi qu'il commence tout de nouveau à les corrompre et k les
infecter? Votre état alors n'est-il pas encore plus mortel qu'il ne Télaît? ITen devenez-vous pas encore phis esclaves de h sensualité, encore plus incapables de TOUS modérer, encore plus emportés dans les occasions , encore plus lâches et plus changeants dans vos résolutions? Ah! mes frères, permettezmoi de vous le dire avec douleur, voilà ce qui &it gémir les pasteurs de vos âmes et ceux qui doivent en répondre! Quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal , voilà ce qui nous rend vos confessions suspectes, ce qui nous empêche de faire fond sur vos ferveurs ; voilà ce qui nqjos oblige , comme dispensateurs des mystères de Dieu , à prendre avec vous tant de précautions, à ne vous on pas croire sur votre parole, à nous défier de vos soupirs et de vos larmes, à vous suspendre la grâce du sacrement, et, après bien des délais , à ne vous l'accorder qu'avec peine : voilà ce qui nous met dans la nécessité de nous dépouiller même quelquefois de ces entrailles de miséricorde que demanderait notre fonction « et de nous endurcir contre vous , en refusant absolument de vous délier et de vous absoudre.
Point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir. C'est saint Paul qui nous l'apprend : DesperarUes, semetipsos tradiderurU impudiciOse. {Ephes. 4.) Je vous conjure, mes frères, disait-il aux Éphésiens, de ne plus vivre comme ces pécheurs qui, perdant toute espérance, s'abandonnent à toutes sortes de dissolutions : In operoUonem immundIUx omnis. (Ibid.) Car Tefiet le plus ordinaire de l'impureté est de ruiner dans une âme tout l'édifice de la grâce, et d'en renverser jusques au fondement, qu i est l'espérance chrétienne. Mais encore, demande saint Chrysostôme, de quoi l'impudique désespère-t-il , et de qui désespère-t-il? Il désespère , reprend ce saint docteur, de sa conversion , il désespère de sa persévérance , il désespère du pardon de ses crimes; et quand on lui promettrait le pardon de ses crimes, il désespère de sa volonté propre, il désespère deDieu, et il désespère de lui-même. Est-il de plus tristes et de plus désolantes extrémités? Il désespère de sa conversion : car le moyen , se dit-il à lui-même , ou plutdt lui fait dire l'esprit impur, le moyen que je rompe mes chaînes « le moyen que je m'arrache du cœur une passion qui fait toute la douceur de ma vie, le moyen que je renonce de bonne foi à ce que j'aime encore de meilleure foi ? Si je disais que je le vrax^ ne mentirais-je pas au Saint-Esprit ? et si je n'ai pa^ la force de m'y résoudre et de le voulobr, ne suis-j^ pas le plus infortuné des hommes et le plus délaissa de Dieu ? Supposé même sa conversion , il désespèr^^ de sa persévérance : car que dois-jea^tendre démo» , poursuit-il, après tant de légèretés et de chang^^ ments? Quand je dirai aujourd'hui à Dieu que Je veux ^oit\t i\fe Tîva.ttv\^Vx^ ^\.^^V^ x4&tA\itx<(\iv <^<e
SUR L'IMPUBETÉ.