PREMIÈRE PARTIE
n était juste que la chair de Jésus-Christ fût honorée, et que Jésus-Christ travaillât lui-même à lui faire rendre les hommages qui lui sont dus. Deux grandes raisons l'y obligeaient. Premièrement, l'honneur qu'il avait fait à cette chair de contracter une si étroite alliance avec elle, et de l'unir à sa personne divine dans l'incarnation; et secondement, les humiliations extrêmes à quoi il l'avait réduite dans sa passion. Avez- vous jamais pris garde, chrétiens, à une belle parole de saint Jean , pour exprimer le grand mystère de l'incarnation du Verbe? Il ne dit pas que le Verbe s'est fait homme, il ne dit
pas qu'il s'est allié à une nature intdligente et spiris tuelle comme les anges, il ne dit pas qu'il a priune âme telle que la nôtre, mais il dit simplement que le Verbe s'est fait chair ; El rerbum caro factuni est, (JoAN., 1.) Eh quoi! reprend saint Augustin, la chair de l'homme est ce qu'il y a dans l'homme de plus imparfait; c'est en quoi l'homme est semblable aux bêtes ; pourquoi donc rapporter à la chair seule cet étonnant mystère de l'union qui s'est faite entre l'homme et Dieu? Ah! répond ce saint docteur, c'est pour nous apprendre ce que Dieu a fait pour nous, ce qu'il a voulu être pour nous, jusqu'à quel point il s'est anéanti pour nous; puisque étant Dieu, il a bien daigné se faire chair. Il est vrai, chrétiens; mais c'est par là même aussi que le Saint-Esprit nous a fait comprendre ce qu'il était important que nous sussions , quelle est la dignité de la chair de Jésus-Christ, puisqu'en conséquence de ces divines paroles : Et y&rlmm caro faction est, on peut dire, selon tous les principes de la théologie et de la foi, que la chair de Jésus- Christ a été la chair d'un Dieu, qu'elle a subsisté de la substance d'un Dieu , qu'elle a fait partie d'un tout, qui était Dieu; et que comme le Verbe, en s'incarnant, est devenu chair, Etf^erbum caro factum est y ainsi la chair de l'homme par l'incarnation, est devenue la chair d'un Dieu. De là, concluons qu'il n'y a donc point de gloire, point de culte, qu'on ne doive à la chair de Jésus-Christ; et que Jésus- Christ même, après une si noble alliance, n'en pouvait trop faire pour honorer sa chair.
D'autant plus qu'il la réduisit dan s sa passion aux dernières humiliations. Car c'est cette chair vénérable qui fut comblée pour nous d'ignominies et d'opprobres; c'est elle qui fut déchirée de fouets; c'est elle qui fut profanée par les mains des bourreaux ; et, pour tout dire en un mot , c'est elle, si j'ose user ici de cette manière de parler, qui fit tous les frais de notre rédemption. Ce ne fut point l'âme de Jésus-Christ qui servit de victime pour notre salut; ce fut son corps , ce fut sa chair virginale. Ce fut elle qu'il immola sur l'autel de la croix ; elle était sainte, K il en fit un anathème et un sujet de malédiction ; elle était digne de tous les respects des hommes, et il permii qu'elle fût exposée à toutes leurs insultes. Il fallait donc qu'il la récompensât et qu'il l'honorât autant qu'elle avait été humiliée, ou plutôt , autant qu'il l'avait lui-même humiliée. Or, c'est justement ce que Jésus-Christ a fait dans la divine eucharistie ; voilà la fin qu'il s'est proposée dans l'institution de ce mystère, et voilà aussi pourquoi nous célébrons aujourd'hui la fête de son corps.
En effet, chrétiens, l'eucharistie seule fait plus d'honneur à la chair de Jésus-Christ que tous les autres mystères glorieux de cet Homme-Dieu; et quand il sortit du tombeau, la gloire qu'il commu-
niqua à son corps ne fut point comparable à celle qu'il lui avait donnée, etquMl lui donne encore tous les jours dans son saint sacrement. Cette proposition vous paraît nouvelle; mais écoutez-moi, en voici la démonstration. J'avoue, mes frères, que Jésus-Christ, sortant du tombeau , donna à sa chair d'admirables qualités: impassibilité, subtilité, agilité, lumière et splendeur; mais après tout, ces qualités n'ont rien qui surpasse l'ordre de la créature; au lieu qu'ici , c'est-à-dire dans l'adorable eucharistie, la chair du Sauveur est élevée à un ordre tout divin , elle y prend un être, elle y acquiert des propriétés , elle y fait ce que Dieu seul peut faire. Et quoi? il faudrait un discours entier pour vous l'expliquer. Je m'arrête à ce qu'il y a de plus essentiel , et à ce qui doit le plus vous toucher. Je ne vous dis point que cette chair bienheureuse possède une espèce d'immensité dans l'auguste sacrement de l'autel, puisqu'il est certain qu'elle n'y est bornée par aucun espace , et qu'en vertu de ce mystère elle peut être tout à la fois dans tous les lieux du monde ; qualité propre de Dieu. Je ne vous dis point qu'elle y devient toute spirituelle, mais bien autrement que dans sa résurrection, puisque la chair de Jésus- Christ est dans l'hostie à la manière des esprits, toute en tout, et toute en chaque partie; autre qualité miraculeuse. Je laisse ce qu'a remarqué l'abbé Rupert, qu'elle est comme éternelle et incorruptible dans ce sacrement, parce qu'elle y sera jusqu'à la consommation des siècles : ou plutôt, chrétiens, qu'elle y meurt tous les jours , mais d'une mort mille fois plus merveilleuse que l'immortalité même dont elle jouit dans le ciel, puisque c'est pour y renaître continuellement par les paroles de la consécration. Tout cela, autant d'effets de la toute-puissance divine pour honorer le corps du Sauveur.
Mais le grand miracle, et celui qui comprend tous les autres , et celui que Jésus-Christ nous a marqué plus expressément dans l'Évangile, et celui à quoi les hommes font moins de réflexion, et celui qui devait être plus médité, et celui que je trouve incontestablement le plus glorieux à la chair du Fils de Dieu , je l'ai dit, et il faut le développer davantage , c'est que la chair de Jésus-Christ, dans Teucharistie, est l'aliment de nos âmes. Quoiqu'elle ne soit qu'une substance terrestre et matérielle, elle a la vertu de viviGer nos esprits. Au lieu que naturellement c'est l'esprit qui doit viviûer la chair, ici c'est la chair qui, par un prodige bien surprenant, vivifie l'esprit , et qui le soutient , et qui l'anime, et qui lui sert de nourriture pour le conserver. Car prenez garde , je vous prie, c'est la réflexion de saint Ambroise; quand le Fils de Dieu parlait aux Juifs de ce sacrement, il ne leur disaitpas. Ego sum cibus, Je suis la viande ; mais il leur disait : Caro mea vere est âbns : Ma chair est la viande dont il faut que