DEUXIÈME PARTIE
Saint Paul écrivant aux Corinthiens, leur fait en peu de paroles le portrait et l'éloge d'un homme apostolique, quand il leur dit que c'est le ministre de Jésus-Christ et le dispensateur des mystères de iMeu : Sic nos exisUmet homo ui ministros ChrUti ^ ditpmsatoreM mysteriorton Dei. (1. Cor., 4.) Or, vous savez, mes frères , ajoute ce grand apôtre que, lorsqu'il a'agit d'un dispensateur, la première diosequ'on attend de lui , c*est la fidélité à son mattre : Hic Jam quœrUur inter dUpensalores , tU fMHU <B^ ifweniatur, (Ibid.) Selon qu'il a plus ou moins été fidèle, nous le jugerons plus ou moins i digne de louanges et des récompenses attachées à ' son ministère. Prenons nous-mêmes cette règle, mes ^ diers auditeurs, pour nous former une juste idée I du mérite et de la gloire de saint Ignace. Il fut appelé à cette excellente fonction de ministre du Dieu , vivant pour la défense de TÉglise et pour le salut j des peuples. Voyons donc si , dans la discussion de I sa vie , il se trouvera tel que le veut saint Paul , ou
car
plutôt que Dieu hii-même le demandait : VtfideUi quU inveniatur. Car il ne suffisait pas que Dieu parût fidèle envers lui, il fallait qu'il r4K>ndft à Dieu, qu'il remplît la vocation de Dieu, et qu'il fût ainsi fidèle à Dieu. Fidélité tellement nécessaire, que Dieu , tout puissant qu'il est , n'en pouvait faire sans cela un parfait ministre de l'Evangile : comprenez, s'il.vous plaît, ma pensée. Dieu sans cela en pouvait faire un prophète et un homme de prodiges : c'est-à-dire que Dieu sans cela pouvait lui donner la connaissance de l'avenir, et lui faire voir dans le futur les événements les plus éloignés , qu'il a vus , en effet, et prédits plus d'une fois; que Dieu pouvait le rendre terrible aux démons , qu'il a mis en fuite d'une seule parole et chassés des corps; que Dieu pouvait répandre sur son visage une splendeur toute miraculeuse, et semblable à celle des bienheureux , état où saint Philippe de Néri témoigna l'avoir aperçu; que Dieu pouvait lui conférer la grâce des guérisons qu'il a souvent opérées pendant sa vie, et qu'il opère encore après sa mort : enfin, que Dieu pouvait lui communiquer même la vertu et le pouvoir de ressusciter les morts , témoin cehii de Barcelone, dont il est parlé dans la bulle de sa canonisation. Pour tout cela, il ne fallait que la seule fidélité de Dieu, parce qu'Ignace proprement ne contribuait en rien atout cela ; mais tous ces avantages et toutes ces grâces n'étaient point assez pour former un ouvrier évangélique , et un digne ministre du Seigneur. Il lui fallait quelque chose de plus ; et quoi? Ah! chrétiens, il fallait surtout que ce fût un homme mort à lui-même; un honune crucifié an monde et à sa diair; un homme zélé pour la gloire de Dieu, et prêt à tout entreprendre et à tout sacrifier pour elle ; un homme à qui le salut des âmes fût plus cher que toutes les choses de la terre , que son repos, que sa santé, que sa vie même. Voilà comment la fidélité du serviteur devait seconder la fidélité du maître qui l'employait, et comment elle ra secondée en effet. Ten ai les preuves que je tire de l'histoire de ce grand saint, et que je vous prie de bien écouter.
En quoi consiste le vrai caractère d'un ministre et d'un dispensateur fidèle? En deux choses, répond saint Jean-Chrysostôme, interprétant les paroles de saint Paul : savoir, dans le soin qu'il prend d'ae* quérir toutes les dispositions que requiert son ministère, et des^en rendre eapable, c'est la première; et dans le zèle qu'il fait paraître à s'acquitter de son ministère et à ne rien épargner pour en remplir toute la mesure, c'est la seconde. Quiconque en use de la sorte dans l'administration des dons de la grâce qui lui ont été confiés, peut être regardé comme un véritable dispensateur de la maison de Dieu. Or, si cela est, j'ose dire que jamais homme ne mérita cette éminente et glorieuse qualité avec plus de jus-
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tice qulgnace de Loyola ; et en le disant, je n'avance rien dont il ne me soit aisé de vous faire convenir avec moi. Vous Tallez voir.
Car, pour commencer d*abord par le soin qu'il eut de se disposer à son ministère, que ne fit-il point pour se mettre en état de suivre la vocation de Dieu et pour devenir un sujet propre à la conversion des âmes et à leur sanctification? C'était un homme du monde, un homme tel que je l'ai d'abord représenté, sans nulle teinture des lettres et sans nulle autre science que celle des armes : mais au moment qu'il a compris à quoi Dieu le destine, que conclut-il? que dit-il ? Vous le voulez, Seigneur, et j'y consens. Mais avant toutes choses, il ùku% donc faire de moi un homme nouveau ; il faut cesser d'être tout ce que je suis, afin de pouvoir être tout ce que vous prétendez que je sois; car quelle apparence que je puisse servir à vos adorables desseins , en demeurant ce que j*ai été? il faut donc enquelque sorte me détruire moi-même; puisque cela ne se peut que par de violents combats contre moi-même, que par une mortification continuelle, que par une parfaiteabnégation, c*est par là qiue je vais entrer dans la sainte carrière où vous m'appelez. Tels furent les sentiments d'Ignace, telle fut sa résolution; et vous savez, chrétiens, comment il l'exécuta.
Le suivrons-nous à Manrèze et dans cette grotte devenue si fameuse par sa pénitence ? faut-il vous dire quelle vie il y mena , quelles austérités il y pratiqua, quelles abstinences et quels jeûnes il y observa ? c*est ce que vous avez entendu cent fois , et ce que vous ne pouvez ignorer. Vous savez où le porta une sainte haine de lui-même, qu'il ne voulut point d'autre nourriture que le pain et Teau , ni d'autre lit que la terre ; que les disciplines sanglantes et réitérées chaque jour jusqu'à trois fois , furent ses exercices les plus ordinaires; qu'il fit du cilice son vêtement ; que par un stratagème particulier et nouveau, pour repousser les attaques de l'ennemi qui le troublait, et pour calmer les peines intérieures qui lui déchiraient cruellement l'âme, il refusa à son corps durant huit jours entiers tout soulagement et tout aliment; que dans cette guerre si vive et si animée qu'il déclara à ses sens , toute sa prudence consista à ne point écouter la prudence humaine ; que par là il se réduisit bientôt dans la dernière faiblesse , et que dès lors il sembla prendre pour maxime, non pas de vivre, mais d'endurer une longue et perpétuelle mort. Voilà, dis-je, de quoi vous êtes suffisamment instruits.
Mais encore , pourquoi tant de rigueurs ? Si vous le demandez, chrétiens, je vous réponds toujours que ce fut par un double motif de fidélité envers Dieu et de fidélité envers le prochain. Je dis, de fidélité envers Dieu , parce qu'il ne crut pas pouvoir travailler efficacement à l'édification de TÉ-
glise de Dieu , s'il ne consmençait par ta pnpi destruction, de même que ces Nini vîtes à qiîJtnas prêcha avec tant de succès la péDÎteoce. Sorf* frez que j'applique ici cette figure. Le prophète ks annonça qu'après quarante jours leur ville ioil renversée de fond en comble : Adhue quadro^fiik diesy et NMve subverteiur, ( Jon., 3.) Cette fh rôle s'accomplit-elle? ne s'accomplit-elle pas? Ile ne s*accomplit pas selon la lettre, dîseot les Pèm et les interprètes , puisque Ninive subsista W^am; mais dans un sens plus spirituel et plus nM, ajoutent-ils, elle se vérifia, puisqa'aa temps maïqii par le prophète, les Ninivites se reconiuireDt, • convertirent, changèrent de mœurs, rtr couImmi. de vie, en sorte qu'on put dire que ce n*élaîl yhs désormais l'ancienne Ninive, mais une autre éMi sur les ruines de la première ; tant la un éa choses parut différente. Cest aiosi que je me Ignace sortant de Manrèze, après avoir dans le feu de la plus sévère mortification txwils restes du monde, de la chair, du péché; et se prisentant à Dieu pour lui dire, avec la même e» fiance qu'Isaîe : Ecce ego, mitte me. (Isai., %.)lk voilà prêt maintenant, Seigneur, à recevoir vos » dres; vous cherchez un homme qui les publie et fi vous fasse connaître, envoyez-moi. Je ne suis pia cet Ignace autrefois Tesclave du monde et de la f» m'té ; tout ce que j'étais est mort dans ma persoaM, et je ne pense qu'à vous obéir : Ecce ego, mUUm Fidélité donc envers Dien ; et je dis de plus, MSsà envers le prochain. Car si ce saint pénitent se ménagea si peu, c'est qu'il conçut que, pour faire quelque progrès auprès des âmes dont Dieu voulait ta' confier la conduite, il fallait qu'il fût impitoyable envers lui-même ; que sans cette sévérité pour loimême , il serait incapable de porter le poids du ministère évangélique, d'en soutenir le travail et (Tm surmonter les difGcultés; que s'il ne mourait à luimême, il n'aurait jamais auprès des peuples ee crédit si nécessaire pour s'insinuer dans leurs espriUt et pour les persuader ; et que dès qu'ils remarqa^ raient en lui quelque recherche de lui-même, ilspfl^ draient toute créance en ses paroles, et nes'attaeb^ raientqu'à ses exemples : principes bien contraires ï ceux de ces prétendus zélés qu'on a vus de tout temps dans le christianisme , et qui , voulant s'enger en maîtres absolus des consciences , ont rcUbli pour fondement de leur conduite la sévérité envers les autres et l'indulgence envers eux-mêmes; apôtres de la pénitence pour la prêcher, et sas déserteurs quand il a été question de la pratiquer; ennemis déclarés d'une vie commode lorsqu'il a seulement fallu la combattre dans une pompeuse morale , mais attachés à toutes les commodités de la vie lorsqu'il s'est agi de les prendre et de se les pro- , curer; hypocrites pharisiens , contre qui le Sau-
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veur du monde s'est tant élevé, et qu'il a si bien marqués dans FÉvangile, en disant que tout leur lèle se terminait à charger leurs frères de fardeaux lourds et accablants , tandis qu'ils ne voulaient pas même les toucher du doigt.
Cqpendant une vertu sans lumière et sans connaissance ne sufQt pas à un homme apostolique : il doit être éclairé, puisqu'il doit instruire les autres ; et si son zèle n'est conduit par la science, fût- il d'aiUeors le plus pur et le plus ardent, c'est un zèle dangereux, et qui peut donner en mille écueils. Que ftra donc Ignace, et désormais est-Il en état d'entreprendre des études plus sortables à son âge , et de s'avancer dans les sciences dont il ignore jusques aux premiers éléments ? Ah! chrétiens , laissons agir sa fidélité .-elle est humble, elle estgénéreuseetconstante, c'est assez; tout lui conviendra. Elle fera passer cet homme de trente-trois ans par tous les degrés ; elle le réduira dans la poussière d'une classe au rang des enfants; elle le soumettra à la discipline d*un maître; elle lui donnera toute la patience et toute la fermeté qu'il faut pour dévorer les premières épines de la grammaire, et pour en supporter tous les dégoûts. Que je consulte là-dessus certains esprits forts du siècle; que sera-ce à les entendre parler et selon leurs idées mondaines, qu'une telle résolution? ce sera faiblesse, ce sera bassesse d'âme, ce sera folie. Mais moi , je prétends que jamais Ignace ne flt rien pour Dieu de plus héroïque et de plus grand : pourquoi? parce que jamais il n'eut plus de TÎolence à se faire, pour réprimer tous les sentiments humains , et pour vaincre toutes les répugnances de la nature; ici bien différent de son adorable Maître, lors même qu'il travaillait à pouvoir un jour l'imiter. Jésus-Christ encore enfant s*assit au milieu des docteurs dans le temple de Jérusalem : et Ignace, cet homme déjà formé, est assis parmi des enfants dans une école publique. Jésus-Christ s'âevaau-dessusde son âge pour enseigner, et Ignace s'abaisse au-dessous du sien pour recevoir des enseignements. Jésus-Christ dans sa douzième année fit la fonction de docteur, et Ignace à trente-trois ans prend la qualité de disciple. Les scribes et les phâlisieas furent dans l'étonnement de voir la sainte assurance de Jésus-Christ; et tout ce qu'il y a dans Barcelone de gens sensés et raisonnables, est ravi d'admiration en voyant la docilitéi d'Ignace. Quelle différence, mes chers auditeurs, et tout ensemble quel rapport entre Tun et l'autre , puisque l'un et rentre n'eurent en vue que de s'employer aux affaires de Dieu et de lui témoigner leur fidélité! NescieboHs qida in his qu» PaMs mei sunt, oporfet me tfssef(Luc., 2.)
Ce fut cette même fidélité qui attira Ignace dans E^ris, pour y reprendre avec une ardeur toute nourelle le cours de ses études ; qui lui en fit essuyer
tous les ennuis, toutes les fatigues, toutes les humiliations ; et qui dans l'extrême et volontaire pauvreté qu'il avait choisie comme son plus cher héritage, et dont il ressentait toutes les incommodités, l'engagea à se retirer dans un hôpital , à mendier lui-même son pain de porte en porte, à se dégrader selon le monde, et à se mettre dans la vile condition de valet, suivant l'exemple de son Sauveur : Formam servi accipiens. (Philip., 3.) Quel état pour un homme jusque-là distingué, et par sa naissance, et par ses emplois! Mais que nous importe;, dit-il , h quelle condition nous nous trouvions réduits, quand c'est pour l'avancement de la gloire de Dieu, et pour l'accomplissemrat de ses étemelles et suprêmes volontés? Soyons pauvres, soyons dépendants, soyons esclaves, soyons dans le rang le plus abject et le plus bas , pourvu que Dieu soit par là honoré et le prochain sanctifié. Et pourquoi ne m'en coûteraiMI pas autant pour me former à la milice du ciel , qu'il m'en a coûté pour me signaler dans celle de la terre? Rien ne m'a rebuté, lorsqu'il a été question d'acquérir la science des armes; en dois-je moins faire pour acquérir la science du salut? Touché de ces sentiments, il redouble ses soins et son attention : la moindre négligence qui lui échappe est pour lui un crime qu'il se reproche amèrement, et dont il se punit rigoureusement. Dieu le soutient, le bénit; et voici la merveille que nous ne pouvons assez admirer. C'est que ce zélé disciple, tout disciple qu'il est, commence à devenir maître. Déjà inspiré d'en liant et dirigé par l'esprit de Dieu , il jette les premiers fondements de cette compagnie dont il devait être l'instituteur et le père. Déjà dans l'université de Paris il s'associe neuf compagnons illustres par les talents de leur esprit et par leur savoir, mais plus illustres encore par leur piété et par leur zèle. Dans le sein de notre France et dans la capitale de ce royaume, Ignace lève déjà ces troupes auxiliaires que Dieu réservait Ji son Église, et qui d'année en année croissant toujours, et grossies de toutes parts, devaient se répandre dans toutes les parties du monde. Car permettez-moi de le remarie! , c'est à notre France que le monde chrétien est redevable de ce secours ; c'est là qu'Ignace s'est instruit; là que sa sainteté s'est élevée, s'est perfectionnée, s'est consommée ; là qn*il s'est tracé le plan de sa compagnie , et qu'il a trouvé de dignes sujets pour le seconder et la faire nattre; là que de concert, et portés du même zèle , ils se sont tous dévoués à la gloire du Seigneur et au service des âmes ; de là enfin qu'ils sont sortis pour aller se présenter au souverain pontife, et pour mettre la main à Poeuvre de Dieu qu'ils avaient méditée. Aussi le glorieux fondateur de la compagnie de Jésus reconnut-il toujours dans la suite qu'il devait tout à la France, la regardant comme son berceau , ou, pour mieux dire.
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la regardant comme sa mère , et s'applîquant à lui envoyer des ouvriers qui pussent Tacquitter envers elle , et lui rendre en quelque sorte ce qu'il en avait reçu.
Mais revenons , et disons que si saint Ignace a fait paraître une pleine fidélité en se préparant à son ministère , il n*a pas moins dignement rempli Tautre devoir d'un*par£âlt dispensateur, en travaillant sous les ordres du maître qui Tavalt appelé, et selon la forme que Jésus-Christ même lui avait tracée. Vous savez, chrétiens, que la gloire est un hien propre de Dieu, et qui n'appartient qu*à Dieu. Il nous abandonne toutes les autres choses, jusqu*àsa grâce, dit saint Augustin; mais pour la gloire, c*estson fonds, et un fonds inaliénable : il ne la cède à personne, et s'il y a quelque bien qu'il puisse attendre de la part des hommes , et en particulier de ses ministres, c'est celui-là. Voilà pourquoi le Fils de Dieu disait de lui-même, qu'il était venu sur. la terre pour y chercher, non pas sa gloire, mais celle de son Père ; que c'était l'unique fin de sa mission et l'unique fin de la mission de ses apôtres : Non quxro gloriam meam. (Jo an., 8.) Et parce que cette gloire de Dieu consiste en partie à être connu des hommes, à en être adoré et aimé, c'est pour cela que ce même Sauveur ajoutait qu'il était venu pour la conversion des pécheurs et la réparation du monde|, Non sum missus, nisi ad oves quœ perierunt (Matth., 15); et qu'il n'avait choisi ses apôtres que pour être les coopérateurs de ce grand ouvrage : PosuivosuteatU,etJfhiciumaJ[feratis. (JoA.v.'i 15.)
Or, ceci posé, mesdiers auditeurs, voulez-vous juger de la fidélité d'Ignace dans l'exécution des desseins de Dieu sur lui? voyez quelle fut l'ardeur et l'étendue de son zèle pour la gloire divine et pour le salut des âmes. Quel vaste champ s^ouvre devant moi , et ce qui me reste de temps peu^il suffire à une si abondante matière? Puis-je vous marquer mille traits particuliers? puis-je vous dire tout ce qu'Ignace a entrepris , tout ce qu'il a fait , tout ce qu'il a souffert, non-seulement pour la gloire de Dieu|, mais pour la plus grande gloire de Dieu, et non-seulement pour le salut de ses frères , mais pour leur plus haute perfection? Je ne vous le représenterai point dans cet étang à demi glacé, où il se plongea lui-même jusqu'au cou ; s'estimant heureux de pouvoir par cet étrange stratagème, arrêter un seul péché, et retenir par ce spectacle un malheureux que son libertinage portait vers l'objet criminel de sa passion. Je ne vous parlerai ni de ses ferventes prédications et des fruits merveilleux qu'elles produisirent , ni de ses soins auprès des malades, pour sauver leurs âmes, encore plus que pour soulager leurs corps , ni de ses pénibles voyages , tantôt pour courir au secours d'un fugitif qu'il eût pu poursuivre selon les lois d'une rigoureuse justice, et qu'il
assista selon l'esprit de la plus pure cluirîté , tantôt pour visiter les saints lieux, et pour réparer la gloin de son maître là où elle avait été et où elle était tous les jours si outrageusement blessée, tantôt poor parcourir les villes et les boui^es , et pour répan dre partout la bonne odeur de Jésus-Christ. Je ne vous dirai rien des saints établissements qu'il institua, et des maisons qu'il bâtit pour être consacrées à la pénitence , se souvenant que son Sauveur n'avait pas exclu de son royaume céleste les femmei perdues , et qu'elles pouvaient autant glorifier Dieu dans leur retraite qu'elles l'avaient déshonoré dans leur péché. Tout cela , et bien d'autres preuves de sa fidélité et de son zèle, je les laisse; car ce détail serait infini. Je m'attache à un fait plus général, mais aussi plus éclatant, et par où je conclus ce discours.
Cest, chrétiens, cette institution d'une compagnie dont l'unique fin est la gloire de Dieu et le salut du prochain; dont tous les sujets ne doivent servir qu'à la gloire de Dieu et au salut du prochain ; dont toutes les vues, tous les intérêts, toutes les fonctions, tous les travaux ne doivent tendre qu'à la gloire de Dieu et au salut du prochain : d'une compagnie qui, sans se renfermer dans l'enceinte d'une province ou d'un empire , doit annoncer la gloire de Dieu et son saint nom dans tout l'univers, £kjites in mundum universum (Marc, 16) , doit prêcher l'Évangile à tous les peuples sans disUndion d'âge, depuis les enfants jusques aux plus avancés, sans distinction de qualités et d'états, depuis les plus pauvres et les plus petits jusques aux plus riches et aux plus grands, Prœdicate evangeBum omni creaturœ : d'une compagnie qui , sans se Ikh^ ner à un moyen plutôt qu'à l'autre, fait profession d'embrasser tous les moyens de glorifier Dieu et de sanctifier les âmes : les écoles publiques et rinstru^ tion de la jeunesse, la connaissance des lettres et divines et humaines, le ministère de la sainte pirôle, la direction des consciences, les assembléei de piété, les missions et les retraites : d'une eonpagnie qui, pour se dégager de toot autre intérêt que celui de Dieu et des âmes quil a radietées de son sang, renonce solennellement à tout salaire et à toute dignité ; qui , pour être plus étroitement liée au service de l'Église de Dieu , s'engage par voeo exprès à s'employer partout où les ordres du sou* verain pontife et du vicaire de Jésus-Christ la dcf> tineront, fallût-il pour cela s'exposer à toutes les misères de la pauvreté, à toutes les rigneors de la captivité , à toutes les horreurs de la mort : d^uie compagnie qui, par la miséricordedu Seigneur et par la forée toute-puissante de son bras, perpétuée de siècle en siècle et toujours animée du même esprit, à laplacedes ouvriersqu'elle perd, en doit sobstituer d'autres pour leur succéder, pour hériter de leur
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cèle , pour cultiver les mêmes moissons, pour soutenir les mêmes fotigues, pour essuyer les mêmes pénis, pour combattre les mêmes ennemis et avec les mêmes armes, pour remporter les mêmes victoires, ou pour foire, de leur réputation, de leur repos, de leur vie, les mêmes sacrifices. Aidé de la grâce, et en suivant toute Timpression , après avoir oonçu et médité le dessein de cette compagnie, Fa- Toir cosoite conduit avec autant de sagesse que de constance et de force, Tavoir exécuté avec succès et porté enfin à toute sa perfection, dites-moi, chrétiens, si ce n*est pas avoir été fidèle à Dieu, non-
' feulement comme ce bon serviteur de TÉvangile, en de petites cboses. In modico fidelU (Luc, 19),
' mais dans une des plus difficiles et des plus grandes entreprises ?
Or, voilà ce qu*a fait saint Ignace de Loyola. Je ne dis pas , voilà ce qu*il s'est proposé, voilà ce qu'il a ébauché , voilà ce qu'il a commencé; mais je dis : Voilà ce qu'il a lui-même achevé , et ce qu'il a luimême consommé , et à quoi lui-même il a mis la dernière main. C'est lui qui , par la ferveur de ses prières, par l'abondance des lumières divines, par l'élévation et la vaste étendue d'un génie supérieur, par la droiture et la profondeur de ses réflexions, fNir llnvincible fermeté et la grandeur de son courage , a formé ridée de cet institut, en a dicté toutes les règles , en a marqué toutes les fonctions, en a levé toutes les difficultés, en a réuni toutes les parties, en a composé tout le corps. Ta nourri , l'a fortifié. Ta fait agir jusqu'aux extrémités de la terre. Dire donc dlgnace qu'il a été le fondateur de la compagnie de Jésus, c'est faire en un mot l'éloge complet de sa fidélité envers Dieu et par conséquent envers le prochain : car c'est vous donner à entendre que non content de glorifier Dieu par lui-même , il l'a glorifié par tant de missionnaires envoyés au delà des nwrs et aux nations les plus reculées, pour y publier FËvangile et y détruire l'infidélité; qu'il Ta glorifié par tant de prédicateurs employés auprès des fidèles pour leur enseigner leurs devoirs et les retirer de leurs désordres; qu'il l'a glorifié par de savants hommes consumés de veilles et d'études , poar confondre l'hérésie et pour défendre la religion ; qu'il Ta glorifié par tant de martyrs exposés aux glaives, aux feux , aux croix , aux tourmenU les plus cruels pour l'Itonneur de la foi , et pour signer de leur sang le témoignage qu'ils lui rendaient; qu'il l'a glorifié d'un pôle du monde à l'autre, où Û a en la eonsoiation de voir les membres de sa corn* pagnie s'étendre pour la conquête d<*s flir»es et l'acerolssement du royaume de Jésus-CItrist.
Ce n'est pas assez : et (lourquoi n'ajoutersis-je pas qu'il le glorifie encore, non-seulement dans le ••iel où Dieu a couronné fun tr.ivaux ; maiit dans tiiule l'enceinte de cet univers, ofj ses enfants, sous sa
UOimUILCCE. — T. If.
conduite et par son esprit, travaillent à maintenir l'ouvrage de leur père, et y consacrent tous leurs soins? Car ce que saint Paul a dit en parlant d'Abel, et de l'offrande qu'il présenta à Dieu pour l'honorer, je puis bien ici l'appliquer au saint instituteur dont je fais l'éloge, et à la compagnie qu'il a laissée après lui, comme la dépositaire de ses sentiments, et l'héritière des grâces dont il fut si abondamment pourvu : Etper Ulam defunctut adhuc loquitwr. (//e6r., 11.) Oui , mes chers auditeurs, c'est par elle qu'Ignace , tout mort qu'il est , parle encore, et fait retentir sa voix dans toute la terre; c'est par elle qu'il distribue le pain d'une saine doctrine aux enfants de la maison du Père céleste ; c'est par elle qu'il va à travers les tempêtes et les orages, au milieu des bois et dans le fond des déserts , chercher les brebis égarées d'Israël et les appeler ; c'est par elle qu'il dirige tant d'âmes saintes, qu'il touche tant de pécheurs, qu'il convainc tant d'hérétiques, et qu'il éclaire tant d'idolâtres. Pardonnez-moi, chrétiens, et permettez-moi de rendre aujourd'hui ce témoignage à une compagnie dont je reconnais avoir tout reçu , et à qui je crois devoir tout : témoignage fondé sur une connaissance certaine de la droiture de ses intentions et de la pureté de son zèle , malgré tout ce que la calomnie a prétendu lui imputer, et les noires couleurs dont elle a tâché de la défigurer et de la ternir. Au reste , quand je m'explique de la sorte , ce n'est point à l'avantage des enfsnts que je le fais, ni pour les relever, mais uniquement pour relever le père , ou plutôt pour relever la gloire de Dieu , à qui les enfants, comme le père, doivent tout rapporter. Non , messieurs , vous ne nous devez rien , si vous le voulez; et si vous nous deviez quelque chose , je vous dirais tout le contraire de ee que disait saint Ambroise après la mort du grand Tliéudose, dont il faisait l'éloge funèbre. Il montrait lt% deux héritiers de l'empereur, présents à cette cérémonie, et s'adressant au peuple, il s'écriait : Reor dlteJUlU quod debeiU patri (Ambe.); Rendez aux enfants ce que vous devez au père. Je renverserais la proposition; et, vous présentant Ignace , je m'écrierais : lieddUe jtatri quod debeiiâfilUë} Ce que vous croyez devoir aux enfants, rendez-le au père. Car c'est au père que tout est dd, puisque les enfants n'agissent que |iar les règles que le père leur a prescrit!*!! , que par l'esprit qu'il leur a inspiré, qu'avec les moyens qu'il leur a fournis. Je dirais encore mieux : Tout ce que vous pouvez devoir, soit au pcre, soit aux enfanU, rendez-le à Dieu; car c'est a Dieu, et a Dieu seul le principe de tout, que tout honneur appartient.
Ainni vous parleraiikje : mais j'ai quelque chose a vous dire qui vous touche de plus près, et a quoi Il vous est encore plus important de faire one sé« rietise attention. Car ee qui a bit, wm cher au-
r^ri
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dîteur, toute la sainteté d*Ignace, et ce qui Ta élevé à une si haute perfection, c*est d'avoir été iidéle à Dieu. Pourquoi n'êtes- vous pas saint comme lui, et pourquoi même n'étes-vous rien moins que saint? Examinons quelle est la cause de cette différence. D*où vient qu'Ignace fut un homme de Dieu, et que vous êtes un homme du monde; qu'il n*eut de pensées que pour Dieu , et que vous n'en avez que pour le monde; qu'il ne cessa point de glorifier Dieu , et que vous ne cessez point de l'outrager? Remontons à la source. Est-ce que Dieu ne veut pas tirer de vous sa gloire? est-ce qu'il ne vous appelle pas à la sainteté de votre état? est-ce qu'il vous refuse les grâces et les moyens nécessaires pour y parvenir ? Peut-être vous le persuadez-vous , et peut-être aimez-vous à vous entretenir dans cette fausse persuasion, pour avoir lieu de vous autoriser dans le relâchement et dans le dérèglement où vous vivez. Mais c'est une erreur dont il faut aujourd'hui vous détromper. Je vous l'ai dit et je le répète : dans quoique état que vous vous trouviez par les ordres de la Providence, vous devez et vous pouvez vous y sanctifier; vous le devez, puisque c'est votre vocation ; et vous le pouvez, puisqu'en conséquence de cette vocation. Dieu vous ofifre son secours et est toujours prêt à vous le donner. Mais si Dieu vous est fidèle comme il le fut à Ignace, êtes-vous, comme Ignace, fidèle à Dieu? Vous voulez que Dieu fasse tout, et qu'il ne vous en coûte rien. Mais saint Ignace s'est fondé sur une maxime bien opposée, savoir, que ne pouvant rien faire sans Dieu, il n'était pas d'une moindre nécessité pour lui de faire tout avec Dieu. Voici le principe qui l'a fait agir , et le mal est que vous prenez tout une autre règle. Ce grand saint a su distinguer entre la grâce et l'action , la grâce qui nous prévient de la part de Dieu, et l'action qui la suit de notre part; et il a conclu que ce n*était pas la première, mais la seconde qui nous sanctifiait, et que la première sans la seconde était même le sujet de notre condamnation : au lieu que vous confondez l'une et l'autre, au lieu que vous attendez tout de l'une sans prendre soin d'y ajouter l'autre, croyant volontiers que la grâce de Dieu suffit , et vous mettant peu en peine d'y répondre. Ah! chrétiens , n'oubliez jamais cette importante vérité , qu'on ne peut trop vous imprimer dans l'esprit : je veux dire, que comme vous ne pouvez vous sauver sans Dieu, Dieu jamais ne vous sauvera sans vous; que comme vous ne pouvez vous sanctifier sans Dieu , jamais Dieu ne vous sanctifiera sans vous; et que de même qu'il y a une fidélité de Dieu envers l'homme à quoi Dieu ne manque jamais, il y a une fidélité de l'homme envers Dieu à quoi vous ne devez jamais manquer, afin que vous puissiez un jour entendre de la bouche de votre juge cette consolante parole : Venez, bon
serviteur, serviteur fidèle; parce que vous m'avez été fidèle, entrez dans la joie du Seigneur et dani son royaume étemel, où nous conduise, etc.
SERMON
POUR
LA FÊTE DE NOTRE-DAME DES ANGES