‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 148 sur 232 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'est une belle pensée de saint Augustin , lorsque, parlant des martyrs et des honneurs que nous leur rendons , il nous avertit de célébrer tell0nient leurs fêtes, que nous travaillions au même temps à imiter leur constance. Car, dit ce grand docteur, les saints ne sont bien honorés sur la terre que par ceux qui s'efforcent de suivre leurs exemples ; et les solennités qu'a instituées l'Église en mémoire des martyrs, doivent être pour nous comme autant d'exhortations au martyre : SolemnUates enim martyrum exhortationes sunt martyriorum. (Au- GUST. ) Or, chrétiens, j'applique ces paroles à mon sujet ; et dans ce jour où nous célébrons le triomphe de Marie et sa bienheureuse assomption au ciel, je prétends que nous ne pouvons mieux renouveler notre dévotion envers cette mère de Dieu, ni la rendre plus solide', que par une fidèle et constante imitation de ses vertus. Sur quoi j'ai deux choses à vous dire : premièrement, ce que nous devons imiter dans Marie; et secondement , pourquoi nous le devons imiter. Ce que nous devons imiter, c'est la sainteté de sa vie; et voilà le modèle que nous avons à nous proposer : pourquoi nous le devons imiter, c'est pour avoir part à sa gloire ; et voilà le motif qui doit nous animer. Ceci suffirait pour faire la matière de tout un discours : j'abrège , et je vous demande encore un moment de votre attention.

Ce que nous devons Imiter dans la Vierge que nous honorons et que nous invoquons, c'est la sainteté de sa vie, et voilà en quoi nous pouvons nous la proposer comme notre modèle. Ce n'est point dans les grâces singulières et extraordinaires qu'elle a reçues du ciel ; dès que ce sont des grâces extraordinaires et singulières à Marie, Dieu n'a point voulu nous les communiquer, et ce serait une présomption que d'y prétendre. Ce n'est point dans l'éclatante dignité dont elle a été revêtue , ni dans les glorieux privilèges qui lui furent accordés en conséquence du choix que Dieu fit d'elle : admirons toutes ces merveilles, reconnaissons-y la souveraine grandeur du Tout-Puissant qui les a opérées ; concevons pour le digne sujet sur qui le Très- Haut jeta les yeux, et en qui il exerça toute sa vertu, les sentiments de zèle, de respect, de vénération qui lui sont dus ; mais ce ne sont point de tels miracles qui nous doivent servir de règles, puisque Dieu ne les a point mis en notre pouvoir, et qu'ils sont si fort au-dessus de nous. En quoi donc, je le répète , nous devons imiter la mère de Dieu , c'est dans la sainteté de sa vie ; c'est , dis-je , dans la plénitude de sa sainteté , dans la perfection de sa sainteté , dans la persévérance et la fermeté inviolable de sa sainteté. Quel fonds d'instruction pour nous mes chers auditeurs, et quel champ à nos réflexions ! Je dis, dans la plénitude de sa sainteté. Car , selon que l'a remarqué saint Ambroise , il n'en est pas de Marie comme de certaines âmes en qui nous voyons reluire quelques vertus, à quoi elles se bornent, et où elles font consister tout leur mérite. Étudions la vie de cette mère de Dieu; c'est une leçon universelle de toute vertu et pour tout état : Talisfidt Maria ^ ut ejus unius vita omnium sit disciplina, (Ambb.) : en formant notre conduite sur la sienne, nous apprendrons à être fidèles à Dieu, à être équitables et charitables envers le prochain , à être détachés de nous-mêmes et attentifs sur nous-mêmes : vous apprendrez, jeunes personnes, ce que vous êtes si peu en peine de savoir, et ce qu'il vous est néanmoins si important de ne pas ignorer, à mettre en sûreté l'innocence de votre âme, et le précieux et inestimable trésor d'une virginité sans tache; à fuir pour cela le monde, et surtout certaines sociétés du monde; à vous tenir dans une défiance continuelle de votre cœur, et à ne lui permettre pas de s'échapper jusque dans les moindres rencontres; à réprimer vos sens , et à leur interdire toute liberté , nonseulement criminelle, mais dangereuse; à garder en toutes choses la retenue, la modestie, la sagesse qui conviennent à votre sexe, et qui en font le plus bel ornement. Pères et mères , vous apprendrez à régler vos familles, et à y maintenir Tordre et la piété; à élever vos enfants, non selon vos vues, i mais selon les vues de Dieu ; non pour vous-mêmes

et pour ?otre consolatioù « mus pour Dieu et pour la gloire de Dieu ; à les lui dévouer, et à lui en faire le sacrifice. Je m^engage iosensiblement dans un détail qui me conduirait trop loin; et sans qu'il soit nécessaire que je descende à tant de points particuliens, qui ne sait pas que dans la prospérité ou dans Tadversité , dans la grandeur ou dans Thumiliation , soit qu'il faille agir ou souffrir, ordonner ou obéir', prier ou vaquer aux affaires même humaines , satisfaire aux devoirs de la vie civile ou à ceux de la vie chrétienne et dévote, aux lois de Dieu ou aux lois des hommes, en quelque conjoncture que ce puisse être , partout Marie se présente à nous pour nous introduire, et pour nous servir d'exemplaire et de guide? TaUsfuU Maria, ut^'us taUus vUa omnium sU disciplina.

Je dis , dans la perfection de sa sainteté , de cette sainteté émmente et au-dessus de toute autre sainteté que celle de Dieu : car voilà où sa fidélité à la grâce Fa élevée. Mais ne semble-t-il pas que plus la sainteté de Marie a été sublime et parfaite, moins nous pouvons l'imiter ? A cela je réponds que Jésus- Christ veut bien que nous l'imitions lui-même, tout Dieu qu'il est, et comme Dieu, infiniment encore plus saint que Marie ; qu'il veut bien que nous imitions son Père , et que nous soyons parfaits comme son Père : Estote ergo vos perfecti , sicut Pater vester cœlestis per/ectus est ( Matth. ,S,)l\ est vrai, nous n'avons pas été prévenus des mêmes grâces que la mèredeDieu, et par conséquent nous ne devons pas espérer d'atteindre jamais à la même perfection que la mère de Dieu. Mais nous pouvons plus ou moins en approcher; mais nous pouvons, en nous proposant Marie et la ferveur de sa piété , nous réveiller de cette langueur qui nous rend si tièdes et si négligents dans la pratique des devoirs les plus ordinaires de la religion ; mais nous pouvons , en nous proposant Marie et son amour pour Dieu , nous reprocher notre indifférence pour un maître si digne de tout notre zèle, et rallumer dans nos âmes un feu tout nouveau ; mais nous pouvons; en nous proposant Marie et le recueillement de son cœur, nous confondre de ces dissipations volontaires et si fréquentes dans les plus saints exercices , et nous former à l'usage de la prière; mais nous pouvons , en nous proposant Marie et l'ardeur de son courage, et la force de sa patience, et la droiture de ses vues , et la profondeur de son humilité, reconnaître devant Dieu nos faiblesses , nos délicatesses , la vanité de nos intentions , les folles complaisances de noti'e orgueil , et nous exciter à les combattre et à les corriger. Nous ne monterons pas au même degré qu'elle , mais , suivant d'aussi près que nous le pouvons ses vestiges , nous tiendrons après elle les premiers rangs.

Enfin, je dis, dans la persévérance et 1^ fermeté

SDR LA DÉVOTION A LA VIERGE

invariabledesasainteté. Ah! chrétiens, eaeélébraet aujourd*hui la fête de sa bienheureuse assomptîoo, nous célébrons pareillement la mémoire de sa prtdeuse mort : et par où cette mort fut-elle si précieuse devant Dieu? parce qu'elle avait été précédée d'une vie toujours sainte, ou plutôt d'une vie toujours plus sainte d'un jour à un autre, par de continuels et de nouveaux accroissements de mérites. Imitons Marie dans tout le reste, et ne Fimitons pas dans cette persévérance : tout le reste, quelque grand, quelque héroïque qu'il soit, ne vous peut être de nul avantage, puisque, dans les chrétiens, ce ne sont pas tant les commencements que Dieu couronne , dit saint Jérôme, que la fin. Tel est donc, je le répète , l'excellent modèle que nous devons avoir sans cesse devant les yeux, la sainteté de Marie, cette sainteté pleine et entière, cette sainteté relevée et sublime , cette sainteté durable et constante : voilà ce que nous devons étudier, ce que nous devons méditer, ce que nous devons nous appliquer, si nous voulons être solidement dévoués à cette mère de Dieu. Mais voilà , mes chers auditeurs , avouons-le de bonne foi , voilà le point essentiel où notre dévotion se dément, et où notre zèlese refroidit. Nous ne manquons pas de zèle pour publier les grandeurs de Marie, nous ne manquons pas de zèle pour défendre ses prérogatives et ses privilèges, nous ne manquons pas même de zèle pour lui rendre certains honneurs, et pour nous acquitter de certaines pratiques ; tout cela est bon et louable, et nous y sommes assez fidèles , parce que tout cela coûte peu : mais imiter cette vierge dans son inviolable pureté, et dans le soin qu'elle eut de la conserver; l'imiter dans son éloignement do monde, dans son amour pour la retraite, dans son détachement d'elle-même et de tous les biens temporels, dans son obéissance aveugle à toutes les volontés de Dieu, dans sa générosité à tout faire et à tout souffrir pour Dieu , dans la mortification de ses sens , dans son assiduité à la prière , en tout ce qui l'a sanctifiée, c'est ce qui effraye la nature, parce que c'est ce qui la combat et ce qui la gêne. Toutefois ne nous trompons pas ; et comme nous savons ce qu'il faut imiter dans Marie , [apprenons encore pourquoi il le faut imiter ; je dis que c'est pour avoir part à la gloire dont cette reine du ciel va prendre possession : ceci est d'une extrême importance, ne le perdez pas de vue.

Car prenez garde, chrétiens, Marie est aujourd'hui portée dans le sein de Dieu pour y goûter une éternelle et souveraine béatitude , mais ce suprême bonheur n'est point pour elle, comme bien d'autres dons qu'elle avait reçus , une pure grâce ; c'est une récompense , et , selon l'ordre de la prédestination de Dieu , il fallait que ce fût le fruit de ses mérites et de sa sainteté. Tout autre titre n'eût point suffi

SUR LA DÉVOTION A LA VIERGE

pour lui donner droit à ce bienheureux héritage ; et de là n'ai-je pas raison de conclure que, si nous voulons entrer en participation de sa gloire, nous devons nous y disposer par une fidèle imitation de sa vie ? Oui, mes chers auditeurs, je puis bien vous dire ici , en vous montrant la mère de Dieu , ce que saint Paul disait aux premiers fidèles, en leur proposant Jésus-Christ même : Si compatimtw, et coAgtor\ficabimur} Si vous agissez comme Marie, vous serez couronnés comme Marie; si vous souffrez conmie elle , vous serez glorifiés comme elle : voilà tout à la fois et le terme où vous devez aspirer, et la route par où vous y devez arriver. Ne séparons jamais ces deux choses, puisque c'est en les séparant que nous tombons , ou dans une présomption criminelle , ou dans une lâche pusillanimité. Présomption criminelle, si , ne considérant que le triomphe de Marie et Féclat de sa gloire, vous prétendez y parvenir sans marcher par la même voie , et sans user des mêmes moyens : car ne serait-il pas bien étonnant que Dieu fût plus libéral pour vous que pour sa mère ; et que, par une faveur toute gratuite, ii vous donnât, sans rien exiger de vous , ce qu'il a voulu lui vendre et ce qu'elle a dû acheter si cher ? Pusillanimité lâche , si , n'ayant égard qu'aux difficultés du chemin où Marie vous a précédés , vous désespérez d'atteindre au terme où elle est parvenue; au lieu de vous animer par la vue du terme à soutenir toutes les difficultés du chemin, et à vaincre tous les obstacles qui s'y rencontrent. Ayons donc toujours ces deux grands objets devant les yeux, Marie sur la terre, et Marie dans le ciel : si l'état de sa .vie pénible et laborieuse sur la terre étonne notre faiblesse, l'état de sa vie glorieuse dans le ciel nous rassurera et nous consolera.

D'autant plus ( remarquez bien ce que je dis, c'est avec cette pensée que je vous renvoie), d'autant plus que l'état de cette reine triomphante dans le ciel doit spécialement servir à nous procurer les plus puissants secours pour imiter l'état de sa vie laborieuse sur la terre. Je m'explique, et c'est là que j'en reviens , pour votre consolation et pour conclusion de ce discours. En effet, chrétiens, Marie va prendre place auprès du trône de Dieu , et s'asseoir ellemême sur le trône que Dieu lui a préparé : pourquoi ? afin que de là elle parle et agisse plus efficacement en notre faveur, afin que de là elle fasse couler abondamment sur nous les trésors célestes; afin que de là elle se rende attentive à nos vœux , que de là elle pourvoie à tous nos besoins, que de ce trône de gloire où elle domine elle fasse pour nous un trône de miséricorde et de grâce. Voilà ce qui a rendu la dévotion à la Vierge si générale et si commune dans tous les siècles de l'Église; voilà ce qui lui a attiré la confiance et la vénération de tous les peuples et de tous les États du monde; voilà pourquoi il n'y a pas

une ville, pas même une bourgadedans toute la diretienté, où l'on ne voie de sensibles monuments de la piété des fidèles envers cette mère de Dieu ; voilà ce qui a porté les princes et les monarques à mettre leur sceptre et leur couronne sous sa protection , persuadés qu'ils ne pouvaient avoir un appui plus solide ni plus inébranlable que dans une vierge dont le crédit auprès de Dieu , selon l'expression de saint Ildefonse , tient quelque chose de l'empire et de l'autorité; voilà ce qui a engagé un de nos rois , Louis XIII , de glorieuse mémoure , à lui consacrer et sa personne et son royaume , non point par un vœu secret, seulement formé dans son cœur, mais par le vœu le plus authentique qu'ait jamais fait un roi chrétien, puisqu'il le fit, aussi bien que David , en présence de tout son peuple, In conspectu omnis popuU ejtu {Psalm. 115); puisqu'il en ordonna la publication dans tous les lieux de son obéissance, puisqu'il y intéressa tous ses sujets , et qu'il voulut que le souvenir en fût éternel. Voilà l'origine et la fin de ces saintes et solennelles processions qui se font aujourd'hui par toute la France , et qui sont autant de témoignages pubh'cs par où nos rois protestent qu'ils veulent dépendre de Marie, et qu'ils la reconnaissent pour leur souveraine. Voulez- vous, mes chers auditeurs, que je vous donne une pratique digne de votre piété ? elle est aisée, il n'y a point de prétexte qui vous en puisse dispenser. Faites, chacun dans votre condition , ce que fit ce prince très-chrétien et très-religieux dont nous accomplissons le vœu. Il consacra son royaume à la reine des vierges; consacrez-lui vos familles et vos maisons : il lui dévoua sa personne] et celles de ses peuples; dévouez-lui la vôtre et celles de vos enfants. Ce n'est pas assez : mais comme ce grand monarque , par une conduite solidement pieuse , qui ne lui acquit pas moins devant Dieu que devant les hommes la qualité de juste, voulut que son dévouement fût public , ne rougissons point défaire connaître le nôtre; confessons librement ce que nous sommes , puisque e'«8t la profession de ce que nous sommes qui nous doit sauver. Ne souf&ons pas que les libertins du siède soient plus hardis à railler du culte que nous rendons à la mère de Dieu, que nous à le défendre. Si nous sommes employés au soin et à la direction des âmes, inspirons-leur la même ardeur et le même esprit. Surtout, chrétiens, souvenez-vous de cette parole de saint Anselme, que comme toute famille solidement et saintement dévouée à la glorieuse Vierge ne périt point , aussi ne devons-nous pas compter que la bénédiction de Dieu se trouve dans une famille où la glorieuse Vierge n'est pas honorée. C'est dans ce sentiment , ô reine toute-puissante! que nous nous présentons à vous ; et quel comble de joie pour vos zélés serviteurs , de voir en ee jour

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