DEUXIÈME PARTIE
Dieu Pavait dit, chrétiens, et le plus authentique de tous les signes qu'il avait promis au monde, pour marquer Taccomplissement du grand mystère de notre rédemption , c'était, selon le rapport d'Isaîe, qu'une vierge demeurant vierge concevrait un fils , et que ce fils serait Dieu ; non pas un Dieu séparé de nous , ni élevé comme Dieu au-dessus de nous, mais un Dieu abaissé jusqu'à nous, et entretenant, quoique Dieu, un commerce intime avec nous. Car voilà, ajoute l'évangéliste , ce que signifiait l'auguste nomd'Emmanuel : Ecce virgo in utero habebU, et pariet filium; et vocabunt nomen ejus Emmanuel, quod est interpretatum , nobiscum Deus. (M ATTH., 1 .) Ce prodige, je l'avoue, surpassait toutes les lois de la nature; mais après tout, il ne laissait pas d'être dans un sens parfaitement naturel. Car, comme raisonne saint Bernard, si un Dieu, se faisant homme , devait avoir une mère , il était de sa dignité, et par là d'une espèce de nécessité, que cette mère fût vierge; et si une vierge, par le plus inouï de tous les miracles , devait , sans cesser d'être vierge, avoir un fils, il était pour elle d'une bienséance absolue et comme indispensable que ce fils fût Dieu : Neque enim aut partus alius virgintm y aut Deum decuit partus aller. ( Bebn.) II fallait que le Verbe de Dieu , par un excès de son amour et de sa charité , sortît hors du sein de Dieu , et, si je puis ainsi dire, hors de lui-même, pour se mettre en état d'être conçu selon la chair : mais supposé cette sortie, qui est proprement ce que nous appelons incarnation , le Verbe de Dieu ne pouvait être autrement conçu selon la chair, que par la voie miraculeuse de la virginité : pourquoi ? Parce t]ue toute autre conception que celle-là aurait obscurci l'éclat et la gloire de sa divinité. Cette pensée de saint Bernard a je ne sais quoi de sublime , et pour peu d'étendue qu'on lui donnât , elle remplirait vos esprits des plus hautes idées des la religion. Mais , sans rien rabattre de la sublimité de cette pensée , ri faut encore quelque chose de plus sensible, et de plus propre à l'édification de vos mœurs : or c'est à quoi le Saint-Esprit me parait avoir admirablement pourvu par la conduite qu*il a tenue dans Texécution de ce mystère ; conduite, si vous l'examinez bien, capable de vous inspirer toute la vénération, tout le respect, tout l'amour dus à l'excellente vertu dont je dois préseutement vous parler, et qui est la pureté chrétienne. Car en voici , mes chers auditeurs, la plus solide et la plus touchante leçon ; étudiez-la dans la suite de notre évangile.
Dieu , par un mouvement de son inGnie miscri-
corde, envoie un ange sur la terre non-seulement pour annoncer, mais pour négocier la nouvelle alliance qu'il est sur le point de faire avec les hommes. Et à qui envoie-t-il cet ange ? A une vierge : Missus est angélus a Deo ad virginem, ( Luc, 1 . ) Or vous savez (belle réfiexion de saint Bernard sur ces trois noms, ou plutôt sur ces trois personnes , un ange, un Dieu , une vierge) ; vous savez que Dieu , qui est le plus pur de tous les esprits et la source de toute pureté, engendre éternellement son fils par la plus pure et la plus sainte de toutes les générations : d'où vient que saint Grégoire de Nazianze, en parlant du Père céleste, l'appelle vierge par excellence et le premier des vierges. Vous savez que les anges sont de purs esprits dégagés de la matière, et que ceux qui ont persévéré dans la justice et dans la sainteté originelles où Dieu les avait créés, j'entends les anges bienheureux , ont encore l'avantage d'être spécialement purs et sans tache devant Dieu. Et vous savez, enfin, que les vierges, quoique dans un corps mortel, parla profession qu'elles font d'une sainte virginité, sont comme les anges de la terre : Erunt sicut angeli Dei, (M4TTH., 22. ) Dieu qui députe , l'Ange qui est député , Marie à qui la députation est faite , autant de caractères différents de la plus parfaite pureté , selon la différence des sujets qui concourent à ce mystère : Angélus a Deo ad virginem. Que veux-je conclure de là ? Ce que le Saint-Esprit semble avoir prétendu par là nous déclarer; savoir : que Dieu étant par lui-même la pureté essentielle , il fallait ou une pureté angélique , ou une pureté virginale; disons mieux , qu'il fallait l'une et l'autre ensemble, pour concerter entre Dieu et l'homme cette ineffable et adorable union qui s'est accomplie dans le Verbe fait chair. Mais encore, reprend saint Bernard, laquelle de ces deux sortes de pureté, Tangélique et la virginale, a eu plus de part à ce mystère ? et pour laquelle Dieu paraît-il avoir eu plus de considération ? Ah ! répond ce saint docteur, en peut-on douter, après l'exemple que ce Dieu de gloire nous en donne aujourd'hui lui-même, c'est-à-dire, après la haute préférence qu'il donne aujourd'hui à la pureté virginale sur la pureté angélique ? Vous me demandez en quoi consiste cette préférence : le voici. Le Verbe de Dieu , dans le dessein de s'incarner, choisit une vierge pour mère, et il lui députe un ange qui n'est auprès d'elle que son ambassadeur. Elle est donc, en vertu de ce mystère , aussi élevée comme vierge audessus de l'ange, que le nom de mère qu'elle reçoit surpasse celui de ministre et de serviteur. Tanto melior angelis , pourrais-je dire , en me servant des termes de saint Paul, quanto differentius prx iUis nomen hxreditavit , {Hebr,^ 1.)
Dieu, prêt à se faire homme, oblige Tange h s'humilier devant cette vierge; et lui-même, tout
SUR L'ANNONCIATIOiN DE LA VIERGE.
Dieu qu*il est , par ua honneur anticipé qu1i veut bien lui faire comme à sa future mère, il commence en quelque sorte à dépendre d'elle, puisque, dans la plus importante négociation, if demande son consentement. Ne vous en étonnez pas, poursuit saint Bernard ; c'est qu'en effet la pureté de cette vierge était d'un mérite qui la rendait bien plus précieuse et plus estimable devant Dieu, que celle des anges. L'ange qui saluait Marie était pur, il est vrai : mais comment? par nature et par un privilège de béatitude et de gloire : mais Marie était vierge par choix, par vœu, par esprit de religion. La virginité de Marie était donc comme un sacrifice continuel qu'elle faisait à Dieu , une oblation de son corps qu'elle immolait comme une hostie vivante et agréable aux yeux de Dieu , une consécration de sa personne qui devait être le sanctuaire et la demeure de son Dieu. Voyez avec quelle prudence et quelle circonspection elle conserve le trésor de sa virginité : admirez la constance et la fermeté qu'elle témoigne pour ne le pas perdre. Deux devoirs des vierges chrétiennes, dont Dieu veut que Marie soit aujourd'hui le modèle. Ëcoutez-moi, et instruisez-vous. Un ange se présente à elle , et elle se trouble. A peine a-t-il commencé à lui parler, que la crainte la saisit , qu'elle se sent intérieurement combattue de mille pensées : Turbala est, et cogUabat qualis esset ista salutatio, ( Luc, 1 . ) Si Marie eût été de ces personnes mondaines , qui ne sont vierges que de corps sans l'être d'esprit , cette visite qu'elle recevait n'aurait eu rien pour elle de si surprenant *, et les louanges qu'on lui donnait, au lieu de l'étonner, l'auraient agréablement flattée. Mais la profession qu'elle a toujours faite de n'avoir, comme vierge, d'entretien particulier qu'avec Dieu; la loi qu'elle s'est prescrite, et qu'elle a gardée, de fuir tout autre commerce , et de renoncer aux mœurs et aux usages du siècle profane; son exacte et sévère régularité , son attention à ne se relâclier jamais sur les moindres bienséances ; la possession où elle est, d'une conduite irrépréhensible et à l'épreuve de la plus rigide censure ; la pudeur et la modestie qui lui sont plus que naturelles; l'opinion dont elle est prévenue, que les louanges données à son sexe et favorablement reçues, que les louanges mûme souffertes et écoutées tranquillement , sont le poison le plus contagieux et le plus mortel : tout cela lui cause un trouble qu'elle n'a pas honte de faire paraître, parce que, être troublée de la sorte, c'est le véritable caractère d'une vierge fidèle à Dieu. Voilà sa prudence et sa vigilance : ajoutez-y sa constance et sa fermeté. On déclare a Marie qu'elle doit être la mère d'un (ils qui sera éternellement roi , qui sera le Saint des saints, qui sera le Fils du Très-Haut, qui sera le Sauveur de tout le monde* et elle demande comment cela
se pourra faire, parce qu'elle est viei^, et vierge par un engagement auquel ni la qualité de mère de Dieu , ni celle de reine du ciel et de la terre, ne h feront jamais renoncer : Quomo€lofietistud,giioniam virum «o» cognosco f ( Luc, 1.) Ah ! Marie, s'écrie là-dessus saint Augustin, c'est pour cela même que la chose se pourra faire, et qu'elle se fera , parce que vous ne comprenez pas comment elle est possible : car si vous le compreniez de la manière que toute autre l'aurait compris, dès là vous seriez incapable d'être à Dieu ce que Dieu veut que vous lui soyez. Il a fallu que votre virgÎDlté parât en ce moment-là vous rendre comme incrédule; il a fallu que la proposition qu'on vous Causait d'être la mère de votre Dieu vous alarnoât d*abord et vous troublât , afin que vous fussiez digne de l'être. En effet, ce refus de la maternité divine, plutôt que de cesser d'être vierge , ce vœu de virgmité dans lequel elle demeura ferme et immobile jusqa'à n'être pas ébranlée par la parole même d'un ange qui lui promettait un Dieu pour fils : Immobile virginUatispropositum, quodnecangehJUiumDeum promittente, aliguatenus titubavU {BiBAOJiYU.] : voilà, dit saint Jérôme, ce que Dieu a considéré dans Marie , et par où Marie, entre toutes les antres vierges , a eu la préférence de l'estime et du choix de Dieu. Or, qu'est-il arrivé de là ? Une chose, chrétiens , aussi consolante pour vous qu'elle vous paraîtra merveilleuse. Vous savez quelle fut la cause de ce déluge universel qui inonda toute la terre. Dieu , dans sa colère , voyant la corruption du genre humain, avait juré que son Esprit ne demeurerait jamais dans l'homme , parce que l'homme était devenu tout charnel : Non permanebU Spiritus meus in œternum in homine, quia caro est, {Gènes, , 6. ) Mais aujourd'hui , réflexion admirable de saint Augustin , Dieu révoque , pour ainsi dire , cet arrêt; et, par un autre serment tout contraire en apparence , mais qui néanmoins s'accorde parfaitement avec le premier, il assure que son Esprit demeurera dans Marie , et que de ^ïarie il se répandra dans tous les hommes : pourquoi.' parce que, dans la personne de Marie , l'homme a cessé d'être charnel; c'est-à-dire, parce que Marie est vierge, et vierfçe par une profession qui , l'élevant au-dessus de rhomme, la rend capable des plus hautes faveurs de Dieu , et de la plénitude même de l'Esprit de Dieu : Spiritus Sanctus superveniet in te. (Luc, 1.) Au lieu que, dans la création , l'Esprit de Dieu était simplement venu pour se communiquer à l*homnie en vue de son innocence , et parce que l'homme n'avait point encore péché; au moment de l'incarnation, ce même Esprit, selon la parole sacrée, survint dans Marie ; et comment.' avec un surcroît, avec une surabondance, avec un épanchement de dons et de grâces sans mesure , en vue de sa pureté
SUR L'ANNONCIATION DE LA VIEftGE,
et parce qu'elle était vierge : SifpervetUet in te. Ce D*e8t pas assez : non-seulement Dieu veut que Marie , en conséquence de ce qu^elle est vierge , soit remplie de son Esprit : mais parce qu'elle a fait , conune vierge , un étemel divorce avec la chair et le sang, c'est par elle que lui-même, qui est un pur esprit, veut faire nue éternelle alliance avec notre diair ; disons mieux , c'est par elle que luimême veut être fait chair : car voilà le terme qu'a employé révaogéliste , pour exprimer le miracle de ee Verbe de Dieu incamé et fait homme : Et Ver^ 610» ooaro factwnest. ( Joan., 1. ) Saint Jean n'a pas cniqu'U suffit de dire que le Verbe de Dieu s*étaii fait homme , de dire qu'il s'était allié à une nature raisonnable, de dire qu'il avait pris une âme Immortelle et spirituelle ; mais il a réduit en quelque sorte tout ce mystère à la bienheureuse adoption que le Verbe a faite de notre chair dans le sein de Marie : Et verbum carofactum est. O mon Dieu ! est-il possible que la virginité ait eu ce pouvoir sur vous; et qu'un Dieu aussi grand , aussi saint , aussi parfadt que vous , en soit venu jusqu'à se faire chair ! Cul, chrétiens, c'est ce que la foi nous révèle : ce Dieu-Homme, par son incarnation , a ennobli dans sa personne tout l'homme, mais il a particulièrement ennobli la chair de l'homme par les merveilleux rapports que son incarnation a fondés entre lui et nous. Car c'est selon la chair que cet Homme- Dieu est notre frère, c'est selon la chair que nous ne faisons qu'un corps avec lui , c'est selon la chair qu'il est notre chef, et que nous sommes ses membres : Nesçitis quoniam corpora vestra membra swU ChrUtii ( 1 . Cor. y 6. ) Ne savez- vous pas , mes firères, disait saint Paul, et pouvez-vous l'ignorer, que, depuis qu'un Dieu a bien daigné prendre un corps semblable au nôtre, nos corps, par un merveilleux changement, ont cessé, pour ainsi dire, d'être nos corps , et qu'ils sont devenus le corps de Jésus-Christ? N'est-ce pas une des premières leçons qu'on vous a faites dans le christianisme, que vous êtes incorporés à Jésus-Christ, ou plutôt, que vous êtes le corps de Jésus-Christ même? Fos estié corpus Christi, et membra de membro. (Ibid., 12.) Après cela , faut-il s'étonner que le même apôtre ait cm avoir droit d'exiger des chrétiens, comme chrétiens , une pureté de mœurs si inviolable , et que, de toutes les choses qu'il leur recommandait, celle qu'il a pam avoir plus à cœur ait été qu'ils sanctiGasseut leurs corps? Supposé ces principes de la foi, que je viens de vous expliquer, pouvait-il trop insister sur ce devoir? Ayant les liaisons que nous avons avec Jésus- Christ, serons-nous jamais aussi purs et aussi saints que nous devons Têtre? Notre chair étant la chair de Jésus-Christ « oseronsnous nous plaindre des soins et de Texacte réipi« larité à quoi nous assujettit ce point de mitre itU-
3Uâ gion, comme si c'était un excès de perfection? Voulons-nous qu'il ne nous en coûte rien , d'être non-seulement les frères, mais les membres et le corps d'un Homme-Dieu? et cette alliance sacrée que nous avons contractée avec lui , n'aurait-elle en nous point d'autre effet que de nous avoir élevés à un si haut rang d'honneur, pour en être éternellement indignes? Après cela même, devons-nous trouver étrange que les Pères de l'J^lise, pariant de l'impureté qui corrompt aujourd'hui tout le christianisme, en aient témoigné tant d*horreur, puisqu'il est certain que ce péché, déshonorant nos corps , déshonore le corps de Jésus-Christ ? Devonsnous être surpris que ce péché , par la seule raison que le Verbe s'est fait chair, leur ait paru d'une tout autre grièveté oue s'il violait simplement la loi de Dieu ; et que l'Église des premiers siècles ait été pour cela si rigoureuse et si sévère à le punir, persuadée qu'elle était qu'en le punissant , elle vengeait l'affront personnel qu'en recevait son époux ? Que la chair de l'homme, disait éloquemment Tertullien, que la chair de l'homme , avant l'incarnation de Jésus-Christ, ait été corrompue et souillée de crimes, ses dérèglements pouvaient être alors plus pardonnables; elle n'avait pas encore la gloire d'être entrée dans l'alliance d'un Dieu ; elle n'était pas encore incorporée au Verbe de Dieu ; elle n'avait pas encore reçu cette onction de grâce , en vertu de laquelle elle devait être hypostatiquement unie à Dieu. Mais depuis que le Fils de Dieu Ta ennoblie, et que, par le plus grand de tous les miracles , il en a fait sa propre chair ; depuis que cette chair a commencé à lui appartenir; depuis qu*elle a changé dans sa personne de condition et d'état, ah! mes frères, concluait-il , ne traitons plus ses désordres de simples faiblesses : et toute chair qu'elle est , ne Texcusons plus par sa fragilité, puisque sa faiblesse et sa fragilité est l'opprobre de rincarnation de notre Dieu. Non , chrétiens , je n'ai pas de peine à comprendre pourquoi Tertullien parlait ainsi. II outrait quelquefois la morale du christianisme, et il abondait en son sens : mais sur le point que nous traitons, il n'a rien dit qui ne soit encore au-dessous delà vérité, puisqu'il n'a rien dit qui approche de la parole de saint Paul. Car ce grand apôtre, après avoir supposé que, par le mystère de l'incarnation, tous les hommes, sans en excepter aucun, sont devenus les membres de Jésus-Christ , n'a plus hésité ù tirer de là cette affreuse conséquence , dont il n'y a point d'impudique qui ne doive trembler : ToUens ergo membra Christi, faclam membra meretricis? ( 1. Cor., 6. ) Si c'était un autre que saint Paul qui se fdt expliqué de la sorte , nous ne pourrions entendre ces termes ; et la pudeur que H^maflectons , malgré la licence et le débordement idÉI anorsoù nous vivons , nous ferait rebuter un^
SUR L'ANNONOATION DE LA VIERGE
instruction si nécessaire et si essentielle : mais si c'est Tesprit de la foi qui nous anime et qui nous conduit, quel effet cette conséquence ne doit-elle pas produire en nous ? quelle horreur ne doit-elle pas nous inspirer pour le péché que je combats? et si nous en sommes esclaves , quelle indignation ne doit-elle pas nous faire concevoir contre nousmêmes? Tollens ergo membra Christi, faciam memhra meretricisf Cela seul, bien médité, ne doit-il pas être pour nous plus convaincant que toutes les prédications; et pour peu quMl nous reste de religion , en faut-il davantage pour nous préserver de Temportement des passions impures ?
Vous me direz : Maïs il s'ensuit donc que le Fils de Dieu, s'incarnant et se faisant homme, a rendu le péché de Thomme plus abominable et plus irrémissible qu'il ne le serait de lui-même? Oui, reprend saint Chr>'sostôme , cela s'ensuit et doit s'ensuivre nécessairement. Mais nous sommes donc, en conséquence de ce mystère, plus criminels que nous ne l'aurions été si nous étions demeurés dans l'état de notre première corruption ? Rien de plus incontestable et de plus vrai. Mais l'incarnation de Jésus-Christ nous devient donc préjudiciable, quand nous nous abandonnons à notre incontinence ? Cest ce que toutes les Écritures vous prêchent. Ah ! chrétiens, peut-être y en a-t-il parmi vous d'assez ingrats et d'assez insensibles aux bienfaits de Dieu, pour souhaiter que Dieu ne les eût point tant honorés; peut-être leur infidélité va-t-elle jusque-là; et, s'il était dans leur choix de prendre l'un ou l'autre des deux partis, peut-être renonceraient-ils à la gloire d'appartenir à Jésus-Christ, pourvu qu'il leur fut permis de satisfaire impunément leurs désirs déréglés , et qu'ils se trouvassent par là déchargés de l'obligation que ce mystère leur impose, (le vivre dans l'ordre. Mais il ne dépend plus d'eux ni de nous que cela soit ainsi , et il ne dépend plus de Jésus-Christ même qu'il cesse d'être ce qu'il nous est. Soyons libertins tant que nous voudrons , nous serons toujours ses frères selon la chair : jusque dans les enfers , si nous sommes jamais réprouvés de Dieu, nous en porterons le caractère; et ces désordres de la chair tireront éternellement de lui , malgré que nous en ayons, un sujet particulier, ou un surcroît de condamnation.
Peut-être, mes chers auditeurs, ces désordres ont-ils déjà éteint les plus vives luinicres de votre foi, et peut-être ceux à qui je parle ne croient-ils plus que faiblement le mystère de l'incarnation d'un Dieu : car le moyen de le croire et de vivre dans riiabitude de ce péché ? Mais croyons-le , ou ne le croyons pas : si nous vivons dans le désordre de ce [>éché, nous nous faisons de ce mystère, qui par excellence est le mystère du salut, un mystère de réprobation. Si nous ne le croyons pas , notre ar-
rêt est déjà porté, et dès là nous Toilà jugés : Qid non crédit y jamjudicatus est ( Joan., 8 ) : ri nous le croyons , nous nous jugeons et nous nous eoodamnons nous-mêmes. Si nous ne le croyons pas, il n'y a point de Sauveur pour nous; et si nous le croyons, il y en a un, mais pour notre oonfusioD. Car souvenons-nous, chrétiens, que ce Dieo î«X homme est en même temps , selon l'oracle do saint pontife Siméon , pour la ruine des uns et pour la résurrection des autres; Posifus est in ndnam et in resurrectionem multorum. (Luc, 2.) Il s'est incarné pour nous sauver; mais il pourra IneD arriver, par l'abus que nous faisons de ses grâces, qu'il se soit incarné pour nous perdre. Or, s'il doit jamais contribuer à la perte de quelques pécheurs, comme l'Évangile nous l'assure, sur qui doit-on présumer que tomberont ses anathèmes , si ce n'est pas en particulier sur ces chrétiens sensuels , sur ces voluptueux impénitents et obstiné dans leur péché ? Ah ! Seigneur, ne permettez pas qu'une si funeste prédiction se vérifie jamais en nous, et que les mérites de votre vie mortelle, qui, dans les vues de votre infinie miséricorde , doivent servir à notre salut, par un châtiment de votre redout^le justice servent à notre malheur étemel ! Et vous, Vierge sainte et toute pure, puissante médiatrice des hommes, et leur mère, puisque vous êtes la mère d'un Dieu-Homme, en nous donnant ce Sauveur que vous portez daits votre sein virginal, et qui vient nous racheter, aidez-nous à recueillir les fruits d'une si abondante rédemption , afin que, par les grâces dont votre Fils adorable esUla source, et dont vous êtes la dispensatrice , nous puissions parvenir à la bienheureuse éternité, où nous conduise, etc.
AUTRE SERMON
SUR
L'ANNONCIATION DE LA VIERGE
f'erbum caro/actum est, et hahitavH in nobis.
Ijc verbe 8*est Tait chair, et il a demeuré parmi nous. Sairt Jean, chap. i.
Sire, C'est le grand mystère que nous célébrons aujourd'hui , et sur quoi est fondée toute la religion chrétienne. Mystère que l'apôtre saint Paul exprimait en des termes si relevés, et qu'il appelait le mystère par excellence de la bonté et de la charité de Dieu envers les liommes : Magnum pietatis sacramentum, manifestatum in carne, (1. Tim., 8.) Le Verbe s'est fait chaiV : voilà , dit saint Augustin , ce qui paraissait incroyable. Mais il y avait encore, ajoute- t-il, quelque chose de plus incroyable, sa-
SDR L'ANNONCIATION DE LA VIERGE
voir, que ce mystère , tout incroyable qu'il était , fût cru néanmoins dans le monde; et c'est ce qui esl arrivé. De ces deux choses incroyables, celle qui rétait le plus a cessé de Tétre, et est devenue Doo-seulement croyable , mais évidente. Car il est ârsdent que le mystère d'un Dieu incarné a été prêché aux nations, et que le monde s*est soumis à ce point de foi : Magnum pietatis sacramentum, prœdicatumgeniibus,credUum in mundo. (1. Tim., 3.) Quand saint Paul en parlait ainsi, ce n'était qu'une prédiction qui dès lors commençait à se vériGer ; mais nous voyons la prédiction pleinement accomplie. Le monde devenu chrétien croit un Dieu fait chair ; et voilà le miracle qu'a opéré le Seigneur , et qui paraît à nos yeux : A Domino faettan est Istudj et est mirabiie in ocuUs nostris. (Ps. 117. ) Dr, convaincus, comme nous le sommes , du plus incroyable, pourquoi aurions-nous de la peine à croire ce qui Test moins ? C'était le raisonnement de laint Augustin. Mais ce n'est pas assez : le Verbe fait •hair a demeuré parmi nous : Et habUtzvU in no- Hs (JoAN., 1 ) ; pourquoi cela? pour nous instruire lar ses exemples et pour nous sanctiûer par sa docxine. Voilà, dit saint Paul, par rapporta nous une les prmcipales fins de l'incarnation : Àppanùterutiens nos. ( Tit., 2. ) Écoutez-le donc, mes chers luditeurs, ce Verbe incréé, mais incarné : c'est ïàT moi qu'il vous doit aujourd'hui parler, c'est moi {ui lui dois servir d'organe ; et pour m'acquitter Ugnement d'un si saint ministère , j'ai besoin des umières et des grâces du même Esprit dont IMarie •ecut la plénitude. Demandons-les par l'intercession le'cette Mère de Dieu , et disons-lui avec l'ange : 4ve, Maria.
Ce n'est passans un dessein particulier que l'évan- ;éliste, pour nous donner une idée juste du mystère le ce jour. Ta renfermé dans ces trois divines paroes , que nous ne devons jamais prononcer qu'avec espect : Le Verbe s'est fait chair : / erhtim caro actumest. (Joan., 1.) Autrefois saint Paul défenlait aux ministres de l'Église , chargés de l'instruoiondes fidèles, d'entretenir leurs auditeurs de ce |ui regardait les généalogies et les alliances, prétenlant que c'étaient des questions inutiles qui ne servaient qu'à exciter des disputes , et qui ne contriluaient en rien à l'édification des mœurs. Ainsi ordonnait-il à Timothée. Il n'en est pas de même, hrétiens, des alliances du Verbe avec la chair, et e la chair avec le Verbe, dont j'entreprends ici de ous parler; car ce sont des alliances toutes saintes ii*il vous est important de bien connaître, et qu'il e vous est pas permis d'ignorer; des alliances qui oivent être le sujet de vos réflexions , comme elles DOt l'objet de votre foi ; des alliances qui vous déouvrent les plus admirables principes que vous uissiez vous appliquer pour la réformation de
votre vie. Or j'en trouve trois de ce caractère dans le mystère adorable de l'incarnation, et les voici : Alliance du Verbe avec la chair, par rapport à Jésus-Christ; alliance du Verbe avec la chair, par rapport à Marie, sa mère; alliance du Verbe avec la chair, par rapport à nous, qui sommes ses frères : alliances , dis-je , que je vous propose comme infiniment propres à vous toucher, à vous convertir, à vous sanctifier, à vous rendre de parfaits chrétiens, si vous en savez profiter. Et afin que vous en puissiez mieux faire le discernement, je distingue dans ces trois alliances autant de degrés qui élèvent la chair de l'homme , dans la personne de Jésus- Christ, jusqu'à la souveraineté de l'être de Dieu ; dans la personne de Marie , jusqu'au rang sublime de la maternité de Dieu; et, dans nos personnes, jusqu'à la dignité d'enfant de Dieu. Ainsi, gardant les proportions convenables entre Jésus-Christ et Marie, et entre Marie et nous, ce seul mystère du Verbe incarné nous fait voir aujourd'hui trois grands miracles : dans Jésus-Christ un Homme-Dieu ; ce sera la première partie : dans Marie une mère de Dieu ; ce sera la seconde : dans nous, qui que nous soyons, mais surtout si nous sommes en état de grâce, de légitimes enfants de Dieu ; c'est la troisième. Vous verrez, chrétiens, les trois conséquences pratiques que je tirerai de là, non-seulement pour vous affermir dans la foi , mais pour vous apprendre à rem^ plir dignement les plus saints devoirs du christianisme.