TROISIÈME PARTIE
Ce qui rend la faveur odieuse, c'est de voir un sujet f sous ombre et par la raison seule qu'il est Civorif dispensé des lois les plus inviolables, eiempt de tout ce qu'il y a d'onéreux ; vivant sans pdne , tandis que les autres gémissent; et tellement traité , qu'on peut dire de lui ce que disait le prophète royal, parlant de ceux que l'iniquité du siècle a élevés aux plus hauts rangs de la fortune humaine : U semble qu'ils ne soient plus de la masse des hommes, parce qu'ils ne ressentent plus les misères communes des hommes : In labore hominum non swU , et cum hominibusnonflageilabuntur. (Psalm. 72.) Voilà ce qui excite non-seulement la jalousie , mais rindignation et la haine : car si le favori avait part aux obligations pénibles et rigoureuses des autres sujets; s'il portait comme eux le fardeau ; si , malgré son élévation, on ne l'épargnait en rien, dès là, quelque chéri qu'il filt d'ailleurs, sa faveur ne serait plus un objet d'envie , et nul n aurait droit de la regarder d'un œil chagrin et d'en murmurer. Or tel est, chrétiens, le troisième et dernier caractère de la faveur de saint Jean. Il a été le disciple bienaimé, j'en conviens; mais cet avantage et ce titre de bien-aimé ne Ta point déchargé de ce qu'il y a de plus pesant et de plus sévère dans la loi de Jésus- Christ. Au contraire , plus il a eu de distinction entre les autres disciples , plus il a éprouvé les rigueurs de cette loi ; selon qu'il a été favorisé et considéré de son maître, il a été destiné à de plus grands travaux : de sorte que cette prérogative dont le Fils de Dieu l'honora , bien loin d'être un privilège pour lui, ne fut qu'un engagement particulier aux croix et aux souffrances. Et c'est, mes chers auditeurs, ce que Jésus-Christ voulut faire entendre , lorsque la mère de ce saint disciple, s'approchant du Sauveur des hommes et l'adorant, elle le pria d'accorder a ses deux fils les deux premières places de son royaume, et d'ordonner qu'ils fussent assis l'un à sa droite et l'autre à sa gauche : ceci est bien remarquable. Que fit Jésus-Christ? Au lieu de contenter la mère , il se mit à instruire les enfants , et à les détromper de leur erreur. Allez, leur dit-il , vous ne savez ce que vous demandez : Nescîtis quid petatis. (Matth. , 30.) Vous pensez que ma faveur est semblable à celle des hommes, qui ne se termine qu'à de vaines prospérités, et qu'on ne recherche que pour être plus ifeoreux en ce monde : or, rien n'est plus opposé à mes maximes. Mais pouvez-vous , leur ajouta le même Sauveur , pouvez-vous boire le calice que je boirai, et être baptisés du baptême dont je serai baptisé? Poiestit bibere calicem guem egù bibiturus
suniJ (Matth., 20.) Ce calice plein d'amertume qui m'est préparé , ce calice de ma passion, pouvez-vous le partager avec moi ? car j'aime mes élus, mais d'un amour solide et fort; et pour les aimer, je n'en suis pas moins disposé à les exercer. Mon calice donc et mon baptême, c'est-à-dire mes souffrances et ma croix , voilà d'où ma faveur dépend : voyez si vous pouvez accepter et accomplir cette condition , PotestisfYX comme ils répondirent qu'ils le pouvaient, Possumus (Id.), quoique Jésus-Christ n'eût rien, ce semble, à exiger de plus, et qu'en apparence il dût être content de leur résolution , il ne voulut pas néanmoins s'expliquer sur le point de leur demande, ni leur en assurer l'effet. C*est la réflexion de saint Gr^oire, pape. Il ne leur dit pas pour cela : Je vous reçois donc au nombre de mes favoris , vous serez donc placés dans mon royaume, vous y tiendrez donc les premiers rangs : non, il ne leur dit rien de semblable ; pourquoi ? parce qu'un tel discours eût suscité contre eux tout le reste des disciples encore faibles et imparfaits, et par conséquent ambitieux et jaloux. Il leur dit seulement qu'ils auront part à son calice, et qu'ils le boiront; qu'ils seront persécutés comme lui , calomnies comme lui , sacrifiés et livrés à la mort comme lui : Calicem quidem meum bibetis. (Id.) Parole bien capable de réprimer le murmure des uns, et la cupidité des autres. Je sais que les apôtres ne laissèrent pas de s'élever contre saint Jean et contre son frère : Et audientts decem indignati sunt de duobus fratribus (Id.)* mais vous savez aussi la sainte et sage correction que leur fit le Sauveur, lorsque, leur reprochant sur cela même leur grossièreté et leur ignorance dans les choses de Dieu, il leur remontra que c'était ainsi que raisonnaient les partisans du monde ; qu'il n'en serait pas de même parmi eux , et que l'avantage qu'auraient quelques-uns d'être en faveur auprès de lui , ne serait point une grâce odieuse comme la faveur des grands de la terre, parce que celui qui , parmi les siens, voudrait être le premier, devait s'attendre à devenir le serviteur et l'esclave de tous , à être le plus chargé de soins , le plus accablé de travaux, le plus exposé à souffrir , et le plus prêt à mourir. Divine leçon qui calma bientôt les disciples et qui effaça pour jamais ces impressions et ces sentiments d'envie qu'ils avaient conçus contre la personne de saint Jean.
Et en effet, chrétiens, saint Jean , qui fut le favori et le bien-aimé du Fils de Dieu , est , à le bien prendre, celui de tous les apôtres qui passa par de plus rudes épreuves. On demande s'il a été martyr; et moi , je soutiens qu'au lieu d'un martyre que les autres ont souffert, il en a enduré trois : le premier au Calvaire, que j'appelle le martyre de son cœui'; le second dans Rome , que nous pouvons regarder comme son martyre véritable et réel; «I le ttoinèms
POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN L'EVANGÉLISTE
dans Fexil où il mourut. Que ne souffrait-il pas, lorsqu'étant au pied de la croix, il vit expirer son maître, couvert de malédictions et d'opprobres, lui qui brûlait de zèle pour cet Homme- Dieu , lui qui en connaissait tout le mérite et toute la sainteté? Ah ! dit excellemment Origène , il n'était pas nécessaire, après cela, qu'il y eût pour saint Jean une autre espèce de martyre ; il ne fallait plus , pour éprouver sa foi, ni épées, ni roues, ni feu; cela était bon poiur les autres apôtres, qui n'avaient pas été présents au cruel spectacle du cruciflement de Jésus-Christ : n'ayant pas senti comme saint Jean ce martyre intérieur , il leur en fallait un extérieur , parce que d'une ou d'autre manière, ils devaient être, selon l'expression de l'Écriture, les témoins de Jésus-Christ mourant; mais saint Jean, qui l'avait été au Calvaire , était dégagé de cette obligation, il y avait satisfait par avance; et bien loin qu'il eût été dispensé du martyre, il était devenu par là le premier martyr de l'Église : oui , chrétiens, martyr de zèle et de charité, de cette charité qui est l'esprit du martyre môme, et qui en fait tout le mérite; car, comme raisonne saint Cyprien, ce que notre Dieu veut de nous, ce qu*il cherche en nous, ce n'est pas notre sang, mais notre foi : Non quxrit in nobis sanguineni, sedfidem. (Cypr.) Saint Jean , par l'excès de sa douleur, en voyant Jésus- Christ cruciûé , lui avait déjà rendu le témoignage de sa foi; c'était assez : Jésus-Christ ne demandait plus le témoignage de son sang.
Mais je me trompe : le martyre du sang n'a pas manqué à saint Jean, non plus que celui du cœur; l'Église, autorisée de la tradition, nous l'apprend bien, lorsqu'elle célèbre le jour bienheureux où ce Eélé disciple, combattant à Rome pour le nom de son Dieu, souffrit devant la porte Latine : quel tourment ! si nous en croyons Tertullien et le récit qu'il nous en fait; un corps vivant plongé peu à peu dans l'huile bouillante! cette seule idée ne vous saisitelle pas d'horreur? J'avoue que saint Jean , fortiûé d'une grâce extraordinaire, eut la vertu de résister à ce suppliée , et que Dieu , par le miracle le plus authentique, l'y conserva : mais, suivant le cardinal Pierre Damien , ce miracle fut un miracle de rigueur, un miracle que Dieu opéra pour mettre saint Jean en état de souffrir et plus longtemps, et plus vivement; un miracle, pour lui faire boire à plus longs traits le calice qui lui avait été présenté, et qu'il avait accepté ; un miracle plus affreux que la mort même; car voilà, chrétiens, si je puis ainsi m'exprimer , les miracles de la faveur it Jésus- Christ, miracles que saint Pierre ne comprenait pas, quand Jésus-Christ lui disait , parlant de Jean : Que vous importe , si je veux que celui-ci demeure jusqu'à ce que je vienne ? Si eum volo manere danec veniam, qiêid ad te? (Je an. , 21.) I^a conséquence
qu'en tira saint Pierre, fut que Jean , par tm prifilége particulier, ne mourrait point; mais, ajouta saint Jean lui-même , ce n'était pas ce qu'avait dit le Sauveur ; il avait seulement marqué que Jean ne mourrait pas comme les autres , d'un court et simple martyre, mais qu'il leur devait survivre pour accomplir un troisième genre de martyre à quoi Dieu l'avait réservé. Quel est-il, ce dernier martyre ? Cest , chrétiens , le rigoureux exil où notre apdtre eut tant de persécutions à essuyer, tant de calamités et de misères : se trouvant relégué dans une lie déserte^ séparé de son Égli^, arraché d*entre lei bras de ses disciples , sans consolation de la part des hommes , sans soutien , et destitué enfin de tout secours dans une extrême vieillesse, et jusqu'au moment de sa mort.
Voilà comment saint Jean fut traité, et voilà quel fut son partage ; c'est donc une erreur d'en prétendre un autre, et l'illusion la plus grossière est de nous promettre que plus nous aurons part aux boa nés grâces de notre Dieu , plus nous serons exempts de souffrir. Dire, Je suis aimé de Dieu, donc f ai droit de lui demander une vie heureuse et tranquille; ou dire, au contraire, Ma vie est pleine de souffrances , donc je ne suis pas aimé de Dieu : raisonnement d'infidèle et de païen. Cela pourrait convenir au judaïsme , où l'on mesurait les faveurs de Dieu par les bénédictions temporelles ; mais daoi le christianisme, les choses ont changé de face, et Dieu s'en est hautement déclaré. Depuis ^étaMi^ sèment de la loi de grâce , plus de privilèges pour les élus du Seigneur, à l'égard des biens de ce monde, plus d'exemptions pour eux, ni de dispenses à l'égard des croix de cette vie : pourquoi eela? Ah! mes frères, répond saint Augustin, y a-t-il rien de plus juste ? le bien-aimé du Père ayant souffert, était-il de l'ordre que les bien-aimés daFib ne souffrissent pas? Jésus-Christ, le prédestiné par excellence , ayant été un homme de douleurs, étaitil raisonnable qu'il y eût après lui des prédestioéi d'un caractère différent? Il est donc poiur vous et pour moi d'une absolue nécessité que nous buvions le calice du Fils de Dieu; mais le secret est qoe nous le buvions comme ses favoris , et c'est ce que nous n'entendons pas, c'est ce que n'entendait pas saint Jean lui-même, quand Jésus-Christ lui demandait : Potestis bibere caiicemf Mais qu'il le conçut bien dans la suite , en soufi&ant les trois genitsde martyre dont je viens de vous parlerl Tous les jours, chrétiens , nous buvons malgré nous, sans y penser, le calice du Sauveur : tant de disgrâces qui nwtf arrivent, tant d'injustices qu'on nous fait, tant de persécutions qu'on nous suscite, tant de chagrins que nous avons à dévorer, tant d'humiliations, de contradictions, de traverses , tant d'infirmités, <ls maladies, mille autres peines que nous ne pouvons
éviter ; c'est pour nous la portion de ce calice que Dieu nous a préparée. Nous avalons tout cela, permettez-moi d*user de cette expression, et de quelque manière que ce soit, nous le digérons ; mais parce que nous ne le considérons pas comme une partie du calice de notre Dieu, de là vient que ce calice n*est point pour nous un calice de salut, et c*est en quoi notre condition est déplorable, de ce que buvant tous les jours ce calice amer, nous n'avons pas encore appris à le boire comme il faut; c'est-à-dire à le boire, non-seulement sans impatience et sans murmure, non-seulement avec un esprit de soumission et de résignation', mais avec joie et avec action de grâces, de ce que nous ne savons pas encore faire volontairement et utilement , ce que nous faisons à toute heure par nécessité et sans fruit. S'il dépendait de nous , ou d'accepter ou de refuser ce calice, et que la chose fdt à notre choix, peut-être faudrait-il des raisons , et même des raisons fortes, pour nous résoudre a le prendre : mais la loi est portée, elle est générale , elle est indispensable; en sorte que si nous ne buvons ce calice d'une façon , nous le boirons de l'autre ; si nous ne le buvons en £avoris , nous le boirons en esclaves ; si , comme parle l'Écriture, nous n*en buvons le vin, qui est pour les justes et les prédestinés , nous en boirons la lie, qui est pour les pécheurs et les réprouvés. fie sommes-nous donc pas bien à plaindre de perdre tout l'avantage que nous pouvons retirer d'un calice si précieux , et d'en godter tout le fiel et toute l'anertume, sans en éprouver la douceur?
Voilà, chrétiens, la grande leçon dont nous avons si souvent besoin dans le monde ; voilà, dans les souffrances de la vie, quelle doit être notre plus solide consolation , de penser que ce sont des faveurs de Dieu , qu'elles ont de quoi nous rendre agréables à Dieu, et les élus de Dieu; que la prédestination et le salut y sont attachés, et qu'on ne peut autrement parvenir à l'héritage des enfants de Dieu. Gravez profondément ces maximes dans vos esprits et dans vos cœurs ; elles vous formeront , non pas précisément à souffrir (car où est l'homme sur la terre qui ne souffre pas?), mais à souffrir chrétiennement et saintement. Le pouvez-vous? c'est la question que vous fait ici le Sauveur du monde, après l'avoir faite à saint Jean ; le pouvez-vous et le voulezvous? Potestisf Ah! Seigneur, nous vous répondrons avec toute la confiance que votre grâce nous inspire, Oui, nous le pouvons, et nous nous y engageons, Posmmus, Nous ne pouvons rien de nousmêmes , mais nous le pouvons avec vous et par vous ; nous le pouvons , parce que vous l'avez pu avant nous, et qu'en le faisant, vous nous en avez communiqué le pouvoir. Daignez encore nous en donner le courage , afin que nous en recevions un jour la récompense éternelle, où nous conduise, etc.
POUR LA FÊTE DE SAflSTE GENEVIÈVE.
SERMON
LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE
Jf\flrma mundi elegit Deus, utconfundatfotHa; et ignohilia mundi et contempHbilia elegit Detu, et ea çueB non tuntf ut ea quœ eunt destrueret.
Dieu a choisi ce qu'il y avait de plus faible dans le monde , pour confondre les forts ; et il a pris ce qu*il y avait de moins noble et de plus méprisable, même les cboses qui ne sont point, pour détruire celles qui sont Première Bpitre aux Corinthiens , chap. I.
Tel est, chrétiens. Tordre de la divine Providence, et c'est ainsi que notre Dieu prend plaisir à faire éclater sa grandeur souveraine et sa toute-puissante vertu. Si , pour opérer de grandes choses , il ne choisissait que de grands sujets , on pourrait attribuer ses merveilleux ouvrages ou à la sagesse , ou à Topulence, ou au pouvoir et à la force des ministres qu'il y aurait employés; mais, dit Tapôtre des Gentils, aûn que nul homme n'ait de quoi s'enfler d'une fausse gloire devant le Seigneur, ce ne sont communément ni les sages selon la chair, ni les riches, ni les puissants, ni les nobles, qu'il fait servir à l'exécution de ses desseins; il prend, au contraire, ce qu'il y a de plus petit pour confondre toutes les puissances humaines; et, suivant l'expression de l'apôtre, il va chercher jusque dans le néant ceux qu'il veut élever au-dessus de toutes les grandeurs de la terre : Infirma muncU elegit Deus, ut confandatfortia; et ignobilia mundi etcontemptibdia elegit Deus , et ea qux non sunt, ut ea gum sunt destrueret. Pensée bien humiliante pour les uns, et bien consolante pour les autres : bien humiliante pour vous, grands du siècle ! tout cet éclat qui vons environne , cette autorité, cette élévation , cette pompe, qui vous distinguent à nos yeux, ce n'est point là ce qui attire sur vousiles yeux de Dieu ; que dis-je? c'est même, selon les règles ordinaires de sa conduite, ce qu'il rejette, quand il veut opérer, par le ministère des hommes, ses plus étonnantes merveilles ; mais au même temps , pensée bien consolante pour vous, pauvres, pour vous, que votre condition a placés aux derniers rangs , pour vous que l'obscurité de votre origine , que la faiblesse de vos lumières rend , ce semble, incapables de tout. Prenez confiance : plus vous êtes méprisables dans l'opinion du monde , plus Dieu aime à vous glorifier, et à se glorifier lui-même en vous : Infirma mundi elegit Deus. En voici , mes chers auditeurs , un bel exemple : c'est celui de l'illustre et sainte patronne dont nous solennisons la fête , et dont j'ai fait le panégyrique. Qu'était-ce, selon le monde, que Geneviève? Un fille simple et dépourvue de toutes les lumières do la scieneoi une flUo {ûUe
POUR LA FÊTE DE SALNTE GENEVIÈVE
et sans pouvoir, une bergère réduite, ou par sa naissance, ou par la chute de sa famille, au plus bas état. Mais en trois inots\ qui comprennent trois grands miracles et qui vont partager d'abord ce discours , je vous ferai voir la simplicité de Geneviève plus éclairée que toute la sagesse du monde, c*est la première partie; la faiblesse de Geneviève plus puissante que toute la force du monde, c'est la seconde partie ; et , si je puis parler de la sorte , la bassesse de Geneviève plus honorée que toute la grandeur du monde, c'est la troisième partie. Quel fonds, chrétiens, de réflexions et de morale! Ménageons tout le temps nécessaire pour le creuser et pour en tirer d'utiles et de salutaires leçons, après que nous aurons demandé le secours du ciel par l'intercession de Marie, y4ve. Maria.
Dieu seul, chrétiens, est le Père des lumières; et une créature ne peut être véritablement éclairée, qu'autant qu'elle s'approche de Dieu , et que Dieu se communique à elle. Tel fut aussi le grand principe de l'éminente sagesse qui parut dans la conduite de l'illustre et glorieuse Geneviève. C'était une simple fifle, il est vrai; mais par un merveilleux effet de la grâce, cette simple G lie trouva le moyen de s'unir à Dieu dès l'instant qu'elle fut capable de le connaître , et Dieu réciproquement prit plaisir à répandre sur elle la plénitude de ses dons et de son esprit; voilà ce qui a relevé sa simplicité, et ce qui lui a donné, dans l'opinion même des hommes, cet ascendant admirable au-dessus de toute la prudence du siècle.
Il fallait bien que Geneviève, tout ignorante et toute grossière qu'elle était d'ailleurs, eût dp hautes idées de Dieu, puisque dès sa première jeunesse elle se dévoua à lui de la manière la plus parfaite. Ce fut peu pour elle de dépendre de Dieu comme sujette ; elle voulut lui appartenir comme épouse. Comprenant que celui qu'elle servait était un pur esprit, pour contracter avec lui une sainte alliance , elle Gt un divorce éternel avec la cliair; sachant que par un amour spécial de la virginité, il s'était fait le Gis d'une vierge , elle forma , pour le concevoir dans son cœur, le dessein de demeurer vierge ; et pour l'être avec plus de mérite, elle voulut l'être par engagement , par vœu , par une profession solennelle : car elle était dès lors instruite et bien persuadée de cette théologie de saint Paul, que quiconque se lie à Dieu devient un même esprit avec lui ; et elle n'ignorait pas qu'une vierge dans le christianisme, je dis une vierge par choix et par état, est autant élevée au-dessus du reste des Gdèles, qu'une épouse de Dieu Test au-dessus des serviteurs , ou , pour m'exprimer encore comme l'apôtre , au-dessus des domestiques (fe Dieu, C/fist dans ces sentiments que Geneviève
voue à Dieu sa virginité, et qu'elle lui fait tout à h fois le sacrîflce de son corps et de son âme , ne voulant plus disposer de l'un ni de l'autre, même légitimement; renonçant avec joie à sa liberté dans une chose où elle trouve un souverain bonheur à n'avoir plus de liberté; et ajoutant aux obligations communes de son baptême celle qui devait lui tenir lieu de second baptême, puisque, selon saint Cypricn, l'obligation des vierges est une espèce de sacrement qui met dans elles le comble de la perfection au sacrement de la foi.
Mais admirons, mes chers auditeurs, l'ordre qu'elle observe en tout cela. Le Saint-Esprit , dans les Proverbes, dit que la simplicité des Justes est la r^e sûre et infaillible dont Dieu les a pourvus, pour les diriger dans leurs entreprises et dans leurs actions. Or, c'est ici que vous allez voir l'accomplissement de ces paroles de l'Écriture : Justorum simplicitas diriget iilos. (Prov., 1 1 .) Geneviève formait un dessein dont les suites étaient à craindre, nonseulement pour tout le cours de sa vie, mais pour son salut et sa prédestination : que fait-elle? parce qu'elle est humble, elle ne s'en Ce pas à elle-même; et parce qu'elle est docile , elle évite cet écueil dangereux du propre sens et de l'amour-propre, qui fait faire tous les jours aux sages du monde tant de fausses démarches , et qui détourne si souvent de la voie du ciel ceux qui croient la bien connaître et y marcher. Pour ne pas s'engager même à Dieu par un autre mouvement que celui de Dieu, Geneviève consulte les oracles par qui Dieu s'explique ; elle traite avec les prélats de l'Église , qui sont les interprètes de Dieu et de ses volontés : deux grands évêques qui vivaient alors, celui d'Auxerre et celui de Troyes, passant par Nanterre, sa patrie et le lieu de sa demeure, elle va se jeter à leurs pieds, elle leur ouvre son cœur, elle écoute leurs avis; et parce qu'elle reconnaît que c'est Dieu qui l'appelle, elle s'oblige à suivre une si sainte vocation : nonseulement elle s'y oblige , mais elle accomplit fidèlement ce qu'elle a promis; et quelques années d'épreuve écoulées, elle fait, entre les mains de révêque de Chartres , ce qu'elle avait déjà fait dans l'intérieur de son âme, je veux dire le sacré vœu d'une perpétuelle virginité ; n'agissant que par conseil , que par esprit d'obéissance , que par ce principe de soumission qui faisait souhaiter à saint Bernard d'avoir cent pasteurs pour veiller sur lui , bien loin d'affecter, comme on l'affecte souvent dans le monde, de n'en avoir aucun : belle leçon, chrétiens, qui nous apprend h chercher et à discerner les voies de Dieu , surtout quand il s'agit de vocation et d'état , où tous les égarements ont des conséquences si terribles, et en quelque manières! irréparables pour le salut : instruction néce^aire pour notre siècle , où l'esprit de direction abonde ,
POUR LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE
quoiqiM en même temps il soit si rare; où tant de gens s'ingèrent d*en donner des règles, et où si peu de personnes les veulent recevoir ; où chacun a le talent de gouverner et de conduire, et où Ton en voit si peu qui aient le talent de se soumettre et d*obéir : mais exemple plus important encore de cet attache* ment inviolable que nous devons avoir à la conduite de rÉglise, hors de laquelle, comme disait saint JérAme, nos vertus mêmes ne sont plus des vertus , la virginité n*est qu'un fantôme, le zèle qu'une illusion, et tout ce que nous faisons pour Dieu se trouve perdu et dissipé.
L'élément des vierges et des âmes dévouées à Jé- 80S-Christ en qualité de ses épouses, c'est la retraite et la séparation du monde. Aussi est-ce le parti que Geneviève choisit; car d'aimer à voir le monde et à en être vu, et prétendre cependant pouvoir répondre k Dieu de soi-même; vouloir être de l'intrigue, entrer dans les divertissements , avoir part aux belles conversations ) et, quelque idée de piété que Ton se propose, se réserver toujours le droit d'un certain commerce avec le monde; en user, dis-je, de la sorte, et croire alors pouvoir garder ce trésor que nous portons dans nos corps comme dans des vases de terre, j'entends le trésor d'une pureté sans tache, c*est ce que la prudence du siècle a de tout temps présumé de faire, mais c'est ce que la simplicité de Geneviève, plus clairvoyante et plus pénétrante, traita d'espérance chimérique, et ce qui ne lui parut pas possible. Dès le moment qu'elle fit son vœu , elle se couvrit du saint voile qui distinguait ces prédestinées et ces élues que saint Cyprien appelle la plus noble portion du troupeau de Jésus-Christ. Il ne lui fallut point de prédicateurs pour renoncer à tous ces vains ornements qui corrompent l'innocence des filles du siècle , et qui servent d'amorce à la cupidité et à la passion. Sans étude et sans lecture, elle connut qu'elle devait faire le sacrifice de toutes les vanités humaines. Une croix apportée du ciel par le ministère d'un ange , et qui lui fut présentée par saint Germain , lui tint lieu désormais de tout ce que l'envie de paraître lui eût fait ambitionner, si c'eût été une fille mondaine; et la manière simple dont elle traitait avec Dieu , sans disputer ses droits contre lui, et sans raisonner inutilement sur la rigueur du précepte, lui fit prendre des décisions plus exactes que celles de la théologie la plus sévère* Or, si nous agissions, chrétiens, dans le même esprit, c'est ainsi que nous ferions voir en nous les fruits d'une sincère et véritable réformation de mœurs : car si les prédicateurs de l'Évangile gagnent si peu à vous remontrer ces vérités si importantes; si, malgré tous leurs discours, vous demeurez encore aussi attachés à je ne sais combien d'amusements et de bagatelles du monde corrompu ; si , par exemple , on peut dire à la honte de notre religion que les
dames chrétiennes sont maintenant plus païennes que les païennes mêmes en ce qui regarde l'immodestie et le luxe de leurs habits; si la licence et le désordre sur mille autres points croissent tous les jours , ce n'est, mes cbers auditeurs , que parce que nous voulons nous persuader qu'il y a là-dessus un devoir du monde qui nous autorise; ce n'est que parce que nous nous flattons de savoir bien accorder des choses que tous les saints ont jugées incompatibles, et sauver l'essentiel du christianisme au milieu de tout ce qui le détruit; enfin, ce n'est que parce que nous devenons ingénieux à nous aveugler nous-mêmes , et qu'au lieu de nous étudier à cette bienheureuse simplicité , qui fut toute la science de Geneviève, nous opposons à l'esprit de Dieu les fausses maximes d'un esprit mondain qui nous perd.
Que fait de plus cette sainte fille? apprenez-le. Pour conserver le mérite de sa virginité, elle s'engage par état et par profession de vie, aux emplois les plus bas de la cliarité et de l'humilité : car d'être vierge et d'être superbe , elle sait que c'est un monstre aux yeux de Dieu ; elle sait , sans que saint Augustin le lui ait appris , qu'autant qu'une vierge humble est préférable, selon l'Évangile, à une femme honnête dans le mariage, autant une femme humble dans le mariage mérite-t-elle la préférence sur une vierge orgueilleuse. C'est pour cela qu'elle s'humilie, et que , par un rare exemple de sagesse, elle se réduit à la condition de servante; c'est pour cela qu'elle s'attache à une maîtresse fâcheuse dont elle supporte les mauvais traitements, et à qui elle obéit avec une patience et une douceur dignes de l'admiration des anges ; et c'est par là même aussi qu'elle évite le reproche que saint Augustin faisait à une vierge chrétienne : O tu virgo Dei, nubere noluisU, quod licebat; et extoUis te, quod nonlicet (Auo.); 0 âme insensée! que faites-vous? Vous n'avez pas voulu vous allier à un époux de la terre, ce que la loi de Dieu vous permettait ; et vous vous élevez par une fausse et vaine gloire , ce que la loi ne vous permet pas.
Mais pourquoi Geneviève ajoute-t-elle à ses exercices d*humilité une si grande austérité de vie? pour^ quoi secondamne-t-elleàdes jeûnes si continuels, et fait-elle de son corps une victime de pénitence? C'était une sainte en qui le péché n'avait jamais régné ; c'était une âme pure en qui la grâce du baptême s'était maintenue; pourquoi donc se traiter si rigoureusement elle-même ? Ah ! chrétiens , c'est un mystère que la prudence de la chair ignore , mais qu'il plut encore à Dieu de révéler à la simplicité de Geneviève. Elle était vierge ; mais elle avait à préserver sa virginité du plus contagieux de tous les maux, qui est la mollesse des sens. Elle était sainte; mais elle avait un corps naturellement corps de péché, dont elle devait faire, comme dit saint Paul, une
Lostie vivante. Elle était soumise à Dieu ; mais elle ovait une chair rebelle qu*il fallait dompter et assujettir à Tesprit. Voilà ce qui lui fit oublier qu'elle était innocente, pour embrasser la vie d*une pénitente. Le monde ne raisonne pas ainsi ; mais je vous Tai dit , la grande sagesse de Geneviève est de raisonner tout autrement que le monde. Le monde , quoique criminel , prétend avoir droit de vivre dans les délices, et Geneviève, quoique juste, se fait une loi de vivre dans la pratique de la mortification. Excellente pratique, par où elle se dispose aux communications les plus sublimes qu'une créature ait peut-être jamais eues avec Dieu. Nous avons peine à le comprendre ; mais c'est la merveille de la grâce : une fille sans instruction et sans lettres , telle quVtait Geneviève, parle néanmoins de Dieu comme un ange du ciel. Elle ne sait rien; et l'onction qu'elle a reçue d'en haut, lui enseigne toutes choses. Elle demeure sur la terre et dans ce lieu d*exil ; mais toute sa conversation est parmi les bienheureux et dans le séjour de la gloire. Tandis que les doctes peuvent à peine s'occuper une heure dans l'oraison , elle y passe les jours et les nuits. La vue de son troupeau , l'aspect des campagnes , tout ce qui se présente à elle lui fait connaître Dieu et l'élève à Dieu : c*est une fleur champêtre , que la main des hommes a peu cultivée; mais qui, exposée aux rayons du soleil de justice, en tire tout cet éclat dont brillent les justes, et toute cette bonne odeur de Jésus-Christ dont parle saint Paul. Tant d'explications , de leçons, de discours, de livres, ne servent souvent qu'à nous confondre. Geneviève, sans tous ces discours, découvre ce qu'il y a dans Dieu de plus profond et de plus caché : pourquoi? parce que notre Dieu , dit Salomon , se plaît à parler aux simples : Et cum simpUcibus semiocbvatio ejus, {Prov.j 3.) De laces extases qui la ravissent hors d'elle-même , et ces visions célestes dont elle est éclairée; ce sont des mystères impénétrables pour nous , et des secrets qu'il ne lui était pas plus permis qu'à l'apôtre de nous révéler : Arcana verba qux non licethomini loquL {2. Cor., 12.) Grâces singuhères et faveurs divines d'autant moins suspectes, que jamais elles ne produisirent dans cette âme solidement humble ni esprit d'orgueil et de suffisance , ni esprit de censure et d'une réforme outrée , ni esprit de singularité et de distinction, mais modestie et réserve, mais soumission et obéissance, mais charité et douceur, mais discrétion la plus parfaite et prudence la plus consommée. De là ce don de discerner les esprits , de démêler l'illusion et la vérité , les voies détournées et les voies droites , les fausses inspirations de l'ange de ténèbres et la vraie lumière de Dieu; en sorte que de toutes parts on accourt à elle, I qu'elle est consultée comme l'oracle, et que les maî- ! très même les plus éclairés oe rougissent point d'être ;
POUR LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE
ses disciples , de recevoir ses conseils et de les «^ vre. De là cette confiance avec laquelle on hiidomi la conduite des vierges et le soin des veuves , pov les préserver des pièges du monde , pour lear inspirer l'amour de la retraite , pour les former aox exercices de la piété chrétienne , pour les instruire de tous leurs devoirs et pour les leur faire pratiquer. Sainte école où Dieu lui-même préside , parée que c'est , si j'ose parler de la sorte , l'école de la simplicité évangélique.
Mais, chrétiens, qu'oppose le monde à cette simplicité tant recommandée dans l'Écriture , et maintenant si peu connue dans le christianisme? Uot fausse sagesse que Dieu réprouve. On veut raffiner surtout, et jusque sur la dévotion : on se dégoûte de ces anciennes pratiques , autrefois si vénérables parmi nos pères, et de nos jours r^ardées par des esprits présomptueux et remplis d*enx-mémes , comme de frivoles amusements : on vent de nouvelles routes pour aller à Dieu, de nouvdies méthodes pour s'entretenir avec Dieu , de nouvelles prières pour célébrer les grandeurs de Dieu : on veut qu'une prétendue raison soit la règle de toute notre perfection , et tout ce qui peut en quelque manière se ressentir de cette candeur et de cette pieuse innocence , par où tant d'âmes avant nous se sont élevées et distinguées , on le met au rang des superstitions populaires et on le rejette avec mépris. Toutefois, mes chers auditeurs, comment le Sage nous apprend-il à chercher Dieu? dans la simplicité de notre cœur : In simplicitate cordis quœrite iiUtm {Sap.f 1); de quoi Job est-il loué par l'esprit même de Dieu? de la simplicité : Et erat vir iUe simplex et rectus (Job , 1 ) ; par quel moyen Daniel méritat-il la protection de Dieu ? par sa simplicité : Daniel in simplicitate sua liberatm est, (1. Mac,, î.) Je sais ce que le monde en pense ; que c'est une vertu toute contraire à ses maximes , qu'il en fiiit le sujet ordinaire de ses railleries; mais malgré tout ce qu'en a pensé le monde, malgré tout ce qu'il en a dit et ce qu'il en dira , il me suffit, mon Dieu^ de savoir, comme votre prophète , que vous aimez cette bienheureuse simplicité, Scio quod simpUcitatem dingos {Parai., 29) : et c'est assez pour moi que vous en connaissiez le prix ; Sciât Deus simplicitatem meam, (Job, 31.)
Voilà, mes frères , ce qui doit nous affermir dans le droit chemin de la justice chrétienne , et oe qui nous y doit faire marcher avec assurance. Le monde parlera , le monde rira ; de faux sages viendront nous dire ce que la femme de Job disait à son époux: Adhucpermanes in simpUcitale tua, (Id., 2.)
Eh quoi! vous vous arrêtez à ces bagatelles? vous vous laissez aller à ces scrupules, et, dans un siècle comme celui-ci, vous prenez garde à si peu de chose? quelle simplicité et quelle folie ! On nous le dira,
POUR I4A FÊTE DE SAINTE GENEYIÈVK
mats nous répondrons : Oui , dans un siècle si dépravé, je m'attacherai à mon devoir, j*irai tête lefée , et je ferai gloire de ma simplicité ; j*y vivrai et J'y mourrai, dans cette simplicité de la foi, dans eette simplicité de Tespérance , dans cette simplidlé de la charité de Dieu et de la charité du prodiain , dans cette simplicité d'une conduite équitable, humble, modeste, désintéressée, sans détours, sans artiûces, sans intrigues. Par là j'engagerai Dieu à me conduire lui-même; et , avec un tel guide, je ne craindrai point de m'égarer : Çtd ambulat Hmplidter, ambulat cof{fidenter,(Prov., 10.)
Voulez-vous en effet, chrétiens, que Dieu répande sur vous ses lumières avec la même abondance qu'il les répandit sur Geneviève ? voici pour cela quatre règles que je vous propose, et que me fournit Texemple de cette sainte vierge. Première règle : •oivre le conseil de ceux que Dieu a établis dans •on Ëglise pour être les pasteurs de vos âmes , et pour vous diriger dans les voies du salut ; ne rien entreprendre d'important , et où votre conscience se trouve en quelque péril , sans les consulter ; aller à eux comme à la source des grâces, et les écouter comme Dieu même ; leur ouvrir votre cœur, et leur exposer simplement et avec conGance vos sentiments, vos désirs , vos bonnes et vos mauvaises dispositions : prendre là-dessus leurs avis ; et quelques vues contraires qui vous puissent survenir à Tesprit , les tenir pour suspectes et les déposer , si ce n'est que vous eussiez d'ailleurs une évidence absolue de l'erreur où l'on vous conduit et de l'égarement où l'on vous jette : suivant une telle maxinie et la suivant de bonne foi, vous agirez sûrement; car I>ieu est Gdèle, dit Tapôtre, et puisqu'il vous en- Toie à ses ministres , il est alors engagé par sa providence à les éclairer eux-mêmes , à leur inspirer ce qui vous convient , et à leur mettre pour vous dans la bouche des paroles de vie. Je vais plus loin , et , pour votre consolation , j'ose dire que si quelquefois ils se trompaient , ou Dieu ferait un miracle pour suppléer à leur défaut et pour vous redresser, ou que jamais il ne vous imputerait une illusion dont vous n'avez pas été Tauteur , et dont vous n'avez pu moralement vous préserver.
Seconde règle : fuir le monde et ce que vous save^ être , dans le commerce du monde , ou pernicieux , ou seulement même dangereux. Je ne prétends pas que tous doivent se renfermer dans le cloître , et se cacher dans la solitude : Dieu dans le monde a ses serviteurs sur qui il fait reposer son esprit , à qui il fait entendre sa voix , et qu'il comble des trésors de sa miséricorde ; mais pour goûter ces divines communications, il faut qu'ils soient au milieu du monde sansêtre du monde ; c'est-à-dire, il faut qu'ils vivent séparés au moins d'un certain monde, d'un monde corrompu où le libertinage règne, d'un monde mé-
disant où le prochain est attaqué, d'un monde volage où l'esprit se dissipe, où toute l'onction de la piété se dessèche, où l'on ne peut éviter mille scandales, légers, il est vrai, mais dont la conscience est toujours blessée : il faut que , se réduisant à la simplicité d'une vie retirée, s'éloignant du tumulte et du bruit, renonçant aux vanités et aux pompes humaines, uniquement attentifs à écouter Dieu, ils lui préparent ainsi et leurs esprits et leurs cœurs. Telle fut la prudence de Geneviève, de cette fille si simple selon le monde, mais , selon Dieu , si sage et si bien instruite des mystères de la grâce et des dispositions qu'elle demande.
Troisième règle : s'adonner à la pratique deé bonnes œuvres, et surtout des œuvres de charité et d'humilité, en faire toute son étude, et y borner toute sa science : et, pendant que les esprits curieux s'ar« rêtent à raisonner sur les secrets de la prédestination divine , pendant qu'ils en disputent avec chaleur et qu'ils entrent sans cesse là-dessus en de longues et d'éternelles contestations, s'en tenir simplement, mais solidement, à cette courte décision du prince des apôtres : QuapropUr y fratres , magis satagite, utper bona opéra certam vestram electionemJaciaUs. (2. Petb., 1.) Point tant de discours , mes frères , point tant de controverses et de subtilités : vous avez la loi , pratiquez-la ; vous avez tous vos devoirs marqués, observez-les; vous avez parmi vous des pauvres et des malades, prenez soin de les assister : soyez charitables , soyez humbles, soyez soumis; soyez patients, vigilants, fervents. C'est là tout ce qu'il vous importe de savoir , et dès que vous le saurez bien, vous en saurez plus que ne peuvent vous en apprendre , dans leurs questions curieuses et souvent peu utiles, tous les philosophes et les théologiens : pourquoi.' non-seulement parce que c'est en cela qu'est renfermée toute la science du salut, mais parce que Dieu, qui se découvre aux âmes fidèles et humbles, se fera luimême sur tout le reste votre maître , et vous donnera les connaissances où la plus sublime théologie ne peut atteindre.
Quatrième et dernière règle : ajouter à la pratique des bonnes œuvres l'austérité de la pénitence , et comme votre vie, mes chers auditeurs, est déjà par elle-même une pénitence continuelle, puisqu'elle est remplie de souffrances , les prendre, ces peines et ces afflictions de la vie , avec un esprit chrétien , avec un esprit soumis, en un mot, aveo un esprit pénitent. Voilà par où vous purifierez votre cœur, en vous acquittant devant Dieu de toutes vos dettes : et où Dieu fait-il plus volontiers sa demeure, que dans les cœurs purs ? Ainsi, quelque dépourvus quo vous puissiez être de toute autre lumière , la lumière de Dieu vous conduira , vous touchera , vous élèvera. Il ne lui faudra point de dispositions natu-
relies; il ne sera point nécessaire que vous soyez de ces grands génies que le monde admire, et à qui le monde donne un si vain encens. Sans cette doctrine qui enOe; sans être capables, par la supériorité de vos vues ou la profondeur de vos raisonnements, de pénétrer les secrets de la nature les plus cachés, d'éclaircir les questions de Técole les plus épineuses et les plus obscures, de former de hautes entreprises et de gouverner les États, vous serez capables, dans la ferveur de la prière, de recevoir les dons de Dieu, et d'avoir avec lui le commerce le plus sacré , le plus étroit , le plus sensible, le plus touchant. Vous Tavez vu dans l'exemple de votre illustre patronne. Mais si la simplicité de Geneviève a été plus éclairée que toute la sagesse du monde, je puis dire encore que sa fiiiblesse a été plus forte que toute la puissance du monde : c'est la seconde partie.
Je Tai dit d'abord , chrétiens , et je dois ici le redire : c'est le propre de Dieu , de se servir d'instruments faibles, et souvent même des plus faibles, pour les plus grands ouvrages de sa puissance; et quand Cassiodore veut faire Téloge de cette vertu souveraine et sans bornes que nous reconnaissons en Dieu , et qui est un de ses premiers attributs , il ne croit pas en pouvoir donner une plus haute idée , que de s'écrier, en s'adressant à Jésus-Christ : O Seigneur! qui peut douter que vous ne soyez un Dieu, et un Dieu tout-puissant, puisque dans votre sainte humanité, et ensuite dans la personne de vos serviteurs , vous avez rendu les faiblesses et les misères mêmes toutes-puissantes ! O vere omnipotens, qui ipsas mUerias fecisti patentes! (Càssiod.) Aussi est-ce pour cela que Dieu tant de fois a fait, des coups extraordinaires, a opéré des miracles, a triomphé de ses ennemis , non par sa main , mais par la main d'une femme. Est-il question de dompter l'orgueil d'un Holopheme, il suscite une Judith. Faut-il défaire des armées nombreuses et les mettre en fuite, il y emploie une Débora. Veut-il sauver tout son peuple, dont on a conjuré la ruine, il ne lui faut qu'une Esther. Mais voici, chrétiens, quelque chose de plus surprenant et qui marque mieux la force de notre Dieu ; car, après tout , ces femmes dont parle l'Écriture, et dont les faits héroïques ont été si hautement loués par le Saint-Esprit , c'étaient des femmes distinguéies , des princesses même et des reines, des sujets recommandables selon le monde : Judith possédait de grands biens ; Débora jugeait le peuple avec une autorité suprême ; Esther se trouvait assise sur le trône. Or, dans ces conditions éminentes, une femme, toute faible qu'elle est, ne laisse pas, sans miracle, de pouvoir beaucoup, et d'être capable d'entreprendre des cho-
POUR LA FETE DE SAINTE 6ENEYIËVE
ses importantes. Mais qu'une bergère, telle qu'était Geneviève, pauvre, dénuée de tout, sans non, sans crédit, sans appui, demeurant dans iob eut vil et méprisable, remplisse le monde do bruit de ses merveilles, exerce un empire absolusur les 00171 et sur les esprits, dispose, pour ainsi dire , à son gré des puissances du ciel , commande aux puiisances de la terre, fasse trembler les puissances de Tenfer, devienne la protectrice des villes et éa royaumes, ah! chrétiens, c'est un des mystères q« saint Paul a voulu nous faire connaître, lorsqu'il a dit : Infirma mundi ekgit Deus, tU anifiméai fortia. Et jamais cette parole de l'apôtre a'estefle accomplie si visiblement et si authentiquement, que dans la personne de cette bienheureuse iUe dont nous honorons aujourd'hui la ménoolre?
Car qu'est-ce que la vie de Geneviève , sinon ane suite de prodiges et d'opérations surnaturelles, que l'inûdélité même est obligée de reconnaître ? Y a-t-il maladie si opiniâtre et si incurable, qui n'ait eédéà l'efûcacité de sa prière ; et ce don des guérisom que le maître des Gentils assure avoir été une dn grâces communes et ordinaires dans la primitive Église, quand et en qui a-t-il paru avec plus d'édat? je ne parle pas de ces guérisons secrètes , particulières, faites à la vue d'un petit nombre de témoins, et contre lesquelles un esprit incrédule eroît toujours avoir droit de s'inscrire en faux ; mais je paris de ces guérisons publiques, connues, avérées, et que les ennemis même de la foi n'ont pu contester. Ce miracle des ardents, dont l'Église de Paris cooserve des monuments si certains; cent autres wm incontestables que celui-là , qu'il me serait aisé de produire , mais dont je n*ai garde de remplir un discours qui doit servir à votre édification; ne wm marquent-ils pas de la manière la plus sensible quel pouvoir Geneviève avait reçu de Dieu pour tous eei effets de grâce et de bonté qui sont au-dessus de 11 nature? Si son corps après sa mort n'a pas prophétisé comme celui d'Élie, ne semble-t-il pas qu'il ait encore fait plus? n'en est-il pas sorti mille fois une vertu semblable à celle qui sortait de Jésus-Christ même, ainsi que nous l'apprend l'Évangile? n'estil pas jusque dans le tombeau une source de vie pour tous ceux qui ont recours à cette précieuse relique , et les esprits les moins disposés à en eoDv^ nir, convaincus par leur propre expérience, ne lui ont-ils pas rendu des hommages? témoin cette a^ tion de grâces , en forme d'éloge , qu'Érasme composa , et où il déclara si hautement que notre sainte était après Dieu sa libératrice , et qu'il ne vivait que par le bienfait de son intercession.
Il n'y a que pour elle-même, chrétiens, que Ge* neviève n'usa jamais de ce don des miracles, qui fot un de ses plus beaux privilèges, ayant passé toutes! vie dans des inGrmités continuelles, et voulant en
POUR LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE, cela se conformer au Sauveur des hommes, à qui Ton
reprochait d*avoir sauvé les autres et de ne s*étre pas sauvé lui-même. Mais la patience invincible qu'elle fit paraître dans tous les maux dont elle fut accablée, la joie dont elle se sentait comblée en souffrant, cette vigueur de Tesprit qui, dans un corps infirme, la mettait en état de tout entreprendre et de tout exécuter, n'était-ce pas à l'égard d'elle-même un plus grand miracle que tout ce qu'elle opérait de plus merveilleux en faveur des autres? £t cette ▼ertu d^ Dieu dont elle était revêtue, ne trouvaitelle pas de quoi éclater, ou, selon le terme de saint Paul , de quoi se perfectionner davantage dans une santé languissante, que dans un corps robuste? Nam virtus in ir^rmiUUe perficitur. (2. Cor,, 12.)
A ce don de guérir les corps , ajoutez un autre don mille fois plus excellent , c'est celui de guérir les âmes. Ainsi l'avait prédit le grand évêqued'Auxerre, saint Germain , en disant de Geneviève qu'elle serait un jour la cause du salut de plusieurs ; prédiction vérifiée par l'événement. Combien de pécheurs a-telle retirés de leurs voies corrompues , et remis dans les voies de Dieu ? Combien de païens et d'idolâtres a-t-elle éclairés dans un temps où les ténèbres de rinfidélité étaient répandues sur la terre ; et quels fruits ne produisit point son zèle dans ce royaume maintenant très-chrétien, mais où l'erreur dominait alors, et était placée jusque sur le trône? Qui sait combien d'aCQigés elle consolait , combien de misérables elle soutenait , combien d'ignorants elle instruisait dans ces saintes et fréquentes visites , où tour à tour elle parcourait les prisons , les hôpitaux, les cabanes des pauvres , faisant partout sentir les salutaires effets de sa charité ? Et , sans m'engager dans un détail infini, qui peut dire combien de cœurs, depuis tant de siècles, ont été touchés, pénétrés, gagnés à Dieu , et le sont tous les jours par la puissante vertu de ses cendres que nous avons conservées , et que nous conserverons comme un des plus riches dépôts? Vous le savez, Seigneur, vous en avez été témoin , et vous l'êtes sans cesse ; vous le savez , dis-je , de quelle onction on est rempli à la vue de ce tombeau , dont vous avez fait notre espérance et notre asile ; vous savez quelles lumières on y reçoit, et quels sentiments on en remporte. Daignez , ô mon Dieu ! ne tarir jamais cette source féconde de toutes les bénédictions célestes.
Voilà donc, chrétiens, le miracle que nous ne pouvons assez admirer, et que je vous ai d'al)ord proposé, Geneviève, assez forte dans sa fuibleHNC pour fléchir les puissances même du ciel , pour humilier les plus fières puissances de la ti*rrp , pour confondre toutes les puissances de l'enfer. Vretwn^ garde : je dis, pour flédiir les puissanci's inôim du ciel ; apaisant en faveur des homme» In roirre de Dieu, détournant ses fléaux, et rengagentil h
suspendre ses foudres prêts à tomber sur nos têtes ; nous obtenant, après tant de désordres^ un pardon que nous n'eussions par osé demander par nousmêmes, et dont l'énormité de nos crimes nous rendait indignes; nous ouvrant tous le« trésors de la divine miséricorde, et la forçant , en quelque sorte , à nous combler de ses richesses. Je dis, pour humilier les plus fières puissances de la terre : le fameux et barbare Attila en fut on exemple mémorable. Ce prince, accoutumé au sang et au carnage, marchait à la tête de la plus nombreuse armée; déjà l'Allemagne avait éprouvé les tristes effets de sa fureur; déjà notre France était inondée de ce torrent impétueux, qui répandait partout devant soi la terreur, et portait le ravage et la désolation. Que lui opposer, et par où conjurer cette affreuse tempête dont tant do provinces étaient menacées? Serace par les supplications et les remontrances des plus grands hommes qui, tour à tour, font sans cesse de nouvelles tentatives auprès de ce redoutable conquérant pour le gagner? Mais, enflé de ses succès, il n'en devient que plus audacieux et plus intraitable. Sera-ce par les menaces et par les promesses? Mais ses forces, jusque-là invincibles, le mettent en état de ne rien craindre ; et les plus belles promesses ne répondent point encore à son attente, et ne peuvent contenter son insatiable ambition. Sera-ce par la multitude et la valeur des combattants? Mais tout plie en sa présence, et sur son passage il ne trouve nul obstacle qui l'arrête. Ahl chrétiens, Theure néanmoins approche où ce cruel tyran doit être abattu , et toutes ses forces détruites I ce tison fumant, pour user de cette expression d'Isaîe, sera éteint : et comment? C'est assez pour cela de quelques larmes qui couleront des yeux de Geneviève, et qu'elle versera au pied de l'autel. Oui, ces larmes suffisent : l'ennemi se trouble , une subite frayeur le saisit, cette formidable armée est en déroute , et l'orage , comme une fumée , se dissipe. En« fin , je dis , pdur confondre toutes les puissances de l'enfer : avec quel empire a-t-elle commandé aux démons mêmes? avec quel respect ees esprits de ténèbres onMIs écouté sa voix, et lui onMIs obéi? avec quelle honte onMls vu leur domination renversée, et son^il8 sortis des corps, au premier ordre qu'ils en ont reçu ? C'est do quoi nous avons les preuves certaines , et ce qui me fait reprendre avee le Docteur des nations : Infirma mundielegUDeus ut confundat fortia.
Cest pour cela même aussi, mes chers auditeurs, vous le savez, que la sage piété de nos pères n'a pas cru pouvoir mieux défendre et conserver cette ville capitale où nous vivons, qu'en la confiant aux soins , et la mettant sous la protection de la toutepuissante et glorieuse Geneviève : ceci vous regarde, et demande une réflexion particulière. Dès le temps
que la monarchie française prit naissance , Dieu lui désigna cette protectrice. Paris devint dans la suite des siècles une des plus nobles et des plus superbes villes du monde , et s'il s*est maintenu jusqu'à présent dans cette splendeur , si , malgré les vicissitudes continuelles des choses humaines, il a subsisté et subsiste encore, si mille fois il n*a pas péri ou par le feu, ou par le fer, ou par la famine, ou par la contagion , ou par la sécheresse , ou par Tinondation des eaux , ignorez-vous que c'est à sa bienheureuse patronne qu'il en est redevable ? Après les secours qu'il en a reçus dans les plus pressantes nécessités ; aprè? qu'elle l'a si souvent préservé et des fureurs de la guerre, et de l'ardeur des flammes, et des injures de l'air, et de la stérilité des campagnes, et du débordement des fleuves , les païens auraient érigé Geneviève en divinité : mais vous, mes frères, mieux instruits , vous vous contentez , et devez en effet vous contenter de la reconnaître pour votre bienfaitrice, de l'honorer et de l'invoquer comme votre avocate auprès d'un seul Dieu que vous adorez. Protection visible dont nous avons eu et dont nous avons tous les jours les plus éclatants témoignages ; protection invisible, et non moins efficace en mille rencontres sur la personne de nos rois, et sur tout le corps de l'État; protection (le dirai-je, mes chers auditeurs, mais n'est-il pas vrai? ), protection d*autant plus nécessaire , que l'iniquité du siècle est plus abondante, et doit plus irriter le ciel contre nous.
Car qu'est-ce que cette ville si nombreuse , et quel spectacle présenterais-je à vos yeux , si je vous en faisais voir toutes les abominations? Qu'est-ce, disje, que Paris? un monstrueux assemblage de tous les vices, qui croissent, qui se multiplient, qui infectent et les petits et les grands, et les pauvres et les riches, qui profanent même ce qu'il y a de plus sacré, et qui s'établissent jusque dans la maison de Dieu. Ne tirons point le voile qui couvre en partie ces horreurs, nous n'en connaissons déjà que trop : or, que serait-ce donc si nous n'avions pas une médiatrice pour prendre nos intérêts auprès de Dieu, et pour arrêter ses coups? Mais après tout, mes frères. Dieu ne se lassera-t-il point, la mesure de nos crimes ne se remplira-t-elle point, et ne pourra-t-il pas arriver que ce secours de Geneviève cesse enfin pour nous? Quand les Israélites eurent oublié le Seigneur, jusques à faire des sacrifices à un veau d'or, pendant que Moïse était sur la montagne et priait pour eux , l'Écriture nous apprend que Dieu en fit un reproche à ce législateur. Va , Moï« se, lui dit-il, descends de la montagne, et tu verras le désordre de ton peuple ; car c'est ton peuple et non plus le mien : f^ade, descende, peccavit populus tuus. {Exod.y 32 ). Ce n'est plus mon peuple , puisqu'il a choisi un autre dieu que moi ^ et que dans l'état de j
POUR LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE
corruption où il est réduit, je ne le connais plus; mais c'est encore le tien , puisque , tout corrompu qu'il est, tu viens intercéder et me solliciter pourlui. Va donc et tu seras toi-même témoin de ses dérèglements et de ses excès ! Tu te pronriettais quelque chose de sa piété et de sa religion ; mais tu connsîtras en quelle idolâtrie il est tombé depuis qu'il ta perdu de vue : après s'être abandonné à l'intempérance, aux jeux, aux festins, à la bonne chère; après s'être plongé dans les débauches les plus impures et les plus abominables , tu verras avec quelle insolence il s'est fait une idole qu'il adore comme le dieu d'Israël , protestant qu'il n'y a point d'autre divinité que celle-là qui l'ait pu tirer de la servitude : voilà où en est ce peuple qui t'est si cher : f^ade , descende , peccavit populus tuus. ( Exod. , 32.) Mais laisse-moi. Moïse, ajoute le Seigneur; car je vois bien que c'est un peuple indocile et endura dans son péché , Cerno quod populus iste duras cervicis sit; ne me parle donc plus en sa faveur, ne t'oppose plus au dessein que j'ai de l'exterminer et de le perdre ; tes prières me font violence : donD^ moi trêve pour quelques moments, afin que ma colère éclate : Dimitte me , ut irascatur furor meus, ( Ibid. ) Je sais , chrétiens , ce que fit Moïse ; qu'il ne désista pas pour cela de demander grâce; qu'il conjura Dieu de retenir encore son bras, lui remontrant quMl y allait de sa gloire, l'intéressant par la considération d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; consentant plutôt à être effacé lui-même du livre de vie, que de voir périr ce peuple, et , par des Instances si fortes , faisant enfin changer l'arrêt que la justice divine avait prononcé ; mais vous savez que ce ne fut pas sans des suites bien funestes et bien terribles, puisque outre les vingt- trois mille hommes que Moïse , pour punir ce scandale , fit passer par le fil de l'épée, de tous les autres qui se trouvèreot coupables, il n'y en eut pas un qui entrât dans la terre de Chanaan.
Faut-il, mes chers auditeurs, que je vous explique cette figure, ou pour mieux dire, cette vérité qui ne vous convient que trop? n'en faitesvous pas vous-mêmes l'application, et n'en déooovrez-vous pas déjà tout le mystère ? Tandis qoe Geneviève vivait sur la terre, etqu^elle animait le peuple par sa présence et par son exemple , Paris était dans la ferveur , et 'J'on admirait l'innocence et la sainteté de ce petit nombre de chrétiens qui l'habitaient. Maintenant que la mort nous a rari ce grand modèle , et que Geneviève est sur la montagne , où elle représente à Dieu nos besoins , nous nous licencions , nous nous faisons des idoles i qui nous présentons notre encens, des idoles d'or, des idoles de chair , et , comme les Israélites, noos nous disons les uns aux autres: Voilà les (|ieax que nous devons servir : Hi sunê dii tuL (Ibid.)
POUR LA FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE
Or, sur cela , mes chers auditeurs , le Seigneur si indignement traité, et si Justement courroucé contre nous, nVtil pas le droit de dire à la sainte patronne dont vous implorez auprès de lui Tassistance, ce qu'il disait à Moïse : f^ade, descende , peccavU populus iuus ; Allez , et voyez quel est ce peuple pour qui vous employez avec tant de zèle votre crédit. Que ce soit votre peuple, j'y consens; mais ce n'est plus le mien , car c'est un peuple idolâtre : idolâtre du monde, qu'il adore comme son dieu, idolâtre des faux biens du monde, dont il ne cherche qu'à se remplir par tous les moyens que lui suggère son insatiable convoitise ; idolâtre des grandeurs du monde , où s^ ambitieux désirs le font sans cesse aspirer ; idolâtre des plaisirs du monde et des plus infâmes voluptés, oà il demeure honteusement plongé. Pourquoi donc vous tenez-vous entre lui et moi? pourquoi entreprenez- vous de toucher ma miséricorde, et que ne laissez-vous agir ma justice? Dimitte me, ut ifUscatuT fwror meus. Qui doute encore une fois, clurétiens, que Dieu ne parle, ou ne puisse parler de la sorte à Geneviève , et qui sait si Geneviève ellemême, indignée que nous secondions si mal ses soins, ne se retirera pas? si peut-être eJle ne se tournera pas contre nous? car les saints n'ont pas moins de zèle pour la gloire de Dieu , que pour notre salut : qui sait, dis-je,je le répète, qui sait si Geneviève, de sa part, ne répondra point à Dieu : Seigneur, vous êtes juste, et tous vos jugements sont équitables ; j'ai veillé sur ce peuple que vous aviez conQé à ma garde, je vous ai mille fois offert pour lui mes vœux; et vous les avez écoutés; mais c'est toujours un peuple infidèle, un peuple endurci ; j'en ai pris soin, et rien ne le touche, rien ne le guérit : je le remets entre vos mains , et je le livre à vos vengeances?
A Dieu ne plaise, mes chers auditeurs, que nous attirions sur nous une telle malédiction. 11 y a, j'en conviens, une providence de Dieu toute spéciale sur cette ville ; mais aussi cette providence de faveur a ses bornes, qu'elle ne passe point, et hors desquelles elle ne nous suivra point. Geneviève, il est vrai, fait des miracles ; mais ces miracles ne doivent point servir à fomenter vos désordres , et à vous autoriser dans votre impénitence. Dès que vous en profiterez pour vous convertir, tout ira bien, et jamais ils ne cesseront ; mais quand vous en abuserez pour pécher avec plus d'impunité, avec plus d'obstination et plus d'audace, ce serait alors des miracles contre Dieu même ; et qui peut croire que Dieu voulût communiquer à ses saints sa toute- puissa iice , ou qu'ils voulussent la recevoir, pour en user contre ses propres intérêts? Que fau^il donc faire? Imiter la foi de sainte Geneviève, la ranimer dans nos cœurs, la réveiller, cette foi divine; avec cela , si nous ne faisons pas les mêmes miracles que Geneviève a faits,
BOCBDALOCE* — T. II.
nous en ferons d'autres, c'est-à-dire, nous nous convertirons, et nous rentrerons en grâce avec Dieu; nous guérirons les maladies, non pas celles de nos corps, mais celles de nos âmes, dont les suites sont encore bien plus dangereuses et plus funestes pour nous; nous confondrons l'enfer, et nous le surmonterons , en nous dégageant de ses pièges et de la honteuse captivité où il nous tient asservis ; nous chasserons de notre cœur les démons qui nous possèdent, le démon de l'avarice, le démon de l'ambition, le démon de l'impureté; nous triompherons du monde et de tous ses charmes : car voilà les miracles que Dieu exige de nous , et pour lesquels Jésus-Christ nous a promis sa grâce : Signa aufem eos qui crediderlnt, hœc sequentur : in nomine meihdœmonia ejicient; super œgros manus imponent^ et hene habebunt, ( Matth., 15. ) Aux premiers temps de l'Église, tout cela s'accomplissait à la lettre dans l'ordre de la nature; maintenant que l'Église n'a plus besoin de ces témoignages sensibles, tout cela peut s'accomplir en esprit, et dès aujourd'hui s'accomplira, si nous le vouions, dans l'ordre surnaturel. Sans ces miracles, ne comptons point sur la protection de Geneviève : car elle n'est point la protectrice de nos vanités et de notre luxe, de notre mollesse et de nos sensualités, de notre amour-propre et de nos passions.
Ah ! grande sainte , reprenez en ce jour tout votre zèle pour notre sanctification et notre salut, et dès ce même jour nous reprendrons les voies de notre Dieu , et nous embrasserons une vie toute nouvelle. Comme prédicateur de l'Évangile, je ne viens point ici vous demander, pour mes auditeurs, des prospérités temporelles ; c'est ce qui les a perdus en mille rencontres, et ce qui achèverait de les perdre : je ne vous prie point de détourner de nous les fléaux salutaires qui peuvent nous rappeler de nos égarements et nous convertir : l'effet de cette prière nous serait trop préjudiciable et trop funeste. Mais ce que je vous demande, et ce que doit vous demander' tout chrétien éclairé des lumières de la foi , ce sont les grâces de Dieu , ces grâces purement spirituelles , ces grâces fortes et victorieuses , ces grâces propres à nous toucher, à nous avancer, à nous perfectionner. Si les afflictions et les adversités humaines nous sont pour cela nécessaires, j'ose, en mon nom et au nom de toutes les âmes vraiment fidèles, vous supplier de nous les obtenir. Agissez contre nous, afin de mieux agir pour nous. Vous connaissez daof Dieu nos véritables intérêts, et nos intérêts sont bien mieux entre vos mains que dans les nôtres. Cependant, chrétiens, il nous reste à voir comment enfin la bassesse de Geneviève , pour user toujours de cette expression , a été plus honorée que toute la grandeur du monde : c'est le sujet de ma troisième partie.
ae