DEUXIÈME PARTIE
C'est un païen qui l'a dit, et la seule raison humaine , indépendamment de la foi , lui a suffi pour le comprendre : il n'y a point de spectacle plus digne de Dieu qu'un homme aux prises avec la mauvaise fortune, et qui triomphe par sa constance de ses disgrâces et de ses malheurs : Et spectaculwn ad quod respiciai intentas operi suo Deus, vir cornpositus cum malafortuna. ( SENECiS.) Je puis, chrétiens , pour la gloire de notre religion , enchérir sur la pensée de ce philosophe , et vous faire voir dans la personne de saint Etienne un spectacle encore plus divin ; je veux dire un homme, non pas simplement aux prises avec la mauvaise fortune, mais livré à la cruauté et à la rage de tout un peuple qui l'accable de coups , et dont il triomphe par son héroïque patience ; un homme vainqueur de soi-même , et qui , supérieur à tous les sentiments de la nature, triomphe de la haine de ses ennemis par son héroïque charité : deux miracles où notre saint a fait éclater cette force dont il était rempli : Plenus Jbrtitudine , faciebat prodigia et signa magna in populo : deux prodiges digne de l'attention de Dieu , Spectaculwn ad quod respiciat intentus operi suo Deus : le prodige de la patience de saint Etienne dans toutes les circonstances de sa mort, et le prodige de sa cha<» rite envers les auteurs de sa mort. Or , si ces deus
prodiges ont servi de spectacle à Dieu, pouvez-vous, mes chers auditeurs, être assez attentifs à les con* templer , tandis que je vous les propose comme des modèles qui doivent vous instruire et vous édifier? Saint Etienne est le premier qui ait souffert la mort pour Jésus-Christ; c'est-à-dire qu'il a été le premier témoin de la divinité de Jésus-Christ, le premier confesseur de son nom , le premier martyr de son Évangile, le premier combattant des armées de Dieu , en un mot , le premier héros du christianisme et de la loi de grâce. Ainsi TÉglise le reconnatt-elle dans la solennité de ce jour. Et afin que vous ne pensiez pas que cette primauté soit un vain titre qui n'ajoute rien au mérite du sujet , souvenez-vous de ce qui arriva en figure au peuple juif, lorsque, poursuivi par Pharaon , il se trouva réduit à la nécessité inévitable de traverser la mer Rouge , pour se délivrer de l'oppression et de la servitude des Égyptiens. C'est saint Chrysostôme qui fait cette remarque. Moïse, par une vertu divine, ayant étendu sa main sur les eaux , les avait déjà divisées , et montrait aux Israélites, dans la profondeur de cet abîme qui venait de s'ouvrir à leurs yeux , le chemin qu'ils devaient prendre, et qui les devait sauver. Toutes les tribus étaient rangées en ordre de milice ; mais , quelque confiance qu'ils eussent tous dans la protection de leur Dieu , chacun frémissait à la vue de ce passage; les flols élevés et suspendus de part et d'autre faisaient trembler les plus hardis. Que fuit Moïse? Pour les rassurer et les fortifier, il marche le premier, il entre dans ce gouffre affreux, le franchit , arrive heureusement à l'autre bord, et détermine par son exemple et par son intrépidité, tout le reste du peuple a le suivre; figure dont voici Taceomplissement dans saint Etienne. Le Sauveur du monde, qui fut souverainement et par excellence le conducteur du peuple de Dieu , mourant sur la croix , avait ouvert à ses élus , pour arriver au terme du parfait bonheur, une voie aussi difficile que nouvelle; savoir, la voie du martyre, qui selon la pensée des Pères , devait faire , par l'effusion du sang, comme une espèce de mer Rouge dans l'Église. Un nombre infini de chrétiens étaient destinés à essayer , si je puis parler de la sorte, le passage de cette mer; mais parce qu'ils étaient faibles, il fallait les encourager et les soutenir. Qu'a fait Dieu , ou plutôt qu'a fait saint Etienne , suscité de Dieu pour être leurchefaprès Jésus-Christ? Comme un autre Moïse, il s'expose le premier, il marche à leur tête , il les attire par son exemple , en leur faisant voir que la mort endurée pour Dieu , que la voie du sang répandu pour le nom de Jésus-Christ, est un chemin sâr qui conduit à la gloire et à la vie : et voilà ce qui lui acquit la qualité de prince des martyrs. Après lui , tous es autres sont devenus mébranhbïes , et les plus sanglantes persécutions
POUR LA FETE DE SAINT ÉTIENriE.
ne les ont point étonnés; mais ils marchaient sar les pas de saint Etienne; c'était saint Etienne qui les animait tous ; et , s*il m'est permis de dire, fis participaient tous à la plénitude de sa force : Piam forlifudine.
Ce n'est pas assez : outre qu'il souffire le prenner, il soufire de tous les genres du martjrre un des pto cruels; car on le condamme à être lapidé : suppliée prescrit pour punir le plus grand des crimes, qui fut le blasphème contre la loi, dont on aocnsait Etienne. Que dis-je ? ce supplice eut quelque chose encore pour lui de singulier, et le voici ; au lieu d*y procéder dans Tordre et selon les formes de la justice, on le fait avec emportement et avec foreor : Et impehtm/ecerunt unoaUmiter in eum. {Act.,7.) On se jette sur ce saint diacre, on Toutrage et on l'insulte, on l'entraîne hors de la ville , et là, sans nul sentiment d'humanité, après avoir déchargé sur son sacré corps une grêle de pierres , on le laisse expirer dans les plus violentes douleurs. Que vit-on jamais de plus barbare? mais aussi vit-on jamais rien de plus surprenant que la patience de cet illustre martyr? Sous cette grêle de pierres, il demeure ferme et immobile ; il conserve an millea de son tourment toute la tranquillité et toute la paix de son âme; il s'entretient avec Jésus-Chrîst, il lai recommande les besoins de TÉglise, il pense à la conversion de saint Paul. Quel miracle de ioite! il est si grand , que le Fils de Dieu en veut être lui-même spectateur; car c'est pour cela qu'il se lève de son trône, et que, touché de ce prodige, il se tient debout pour le considérer : P^ideo ccehs apertos , et Filium kominis stantem a dextris Dei, (Ibid.) Il ne se lève pas, dit saint An^roise, pour compatir à saint Etienne : une si heureuse mort n'était pas un objet de compassion ; mais il se lève pour voir combattre son serviteur dont il regarde la patience comme son propre triomphe. Surgit exultons de Victoria famuli sui, et UUui patientiam suam ducens triumphum ( Ambb. ) : il se lève pour être plus prêt à recevoir dans le sdo de la gloire ce généreux athlète de la foi ; Surgit, ut paratior sit ad coronandum aihletam. Car c'est bien ici , Seigneur , que vous vérifiâtes à la lettre ces paroles du psaume : Posuisti in capite ejus OO" ronam de lapide prelioso. (Fsalm. 20.) Les Juifr accablaient Etienne de pierres , et vous vous serviez de ces pierres pour le couronner; ils lui en faisaient un supplice, et vous lui en faisiez un diadème d'honneur : leur cruauté semblait être de concert avec votre magnificence ; vous vouliez mettre sur sa tête une couronne de pierres précieuses , et ils vous en fournissaient la matière : en effet , quelles pierres furent jamais plus précieuses que celles qui produisirent à l'Église ce premier martyr de notre reli« gion?
POUR LA FÊTE DE SAINT ETIENNE
Or, pour nous appliquer ceci , chrétiens , savezvous ce qui m'afllige? C'est la comparaison que je £sds de notice lâcheté avec cette force héroïque de saint Etienne. Je dis de notre lâcheté , soit dans les maux de la vie que nous avons à supporter, soit dans les biens dont nous avons à user , puisque dans l'un et dans Tautre état nous la faisons également paraître : car voilà , mes chers auditeurs , ce que nous devons aujourd'hui nous reprocher devant Dieu. Saint Etienne, avec un courage invincible, a soutenu le plus rigoureux martyre , et nous , dans les moindres épreuves, nous témoignons des faiblesses honteuses ; une légère disgrâce , une contradiction , une humiliation , nous fait perdre le cœur ; et de là viennent ces abattements, ces chagrins, ces impatiences et ces désespoirs où notre vie se passe. De là ces troubles qui nous agitent, qui nous désolent , qui nous ôtent toute attention à nos devoirs les plus essentiels , qui nous causent de mortels dégoûts pour les plus saints exercices de la piété, qui nous mettent dans une espèce d'impuissance de nous élever à Dieu, qui ébranlent jusqu'aux fondements de notre foi , et qui nous font non-seulement croire que Dieu nous abandonne, mais souvent douter s'il y a un Dieu et une Providence , ne considérant pas , aveugles et insensés que nous sommes, et ne voyant pas que c'est par là même que nous devons être convaincus qu'il y a un Dieu qui nous gouverne, et une Providence qui veille sur nous , puisqu'il est vrai qu'à notre égard, comme à l'égard de saint Etienne , les persécutions et les croix sont la précieuse matière dont notre couronne doit être formée ; que sans cela le royaume de Dieu ne serait plus cette place de conquête qui ne peut être emportée que par violence; que c'est pour cela que nous sommes les enfants des saints, et que nous n'avons pas encore résisté, comme eux, jusqu'à verser du sang.
Tel est, dis-je, le premier sujet de ma douleur; et voici l'autre, encore plus touchant : saint Etienne, plein de force , a triomphé des tourments et de la mort; et nous, tous les jours , nous sommes vaincus par la mollesse et par les douceurs de la vie. Ah ! mes frères, disait saint Cyprien, parlant au peuple deCarthage, il est bien étrange que la paix dont jouit présentement l'Église n'ait servi qu'à nous corrompre et à nous pervertir. Tant que la persécution a duré, nous étions vifs et ardents; mais maintenant que le christianisme respire, nous languissons ; nous n'avons plus à combattre que nousmêmes , et nous succombons ; nos vices sont nos seuls persécuteurs , et nous leur cédons. C'est l'oisiveté qui nous affaiblit , c'est la prospérité qui nous relâche, c'est le plaisir qui nous enchante : Etnunc frangwfU otia, quos belia non vlcerant. (Cypb.) Je vous dis de même, mes chers auditeurs, notre
confusion est que la foi ayant été , dans les martyrs , victorieuse de la barbarie et de l'inhumanité, elle soit aujourd'hui dans la plupart des chrétiens esclave de la volupté et de la sensualité : car , il faut l'avouer et en rougir, on ne sait plus de nos jours ce que c'est que la force chrétienne; on ne pense pas seulement à résister au péché; on ne se met pas même en défense contre l'iniquité du siècle. Des trois ennemis du salut que l'apôtre nous marque, le dé* mon, la chair et le monde, le plus redoutable c'est la chair; mais bien loin de la traiter en ennemie, on la flatte, on l'épargne, on la nourrit autant qu'il est possible dans les délices, et l'on se trouve ensuite honteusement asservi et livré à ses désirs impurs : le plus artiûcieux , c'est le démon ; et bien loin d'être en garde contre lui , on est d'intelligence avec lui, on se platt à en être tenté, ou plutôt on se suscite à soi-même des tentations plus dangereuses que toutes celles qui viennent de lui : le plus contagieux, c'est le monde; et bien loin de le fuir, on le recherche, on l'idolâtre, on en veut être approuvé et applaudi , on se fait un mérite de s'y attacher : ces armes spirituelles dont le même saint Paul voulait que nous fussions revêtus pour repousser des ennemis si formidables, c'est-à-dire ce bouclier de la foi, cette cuirasse de la justice, ce glaive de la parole de Dieu , on se rend tout cela inutile , parce qu'on n'en fait aucun usage. Ces moyens établis de Dieu pour se fortifier contre les attaques et les ruses du tentateur , c'est-à-dire la pénitence , la vigilance, la persévérance dans la prière et dans les bonnes œuvres , ne nous servent à rien ,' parce qu'on refuse de les prendre; on se rebute de tout, on s'effraye de tout ; les moindres difficultés sont des monstres pour nous , et de spécieux prétextes pour ne rien entreprendre , ou pour tout quitter. Ce n'est pas qu'on n'en ait des remords , ce n'est pas qu'on ne s'aperçoive bien que le relâchement où l'on vit est directement opposé à l'esprit de l'Évangile ; mais on se contente d'en accuser sa faiblesse, sans l'imputer jamais à son infidélité , ni à sa malice. Votre faiblesse, mon cher auditeur, et à qui est-ce de la vaincre qu'à vous-même? Or, quelles violences vous faites-vous.î^ quelles victoires remportez-vous? vous êtes faible dans les moindres rencontres; mais que serait-ce donc s'il fallait rendre à votre Dieu le témoignage que lui ont rendu les martyrs? auriez-vous le courage de souffrir comme eux? et pour juger si vous l'auriez alors, l'avez-vous dès à présent? si vous ne l'avez pas, êtes-vous chrétien? si vous l'avez , que ne le faites-vous voir dans les occasions que Dieu vous en fournit? C'est là ce que saint Etienne vous prêche : et je vous annonce, moi , que quand la voix de son sang ne le dirait pas , les pierres dont les Juifs le lapidèrent vous le feront entendre malgré vous dans le jugefDMil 4o ](>i«i :
POUR LA FÊTE DE SAINT ETIENNE
Dico vobis, quia lapides clamabunt. (Luc ,19.) r rite et de ramour divin : Dum lapidei Judiâ SU*
Je dis plus : parce que saint Etienne était plein de force , j*ajoute qu'il a triomphé d'un autre ennemi plus difficile encore à vaincre que la mort, qui est la passion de la vengeance: et voilà le prodige de sa charité. Si je vous disais qu^il s'est contenté de pardonner à ses ennemis , en ne leur voulant point de Bial, peut-être vous flatteriez-vous d'accomplir aussi bien que lui la loi de la charité parfaite : car c'est, dans le style du monde, à quoi communément on la réduit. Cet homme m'a offensé et je lui pardonne , mais qu'on ne me demande rien davantage; j'oublie l'injure qu'il m'a faite , mais qu'on ne me parle point de lui; je ne lui ferai nul tort, mais qu'il n'attende de moi nulle grâce. Fantôme de charité, dont on se laisse aveugler jusqu'à s'en faire une fausse conscience. Mais quand, pour vous détromper d'une erreur si pernicieuse , je vous dis que saint Etienne a voulu du bien à ceux qui le lapidaient ; quand je vous dis qu'il les a aimés jusqu'à se faire leur intercesseur auprès de Dieu, jusqu'à prier Dieu pour eux avec plus de zèle que pour lui-même, jusqu'à leur obtenir^ par son crédit, des grâces insignes; qu'a vezvous à répondre, et qtfe pouvez- vous opposer à cet exemple ? Oui, mon cher auditeur, c'est à cet exemple que j'en appelle de toutes les maximes que vous inspire le monde, pour vous justifier à vous-même vos vengeances : saint Etienne a aimé ses ennemis ; Il n'avait garde de les haïr, dit saint Augustin, car il savait qu'il leur était redevable de toute sa gloire , €t que c'était par eux que le royaume du ciel lui était ouvert : Nesciebat us irasci, per quos sihl videbat regni cœlestis aulam aperirl. (August.) Si vous agissiez dans les vues de la foi , ce seul motif suffirait pour étouffer tous les ressentiments qui se forment dans votre cœur. En effet, cet homme que vous prétendez être votre ennemi ; cet homme qui vous a piqué, qui vous araillé, qui vous a décrié et calomnié ; cet homme qui vous a rendu et qui vous rend sans cesse de mauvais offices , est celui que la Providence a destiné pour être un des instruments de votre salut , pour être un moyen de votre sanctification, pour servir à vous faire pratiquer ce qu'il y a de plus méritoire et de plus saint devant Dieu. Or en cette qualité, quoique d'ailleurs votre ennemi , n'est-il pas juste que vous l'aimiez et même que vous le respectiez? Non-seulement saint Etienne a aimé ses persécuteurs , mais il les a aimés parce qu'ils étaient ses persécuteurs. Que font les Juifs , en le lapidant? Écoutez la pensée de saint Fulgence, qui vous paraîtra aussi solide qu'ingénieuse : saint Etienne , dit ce père, comme premier martyr du christianisme, est une des pierres vivantes dont Jésus-Christ commence à bâtir son Église , et les Juifs , qui sont eux-mêmes des cœurs de pierre, frappant cette pierre mystérieuse, en font sortir les étincelles de la cha-
phanum percuHunty ignem ex eo charUaUs cfidufU. (FuLO .) Excellente idée d'une charité ▼raiment chrétienne. Aimer ceux qui vous font du bien , ceux qui sont dans vos intérêts, ceux qui vous servent et qui vous plaisent , c'est la charité des païens , et pour cela il ne faut point avoir recours à rÉvangile; mais aimer ceux qui vous haïssent, ceux qui vous persécutent, ceux qui vous oppriment, et les aimer. Ion même qu'ils travaillent avec plusd'ardeiir et qulls sont même plus obstinés à vous opprimer, c'est la charité du chrétien, c'est l'esprit de votre religion, c'est ce qui doit vous discerner du juif et de Hofidèle : sans cette charité parfaite, dont Jésus-Cbrisl a été le modèle et le législateur, en vain seriez-voas aussi mortifié et aussi austère que les plus fervents religieux : pour un homme du monde comme vous, voilà en quoi consiste votre essentielle austérité et votre première mortification.
Ah! chrétiens, n'admirez-vous par jusqa'où va la force de ce prodigieux amour d'Étieime pour ses ennemis? Pendant qu'ils le lapident, il intereèdepour eux, il demande grâce pour eux, il plaide leur came; et il la plaide si éloquemment, dit saint Augustin, qu'il parait bien que c'est la charité même et le Saint-Esprit qui parle par sa bouche. Seigneur, s'écrie-t-il en s'adressant au Fils de Dieu, ne leur imputez pas ce péché : c'est vous-même qui sur la croix m'avez appris, par votre exemple, à tenir ce langage ; et je ne crains point que ma prière en faveur de ces malheureux soit téméraire et présomptueuse, puisqu'elle est conforme à la vôtre, et fondée sur la vôtre. Il est vrai que leur crime est grand ; mais souvenez-vous que vous avez prié votre P^re pour la rémission d'un crime mille fois encore plus grand : car vous étiez le maître , et je ne suis que le smiteur et le disciple. J'ai donc droit d'espérer que, puisque vous avez vous-même jugé digne de pardon l'attentat et le déicide commis dans votre adorable personne, l'outrage qu'on me fait aujourd'hui ne sera point irrémissible; et qu'après que vous avez dit pour ceux qui vous crucifiaient, pater, dimitte t7/i5 (Luc, 23), je puis dire pour les auteurs de ma mort , Domine, ne statuer iliis hoc pecctUum. {Act.y 7.) C'est ainsi que la charité de saint Etienne cherche à excuser et à disculper ses enneuLis. Gda vous parait héroïque ; et moi je soutiens que cet héroïsme , bien entendu, n'est point un simple conseil, mais un précepte, et que, si vous ne priez sincèrement et de bonne foi pour vos plus cruels ennemis , il n'y a point de salut pour vous. N'est-ce pas ce que vous enseigne l'Évangile, et n'y avezvous pas lu cent fois ces paroles si expresses : OraU pro persequentibus vos, ut sitisJUii Patris vestri (Màtth. , ô) ; Priez pour ceux qui vous outragent, afin que vous soyez les enfants de votre Père eéleste?
POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN LEVANGÉLBTE
Pouvait-on vous déclarer ce point en des termes plus forts? n'est-ce pas la règle que saint Etienne a suivie? en avez-vous une autre que lui? Penten** dez-vous mieux que lui ? pensez-vous et prétendez* vous qu'il vous en coûte moins qu'à lui?
Qu'il est important , chrétiens , de méditer souvent ces vérités! Je vous ai dit que saint Etienne avait prié pour ceux qui le lapidaient avec plus de zèle que pour lui-même. C'est ce qui paraît encore dans la description que saint Luc nous a faite de son martyre : car, pourquoi pensez-vous que ce saint diacre, après s'être tenu debout en recommandant son âme à Dieu, fléchisse les genoux pour recommander le salut de ses bourreaux, positis au* iem genihusf {ÀcLy 7) c'est qu'il sait que dans cette posture il sera plus en état d'être exaucé , et d'obtenir pour eux miséricorde, 11 avait donc pour ses ennemis, conclut saint Bernard, une charité plus ardente que pour sa propre personne : AmpHaremergopro inimicis, quam pro se ipso, habebat 4ollicUudinem, (Bebn.) Mais de plus, pourquoi faausse-t-il alors la voix , et pousse-t-il un grand cri vers le ciel : ClamavU voce magna f Pour empêcher, répond le cardinal Pierre Damien, que les cris des Juifs n'aillent jusqu'à Dieu , et n'attirent sur eux sa vengeance. Les Juifs criaient par un emportement de fureur , et saint Etienne par un excès de charité : Clamor lapidantlum, furoris erat; ciamor Stephani, pielatis. (Peth. Dam.) Or, il fallait, ajoute ce père, que le cri de la charité l'emportât sur 4es cris de la fureur, et c'est ce qui arrive : la voix de saint Etienne est si forte, qu'elle se fait seule entendre; Dieu n'a d'oreilles que pour lui; et il est si touché de sa prière , qu'il ne peut , ce semble , lui résister et qu'il répand sur les plus indignes sujets ses grâces les plus abondantes. Cest de là que Saul , le plus violent persécuteur de l'Église, est changé en un apôtre, et devient un vaisseau d^élection, comme si Dieu avait entrepris de seconder , par le plus éclatant miracle de sa miséricorde, les prodiges de la charité d'Etienne : car c'est à la charité d'Étienne qu'était attachée la prédestination , la vocation, la conversion de Paul; puisqu'il est vrai, comme l'a remarqué saint Augustin, que si saint Etienne n'eût prié, l'Église n'aurait pas eu ce docteur des nations et cette grande lumière : Si Stephanus non oreuset, Ecciesia Pauhtm non haberet. (AUGUST.) Or, tirez la conséquence pour vousmêmes, mes chers auditeurs, et prenez pour un des signes les plus certains de votre prédestination bienheureuse, cette charité envers vos ennemis.
Vous êtes pécheurs, et peut-être, au moment que Je vous parle, votre conscience est-elle dans un désordre qui vous doit faire trembler ; mais espérez tout, si vous pouvez vous résoudre à aimer chrétieunement cet homme qui s'est tourné contre vous,
et dont vous avez reçu une injure qui vous blesse : car celte victoire que vous remportez sur vousmême, ce sacrifice que vous faites de votre ressentiment, est une preuve convaincante que vous aimez Dieu ; et dès que vous aimez Dieu , vous êtes en grâce avec Dieu.
Ce fut en achevant sa prière , que saint Etienne s'endormit paisiblement dans le Seigneur : Cum hœc dixisset, obdormivU in Domino, (Âct., 7.) Et il était juste, reprend saint Augustin, qu'il mourût de la sorte , et qu'il ne survécût pas à une prière si sainte. Qu'aurait-il pu dire, ou qu'aurait-il pu faire dans la suite d'une plus longue vie , qui approchât du mérite d'une telle charité? C'est par là même aussi que je finis, chrétiens, en vous conjurant d'imiter la charité de ce saint martyr, de l'exercer comme lui, cette charité si digne de la perfection et de l'excellence de votre foi ; cette charité que le paganisme n'a point connue , et que la nature ne peut Inspirer. Pardonnons , afin que Dieu nous pardonne : car il nous traitera avec la même indulgence que nous aurons eue pour les autres ; il nous rendra bien pour bien et grâce pour grâce ; autant que nous aurons remis d'offenses, autant il nous en remettra; disons mieux : pour une offense remise, il nous remettra toutes les nôtres, et nous couronnera dans son royaume éternel , que je vous souhaite, etc.
SERMON
LA FÊTE DE SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE
CoHvenui Petrus vidii illum dicifmlum quem dUigébai Jésus sequentem , qui et recubuii in cœna super pectuê ^u$,
Pierre, se letoaruant , vit renlr après lai le disciple que Jésus aimait , et qui pendant la cène s'était reposé sur son sein.
SAIHT-JEAlf,Chap.20.
Tel est, chrétiens, en deux mots, l'éloge du bienheureux apôtre dont nous solennisons la mémoire en ce saint jour ; voilà ce qui nous le doit rendre vénérable , ce qui nous doit inspirer pour lui et un profond respect , et une tendre dévotion. C'est le disciple que Jésus aimait : caractère qui le distingue, et qui lui donne entre tous les saints de la loi de grâce un rang si élevé. Saint Jean fut appelé comme les autres à l'apostolat; il porta, comme saint Jacques, le nom d'en£oint du tonnerre. Ézéchiel nous le présente comme l'aigle entre les évangélistes : son Apocalypse en a fait le premier et le plus éclairé de tous les prophètes du Nouveau Testament ; il a souffert une cruelle persécution pour Jésus-Christ , et mérite d'être mis au nombre de ses plus zélés martyrs ; il tient dans le culte que nous lui rendons , une
POU& LA FÊTE DE SAINT JEAN L'EVANG&USTE
place honorable parmi les vierges; les Églises d^Asie Tont reconnu pour leur patriarche et leur fondateur : mais tout cela ne nous donne point de sa personne Tidée singulière qu*expriment ces paroles de mon texte : Discipulus quem diligebat Jésus ; le disciple que Jésus-Christ aimait. Attachons-nous donc à cette idée , et puisque la règle la plus sûre pour louer les saints est de nous proposer leur sainteté comme le modèle de la nôtre, ne nous contentons pas de dire que saint Jean a été le bien-aimé disciple de Jésus, et, pour parler de la sorte, son disciple favori ; mais examinons comment il est parvenu à cette faveur y de quelle manière il en a usé, les effets qu'elle a produits en lui; et de là, tirons de quoi nous édifier et nous instruire. Car, quelque imparfaits et quelque éloignés que nous soyons des voies de Dieu, nous devons, mes chers auditeurs, aspirer nous-mêmes à la faveur de Jésus-Christ ; et de tous les saints qui Tout possédée, il n*y en a point dont Texemple soit plus propre à nous y conduire, à nous y disposer , à nous y former, que celui du glorieux apôtre dont j*eutreprends le panégyrique. Ainsi je veux aujourd'hui vous enseigner l'important secret de mériter la faveur de Jésus-Christ , de trouver grâce devant ses yeux , d'être de ses disciples bien-aimés, et de lui plaire. Fasse le ciel que ce discours ne soit , ni pour vous ni pour moi , une vaine spéculation ; mais que les leçons que j'ai a vous tracer entrent dans tout le règlement et tout Tordre de notre vie! c'est ce que je demande par l'intercession de cette divine mère, qui fut, entre toutes les femmes, la plus chérie de Jésus son ûls. Âve, Maria.
Quelque avantageuse que puisse être, selon le monde, la faveur des grands et des princes de la terre, il faut néanmoins convenir que, par rapport au monde même, elle est sujette à trois débuts essentiels : car, premièrement , il n'arrive que trop souvent qu'elle soit aveugle , et qu'au lieu d'être la récompense du mérite et de la vertu , elle s'attache sans discernement et sans choix , ou plutôt , par un choix bizarre , à d'indignes sujets ; secondement , elle devient souvent orgueilleuse et fière , et , par l'abus qu'en fait le favori , elle l'enfle en l'élevant , et le corrompt ; d'où il s'ensuit , en troisième lieu , qu'à l'égard de ceux qui en sont exclus , et qui auraient droit d'y prétendre, la faveur est presque toujours odieuse , et qu'en faisant le bonheur d'un seul elle est pour tous les autres un objet d'envie; trois défauts auxquels, par une fatalité presque inévitable, la faveur des hommes est communément exposée. Pour la rendre parfaite , que faudrait-il ? trois choses : qu'elle fût juste et raisonnable dans le choix du sujet ; c'est la première : qu'elle fût modeste et bienfaisante dans la conduite de celui qui en est honoré ; c'est la seconde : et qu'elle n'excitât ni la jalousie ni
les murmures de ceux qui n'y parviennent pas; é'eit la troisième : qu'elle fût juste dans le choix do sujet, parce qu'autrement ce que les hommes appellent la. veur n'est plus l'ouvrage de la raison , mais on pur effet du caprice ; qu'elle fût modeste et bien&isante dans la conduite de celui qui en est honoré , parce qu'autrement il en abuse , ne la faisant senrnr qu'à son ambition et à son intérêt ; qu'elle n'exdtAt ni les murmures ni la jalousie de ceux qui n*y parmoneat pas , parce qu'autrement la concorde et la paii en est .troublée. Or , c'est sur ces principes, chrétiens, que je fonde l'excellence de la faveur spéciale dont le Fils de Dieu a gratifié saint Jean ; car voici les crois caractères et les trois qualités qui lui conviennent : elle a été parfaitement juste dans le choix qae Jésos- Christ a fait de cet apôtre; elle a été solidement humble dans la manière dont cet apôtre en a usé, et elle n'a rien eu d'odieux à l'égard des autres disciples , auxquels cet apôtre semble avoir été préféré. Concevez bien le partage de ce discours. Je dis que le Sauveur du monde a fait un choix plein de sagesse, en prenant saint Jean pour son disciple bienaimé , parce qu'il a trouvé dans lui un mérite particulier que n'avaient pas les autres apôtres : ce sera la première partie. Je dis que saint Jean a usé de la faveur de son maître de la manière la plus sainte, parce qu'outre qu'il ne s'en est point laissé éblouir, il en a répandu les fruits , en communiquant a toute l'Église ce qu'il avait puisé dans la source des lunûères et des grâces , lorsqu'il reposa sur le sein de Jésus-Christ : ce sera la seconde partie. Enfin , je dis que la faveur de saint Jean n'a point été odieuse aux autres disciples , parce que , tout favori qu'il était, il n'a point été plus ménagé que les autres , ni plus exempt de souffrir : ce sera la dernière partie. Trois points , mes chers auditeurs , qui me donnent lieu de traiter les plus solides vérités du christianisme, et qui demandent toute votre attention.