TROISIÈME PARTIE
Il ne faut pas s'étonner si l'apôtre, instruisant les premiers fidèles, entre les autres maximes de religion qii'il leur proposait, s'attachait particulièrement à celle-ci, que nul de nous ne vit pour soimême , et que nul de nous ne meurt pour soi-même ; mais que, soit que nous vivions, soit que nous mourions, c'est pour h Seigneur que nous devons vivre et mourir, puisque vivant et mourant nous sommes à lui : Sive ergo vivlmus, sîve morimur, Dominisumus, {Rom., 14. ) Il parlait ainsi, dit saint
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Chrysostôme, parce qu^il savait que le domaine de Dieu est un domaine éternel : et qu'en conséquence de cette éternité de domaine , il n'y a pas un moment de notre vie qui lui puisse être disputé. En sorte que dès que nous commençons d'être, nous commençons à dépendre, ne sortantdu néant que pour entrer dans la possession de Dieu, c'est-à-dire, dans un état où nous appartenons à Dieu , et où nous ne pouvons être justement possédés d'aucun autre que de Dieu. Cest sur ce principe que l'Ange de l'école , saint Thomas , a établi cette opinion si raisonnable , que l'homme, dès le premier instant qu'il connaît Dieu , est obligé de l'aimer et de s'élever vers lui ; et que le premier péché que nous commettons dans le moment que notre raison se développe, et que nous pouvons user de notre liberté, est de ne pas faire à Dieu ce sacrifice de nous-mêmes que l'Écriture appelle le sacrifice du matin : Hoiocauslum maiutinum. ( 4. Reg.y 16. ) Opinion, dis-je, quelque apparence qu'elle ait de sévérité , la plus conforme a la lumière même naturelle. Car, selon le raisonnement d'un savant cardinal , expliquant là-dessus la pensée et la doctrine de saint Thomas, pourquoi l'homme, au sortir de l'enfance, et lorsqu'il commence à ouvrir les yeux, ne les toumera-t-il pas vers son souverain auteur? pourquoi di£férera-t-il un moment à le reconnaître', et pourquoi aurait-il droit de ne lui pas offrir les prémices de cet être qu'il n'a reçu et qu'il n'a pu recevoir que pour lui en faire hommage .'
C'est dans cette vue que saint Augustin, touché d'une douleur amère, et repassant devant Dieu les années de sa vie, s'écriait : Beauté plus ancienne que le monde, c'est trop tard que je vous ai aimée! Sero te amavi,pulchrUudo tara antiqua / (August.) Prenez garde : il ne s'arrêtait point à tous les autres motifs que la pénitence chrétienne aurait pu lui fournir pour pleurer ces délais criminels qu'il avait apportés à sa conversion ; mais il mesurait le temps de sa conversion à celui de ses obligations ; et comparant l'un à l'autre , il se confondait d'avoir si mal rempli celui-ci par l'abus qu'il avait fait de celui-là; car quelle honte pour moi, disait ce saint pénitent , que Dieu m'ait aimé pendant des siècles infinis , et que le monde , ma passion , d'indignes objets et une aveugle cupidité , lui aient enlevé la meilleure partie de ce petit nombre de jours que j'avais pour répondre à son amour! quel désordre, que Dieu, ayant toujours été mon Dieu , je me sois soumis ^ donné si tard à lui, comme sa créature! Voilà quel était le sujet de son repentir et de ses regrets : Sero te amavi, pulchritudo tam antiquai
Aussi e$t-ce par cette règle que les prophètes, qui furent les oracles de l'ancienne loi, ne demandaient pas moins à l'homme qu'une éternité de culte rt d'adoration, pour honorer cette éternité de do-
maine qui est Tun des plus nobles attributs de Dieo. Et comme la vie de l'homme, prise dans toute sa durée, est une espèce d'éternité pour lui; comnie Moïse, en parlant de Dieu, et usant d'une expression divine et mystérieuse , assurait que IdSeigneiir régneraitéternellement etau delà de réternitémêmet Dominas regnabit in œtemum et uUra [Exod., 1 5) : ainsi le prophète Mîchée ne craignait point de s'engager trop, quand il promettait à Dieu de lai rendre un hommage éternel et plus qu'éternel , AnUmlabimus in nomine Domini Dei nostri in «iemum et ultra (Mich., 4) : comme s'il n'edt pas touIu, remarque saint Jérôme, que le domaine de Dieu sur sa personne l'emportât sur le zèle de sa piété, et que, par une sainte émulation , il eût ambitionné d'être aussi longtemps et aussitôt à Dieu que Dieu avait été à lui.
Mais, chrétiens, sans chercher d'autres exemples , arrêtons-nous à celui que nous présente dans ce mystère le Sauveur de nos âmes : car Toilà rimportant devoir qu'il prétend encore aujourdliui nous enseigner. C'est un Dieu enfant, un Dieu qui vient de nattre ; et quarante jours à peine se sont écoulés depuis sa naissance , que déjà il veut être porté à l'autel du Seigneur, et là se sacrifier à son Père. D'une si belle vie qu'il doit mener sur la terre , il ne veut pas qu'il y ait un âge qui ne serve à la gloire de Dieu ; et l'engagement qu'il contracte par cette oblation de lui-même ne r^rde pas seulement ses premières années et le temps présent, mais toute la suite de ses années et tout l'avenir; tellement que le sacrifice de sa croix et de sa mort ne sera point un autre sacrifice que celuici , mais le dernier acte de celui-ci , la perfection et la consommation de celui-ci. Et quand la veille de sa passion, il dira à son Père : J'ai achevé l'ouvrage pour lequel vous m'avez envoyé et que vous m'avez confié, Opus consummavi quod dedisti mtAi(JoAN., 17); quand sur la croix, prêt à remettre son âme entre les mains de son Père , il s'écriera, Tout est consommé, Conmmmatem est (Id., 19) ; il ne parlera point d'un autre ouvrage que de celui même qu'il commence dans le temple et dans sa sainte présentation.
Figurons-nous donc , mes chers auditeurs, que Jésus-Christ, dans cette fête que nous solennisons , s'adressant à nous, et nous animant par son exemple , nous dit à chacun en particulier ce qu'il dit depuis à ses apôtres : Ecce ascendimtts JefXfsolymam, et Filius homînis tradetur, (Matth., 20.) Nous voici enfin à Jérusalem , et l'heure est venue où le Fils de l'homme doit être livré; ne différons point, et ne faisons pas perdre à Dieu un moment de cette gloire qu'il attend de moi et de vous, et que nous pouvons lui procurer par une oblation promnte de nous-mêmes. Quand le Fils de Dieu
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tiot ce langage à ses disciples , révangéliste remarque qu'ils n*y comprirent rien , quoique ces paroles fussent néanmoins très-intelligibles : Et ipsi fûhil horum intellexenmt. (Luc, 18. ) Voilà , chrétiens, Tétat de notre misère, et à quoi nous en sommes réduits. Notre divin Mattre nous prêche aujoardliui, par son exemple, qu*il faut nous donner promptement à Dieu , et qu'autrement nous ne pouvons hien reconnaître le domaine étemel que Dieu a sur nous : vérité incontestable ; mais, roal^é toute son évidence, vérité que Tesprit du siècle, cet esprit aveugle et grossier, nous rend obscure; en sorte que nous ne la comprenons jamais , parce que nous ne voulons jamais la comprendre : Et ercU verbum istud absconditum ab eis. (Id.) Car nous voulons être à Dieu; mais quand .' toujours pour Tavenir, et jamais pour le jour présent. Écoutez-moi , et tâchez à découvrir sur cela toute la perversité du cœur de Tbomme pour en concevoir toute Fhorreur qu'elle mérite , et, s'il était possible, toute Thorreur que Dieu en conçoit. Nous voulons être à Dieu quand nous n'aurons plus rien qui nous attire ailleurs, qui puisse nous y retenir : être à Dieu quand il ne nous restera rien autre chose dans la vie , ni engagement à former, ni ambition à contenter, ni rang où aspirer, ni prétention à soutenir, ni fortune, ni Ggure à faire; que nous nous trouverons, pour ainsi dire, abandonnés à nous-mêmes, et qu'en nous présentant au Seigneur, nous ne lui présenterons qu'une vie désormais usée, caduque et inutile : être à Dieuquand nous aurons donné à nos passions tout le loisir et tons les moyens de se satisfaire ; que nous ieur aurons mille fois sacrifié tous ses intérêts ; qu'aux dépens de sa gloire et de sa loi, nons aurons aveuglément suivi tous nos désirs , et brutalement assouvi toutes nos cupidités : être à Dieu quand il nous plaira, et non point quand il lui plaît; quand la seule raison nous y engagera , et non point quand la religion nous y appelle; quand ce sera la dernière et l'unique ressource que nous aurons, ou pour faire parler de nous dans le monde, ou pour charmer l'ennui de la vie , et non point quand le devoir nous y oblige et que la piété nous l'inspire : enfin , être à Dieu quand il n'y aura plus à reculer, plus à remettre , et que , surchargés , accablés de dettes , il faudra, par une pénitence précipitée, apaiser sa justice, ou, par un affreux désespoir, consentir à notre éternelle réprobation. Tel est le plan de conduite que nous nous traçons à l'égard de Dieu ; tel est, dans le partage de nos années, le temps que nous lui assignons.
Mais est-ce là, mon cher auditeur, honorer Dieu , ou n'est-ce pas l'outrager ? est-ce reconnaître sa souveraineté, que de lui prescrire ainsi le temps qu'il nous plaît? est-ce rendre hommage à son do-
maine , que de lui assigner dans ce temps les dernières années de la vie, des années sur quoi nous ne pouvons compter, et qui ne viendront peut-être jamais pour nous , parce que la mort nous enlèvera avant qu'elles viennent? Quoi! Dieu, traité de la sorte, nous attendra? il se contentera de ce partage ? c'est-à-dire, il se contentera que nous lui présentions ce que le monde avant lui aura longtemps possédé et mille fois profané ? que nous lui présentions ce que le monde méprisera et rebutera; et que nous le lui présentions , parce que le monde commencera à le mépriser et à le rebuter? que nous lui présentions ce que nous ne pourrons plus lui refuser, sans attirer sur nous un arrêt de condamnation d'autant plus inévitable , qu'il sera prêt à le lancer sur nos têtes? Ah! mon Dieu, seriez-vous ce que vous êtes , si vous étiez obligé de nous recevoir à de telles conditions, et serions-nous ce que nous sommes, s'il nous était permis de vous les imposer? Non, non, chrétiens, il n'en ira pas ainsi, et Dieu, pour ce qu'il se doit à lui-même, a bien su établir, dans Tordre de la prédestination des hommes , des lois rigoureuses qui le garantissent de cet outrage. Car si nous l'en croyons (et qui en croirons-nous mieux que lui , puisque toutes ses paroles sont infaillibles et qu'il est la vérité même?), si, dis-je, nous l'en croyons, après que nous Faurons si indignement traité, il nous frappera de son mépris : et quels seront les terribles effets de ce mépris de Dieu? comprenez-le. Ce ne sera point d*être insensible à nos vœux , si nos vœux sont sincères et qu'ils partent du cœur ; ce ne sera point de se tenir éloigné de nous , si c'est de bonne foi que nous nous tournons vers lui , et que nous le cherchons ; ce ne sera point de nous rejeter, si , par une vraie et solide oblation de nous-mêmes, nous nous présentons à lui. Il a dit qu'à quelque temps que le pécheur voulût revenir à lui , il le recevrait ; qu'à quelque temps que nous fussions bien résolus d'être à lui , il agréerait le don que nous lui ferions. Mais prenez garde : ce retour véritable, cette résolution ferme, cette bonne volonté dépend de Dieu et de sa grâce ; et que fera Dieu en vous méprisant, après que vous l'aurez méprisé? C'est qu'il vous privera de cette grâce, je dis de cette grâce efficace et forte , de cette grâce d'autant plus nécessaire que vous serez plus faible, et que vous aurez plus d'efforts et plus de chemin à faire après de longs égarements ^ pour le retrouver : il la retirera , et alors vous ne voudrez plus être à lui; vous ne serez plus même guère en état de le vouloir, parce que vous ne l'aurez pas voulu lorsque vous en aviez le pouvoir. Ces années que vous lui destiniez, vous voudrez encore les donner au monde; du jour présent, vous remettrez toujours an lendemain, et de ce lendemain à un autre, jm-
qu*à ce que tous soyez enfin arrivés à ce dernier Jour qui n^aura pas de lendemain pour vous. Ou s'il vient un âge avancé, et un temps auquel il semble que vous vouliez vous donner à Dieu, vous ne le voudrez qu'imparfaitement, vous ne le voudrez qu'à demi ; vous croirez le vouloir, et vous ne le voudrez pas. Et c'est en ce sens qu'il faut entendre cette menace qu'il a si souvent réitérée dans l'Écriture, et exprimée en tant de manières différentes : Alors ils m'invoqueront , et je serai sourd et insensible à leurs prières; ils me chercheront, et je me déroberai à leur vue, en sorte qu'ils ne me trouveront pas : ils frapperont à la porte , et ils me crieront : Seigneur, Seigneur! mais moi, sans leur ouvrir, je leur répondrai que je ne les connais point; et je les renverrai à ces faux dieux qu'ils m'auront préférés, età qui ils auront consacré leurs plus beaux jours.
Terrible mais juste châtiment , auquel vous vous exposez, mon cher auditeur, et dont vous n'aurez pas lieu de vous plaindre, puisqu'il n'aura rien de si rigoureux que vous n'ayez sans doute bien mérité. Vous me direz que cela doit donc désespérer ceux de mes auditeurs qui, jusqu'à présent, engagés dans le monde et dans les intrigues criminelles du monde , ont passé de longues années sans se donner à Dieu, et voudraient maintenant rentrer dans le devoir et le servir. N'y a-t-il plus de retour pour eux, et ne peuvent-ils plus faire à Dieu un sacrifice d'eux-mêmes qui lui soit agréable? Je n'ai garde, chrétiens , de le penser et de le dire de la sorte : il ne m'appartient pas de marquer ainsi des bornes à la miséricorde de notre Dieu. Je sais qu'il y a eu des pénitents de tous les âges , c'est-à-dire , des hommes qui , rebelles à Dieu et à ses grâces , avaient consumé presque toute leur vie dans une révolte et dans un désordre continuel , et qui néanmoins ont enfin ouvert les yeux , ont reconnu leur injustice , et l'ont réparée , en se soumettant au légitime empire*du mattre dont rien n'eût dû jamais les séparer ; des femmes qui , idolâtres du siècle , et plus idolâtres encore d'elles-mêmes, s'étaient fait une divinité de leur corps , et avaient consacré à cette divinité prétendue, non-seulement tout le cours d'une florissante jeunesse, mais tout ce qu'elles avaient reçu de jours au delà, et qui tout à coup ont renoncé à leurs anciennes habitudes, ont pris le parti de la piété et d'une piété solide , se sont enfin rendues, si je puis ainsi parler, au souverain Seigneur à qui elles s'étaient dérobées , et lui ont offert dans leurs personnes autant de victimes qu'il a bien voulu accepter; voilà ce que je sais, et de quoi je suis obligé de convenir. Mais aussi convenez avec moi que ces exemples où notre Dieu fait paraître les richesses de sa miséricorde sont moins communs que nous le pouvons penser, et qu'il y en a mille
SUE LA PURfflCATlON DE LA VIERGE.
autres contraires où il exerce toute la sévérité di sa justice : et de là concluez deux ehoses trèsimportantes et dignes de toute votre réflexioa. Car de ces deux sortes d'exemples, les uns de miséricorde, et les autres de justice, je vous propose les premiers pour soutenir encore votre confiance, si vous êtes de ceux à qui la conscience reproche de s'être depuis longtemps soustraits au domaine de Dieu , et d'avoir vieilli dans le service da monde et dans l'esclavage de leurs passions; et je vous propose les seconds pour vous inspirer une crainte salutaire et bien fondée, et pour vous engager £mptement à consacrer à Dieu les prémices de votre vie , si vous êtes de ceux qui se trouvent dans Pheoreux état de le pouvoir faire. Développons ced, et expliquons-nous.
Je parle d'abord à vous, mon cher auditeur; à vous, dis-je, qui, sur le retour de l'âge, commencez à comprendre le devoir capital de la religion que nous professons , qui est de nous donner à Dieu de bonne heure, d'honorer, par cette prompte oUation de nous-mêmes, l'éternité de son domaine : vérité fondamentale que vous reconnaissez , nais que vous craignezdereconnattre trop tard. Justement efinyé des menaces du Seigneur que je viens de yous ùàt% entendre, et pressé par le remords de votre cceor, il vous semble qu'elles doivent s'accomplir en vous; et cette pensée vous décourage, comme s*il n'était plus temps de vous réduire sous la loi de Dieu, et de lui ofifrir une victime qu'il rd>uteraît. Mais à Dieu ne plaise que ce discours serve à ralentir la ferveur de vos résolutions , et à rendre inutiles les efforts de la grâce! Non, mon cher frère, ces menaces divines qui vous troublent ne sont point si générales qu'elles ne puissent avoir et qu'elles n'aient eu leurs exceptions ; elles ne sont point si décisives ni si précises, que d'autres que vous n'en aient appelé , et que vous ne puissiez en appeler comme eux à la miséricorde du maître qui les a prononcées. Or, pourquoi ne serez- vous pas de ce nombre, et pourquoi ne prendrez-vous pas toutes les mesures nécessaires pour en être? vous le pouvez, et c'est à vous en particulier que je l'annonce , à vous qui m'écoutez , et que Dieu appelle tout de nouveau par ma voix; à vous en qui ce discours excite certains sentiments qui sont les effets d'une grâce spéciale; à vous à qui Dieu ouvre les voies du retour par ces pensées et ces désirs secrets qu'il vous inspire; à vous qu'il a conservé pour cela jusqu'à ce précieux moment , qui peut-être est le dernier , mais qui peut devenir le principe de votre éternelle prédestination. Il est vrai , vous n'aurez plus l'avantage de vous être donné au Seigneur de bonne heure, et c'est de quoi vous gémirez en te présence ; mais du moins aurez-vous désormais Fa* vantage d'être à lui constamment, d*être à lui jos-
SDB LA PURIFICATION DE LA VIERGE
ifa'aa dernier soupir de votre vie, et de réparer, par Totre penéTérancef vos révoltes passées; c'est ainsi t dÎ8-Je, que je vous parle : mais voici ce que figoote pour les autres.
Car de compter aussi , mon cher auditeur, qu'il aéra toujours temps de reprendre le joug du Seigneur, après l'avoir secoué; et^ur ce principe vous livrer au monde dès vos premières années, et ne réserver à Dieu qu'un reste de vie; de se promettre que Dieu sera toujours également prêt à vous prévenir, et à faire toutes les avances pour vous redier* cher ; de s'attendre que le trésor de ses miséricordes lous sera tpujours ouvert, et que vous y trouverez au besoin tous les secours et tous les moyens sur quoi vous faites fond, c'est une confiance présomptueuse à laquelle j'oppose les exemples de tant de mondains et de. mondaines qui y ont été trompés avant vous, et après qui je n'ai que trop lieude'craindre que vous ne le soyez vous-même. Quelle raison avezvous d*espérer, qu'ils n'eussent pas comme vous ? et si d^affreuses suites leur ont fgiit voir combien leurs espérances étaient fausses , qui vous assure que de semblables épreuves ne vous convaincront pas un jour, mais à votre ruine éternelle , que vos prétentions n'étaient pas mieux établies? Ahl chrétiens, ne nous exposons pas à un danger dont les conséquences sont si terribles. I<ïe remettons point à une autre occasion ce que nous pouvons f&ire dans les conjonctures présentes; elles ne seront jamais plus l^orieuses pour Dieu, ni plus salutaires pour nous. Autant de moments que nous refusons à Dieu, ce sont autant de moments perdus, non-seulement pour lui, mais pour nous-mêmes: encore s'ils étaient seulement perdus I mais parce qu'ils auront été perdus, ce seront contre nous autant de sujets de condamnation. Ofi&ons-nous, comme Jésus-Christ, dès que nous le pouvons, dès que nous nous y sentons attirés, dès que Dieu nous y invite, et par lui-même et par ses ministres, mais surtout ofironsnous comme Jésus-Christ : par qui? par Marie : car c'est par Marie qu'il veut être offert, par Mane qu'il veut être porté dans le temple, par Marie qu'il veut être mis entre les mains du grand prêtre, et si nous pensons à faire à Dieu le sacrifice de nousmêmes , faisons-le par la mère de Dieu ; que ce sacrifice de nous-mêmes soit comme la consommation du sacrifice qu'elle fait aujourd'hui de son fils. Avec la médiation de cette Vierge toute-puissante, il n'est rien que le ciel n'agrée, et c'est ainsi que nous honorerons le domaine de Dieu , ce domaine essentiel, ce domaine universel;, ce domaine éternel.
Cette morale, sire, est pour les rois aussi bien que pour les autres hommes; et Je le dis avec d*autant plus d'assurance et plus de consolation en présence de Votre Majesté, qu'entre tous les autres monarques , il n'en est point qui rende au souverain
Maître du monde de plus éclatants témoignages d'une soumission vraiment chrétienne. Nous vous voyons, sire, au comble de la grandeur humaine : tout ce qui peut relever un roi, et lui donner dans le monde un grand nom , le ciel l'a réuni dans votre personne sacrée; Péclat de la majesté, l'étendue de la puissance, la sagesse des conseils, le succès des entreprises, la gloire des armes : voilà ce que nous admirons; voilà ce que toute l'Europe, attentive à vous considérer, est forcée de reconnaître elle-même, et à quoi elle ne peut refuser des éloges d'autant plus glorieux, qu'elle aurait plus d'intérêt à les diminuer et à les obscurcir. Mais, sire , dans ce haut degré d'élévation , ce qu'il y a de plus digne de nos admirations et de plus grand , c'est que Votre Majesté ne se laisse point éblouir par sa grandeur; c'est que, dans la splendeur de sa puissance, elle n'oublie point qu'il y a au-dessus de toutes les puissances mortelles un Tou^Puissant; c'est que, prévenue des sentiments d'une religion pure et sincère, elle se souvient, comme Salomon, ce prince si sage et le sage même par excellence , qu'il y a au plus haut des cieux un plus grand qu'elle, le Créateur de tous les hommes et le Roi des rois. Cest dans cet esprit,! sire, que vous vous êtes aujourd'hui prosterné devant l'autel de ce Dieu de gloire et de ce suprême dominateur de Funi vers. Nous avons vu Votre Majesté humiliée en sa présence, lui faire hommage de tout ce que vous êtes : nous vous avons vu, au milieu de la plus florissante cour, lui présenter, en vous présentant à lui, ce qu'il y a sur la terre, et selon le monde, de plus vénérable et de plus auguste. Qu'il est beau , sire, après avoir paru sur le trône en souverain, pour imposer au peuf^e la loi ; après avoir tant de fois paru à la tête des armées en conquérant, pour soutenir les droits de votre empire, et pour abattre l'orgueil et confondre les projets de tant de nations ennemie^ , de paraître ensuite aux pieds du Seigneur en suppliant, pour honorer son domaine, supérieur à toute domination ou plutôt le principe et l'appui de toute domination, pour lui faire une protestation solennelle de la plus religieuse et de la plus humble dépendance, pour lui soumettre, par l'oblation la plus parfaite, tout ce qu'il vous a soumis! Qu'il y a de fermeté d'âme et de noblesse, qu'il y a d'équité et de droiture, qu'il y a de solide piété , et par conséquent de véritable grandeur! Il est, si je l'ose dire, de l'intérêt et de rhonnour de Dieu, de maintenir Votre Majesté dans ce même lustre qui lui attire les regards du monde entier, puisque plus vous serez grand, plus Dieu tirera de gloire des hommages que vous lui rendez. Il y aura, sire, dans votre personne royale, aussi bien que dans la personne de David , un roi selon son cxBur, fidèle à sa loi, zélé pour sa loi , protecteur et vengeur de sa loi. Mais ce ne sera pas sans retour
SUR L'ASSOMPTION DE LA VIERGE
de sa part, ni sans récompense : après vous avoir couronné si glorieusement sur la terre, il vous prépare dans le ciel une couronne immortelle , que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
SERMON
L'ASSOMPTION DE LA VIERGE
Maria optimamparUm elegiê, quét non anfcrtlur ah ea,
Marie a cbolil la mdUeare part , qui oe lui sera point dlée. Saint Luc , chap. lo.
Ce fut à Marie , sœur de Marthe , que le Fils de Dieu rendît ce témoignage avantageux : c'est ainsi qu'il se déclara pour elle , et qu'il la félicita de ce qu'elle s'attachait à l'écouter, pendant que Marthe se fatiguait et s'empressait à le servir. Il faut néanmoins convenir que ces paroles de notre évangile, appliquées à la fête que nous célébrons, expriment parfaitement le caractère de Marie, mère de Jésus , puisqu'elle a eu sans cx)ntredit en toutes choses la meilleure part. Je n'aurais, pour vous en convaincre , qu'à parcourir tous les mystères qui se sont accomplis dans la personne de cette incomparable vierge , et qu'à vous y faire remarquer les privilèges infinis de grâce et de gloire qui Font élevée au-dessus de tous les justes et de tous les élus de Dieu. Mais je m'arrête uniquement à l'auguste mystère de son assomption ; car ce degré de gloire si sublime où elle paraît aujourd'hui , cette couronne d'immortalité qu'elle reçoit des mains de son fils, cette béatitude qu'elle possède, et qui doit être la récompense étemelle de ses éminentes vertus, c'est la consommation, non-seulement de toutes les grâces dont elle a été comblée , mais de tous les mérites qu'elle a acquis , et par conséquent ce que nous pouvons dire être pour elle , souverainement et par excellence , la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée : Optimam pariem elegit , qux non aufereiur ab ea. Heureux partage de Marie , qui doit être le sujet de nos réflexions , et auquel nous devons tous nous intéresser, si nous avons , comme chrétiens, les sentiments de religion que la vue du triomphe de cette mère de Dieu doit produire dans nos cœurs. Ce que nous appelons son assomption est par excellence le mystère de sa gloire : mais si nous savons bien nous l'appliquer et en profiter, il n'est pas moins le mystère de notre espérance; et voilà ce que j'entreprendrai de vous faire voir, après que j'aurai demandé les lumières du Saint-Esprit, par F intercession de sa bienheureuse épouse. Ave, Maria.
C'est de l'espérance que le juste vit, que de la foi ; c'est sur Tespérance , aussi ttes qn sur la foi, qu'est fondé tout l'édifice de celle pe^ fection chrétienne , dont la charité esl le oonble; c'est par l'espérance aussi bien que par la foi que nous nous élevons à Dieu , que nous eberchous Dien, et que nous trouvons le royauixie de Dieu. Aûui, chrétiens , quand j'ai dit que le mystère de ee jour était un des mystères de notre espéranee , j'ai prétendu vous en donner l'idée la plus haute, el tout ensemble la plus consolante et la plus édifiante que vous en ayez jamais conçue. Écoutez-moi , el vous en allez convenir. Pour y procéder avec ordre, je ne prétends point pénétrer le fond de la béatitude el de la gloire dont la reine des anges jouit dans le ciel; car, comme remarque saint Bernard, si Tœil n'a point vu, et si le cœur de rhomme n'a jamais compris oe que Dieu prépare au moindre de ses élus , qui pourra comprendre et encore moins expliquer ee qu'il a préparé pour la plus parfaite et la plus sainte de toutes les vierges? Sans vouloir donc connaître la gloire de Marie en elle-mtee, il me suffit d'en examiner le principe et les effets : le principe, par rapport à Marie qui la possède; et les effets, par rapport à nous, qui, comme enfants et serviteurs de Marie, devons y participer : car envisageant cette gloire dans son principe, et par rapport à Marie, j'y découvre un des plus puissants motifs de notre espérance ; et la considérant dans ses effets , et par rapport à nous , j'y trouve un des plus solides appuis de notre espérance. Applique!vous à ma pensée. Il est certain que Marie, dans soa assomption, a reçu de Dieu comme une double plénitude, je veux dire, une plénitude de bonheur, et une plénitude de pouvoir; une plénitude de bonheur pour elle-même , et une plénitude de pouvoir pour ceux qui l'invoquent. Or , la vue de son bonheur , ou plutôt de ce qui a été la cause et la source de son bonheur, c'est ce qui doit exciter notre espérauce; et la vue de son pouvoir auprès de Dieu, c'est ce qui doit affermir notre espérance. Je pourrait m'en tenir là ; mais parce que rien n'est plus sujet à l'illusion que Fespérance , même chrétienne , et que rien n'est plus dangereux dans la voie de Dieu que l'abus de cette vertu , j'ajoute à ces deux vérités une réflexion qui m'a paru bien importante, et que je vous prie de faire avec moi : c'est qu'en même temps que le mystère de ce jour excite et affermit notre espérance, il nous apprend encore à la régler, et à n'en pas abuser ; instruction à laquelle je réduis tout ce discours, pour combattre deux erreurs grossières où nous tombons communément siur le sujet de la gloire de Marie ; Tune qui regarde leslnoyens par où elle y est parvenue , et l'autre les avantages qui nous en doivent revenir. Car ces moyens par où Marie est parvenue au comble de la gloire, nous
SUR LASSOMPTION DE LA ViERGE.
les figurons tout différents de ce qu*ils ont été ; et ces avantages qui nous doivent revenir de la gloire de Marie , nous nous les promettons tout autres quMls ne sont en effet : deux erreurs, dis-je, iofinioient préjudiciables. Tâchons à nous en préserver , et pour cela reconnaissons premièrement quel a été le vrai principe de la béatitude de Marie , et voyons ensuite quel est le pouvoir que Dieu lui a donné pour nous secourir : le principe de sa béatitude, bien expliqué, nous garantira de la première erreur ; et la mesure de son pouvoir bien entendue, nous mettra à couvert de la seconde. Voila tout moD dessein, et ce qui demande une favorable attention.