‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 117 sur 232 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Toutes choses , chrétiens, nous prêchent la charité que nous nous devons les uns aux autres ; mais rien ne nous la prêche plus hautement que la Trinité des personnes divines. Vous me demandez pourquoi? Pour deux raisons qui nous sont marquées dans l'Écriture, et qui toutes deux portent un certain caractère de l'Esprit de Dieu. La première, parce que la foi de la Trinité est le motif et comme le lien substantiel de la charité qui doit être en^ tre nous ; et la seconde, parce que le mystère de la Trinité en est encore le grand modèle que Jésus- Christ nous a donné dans son Évangile. Deux raisons , mes chers auditeurs , dignes de toutes vos réflexions, et infiniment capables de vous exciter 9 la pratique de cette vertu.

SUR LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ

Je dis que la créance de la Trinité doit être le lien de notre charité mutuelle ; c'est saint Paul qui nous renseigne. Car, dit-il , c'est la foi de ce mystère qui nous unit tous dans un même corps de religion. Ëcoutez-le, chrétiens, parler lui-même, ce docteur des nations. Ah ! mes frères , disait-il aux Éphésiens, je TOUS conjure, moi qui suis captif pour Jésus- Christ : Obsecro vos, ego vincius in Domino {Epkes.y 4); et de quoi? de vous aimer les uns les autres, de vous supporter les uns les autres : Supportantes invicem in charitate. (Ibid.) Ayez du zèle pour conserver parmi vous cette unité d'esprit qui est le principe de la véritable paix : Solliçiti servare amtatem spirUus in vinculo pacis. (Ibid.) Et quel motif leur en donnait-il? sur quoi fondait- il cette obligation? Le voici. Car, enfin, mes frères, ajoute l'apôtre , vous n'avez tous qu'un même Dieu , vous n'avez tous qu'une même foi, vous n'avez tous qu'un même baptême ; vous ne faites tous qu'un même corps, qui est l'Église : n'est-il donc pas juste que vous ayez tous le même esprit? Unum corpus et unus spiritus , unus Dominus , una fides , unum baptisma, (Ibid.) C'est-à-dire, quelle indignité, que nous unissant tous , comme nous faisons, pour honorer le même Dieu, nous ne soyons pas unis sur tout le reste! dans ce même Dieu, dans ce même Seigneur, nous reconnaissons un Père dont nous sommes tous les enfants , un Fils dont nous sommes tous les frères, un Saint-Esprit dont nous sommes tous animés : Unus Dominus, Or, quel monstre, qu'étant tous enfants d'un même père, nous vivions ensemble comme des étrangers; qu*étynt tous frères du même Fils de Dieu , on ne voie parmi nous nulle marque de fraternité; que voulant tous avoir le même Saint-Esprit , nous fassions paraître des sentiments si opposés? Mais ce que j'admire, poursuivait saint Paul, selon la paraphrase de saint Chrysostôme, expliquant ce passage, c^est que, ayant bien pu nous accorder tous sur un point aussi difficile que la foi de ces trois adorables personnes. Père, Fils et Saint-Esprit, nous contestions tous les jours sur des bagatelles qui font le sujet de nos inimitiés. S'il y avait quelque chose où nous dussions avoir de la peine à convenir, et où Ton pût craindre que les esprits ne fussent divisés, c'était la créance d'un Dieu en trois personnes. Cependant nous le croyons , nous en faisons tous la même profession , nous renonçons à tous les doutes et à toutes les difGcultés que notre esprit pourrait former; et cela, disons-nous, pour ne pas troubler l'unité de la foi , Una fides, Héî chrétiens , n'est-il donc pas étrange que nous rompions celle de la charité sur des sujets de nulle conséquence , et que nous entretenions des animosités et des haines qui détruisent absolument une des vertus fondamentales du christianisme?

Tel était le raisonnement de l'apôtre saint Paul, pour convaincre les Éphésiens : Unus Domimu, ti7ui/efe5; raisonnement qu'il fait encore tant valdr dans une autre de ses épttres , où , s'adressant aux chrétiens de Corinthe , il leur dit : Qu'est-ce que j'entends, mes frères? on me rapporte qu'il y a des cabales parmi vous, qu'il y a des schismes et des factions ; l'un tient le parti de Paul, l'autre d'Apollo, celui-ci de Pierre : mais quoi ? est-ce aa nom de Pierre, est-ce au nom d'Apollo, est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés? Numquid in nomine Pauli baptizati estis f{\ . Cor,, 1 .) Je remercie Dieu de ce que je n'ai baptisé personne chez vous, de peur qu'on ne dise que vous êtes baptisés en mon nom : Gratias ago Deo, quod neminem vestrum baptizavi, ne guis dicat quod in nomine meo baptizati estis, (Ibid.) C'est au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit que vous avez reçu le baptême, tous dans la même forme, tous avec le même caractère, tous par l'efficace et la vertu de la même Trinité. Or, cela étant , vous avez tous un engagement indispensable à vivre dans le même esprit ; et vous oubliez ce que vous êtes, quand vous laissez nattre parmi vous des discordes. Remarquez-vous, chrétiens, comment saint Paul fondait le devoir de la charité sur la foi de la Trinité? Una fides, unum baptisma. En effet, s'il y a un motif qui doive nous engager à nous aimer fraternellement, c'est cette unité de créance et de foi. Comme la différence de religion a toujours été, pour ainsi dire, le glaive de division parmi les hommes, jusqu'à rompre entièrement les liens les plus inviolables de la nature , aussi de tout temps a-t-on considéré l'unité de religion comme le plus sacré nœud de l'amitié. Il n'est pas jusqu'à nos hérétiques qui ne le pensent de la sorte. Dès là qu'ils font secte, et qa ils composent une Église prétendue , ils commencent à s'entr'aider. Vous en êtes témoins, mes cliers auditeurs, et vous savez comment ils sont unis ensemble , comment ils prennent les intérêts les uns des autres, comment ils se prêtent secours dans leurs besoins , comment leurs pauvres sont assistés, comment ils visitent leurs malades. Qui fait cela ? ce n*est pas l'unité de la foi, puisque hors de TÉglise ils ne peuvent avoir la foi ; quoi donc? l'unité d'erreur, l'unité de mensonge, l'unité de schisme. Ce petit troupeau où ils sont tous ramassés, voilà ce qui les lie, voilà ce qui arrête toutes leurs querelles, voilà ce qui termine tous leurs différends, voilà pourquoi ils s^appellent frères et se comportent en frères. Quelle honte, que l'unité de la foi où nous vivons fasse moins sur nous , que ne fait sur eux l'unité d'une fausse réforme ! 11 en va néanmoins ainsi : ils s'unissent, et nous nous divisons; ils se rendent des offices de frères, et nous nous traitons souvent en ennemis; ils le voient , ils s'en étonnent, ils en sont scandalisés; ils nous le rtpro-

SUR LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ

chent même. Or, à qui est-ce de foire cesser ce reinoche, qu*à noas-mémes? et il cessera dès que la charité entrera dans nos cœurs; car toutes ces haines, toutes ces envies, tous ces désirs de vengeance, tous ces mépris que nous faisons du prochain, toutes ces paroles aigres et piquantes qui nous échappent, tout cela s'évanouirait bientôt , si nous avions la ▼raie charité. La foi d*un Dieu en trois personnes en doit être le motif, et j'ajoute qu'elle nous en présente encore le plus parfait modèle.

Quand je vous ai dit, mes frères, en d'autres discours, que le Fils de Dieu nous avait obligés à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, Mandatum novum do vobis, ut dUigtztis invicem, gictU diUxi vos ( Joàn., 13), vous ne croyiez pas que la charité pût être portée plus haut. Cet amour d'un Dieu sacrifié pour le salut des hommes vous paraissait le dernier terme où l'amour du prochain pût s'élever. Mais voici quelque chose encore de plus grand : car il faut nous aimer comme les trois personnes de la Trinité s'aiment ; comme le Père aime le Fils, comme le Fils aime le Père, comme le Père et le Fils s'aiment dans le Saint-£sprit. Tel est l'exemplaire qui nous est aujourd'hui proposé : Inspice et/ac gecundum exemplar. {Exod, , 25.) Et par qui nous est-il proposé? Par Jésus-Christ même , l'oracle et la sagesse de Dieu. Pater sancte y disait-il , parlant à son Père , serva eos in nomine tito quos dedisti rmhiy ut sitU unum sicut et nos (JOAN., 17); Mon Père, je vous offre tous mes élus, tons mes fldèies , tous ceux que vous m'avez donnés à instruire : conservez-les par votre grâce, afin qu'ils soient un comme vous et moi. Que veut-il dire, et comment arriverons-nous à cette perfection ? Le Père et le Fils ne font qu'un même Dieu dans la Trinité; le Fils est consubstantiel au Père, le Père est la même substance que le Fils ; quelle charité nous peut unir de la sorte? Ah! répond saintAugustin , ce que le Sauveur du monde a voulu nous faire entendre , c'est que nous devons être parfaitement unis de cœur et de volonté; que nous de* vous être par grâce et par imitation , ce que les trois divines personnes sont par nécessité de leur être; que, comme il n'y a rien qui ne soit commun entre elles, aussi la charité du christianisme doit nous Élire renoncer à tous nos intérêts propres; que de même que le Fils de Dieu, disait à son Père, Pater, omnia mea tua sunt, et tua mea sunt (Id.); Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi ; de même il faut que nous soyons prêts à dire à nos frères : Ces biens que Dieu m'a donnés sont pour vous aussi bien que pour moi ; et ces misères que vous souffrez sont les miennes aussi bien que les vôtres. Que serait-ce que le christianisme, si cette charité y régnait? que serait-ce que tarit de familles , si les pères et les enfants , si les maîtres et

les domestiques , si le iQari et la femme , si les firêres et les sœurs gardaient entre eux ce parfait accord ? Au lieu de ces troubles qui y mettent la confusion , au lieu de ces procès qui les désolent, au lieu de ces états scandaleux qui les décrient, elles se soutiendraient, et dans un repos inaltérable, elles goûteraient toutes les douceurs d'une paix chrétienne. Alors, plein de consolation, j'aurais de quoi tous féliciter, et je m'écrierais avec le prophète : Quam bonum et quamjucundum habitarefratres in unwn l (Psaim. 134.) Quel bonheur pour ces chrétiens, quel bonheur pour ces maisons , de vivre dans une concorde qui y entretient le calme, et qui y fait fleurir la piété !

Mais que voyons-nous ? Tout le contraire , et c'est ce que nous ne pouvons assez déplorer. Point d'union dans le christianisme , et même entre ceux que les lois de la nature les plus inviolables et les plus sacrées devraient tenir étroitement liés les uns aux autres; je veux dire, point d'union : entre qui ? souvent entre des proches , souvent entre des frères et des sœurs, souvent entre des pères et des enfants. Je dis plus : Point d'union , souvent entre des ministres de Jésus-Christ, qui, par état néanmoins et par profession, doiventêtre des ministres de paix; souvent entre des personnes consacrées au Dieu de la paix par les vœux les plus solennels , portant le même habit et vivant sous la même rè« gle. Voilà ce que nous voyons : et pourquoi? parce que nous ne savons pas , ou plutôt , parce que nous ne voulons pas nous former sur le grand modèle que la foi nous met devant les yeux. Prenez garde : dans l'adorable Trinité, point de sentiments opposés ; ce que veut une personne divine , les autres le veulent; mais parmi nous, ce sont des contradictions éternelles; soit bizarrerie d'humeur, soit malignité de naturel soit hauteur d'esprit et fausse gloire qu'on se fait de ne céder jamais, quel que puisse être le principe du mal, on a ses idées particulières, et l'on veut qu'elles pirévaient à tout; on a ses caprices, et l'on veut qu'ils soient suivis en tout. Et parce que nous ne trouvons pas toujours des gens assez dociles pour s'asservir à nos caprices et à nos idées; parce que chacun, au contraire, prétend dominer, se flaire écouter, l'emporter; de là les contestations et les disputes , de là les guerres qui commencent par l'esprit et qui finissent par le cœur, de là les aigreurs et une maligne détermination à se butter toujours les uns contre les autres. C'est assez qu'un tel ait parlé de telle manière , pour engager un tel à tenir un langage tout différent; c'est assez que celui-ci estime telle chose , pour porter celui-là à la condamner : comme si l'on n'avait point d'autre règle ou pour penser, ou pour agir, qu'une aveugle obstination à ne s'accommoder au gré de personne , et à ne convenir avec personne.

Dans Fadorable Trinité, point d'intérito tfptrés; mais parmi nous mille intérêts qui nous dirisett» On ne pense qu*à soi-même, on n*a égard qu'à soimême , on rapporte tout à soi-même. Et comme cet mtérêt propre, auquel on est résolu de ne rien refuser, ne peut souvent 8*accorder avec rintérêt du prochain, il n*y a point d'injustice et de violence à quoi Ton ne se porte , pour écarter ou pour détruire tout ce qui pourrait faire obstacle et arrêter les desseins qu*on a formés. De là les mauvais tours, les trahisons , les faux rapports , les médisances , les calomnies, les chicanes, les procès, toutes les vexations qu*inspire la cupidité et qui ruinent la charité. C'est sur quoi Tapôtre s'expliquait encore avec tant d'éloquence et tant de zèle en parlant aux Corinthiens. Il avait appris qu'ils s'appelaient les uns les autres devant les tribunaux de la justice pour terminer leurs différends; et là-dessus que leur disait-il? Ah! mes frères, que ne souffrez-vous plutôt l'injure qu'on vous fait? Quart non magis infuriam accipUisf (1. Cor.y 6.) Que ne souffrez-vous plutôt le dommage que vous recevez? Quare non magis frcuuiem patiminif Mais bien loin, poursuivait le saint apôtre, d'être ainsi disposés à pardonner et à souffrir, vous vous outragez mutuellement, et vous travaillez à vous entre-détruire : Sed vos injuriam fadtis et fraudatis. (Ibid.) Ce qui le touchait davantage, et ce qu'il leur reprochait plus vivement, c'est que des frères, que des chrétiens, se traitassent de la sorte : Et hoc fratribus. (Ibid.) Comme s'il leur eût dit : Que des , païens aient ensemble des démêlés, je n'en suis point surpris; ils ont des dieux qui leur en donnent l'exemple : mais nous qui , dans le Dieu que nous adorons, avons le modèle de la plus parfaite unité, d'une unité constante , d'une unité indivisible , d'une unité éternelle, qu'on nous voie former entre nous des partis, des intrigues, des cabales; que pour les moindres intérêts, et pour de viles prétentions dont nous ne voulons rien relâcher, on voie des ûdéles s'élever contre des fidèles, parler contre des fidèles, agir contre des fidèles, et Aoc fratribus, c'est ce qui m'étonne, et ce qui ne s'accorde pas avec le caractère de leur religion.

Appliquons-nous à nous-mêmes ces reproches, chrétiens auditeurs ; car ils ne nous conviennent que trop : et en quels termes se fût exprimé saint Paul , s'il eût été témoin de notre conduite, je veux dire, de nosanimosités, de nos envies, de nos ressentiments, de nos vengeances, de tant d'éclats scandaleux, qui font le sujet des entretiens du monde, que le monde lui-même est le premier à condamner? C'est à vous , ô Dieu de la charité et de la paix ! c'est à vous à maintenir parmi nous l'une et l'autre, ou plutôt à les y rétablir ; car elles ne sont que trop altérées. Père tout-puissant! vous avez formé nos

SOa LE TRÈS-SAINT SACREMENT.

cœurs, et vous êtes toujours mattre de let tooner comme il vous plaît! Fils égal à votre Pèr6y et él«w oal eomme lui , mais fait diair pour nous , wooê wm avez ramoiblés sous une même loi, el e*6it ois loi d'amour } luprit saint , vous êtes l'amour sokitantiel du Père et du Fils, et c'est par vous qie la charité est répandue Amis les âmes ! Trinité souverainement adorable et sMttble, c'est de votre sein que nous sommes tous sortis» et c'est dui votre sein que vous voulez tous nous itp|Nler ! Uoiisez-nous sur la terre, comme nous dsvMs Vêtn dans l'éternité bienheureuse, où nous condui^^ilc.

SERMON

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