PREMIÈRE PARTIE
Considérer dans Fassomption de Marie une vierge triomphante, une reine couronnée, une créature élevée au-dessus de tous les ordres des esprits bienheureux , et placée dans le rang de la gloire le plus éminent; en un mot, une mère de Dieu béatifiée par le Dieu même qu'elle a conçu, et qu'elle a eu Thonneur de porter dans ses chastes entrailles : je Tavoue, chrétiens, c'est quelque chose de grand, quelque chose qui surpasse toute expression humaine, et sur quoi Ton pourrait bien s'écrier : O aUiludo cUvi^ Uarum! (Rom., 11)0 abîme des trésors de Dieu! Cest ce que TÉglise semble nous proposer d'abord dans cette solennité, et c'est là que nos réflexions sur ce mystère se sont peut-être jusques à présent terminées; mais si cela est, et si nous en sommes demeurés là, quelque auguste que nous ait paru ce mystère, j'ose dire que ni vous ni moi ne l'avons jamais bien pénétré : car, il est vrai , voilà , mes chers auditeurs , ce qu'il y a dans l'assomption de Marie d'éclatant et de magnifique ; mais l'esprit de la foi qui peice, comme dit saint Paul, jusque dans les secrets les plus intimes , et , pour user du terme de cet apôtre ^ jusque dans les profondeurs de Dieu, EUamprofunda Dei (1. Cor,, 2), nous y découvre bien d'autres sujets d'admiration. En voici un, chrétiens, qui vous surprendra , mais qui vous édifiera ; et qui , détrompant vos désirs , excitera dans vos cœurs les sentiments les plus vifs de l'espérance des justes. Appliquez-vous, s'il vous plaît.
Qu'est-ce donc que je conçois, ou qu'est-ce que je dois concevoir dans le mystère que nous célébrons? Une mère de Dieu glorifiée, non point absolument et précisément parce qu'elle a été mère de Dieu, mais parce qu'elle a été obéissante et fidèle à Dieu, mais parce qu'elle a été humble devant Dieu, mais parce que, en vertu de ces deux qualités , elle a été singulièrement et par excellence la servante de Dieu. Voilà ce que je considère, dans son assomption , comme l'essentiel et le capital à quoi nous devons nous attacher; et c'est le précis
et le fonds de toute cette première partie. La proposition vous étonne, et vous avez peine à vous persuader que ce qui a élevé Marie à cette gloire incompréhensible dont elle prend possession dans le del, ne soit pas l'excellente prérogative qu'elle a eue sur la terre d'être la mère d'un Dieu. Car quel titre en apparence plus légitime pouvait-elle avoir, pour être reçue en souveraine dans le royaume de son fils, que d'avoir été sa mère; et si elle avait à se promettre devant Dieu quelque distinction , d'où devaitelle plutôt l'attendre que de cette divine maternité ? Cependant, chrétiens, il est de la foi que cette maternité, toute divine qu'elle est, n'est point proprement et dans la rigueur ce qui fait aujourd'hui l'élévation de Marie : car c'est ainsi que le Sauveur lui-même s'en est expliqué dans l'Évangile; et la déclaration expresse qu'il nous en a faite, est une preuve sans réplique. Vous l'avez cent fois entendue, mais peut-être ne l'avez-vous jamais méditée autant qu'il était nécessaire : écoùtez-la donc , et ne l'oubliez jamais. Vous savez en quels termes cette femme doift parle saint Luc se sentit un jour inspirée de féliciter Jésus-Christ , lorsqu'elle s'écria que bienheureux était le sein qui l'avait porté, et les mamelles qui l'avaient nourri : Beaius venter qui te portavU, et uberaquss suxisti! (Luc, 11.) Elle crut, aussi bien que nous, que la béatitude de Marie consistait à être la mère de ce Dieu incamé et ^it homme : Beatus venter. Mais vous savez aussi de quelle manière Jésus-Christ la détrompa , et l'étonnante réponse qu'il lui fit. Non, non, reprit cet Homme-Dieu ; vous l'entendez mal, et il n'en est pas comme;vous le pensez : Quinimmo; celle que je reconnais pour mère , et dans le sein de laquelle j'ai été formé, n'est point heureuse pour cela. Ce n'est point là ni la mesure, ni la cause immédiate de son bonheur; mais les bénédictions abondantes dont Dieu l'a déjà prévenue , et dont il achèvera un jour de la combler , procèdent de tout une autre source. Or prenez garde, chrétiens, que ce qui faisait'alors, dans le sens du Fils de Dieu, la béatitude de Marie , c'est ce qui a fait depuis et ce qui fait encore maintenant sa gloire dans le ciel : car la gloire d'une créature et sa béatitude devant Dieu ne sont qu'une même chose. Marie, dans la pensée de Jésus-Christ , n'était point heureuse précisément par la raison qu'elle était sa mère : ce n'est donc pas précisément en vue de sa maternité qu'elle a été glorifiée. La conséquence est çvidente selon tous les principes de la théologie et même de la foi. Pourquoi donc Marie se trouve-t-elle si hautement et si honorablement placée dans le royaume céleste? apprenez-le de Jésus-Christ, qui seul a pu nous le révéler ; apprenez-le de Marie même qui en a senti l'effet et l'accomplissement dans sa personne : joignez ensemble ces deux témbignages, et faites-vous-en deux leçons poor la conduite de
SUR LASSOMPTION DE Lk VIERGE.
Totre tie. Rien ne fera mieux goûter ce que j'appelle le don de l'espérance chrétienne et ne sera plos propre à tous inspira: un zèle ardent pour yotre sanctification.
Voici le témoignage de Jésus-Christ. Il déclare, en comprenant Marie dans la*,réponse générale que je viens de vous rapporter, et l'y comprenant d'autant plus qu'elle en était personnellement le sujet; il déclare, dis-je, que la béatitude de Marie vient uniquement de ce qu'elle a été fidèle à Dieu et obéissante à sa parole : QuMmmo, bead qui audiutU verbum Dei^ et ciulodiunt iUud. (Luc, 1 1 .) Voilà l'oracle de la sagesse încréée, trop clair pour n'être pas pris à la lettre , et trop avantageux à la Vierge que nous honorons pour n'en pas faire le fonds de son éloge* Avoir écouté et inviolablement pratiqué tout ce qui était pour elle parole de Dieu, ordre de Dieu, bon plaisir de Dieu : c'est-à-dire, avoir suivi tous les mouvements de la grâce qui agissait en elle , sans y apporter jamais la'moindre résistance ; avoir répondu exactement et constamment à toutes les inspirations qu'elle recevait de Dieu ; avoir accompli , avec la dernière fidélité, tous les desseins que Dieu avait formés sur elle ; n'être jamais sortie des voies de eette providence supérieure qui la gouvernait ; s'être fiiit une loi des volontés de Dieu les plus parfaites; s'être dévouée sans exception à Dieu , dans les plut rigoureux sacrifices qui devaient être, et qui ont été les épreuves de sa vertu; avoir sanctifié sa vie par un continuel exercice de cette obéissance; avoir rendu toutes ses actions, jusqu'aux plus petites , précieuses devant Dieu par le mérite de cette soumission ; et ne s'être jamais ralentie un seul moment , jamais relâchée de sa première ferveur , toujours attentive à ce que l'esprit de Dieu lui suggérait, toujours agissante pour Dieu, toujours unie de coeur à Dieu, toujours dépendante de Dieu : voilà, dit saint Augustin , ce que Dieu a couronné et glorifié en elle : Hoc in ea magn^ficavit Dominus, quia fecit voitmtcUem Patris^ non quia caro camem genuit. ( August.) Cest ainsi qu'en parlait ce saint docteur; comme s'il eût dit : Ne vous y trompez pas, mes frères, et ne confondez pas les dons de Dieu. Avoir engendré selon la chair le Verbe éternel, et par le plus inouï de tous les miracles être devenue la mère de son Créateur, c'est un honneur que Marie a reçu de Dieu; mais ce n'est point, à le bien prendre, un mérite que Dieu ait dû, ni qu'U ait pu même, selon les lois de sa justice, récompenser dans Marie. Il n'a loué dans elle que ce qu'elle a fait pour lui. Or, ce qu*il a trouvé dans elle de louable, est uniquement ce qui a fait sa gloire devant lui : Hoc in ea magnificavit, quia fecit voluntatem Patris, non quia caro camem genuit.
Je me trompe, chrétiens; la fidélité de Marie
dont Dieu, comme juge équitable, la combla dav son assomption. Une autre de ses vertus y eut caoore part , et la foi nous ^enseigne que ee fat soo humilité. Humilité de Marie, s'écrie saint Ambroiie, qui, dans rincarnation divine, ayant eu ht Ibro d'attirer un Dieu sur la terre, eut eoeore le pouvoir d'élever une pure créature au plus haut éei deux. En effet, avoir été fidèle à Dieu, et obétisante à sa parole, autant que l'avait été Marie , c'était beaucoup; mais ce n'était rien si elle n'eût été humble, et si, faisant pour Dieu tout ee qa*dle Élisait, elle n'y avait ajouté , pour surerott de mérite, de n'avoir jamais eu la moindre vue de s'en rien attribuer à elle-même. Car voilà le fonds que Dieu , juste et suprême rémunérateur, crut de?oir enrichir dans la personne de cette vierge ioeomparable, non-seulement des dons de ht grâce, mais des trésors immenses de la gloire dont il la mit eo possession. Qui le dit? Marie elle-même, qui, pleiae de l'esprit de Dieu, s'en rendit authentiqiiement le témoignage : Quia respexit humiUtatem anciUx su»; ecce enim ex hoc beatam me diceni mnnes generatUmes (Luc, 1) : Oui, dit-elle, dans ce sacré cantique, qui , selon saint Ambroise, fut conme l'extase de son humilité, aussi bien que de sa reconnaissance, voilà pourquoi on m'appellera bioBheureuse, et pourquoi, en effet, je le serai-, par» que le Seigneur a jeté les yeux sur ma kmasaSi Or, elle parlait ainsi, reprend saint Ambroise, ayant déjà été saluée par l'ange comnM mère de Dieu , ayant déjà été déclarée reine du del et de la terre , ayant déjà été remplie de la divinité du Verbe qui habitait en elle corporellement ; et l'aveu qu'elle &isait de sa bassesse n'était qu'une expression vive et affectueuse de l'humilité de son coeur : Quia respeœit humUitatem anciUm «loe, parce que le Seigneur a été touché de l'humilité de sa servante, c'est pour cela et pour cela spécialement, que je serai béatifiée : Ecce enim ex hoc beatam me aicent; pour cela que le Tout-Puissant fera éclater en moi toute sa magnificence, que celui qui abaisse Forgueil des. superbes prendra plaisir à m'exalter : et je veux bien le publier et le faire connaître, afin que toutes les âmes justes , profitant de cette confession, sachent qu'il n'y a que Thumilité qui puisse prétendre à la véritable gloire. Qu'est-ce donc, à proprement parler, que Tassomption de Marie ? Ile nous contentons plus de dire que c'est le jour de son couronnement et de son triomphe : disons que c'est le couronnement et le triomphe de son humilité ; par là nous exprimerons mieux l'intérieur du mystère que nous célébrons , et par là nous répondrons mieux à la question qu'auraient pu nous faire aujourd'hui , non-seulement les hommes grossiers et terrestres, mais les esprits même célestes, à
n'est pas le seul titre de la béatitude et de la gloire ' qui Tassomption de Marie fut un sujet de surprise
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•t d'admiration. Car les anges mêmes, disait saint Bernard, fbrent dans une espèce de rarissement, flo Yoyant Marie monter au ciel avec tant de pompe; et charmés de la nouveauté de ce spectacle , ils eurent lieu de s'écrier, aussi bien que les compagnes êft r^oose : Quœ est Uta quœ ascendii de deserto deHcUi qffluensf Qui est celle-ci qui s'élève de la Ivre avec cette affluence de délices et cet éclat de gloire qui Penvironne? Mais on eût bien pu leur répondre ce que saint Paul répondait dans un sujet pareil, en parlant de l'ascension du Fils de Dieu : Quod autem ascendit, quid est, tUsi qtda et descendu primwnf {Ephes.y A.) Vous êtes en peine de savoir qui elle est, et pourquoi elle monte; mais sou- ▼enex-vouB que c'est elle qui , étant la plus sainte et la plus parfaite de toutes les créatures, ne s'est jamais considérée que comme la dernière des servantes de Dieu; et sachez qu'elle ne s'élève au-dessus de tous les êtres, que parce qu'elle est descendue par son humilité profonde jusque dans le centre de son néant : Quod autem eucendU, quid est, nisi quia et descendit? N'en cherchez point d'autre raison qnecdle-là. Cette humilité héroïque, qui a été la vertu prédominante de Marie, ce détachement d'eile-mênie, sur lequel elle a fondé tout Tédifioe de sa sainteté; cerenonoernent à toutes les vanités dn siècle, dont elle a fait, dès ses plus tendres années, une si solennelle profession ; cette vie cachée , dans laquelle elle a su se renfermer ; cette horreur sincère qu'elle a eue des louanges même les plus véritables; ce trouble dont elle fut saisie, en entendant ccile que lui donnait un ange de la part de Dieu : cette disposition si admirable qu'elle a témoignée à rechercher en toutes choses son propre abaissement; à vouloir bien paraître pécheresse, quoiqu'elle fût toute sainte ; à vivre dans les rigueurs de la pëm'tence, quoiqu'elle n'eût jamais perdu l'innocence; à se purifier comme les autres femmes, quoiqu'elle fût la pureté même; à se soumettre à la loi, quoiqu'elle fût au-dessus de toute loi : cette vue de son néant, qui, dans les hantes communications qu'elle avait avec Dieu, était comme le contre-poids des faiveurs qu'elle recevait de lui ; ce soin de glorifier le Seigneur à mesure que le Seigneur opérait en elle de plus graudes merveilles ; cette humilité enfin , qui n'avait jamais été vue sur la terre, et dont Marie était l'unique exemple, c'est-à-dire, cette humilité jointe à la plénitude de la grâce, foinfe à fe plénitude du mérite', jointe à la plénitude des honneurs, voilà ce que Dieu a estimé, et ce qui l'a déterminé à placer Marie dans un rang sublime : Quia respexit humiUtaUm anciilx susB,ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generatUmes,
Mais encore, me direz-vous, le Sauveur du monde, qui, comme parle l'Évangile, avait reçu de son Père le pouvoir de juger, et par conséquent
de récompenser, en béatifiant et en couronnant Marie, ne considéra- 1- il en aucune sorte qu'elle était sa mère ? ne donna-t-il rien à 'la tendresse qu'il avait eue, et qu'il conserva toujours pour elle ? Non, répondent les Pères; et la raison qu'ils en apportent est convaincante : parce qu'il est certain que le Sauveur du monde, en béatifiant et en couronnant Marie, n'agissait pas en fils et en homme, mais en Dieu et en juge souverain. Or en tout ce qui était immédiatement de la juridiction et du ressort de la Divinité, le grand principe de cet Homme- Dieu fut de n'avoir jamais d'égard à la chair et au sang. De là vient que quand Marie le pria de ûdre un miracle aux noces de Cana , bien loin de marquer qu'il eût en cela pour elle de la déférence, il parut la traiter avec une espèce de rigueur, en lui répondant que, pour ces sortes d'actions absolument et essentiellement divines, comme celle-là, il n'y avait rien de commun entre lui et elle : Quid rnihiettUfiest, mulierf (Jojljx., î.) Delà vient qu'à rage de douze ans, s'étant séparé d'elle dans le temple où elle le retrouva, trois jours après , au mflieu des docteurs, bien loin de se montrer sensible à la douleur qu'elle avait eue de cette séparation, il la reprit en quelque sorte du reproche qu'elle lui en faisait, et sembla même s'en offenser, parée qu'elle devait savoir, lui dit4l, qu'il était alors occupé à ce qui était du*service de son Père : Quid est quod me quœrebatisf nesdebaUs quia in his quss Patrismeisunt, oportet me esse f (Luc. , 3.) De là vient que Marie elle-même s'étant un jour présentée pour lui parier, pendant qu'il annonçait au peuple le royaume de Dieu , et un des assistants lui ayant dit. Voilà votre mère; il déclara qu'il ne reconnaissait pour mère et pour frère que ceux qui fusaient la volonté de son Père eéleste : Qum est mater mea;et qui suntfixUresmeifQuicumquefe' ceritvoluntatemPatrismeiquiinccBiisest, ipse meusfrateretmalet est. (Matth., 13.) Delà vient que sur la croix, où comme souverain pontife il offrait à Dieu le sacrifice de la rédemption des hommes, voulant recommander à Marie un de ses disciples , il ne l'honora pas du nom de mère ; mais il l'appela simplement femme : MuUer, ecceJUius tuus. (JoAN., 19.) Or s'il en usa de la sorte, même durant sa vie mortelle, et pendant qu'il était encore soumis à Marie, beaucoup plus, reprend saint Chrysostôme, en dut-il ainsi user, lorsque, assis à la droite de son Père , il rendit justice à Mane, et la mit en possession de la gloire qui lui était réservée. Car ce fut là, je le répète, qu'il décida en souverain et en Dieu , et non pas en homme ; et lui-même il s'était expliqué que comme homme il ne pouvait rien à ce tribunal en faveur des siens : Sedere autem ad dexieram meam vel sinistram^ non est meumdarevobis. (Matth.. 30.) U eoldoM
SOH L'ASSOMPTION DE LA VIERGE
eucore égard aux mérites que Marie avait acquis, et non pas aux titres d*honneur qu'elle avait possédés ; et jusque dans la sentence qu'il prononça à cette reine des vierges, au moment qu'il la couronna , il soutint le glorieux caractère que l'Ëcriture lui attribue, de n'avoir fait acception de personne, mais de rendre à chacun selon ses œuvres : Nijn est personarum acceptor Deus. {Act, 10.) Tel est le raisonnement de saint Chrysostôme, fondé sur les maximes éternelles de la prédestination de Dieu.
Mais voici du reste, mes chers auditeurs , ce qui l'adoucit , et ce qui servira en même temps à confirmer la vérité que je vous prêche. Car j'ajoute que, sans déroger aux lois de cette justice rigoureuse, le Fils de Dieu, agissant comme souverain et comme Dieu , a néanmoins , dans un autre sens , traité Marie avec toute la distinction qu'elle pouvait attendre de lui en qualité de mère; et je dis que, sans préjudice des divins décrets auxquels la prédestination de l'homme est attachée , l'avantage qu'a eu Marie d'être mère de cet Homme-Dieu n'a pas laissé de contribuer à sa béatitude. Je m'explique. En quoi le Fils de Dieu , agissant comme souverain et comme Dieu , a-t-il considéré Marie , et ^a-^il distinguée comme sa mère ? en ce qu'il lui a préparé dans cette vue des grâces spéciales, des grâces extraordinaires et abondantes, dont elle a rempli la mesure par sa fidélité , et qui lui ont fait acquérir tant de mérites dont elle a reçu la récompense. £t en quoi l'avantage qu'a eu Marie d'être la mère de Dieu a-t-il contribué à sa béatitude? en ce que sa maternité a rehaussé le prix de son humilité , et que son humilité devait être le fondement de son élévation. Cependant la proposition que j'ai avancée subsiste toujours , savoir, que la cause prochaine de la béatitude de Marie n'a point été précisément sa qualité de mère de Dieu , mais sa fidélité d'une part, et son humilité de l'autre. Vérité si constante (permettez-moi , Vierge sainte , de faire ici une supposition qui ne peut tourner qu'à votre gloire, puisqu'elle marquera encore mieux et la souveraine équité du jugement de Dieu , en vous plaçant sur le trône au moment de votre assomption , et le mérite inestimable de votre parfaite coopération à la grâce), vérité si constante, que si Marie, après avoir conçu le Verbe de Dieu, n'eût pas été obéissante à sa parole, et se fût oubliée jusqu'à se complaire en elle-même et à présumer d'elle-même , quoique mère de Dieu , elle ne jouirait pas de la félicité et de la gloire où elle est parvenue : pourquoi? parce qu'avec cette auguste maternité , Dieu n'eût pas trouvé dans elle le caractère de ses élus , qui est la justice et la sainteté. Comme au contraire , si Marie, sans avoir conçu le Verbe de [Dieu , eût été ou eût pu être aussi obéissante et aussi humble qu'elle le fut,
aussi sainte et aussi fidèle, aussi consommée m vertu et aussi pleine de mérite , j'ose dire que , sans être mère de Dieu, elle serait aussi élevée qa'dle l'est dans la gloire, et aussi proche du trôoe de Dien. Or voilà, chrétiens, ce que j'appelle le motif «t l'attrait de notre espérance. Car, si Marie n'était dans la gloire que parce qu'elle a été la mère du Rédempteur, ce serait pour nous une raison de l'honorer, de la révérer, et de célébrer aveedei sentiments de respect et de religion le jour solennel de son triomphe; mais, en tout cela, il n'y aurait rien par où notre espérance pût être exdtée. Quelque admiration que nous eussions pour cette Vierge, la voyant monter au ciel, il ne nous serait pu permis de prétendre y monter après elle; et les désirs même que^nous en formerions seraient aussi chimériques et aussi vains que téméraires et présomptueux. Mais quand je considère qu'elle n*y monte que par un chemin qui m'est ouvert aussi bien qu'à elle ; quand je £ais réflexion que les mêmes voies qui l'ont conduite à ce souverain bonheur, sont celles que Dieu m'a marquées pour y arriver; quand je me représente que Marie n'est entrée dans la joie de son Seigneur qu'en vertu de cette parole , qui ne me regarde pas moins qu'elle. Courage, bon et fidèle serviteur, Euge, serve boneetJideU$,imtrû in gaudium Domini M (Mâtth. , 35); quand je pense que la loi selon laquelle Diea, faisant justice à Marie , a relevé les abaissements volontaires de son humilité, n'a point été une loi particulière pour cette vierge, mais une loi universelle pour tous les hommes, Quiconque s*humilie sera exalté, Omatf qui se humiliât y exattabilur (Lvc.^ 14); quand je me dis à moi-même que tous les droits qu'eut Marie à cette gloire dont elle est comblée, peuvent, par proportion , et doivent me convenir, si je veux profiter de son exemple : ah! chrétiens, je sens alors mon cœur s'élever au-dessus des choses terrestres, et je commence à découvrir, mais d'une manière sensible, non-seulement la vanité de toute la gloire dn monde , non-seulement l'inutilité des vertus purement humaines , qui font le mérite et la perfection des sages du monde, mais ( ce qu'il m'importait bien plus de savoir) l'insuffisance même de certains dons, quoique d'un ordre surnaturel, dont je pourrais peut-être me flatter devant Dieu, et sur lesquels j'établirais une fausse conGance en Dieu. Or, en découvrant de la sorte mon aveuglement et mes erreurs , dans un mystère où toutes les lumières de la foi se présentent pour m'éclairer, je m'instruis moi-même, je me redresse moi-même, je m'encourage moi-même, je me reproche mes tiédeurs , je déplore mes relâchements, je renonce à mon orgueil, je m'attache à l'humilité, qui est la vertu des âmes prédestinées, tout cela par le mouvement de cette espérance chrétienne que m'inspire la solennité de
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ee jour ; et voilà les fruits de béoédiction et de sanctification que Fesprit de Dieu y a renfermés pour nous. Oui, mes chers auditeurs, animé de cette espérance dont le juste vit, et qui est la ressource du pécheur, j'oublie, selon la maxime de Tapôtre, les choses de la terre, pour chercher uniquement les choses du ciel où la reine des vierges est assise non pas comme Jésus-Christ à la droite Dieu, mais immédiatement au-dessous de Dieu, et absolument audessus de tout ce qui n'est pas Dieu. Animé de cette espérance, je goûte les biens éternels, je les désire, je soupire après eux; et piqué d'une sainte émulation, je redouble mes efforts pour suivre les traces de Marie, et pour atteindre au même terme. Car voici les leçons que je me fais, en me la proposant comme le modèle sur lequel je me dois former : Je puis, selon la mesure des grâces que je reçois, être fidèle à mon Dieu comme l'a été Marie; je puis, selon Tétendue des desseins que Dieu a sur moi, accomplir ses ordres comme les a accomplis Marie ; je puis écouter la parole de Dieu qui m'est annoncée , avec le même esprit et la même docilité que Ta écoutée Marie, je puis obéir à la voix intérieure qui me parle, avec la même promptitude que Marie. Quoique je ne sois pas destiné à de si grandes choses que Marie , je puis, en Timitant, sanctiGer mes occupations, mes affections, en sorte que j'aie droit comme elle de dire au moment de la mort : Bonum certamen certavi (2. Tîm., 4) , J'ai combattu, j'ai rempli ma course, j'ai gardé la foi, et il ne me reste plus que d'attendre la couronne de justice qui m'est réservée : In reliquo reposUa est mihi corona jusstUUe. (Ibid.) Dieu ne m'a pas conûé autant de talents qu'à Marie; mais il m'a assuré, dans son Évangile, qu'il me sufQrait d'avoir été ûdèle en peu de choses, pour recevoir beaucoup : Quia super pauca fuisiifideUs, super muUa te constUuam. (Màtth., 25.) Je ne puis égaler Marie, ni être aussi riche en mérite, mais je puis m'humilicr comme elle; et même en me comparant à elle, mon indignité peut et doit être en moi le fonds d'une plus grande humilité. Je suis pécheur, mais je puis réparer, par la pénitence, les pertes que j'ai faites en perdant Tinuooence. Si je ne suis rien dans le monde, je puis aimer, comme Marie, une vie obscure et cachée en Dieu ; et si j'ai dans le monde quelque avantage, je puis, à l'exemple de Marie, ne m'en servir que pour en faire hommage à Dieu : voilà, dis-je, ce qui soutient mon espérance; mais ce n'est pas tout.
Car cette même gloire de Marie , fondée sur son humilité et sur sa fidélité à la grâce de Jésus-Christ, m'apprend, par une règle toute contraire, ce que je dois penser et espérer de tout le reste. Et en effet, c'est par laque je conçois un saint mépris pour tout œ qui s'appelle distinction, élévation selon^le monde : fausse grandeur que Dieu réprouve et qu'il confond
tous les jours , parce qu'elle est presque toujours ou le fruit, ou la cause de l'iniquité, au lieu que celle de Marie a été purement et uniquement la récompense de la sainteté. C'est par là que je reconnais le faible, ou plutôt le néant de je ne sais combien de vertus mondaines dont les enfants du siècle se glorifient , qui font la matière de leurs éloges, mais qui ne seront jamais de nul prix pour le salut éternel. C'est par là même que je me détrompe de cette erreur si pernicieuse et si commune, de croire que Dieu, dans le discernement et le jugement qu'il fait de ses élus, ait égard à certaines grâces, qui semblent néanmoins d'ailleurs nous devoir être favorables ; par exemple , à l'honneur que j'ai d'être chrétien , et en qualité de chrétien , d'être enfant de Dieu. Car, comme raisonne saint Chrysostôme, si Dieu, pour glorifier Marie, n'a point considéré qu'elle était la mère de son Fils, quel fonds dois-je faire sur ce qu'il est mon Père par adoption , et que je suis du nombre de ses enfants ? Ce caractère d'enfant de Dieu que j'ai reçu dans le baptême, s'il n'est accompagné et soutenu d'une sainte vie, engagera-t-îl Dieu à se relâcher en ma faveur des droits de sa justice , après même que le caractère vénérable de mère de Dieu n'a pas eu ce pouvoir: et le bonheur que j'ai , comme chrétien , de recevoir Jésus-Christ dans les sacrés mystères , sera-t-il un titre sûr pour lui demander qu'il me donne part à sa gloire, après que l'avantage singulier et le privilège qu'a eu Marie de le recevoir comme mère dans ses chastes entrailles, n'a pu sufiSre pour la mettre au rang des prédestinés?
Non , non, mes frères , dit saint Chrysostôme , Dieu n'aura nul égard à tout cela. Car tout cela , ce sont des faveurs divines dont il nous demandera compte ; tout cela , ce sont des dons et des grâces dont il npus reprochera le mauvais usage ; tout cela , ce sont des fonds d'obligation que nous avons à remplir : mais tout cela précisément, ce ne sont point devant [Dieu des mérites dont nous devions nous promettre une récompense. La fidélité et l'humilité, voilà ce qui doit être mis dans la balance où nous serons un jour pesés : et il était juste , ô mon Dieu ! que cela fût ainsi ; il était juste que nous ne fassions heureux qu'à proportion que nous vous sommes fidèles , et que nous ne fussions grands devant vous qu'autant que nous sommes humbles. Depuis que vous avez établi deux trônes dans le ciel, l'un pour l'humilité d'un Homme-Dieu, l'autre pour l'humilité d'une vierge mère de Dieu , il était de l'ordre que tous les autres trônes où doivent être assis vos prédestinés, eussent le même fondement, et quil n'y en eût aucun dont la base principale ne fût une solide, une profonde, une sincère humilité de eœor. Je suis chrétien, doit dire aujourd'hui on I monde, persuadé et touché de cette i
SUR L'ASSOMPTION DE LA VIERGE
Je sois chrétien, mais c*est pour cela même que Dieu méjugera plus exactement, qu*n me condamnera plus sévèrement, qu'il me punira plus rigoureusement, si, déshonorant ma profession et le nom que je porte , je suis un indigne chrétien. Je suis réponse de Jésus-Christ, doit dire une âme religieuse; mais je ne dois point compter pour, cela de régner un jour avec celui que j*ai choisi pour mon époux, si je ne joins à cette qualité d*épouse celle d'humble et ûdèle servante. Domine, guis habitabit in fabernacuto tuoy aut quis requiescet in monte sancto tuof(Psatm, 14. ) Seigneur, disait le prophète royal, quel est celui qui demeurera dans votre maison i et qui reposera dans votre sanctuaire ? Qui inçreditursine macula, etpperaturjustiiiam (Ibid.) : Ce sera le juste dont la vie est pure et sans tache; le juste qui, soumis à votre loi, est irrépréhensible dans sa conduite ; le juste qui , détaché du monde , marche dans la voie de vos commandements ; le juste qui, fidèle à votre grâce, s'acquitte constamment de ses devoirs et accomplit toute justice. Nulle exception à cette règle. Nous avons vu quel a été lé principe de la béatitude de Marie; voyons maintenant quel est le pouvoir que Dieu lui a donné pour nous secourir : c*est le sujet de la seconde partie.