‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 130 sur 232 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

n est donc vrai, chrétiens, que la chair de l'homme a été élevée dans Jésus-Christ jusqu'à la souveraineté de l'être de Dieu; et c'est ce que le Saint-Esprit a prétendu d'abord nous marquer par ces paroles : yerbum carofactum est: le Verbe s'est fait chair. Demander comment et pourquoi s'est accompli ce prodige, ce serait le détruire, dit saint Augustin, en voulant le connaître; puisqu'il est certain que ce mystère de l'incarnation du Verbe ne serait plus par excellence l'œuvre de Dieu , si l'on en pouvait rendre raison , et qu'il n'aurait plusTavantage de se distinguer par sa singularité , si, dans l'ordre de la nature ou de la grâce , on en pouvait trouver un seul exemple : Hic , si ratio quœritur non erit mirabiie : si exemplum, non erit singulare. ( August. ) J'avoue que Marie , au moment que l'ange lui en fit la déclaration , ne laissa pas de dire : Quomodofiet isfud f Comment cela se ferat-il ? Mais saint Chrysostôme remarque très-bien que cette demande fut alors l'effet d'une profonde et respectueuse admiration , et non pas d'une présomptueuse et vaine curiosité : et que, si Marie voulut savoir de quelle manière se vérifierait ce qui lui était anoolMé da la nart du ciel , ce ne fut point

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par incrédulité, mais par un pur zèle et par un sincère amour de la virginité qu'elle avait vouée.

Quoi qu'il en soit , clirétiens, voilà le miracle qui nous est proposé dans cette fête , et que je dois vous expliquer : car je serais prévaricateur, et je ne m'acquitterais pas démon ministère, si, préférablement à tout le reste, je ne m'attachais aujourd'hui à vous développer cet article essentiel de votre foi. Voilà, dis-je, le miracle que la foi nous révèle, un Dieu incamé, un Dieu-Homme, jusqu'à pouvoir dire, dans le sens propre et naturel , qu'il s'est fait chair : Ferbian caiv factum est D'où il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, que la chair de l'homme, considérée dans la personne du Rédempteur, est donc véritablement la chair d'un Dieu; que dans riustant bienheureux où fut conçue cette chair virginale , elle se trouva donc, toute chair qu'elle était, pénétrée, comme dit saint Paul, de l'onction de Dieu, inséparablement unie au Verbe de Dieu; n'ayant, selon le langage des théologiens, point d'autre substance que celle du Verbe de Dieu ; qu'en recevant l'être, elle entra donc d'abord en possession de toute la gloire qui appartient à Dieu, et que le Fils de Dieu la reconnaîtra dans toute l'éternité pour une chair qu'il s'est appropriée, qu'il a consacrée, qu'il a déiGée; car c*est ainsi qu'en ont parlé tous les Pères , dans des termes que la tradition même de l'Église. aurait eu peine à autoriser, s'ils n'étaient encore au-dessous de l'énergie et de la force de ceux-ci : Le Verbe s'est fait chair. Tïmc in utero virgo concepit, et ^erbumcarofactum est, ut carofieret Deus ( Ambr.); Ce fut alors, dit saint Ambroise, qu'une vierge conçut miraculeusement, et que le Verbe fut fait chair, aGn que la chair devînt Dieu. Ce Père pouvait-il s'en expliquer d'une manière plus expresse? Et parce qu'une vérité aussi importante que celle-là ne peut être appuyée sur trop de témoignages, ajoutons celui de saint Augustin : Talisfuit ista susceptio, quœ Deum hominem faceret et hominem Deum, (August.) Oui, mes frères, disait ce saint docteur, l'effet de cette incarnation a été tel, que l'homme s'est vu dans Jésus- Christ élevé jusqu'à Dieu, et que Dieu, dans ce même Jésus-Christ, s'est vu réduit à la forme d'un homme. Expressions , je le répète , qui demandent toute la soumission de la foi , et qui nous paraîtraient avoir je ne sais quoi de dur, si elles n'étaient évidemment fondées sur ce principe incontestable : f^erbum caro factum est

De là vient , mes chers auditeurs ( appliquez-vous à ceci , et ne pensez pas que la grandeur de mon sujet m'emporte trop loin , puisque autant qu'il est relevé , autant me suis-je étudié à le traiter exactement) ; de là vient que dans Jésus-Christ, entre la chair et le Verbe , il n'y a rien de divisé; et que ce qui était vrai de l'un , par une communication d'at-

tributs , l'est encore de V autre. Ainsi , parce que li chair de Jésus-Christ a été paissible et morteOe. nous disons, sans craindre d'êtreaccusés de blasphème, que le Verbe de Dieu a souffert et est mort pour nous : et d'ailleurs, parce que le Verbe de Dits est égal à Dieu, nous ne craignons point la eensore, en disant que la chair de Jésus-Christ est assise! la droite de Dieu. Et quoiqu'il n'y ait point d'extiémités plus opposées que la croix et le trdnede Dira, nous ne faisons pas plus de difficulté d'attribupr à cette chair du Fils de THomme , qui a été cnidfiée, la prééminence du trône de Dieu, que d*attrilviiff au Verbe de Dieu , qui est la splendeur de hghilre du Père, l'humiliation et l'ignominie de te eniîx. Pourquoi? parce que tout cela n'est qu'une soite de ce que nous professons par ces paroles, ^erUm caro factum est.

Il est vrai , et je suis toujours obligé de le recoDnaître, ce mystère est difficile à croire, et c'eatH que nous devons captiver nos esprits. Mais puhqQ'ni Dieu veut bien anéantir pour nous dans ee mjsUèn sa souveraine majesté, ne refusons pas au moins de lui soumettre notre raison. Soumission nécessaire: car, comme disait saint Athanase, je ne puis savoir comment le Verbe s'est incamé; mais il ne m'est pas permis d'ignorer qu'il se soit incamé, et qo'il ait pris une chair semblable à la mienne. Au lien donc de m'engager dans une recherche inutile, et qui passe toutes mes vues; au lieu de vouloir pénétrer dans ces ineffables secrets de llncamation divine, lorsque je ne me connais pas moi-même; ce que j'ai surtout à faire c'est de bénir mille fois la miséricorde infinie de mon Dieu, non-seulement parce qu'il est descendu de sa gloire pour mol, et qu'il s'est fait homme comme moi , mais parce qu'il m'a révélé, et qu'il m'a fait annoncer ce mystère de mon salut. Car si je puis être sauvé sans la selence de l'incarnation, je ne puis l'être sans la foi de nocarnation; c'est-à-dire, si je puis être sauvé sans savoir par quelle vertu et de quelle manière le Verbe de Dieu a élevé la chair de l'homme à une s! noble alliance, je ne puis Têtre sans savoir que cette mer veilleuse alliance s'est faite dans la personne de Jésus-Christ, en sorte que, dans la personne de Jésus-Christ, il y a eu tout à la fois et un vrai Dieo et un vrai homme : Ferbum cctro factum est.

C'est de quoi tant d'hérétiques n'ont pas vonhi convenir , et c'est pour mieux affermir la créance de ce mystère, que Dieu a permis qu'elle fût attaquée par tant d'endroits. Les uns ont combattu la divinité de Jésus-Christ, ne considérant pas qu'il est aujourd'hui formé dans le sein de Marie par la seule opération de l'Esprit divin, Spiritus sanctus superveniet in te ( Luc. , 1 ) ; que 1 ange l'appelle absolument saint , et la sainteté même , Sanctum vocabitur (Id. ); qu'il est conçu par une mère vierge,

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ant toujours vierge , quoique mère; enfin . dans le inonde pour être le Sauveur du rincipes d'où il s'ensuit incontestablement 3ieu; car comme raisonnent saint Amint Augustin, saint Cyrille et saint Ber- 'appartieut qu'à un Dieu d'être saint par et la source de toute sainteté ; qu'à un 'e fils d'une vierge sans que cette vierge y 1 de sa virginité; qu'à un Dieu de sauver le rès qu'il l'a créé.

s ont refusé, par une erreur toute conreconnaître l'humanité de Jésus-Christ ; lui attribuant qu'un corps imaginaire et te; tantôt lui accordant un vrai corps, âme et sans intelh'gence ; tantôt lui don- :orps parfait, mais formé d'une matière steet non de la substance de Marie : dogitenables, à quoi les docteurs de l'Église, utre^ Tertullien, saint Athanase et saint pe, ont opposé toutes les Écritures et les les raisons. Car, disaient-ils, si Jésuseu qu'un corps imaginaire, comment nous letés de son sang? s'il n'a eu qu'un corps , comment a-t-on pu l'appeler homme ? et ; pas homme , comment a-t-il satisfait pour les? si son corps a seulement été formé ein de Marie , et non de la substance de )mment Elisabeth l'appela-t-elie la mère iigneur? Mater Domini met (Luc, 1.); et l'ange lui dit-il que l'Homme-Dieu qu'elle )rter dans ses chastes flancs, naîtrait asceturextef (Id.)

conclut saint Augustin, plusieurs se sont tout à la fois, et à l'égard de la divinité Christ, et à l'égard de son humanité; non intni l'une ni l'autre, mais l'union de l'une itre , telle que le Saint-Esprit l'a faite , et lie subsistera toujours. Car ils recounaisisus-Christ et une vraie divinité, et une vraie i. Mais comme le propre de rhéré.<iie est de ans toutes les extrémités , ou bien , d'une rétendaient que Dieu et l'homme dans l'ini avaient été seulement unis de volonté, entiments et d'intérêts, unis par adoption, tion , par communication de gloire , et non ine union réelle et substantielle ; ou bien , art ils confondaient tellement ensemble la !t l'humanité , qu'outre l'unité de personne, ssaient encore dans l'Uomme-Dieu une lature : erreurs foudroyées par l'Église dans IX conciles dont les célèbres décisions nous de règles, et qui nous apprennent qu'en l'incarnation , le Verbe divin s'est réellesubstantiel lement uni à notre chair; que union le Verbe incarné s'est rendu propres

est entré en participation de toutes les grandeurs de Dieu; qu'il y a néanmoins entre les deux natures qui composent cette adorable personne, la nature divine et la nature humaine , une distinction essentielle, sans qu'elles aient été confondues, et que l'une, comme parlaient quelques hérétiques, ait absorbé l'autre. Tel est, chrétiens, le précis de la doctrine orthodoxe, touchant le mystère d'un Dieu fait homme, et c'est de quoi il fallait d'abord vous instruire : rerbum carofactum est.

N'en demeurons pas là; mais réduisant à la pratique et aux mœurs cette première vérité, profitons de la fête de ce jour pour nous disposer à la solennité de Pâques qui approche , et faisons-nous du mystère de l'incarnation une préparation solide à l'accomplissement du grand précepte de la communion. Car voilà sur quoi est fondée cette loi si sainte, qui nous oblige à nous éprouver nous-mêmes avant que de recevoir le corps de Jésus-Christ , et à n'y participer jamais qu'avec une conscience pure , et dans un état où , sans être absolument assurés que nous sommes dignes d'amour, nous puissions toutefois , quoique pécheurs , dire avec humilité , comme saint Paul : NihU mihi conscius sttm (2. Cor., 4); Ma conscience ne me reproche rien, du moins rien de capital et de grief. On demande pourquoi l'apôtre a fait un crime si atroce de ce qu'il appelle communion indigne ; et l'on s'étonne qu'animé du zèle apostolique dont il était rempli , il ait fulminé de si terribles anathèmes contre ceux qui , dans un état de mort, osent manger le pain de vie; qu'il leur ait déclaré que c'est alors leur jugement qu'ils mangent, et leur condamnation; qu'il les ait traités de profanateurs et de sacrilèges , et que, sur sa parole, malgré la corruption du siècle, la seule pensée de communier indignement fasse encore horreur aux chrétiens les plus imparfaits et même les plus mondains. Non, non, mes chers auditeurs, il ne faut point en être surpris. Supposé ce que je viens de vous dire, et ce que la foi nous enseigne de l'incarnation du Verbe, il B^ftt rien en tout cela qui ne soit facile à comprendre ; et quand une fois j'ai conçu que ce pain dont parle saint Paul , est le corps du Seigneur, et le Seigneur même , je souscris sans peine à tous les anathèmes qu'il prononce contre ceux qui prennent sans discernement cette nourriture céleste. Quelque formidables qu'ils soient, je n'ai, pour les trouver équitables, qu'à m'appliquer personnellement le mystère du Verbe fait chair, en me disant à moi-même : Cette chair que je mange dans le sacrement est la chair d'un Dieu , et je la profane quand je la mange dans l'état de péché. Par l'incarnation , elle est unie à une personne divine; et par l'indigne communion que je

fais, je l'unis, toute sainte qu'elle est, à une âmu

s misères de Thommc, et que riiommft • criminelle et ennemie de Dieu. Cela seul me fait

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sentir la raison qu*à eue saint Paul , de condamner si sévèrement ces sacrilèges qui se présentent à la table du Sauveur sans avoir la robe de noces qui est la grâce, et il n'y a point ensuite de châtiment, qui ne me paraisse encore au-dessous d*une telle profanation.

Que faudrait-il donc dire à un chrétien qui se trouve sur le point de célébrer la pûque , et de prendre part au sacrement de Jésus-Christ? Écoutez-moi, hommes du siècle, et n*oubliez jamais cette instruction. Il faudrait lui dire à peu près, et avec la proportion qui doit être ici gardée , ce que l'ange dit à Marie : Ideoque et quod nascetur ex te sanctum, vocabitur Filius Dei : Prenez garde , mon frère , ce qui est caché sous les symboles de ce pain , c'est le Saint des saints et le Fils de Dieu, le même qui est né d'une vierge, le même dont l'ange fit a cette vierge un si magniGque éloge. Voilà celui que vous allez recevoir. Ainsi rentrez en vousmême; et vous mesurant sur l'exemple de Marie, puisque vous êtes destiné à porter dans votre sein le même Dieu , voyez si vous êtes dans les mêmes dispositions; voyez si vous avez reçu comme elle l'Esprit divin; voyez si l'esprit corrompu du monde ne règne pas encore dans vous ? car il ne s'agit pas moins pour vous que d'être, aussi bien que Marie , le temple vivant où un Dieu fait chair doit et veut faire sa demeure : Verbum carofacium est y et habiiavit in nobis.

Ah! chrétiens, quelle épreuve Marie ne Gt-elle pas d'elle-même, avant que de consentir à ce que l'ange lui proposait! et quand elle apprit que l'heure était venue où le Verbe, avec toute la plénitude de sa divinité, devait s'incarner en elle, avec quelle foi et quelle humilité ne répondit-elle pas à l'honneur que Dieu lui faisait , et aux miséricordes dont il la comblait ! avec quelle pureté, avec quelle obéissance, avec quelle confîance , avec quel amour ne conçut-elle pas ce Dieu-Homme dans son chaste sein! par combien de vertus héroïques ne se mit-elle pas en état de coopérer à cet ineffable mystère! Or tel est, mes chers auditeurs, l'excellent modèle sur quoi nous devons aujourd'hui nous former. Marie était sainte dès sa conception ; depuis sa conception, croissant en âge, elle avait toujours crû en sainteté. Avant que Fange la saluât, elle était déjà pleine de grâce : mais cela ne sufGsait pas. 11 fallut que le Saint-Esprit lui-même, selon l'expression de l'Évangile, survînt en elle, et qu'il la sanctifiât tout de nouveau par des grâces plus abondantes. Encore après cette nouvelle sanctification , saint Ambroise ne croit point offenser Marie quand il dit au Sauveur du monde : Tu ad liberandum smcepturus honihiem, non horruistl virginis uterum, ( Ambr.) Ah! Seigneur, pour sauver rhomme , vous qui êtes la sainteté même , n'avez

point eu horreur de vous renfermer dans le teta d'une vierge! Approchons, chrétiens, de la 000munion , prévenus de ce sentiment , et nous n'en approcherons plus avec tant de lâcheté et tant de négligence : nous ne nous y présenterons plus avec une indévotion et une tiédeur dont nous oe pouvons trop gémir; nous n'en sortirons plusansa froids, aussi indifférents , et, ce qui est encore plus déplorable, aussi imparfaits, que si nous n'y étions jamais venus. Nous préparer à ce sacrement, ce sera la plus grande et la plus sérieuse oocupation de notre vie : en proGter, ce sera le plus ardent de nos désirs : en abuser, ce sera la plus mortelle de nos craintes. Nous irons à la sainte table avec des cœurs embrasés d'amour; comme des lions, dit saint Chrysostâme , respirant le feu de la charité; comme des aigles , ajoute saint Augustin , élevés au-dessus de la terre par des pensées toutes célestes : nous y recevrons «ce Dieu de gloire, dans le même esprit que Marie le conçut, et son exemple nous servira de règle. Du reste, tirer de là des conséquences spécieuses, mais qui, sous une faosie apparence de respect, nous éloigneraient pour jamais du corps de Jésus-Christ; faire consister les dispositions nécessaires dans des degrés de sainteté où personne ne peut atteindre; demander pour œ sacrement un état aussi parfait que celui de Marie; en un mot, de l'obligation d'imiter Marie, se faire, contre l'intention de Jésus-Christ même, un obstacle insurmontable à la communion , c'est à quoi porte le raflinement du libertinage : mais c'est le piège grossier dont votre piété, aussi prudente qu'éclairée , saura bien se garantir. Au contraire, de la nécessité de communier, conclure celle de se sanctifier, y travailler en effet et y donner tous ses soins, c'est par là que nous honorons le mystère du Dieu incarné. Alliance de notre chair avec le Verbe , premier miracle que nous avons va dans un Homme-Dieu. Passons au second, qui notisfera voir dans une vierge une mère de Dieu : c'est le sujet de la seconde partie.

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