PREMIÈRE PARTIE
Je me figure d'abord, chrétiens, François prosterné dans le sanctuaire comme un autre Salomon, et levant les mains pour faire à Dieu la même demande que ce monarque, lorsqu'il dédia le temple de Jérusalem. Orantes in ioco isto , exaudi eos in cœio, et dimittepeccata servorum tuorum (3. JReg., 8) : Seigneur dit cet homme séraphique dont je parle, faites grâce à votre peuple et pardonnez les péchés à tous ceux qui vous invoqueront en ce saint lieu. Car c'est ainsi que François pria, et je dis qu'il fut digne d'être exaucé : pourquoi.' est-ce en général parce qu'il était saint? cela suffirait pour justifier ma proposition , car la foi m'apprend qu'il n'y a rien de plus puissant auprès de Dieu que la sainteté; et quelle merveille que Dieu écoute un saint qui le prie et qui l'aime aussi ardenunent que celui-ci, puisque, selon l'Écriture, il fait la volonté de ceux qui le craignent? Si la crainte de Dieu, dit saint Augustin , a tant de pouvoir auprès de Dieu; que •era-ce de son amour? Si hac timenlibus, quid amanUlmsf (August.) Mais le sujet que je traite demande quelque chose de plus particulier; et sans m'en tenir à cette raison, je prétends que saint Franoois mériu d'être exaucé par trois admirables qualités qui lui ont été personnelles, et qui lui ont gagné le cœur de Dieu ; f parcç que c'était un pauvre .volontaire; 2^ parce que c'était un pauvre crucifié; 8"* parce que c'était un pauvre désintéressé pour luimême et zélé pour le prochain : trois titres qui durent singulièrement relever devant Dieu la personne de François d'Assise et le mérite de sa prière : examinons-les.
C'est un pauvre , et un pauvre volontaire , un pauvre évangélique qui s'adresse à Dieu : ah! chrétiens, en faut-il davantage pour lui faire trouver grflce, et pour lui rendre Dieu favorable? Dieu qui , selon le texte sacré, n'attend pas que les pauvres le prient; qui se plaît à écouter jusqu'à leurs simples désirs, Desideriumpauperumexaudivit Dominus {P$.9) ; qui pour eux a l'oreille si attentive et si délicate, qu'il entend même la simple préparation de leur cœur, PrœparcUionem cordii eorum audivil auris tua (Ibid. ) ; et qui fait tout cela , dit saint Chrysostâme , pour honorer la pauvreté, comment n'y aurait-il
pas égard dans un honune tel que François , où elle se présente avec tous ses avantages et tout ce qui la peut rendre plus précieuse aux yeux du Seigneur? Car, prenez garde, quand saint François prie, c'est un pauvre, mais ce n'est pas un pauvre ordinaire; c'est ce pauvre par excellence que Dieu fit voir h David lorsqu'il voulut lui découvrir toute la perfection de la loi de grâce : Iste pauper eUimavity et Domir nus exttudivit eum. Oui, le voilà, ce pauvre, Iste pauper, ce pauvre, après Jésus-Christ, le plus grand amateur et l'observateur le plus exact et le plus sévère de la pauvreté de l'Évangile, Iste pauper, ce pauvre à qui Dieu dit comme à Salomon, Postula quod vU, ut dem Ubi ( 3. licg., 3 ) , Regarde, et de toutes les choses du monde , demande-moi celle que tu veux , afin que je te la donne ; mais qui ne trouve rien de meilleur pour lui ni de plus digne de son choix, que la pauvreté; qui lui donne la préférence surtout le reste, et la veutavoir seulepour partage : en cela plus heureux que Salomon , quand ce prince choisit la sagesse, parce que la sagesse de Salomon ne renfermait pas en elle la pauvreté de François, au lieu que la pauvi;pté de François oontient éminemment la sagesse de Salomon, puisque la souveraine sagesse est d'être pauvre avec Jésus- Christ et comme Jésus-Christ. Iste pantper, oe pauvre qui a fait à Dieu une réponse toute différente de celle de Salomon, et qui ne dit pas : Seigneur, ne me donnez ni les richesses, ni la pauvreté, Mendieitatem et divîHas ne dederU mihi (Prov. , 30); mais qui dit, tout au contraire : Seigneur, préservez-moi des richesses comme du poison le plus mortel, et donnez-moi pour héritage la pauvreté. Ce sera mon plus précieux trésor, et j'en ferai toutes mes délices. C'est sur elle que je bâtirai des Églises sans nombre; c'est elle qui servira de pierre fondamentale au saint ordre dont il vous a plu de m'inspirer le dessein : je la laisserai par testament à ceux qui me suivront; elle leur tiendra lieu de fonds , de patrimoine , de subsistaoee , et ite la gar^ deront comme le plus honorable et le plus noble partage qu'ils puissent recevoir de moi. Iste pau" per, ce pauvre, en effet, instituteur d'un ordre que nous pouvons appeler l'ordre des lévites de la nouvelle loi : pourquoi cela? parce que les lévites composaient cette tribu d'Israël à qui Dieu n'avait donné nulle possession dans la Terre Promise, et dont il voulut être lui-même le seul bien et , pour parler avec l'Écriture, l'unique posseuion : Non kabuif Levi partem negue possessionem, quia ^fse Dominas possessloejus est, (Deut,, 10.) Belle figure, chrétiens, de Tordre, de saint François, qui le premier, entre les ordres religieux, a eo la gloire de ne |iou voir rien posséder ; qui s'est réservéee renoncement universel comme une de ses plus smgulières prérogatives, et à qui TÉglise l'a confirmée <
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les conciles généraux au même temps qu'elle Pôtait aux autres. Ceux-ci font profession d*étre pauvres, mais pauvres dans le particulier, quoique en commun ils soient capables d'acquérir et d'avoir en propre : François et dans le commun et dans le particulier, veut être privé de toute propriété, afin que la parole du prophète royal puisse mieux se vérifier en lui : Iste pauper ciamavit, et Dominus exaudivit eum.
Aussi , chrétiens, comment Dieu eût-il pu se défendre de la prière d'un homme qui lui disait avec la même confiance que les apôtres : Seigneur, j'ai quitté tout, et je me sois réduit pour vous à l'état d*une pauvreté qui n'a point encore été vue ni pratiquée dans le monde! J'ai engagé des milliers d'hommes à l'embrasser comme moi. Voyez, mon Dieu, quelle grâce vous voulez nous accorder : Ecce nos reUquimus omnia et secuti sumus te, qvid ergo erit nobitf (Màtth., 19.) Vous nous offrez la vie éternelle, et nous l'acceptons; mais souvenez-vous, Seigneur, que vous nous l'avez déjà promise par d'autres titres. Vous nous pariez d'un centuple sur la terre , npus ne vous le demandons point ; et j'ose vous dire, au nom de tous mes frères et en mon nom , que nous n'y prétendons rien. Vous chercherez donc, ô mon Dieu , dans les trésors de votre miséricorde , quelque autre grâce plus conforme à l'état de vie où vous nous avez appelés : et puisque vous voulez bien que je vous explique sur cela mes desseins , ah 1 Seigneur, pardonnez à ce peuple et accordez à tous ceux qui viendront ici vous invoquer, l'entière rémission de leurs pédiés. Voilà ce que je voudrais obtenir de vous par le mérite de la pauvreté que je vous ai vouée. Je dis, mon Dieu, par le mérite de cette pauvreté, non point parce que c'est la mienne, mais parce que c'est la vôtre, et qu'ayant été d'abord consacrée dans votre humanité sainte, vous daignez bien encore la considérer dans la personne de votre serviteur. Aussi , mes chers auditeurs, François est-il exaucé parce qu'il est pauvre, Iste pauper ciamavit; et la pauvreté, Tobjet du mépris des hommes , est ce qui fait son crédit auprès de Dieu : Et Dominus exaudivit eum.
Je dis plus : non-seulement c'est un pauvre qui prie par la bouche de saint François, mais c'est un pauvre crucifié, c'est-à-dire un pauvre attaché à la croix de Jésus-Christ pour y vivre, comme Jésus- Christ y fut attaché pour mourir; un pauvre qui eut droit de prendre la devise de saint Paul , Christo confixus swn cruci ( Gaiat.y 2) , et qui put dire de lui-même avec plus de fondement que cet apôtre : Ego autem stigmata Domini Jesu in corpore meo porto ( Calat.y 6), puisqu'il porta réellement sur son corps les sacrés stigmates île son maître. Il est vrai, quand saint François pria pour obtenir l'indulgence qui fait le sujet de cette fête, il ne portait pas
encore visiblement ces gloneuses cicatrices; maii nous apprenons de son histoire qu^dles lui avaient déjà été imprimées par une action divine et intérieure ; elles ne paraissaient pas encore aux yeux dfs hommes, comme elles parurent dans la suite des années , mais Dieu les voyait , chrétiens : et de quels sentiments dut-il être touché à Tégard d'un homme en qui il découvrait les traits si marqués et une si parfaite image de son Fils? Que cette pensée m'ouvre un grand champ, et que n'al-je tant le loisir de m'y étendre! Pourquoi Jésus-Christ, après sa résurrection , voulut-il conserver les vestiges de sa blessures? les Pères en ont rapporté bien des raisons; mais la plus solide, à ce qu'il me paraît, et la plus vraie,c'estceilequ'eD donne saint Jean Chrysostôme : car le Fils de Dieu , dît-il , devait prier pour nous dans le ciel, et, selon la parole de saint Jean, plaider lui-même notre cause en qualité d*avoc3t et de médiateur; et voilà pourquoi il voulut toojouis garderies cicatrices de ses plaies, quoiqu'elles fassent en apparence si peu convenables à l'état de sa gloire, parce qu'il savait que rien n'était plus propre à fléchir en notre faveur la justice de son Pkt, que de pouvoir sans cesse lui présenter le prix de notre rédemption. Appliquons ceci , mes chers auditeurs. François devait être un jour l'intercessoir de tout le genre humain; il avait à demander une rémission générale pour les pécheurs» et c'est de quoi il s'acquitte aujourd'hui : mais pour cela il lai fallait un crédit particulier auprès de Dieu ; et que fait le Sauveur du monde? il lui imprime ses stigmates, il lui ouvre le côté, il lui perce les mains et les pieds , il en fait un homme crucifié , afin qae Dieu , considérant François, si je puis parler de la sorte, comme un autre Jésus-Christ, se trouve en quelque façon obligé de déférer à sa prière pour le respect de la divine personne qu'il représente : Et Dominus exaudivit eum. Hé quoi ! mes frères , disait saint Paul dans sa seconde épttre aux Corinthiens, si la loi de Dieu , écrite sur le marbre, mérita tant de respect, que les enfants d'Israël n'osaient jeter les yeux sur Moïse, quand il l'apporta de la montagne, combien plus en mérite-t-elle, maintenant qu'elle est gravée dans nos coeurs! Je dis de même des stigmates de saint François : $i l'image du cruciGx , seulement exprimée sur la pienv ou sur l'airain , est si vénérable dans notre religion que nous nous prosternons devant elle , qu'elle remplit les démons de terreur, et que les anges la n^ vèrent, que ne lui est-il pas dû lorsqu'elle est formée sur la chair des saints, sur une diair consacrée par toutes les pratiques de la plus austère pénitence i sur une chair revêtue de toute la mortification de l'Homme-Dieu ?
Car, prenez garde , chrétiens , François n'a pas seulement porté sur son corps les stigmates de Je-
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sus-Christ, mais il a porté, et sur son corps et dans son cœur, ce qu'ils figuraient, je veux dire la mortification de Jésus-Christ. En effet , l'austérité de vie qu'il embrassa, les jeûnes continuels qu'il observa, le sac et le cilice dont il se chargea , les veilles et les travaux infatigables auxquels il se dévoua , les rigueurs de la pauvreté qu'il éprouva ; le renoncement général , je ne dis pas aux plaisirs , mais aux simples commodités et aux besoins, à quoi il se condamna; la loi indispensable de châtier son corps et de le réduire en servitude qu'il s'imposa; la règle la plus mortifiante , et pour les sens et pour l'esprit, à laquelle il s'obligea; les deux maximes qu'il se proposa et l'exactitude infinie avec laquelle il les pratiqua , l'une , de se considérer lui-même comme son plus grand ennemi et de se faire ensuite la guerre la plus cruelle , quoique la plus sainte; l'autre, de traiter sa chair comme une victime de pénitence et d'en être le sacrificateur ( pensée dont il fut toujours pénétré, et en conséquence de laquelle il sembla n'être au monde que pour travailler à sa propre destruction et à son propre anéantissement ) : tout cela montre bien que cet ange de la terre, que cet homme séraphique ne se regardait que comme un homme crucifié au monde : Aîihi mundus crucifixus est, et ego mundo. ( Galat, 6. ) £n voulezvous être plus sensiblement convaincus? voyez ses enfants, les imitateurs de sa vie et les héritiers de son esprit. Ccst pour votre édification , et J3icu veuille que ce ne soit pas pour votre confusion , que saint François les a formés , qu'il les a élevés , et que Dieu nous les propose et nous donne dans eux ridée la plus juste de ce crucifiement évangélique! Ailleurs on parle de la croix, ailleurs on en fait de beaux discours, ailleurs on en affecte les dehors, ailleurs on s'en pare et on s'en glorifie, mais dans les maisons de saint François on la porte en esprit et en vérité. C'est dans les successeurs de ce grand .saint que Dieu conserve les prémices , ou si vous \ oulez , les restes de cet esprit de pénitence par où l'Église doit être sanctifiée; et tout mondains que nous sommes , pouvons-nous voir ces hommes détac-hés d'eux-mêmes, sans rougir de nos sensualités et de nos délicatesses? Si l'iniquité et le relâchement du siècle n'empêchent pas qu'ils ne soient tels que nous les voyons, que devons-nous penser de leur glorieux patriarche; et, témoins de la sainteté des enfants , quel jugement devons-nous faire de celle du père?
Ah! chrétiens, voilà le fond essentiel et capital du mérite de saint François, la croix de Jésus- Christ. Il s'en est chargé, et illi'a portée toute sa vie. Dans cet état, il s'^est présenté à Dieu, il a poussé vers le ciel un cri accompagné de larmes , Cum clamore valida et tacrymis {Ifebr., 5) ; n'é- Uit-il pas de la gloire du Sauveur, que le serviteur
fût exaucé en cette occasion par les mérites du maître? Et Dortiinus exctudivU eum.
D'autant plus qu'en portant la croix , ce ne fut pas tant pour ses propres péchés que François fit pénitence et qu'il pria , que pour les péchés des autres; et de là suit la troisième qualité qui dut rendre sa prière plus efficace auprès de Dieu. J'ai dit que c'était un pauvre évangélique et un pauvre crucifié , c'est beaucoup ; mais voici quelque chose encore de plus : c'est un pauvre désintéressé et zélé tout ensemble; désintéressé pour lui-même, zélé pour le prochain : voilà ce qui fait le comble de son mérite. Car pour qui demande-t-il ? pour sa personne? pour celle de ses enfants? pour la conservation de son ordre et des maisons qu'il vient d'étanlir? Non, chrétiens, il ne pense point à tout cela; son zèle, plus pur que la flamme, cherche ailleurs à se répandre; et se souvenant que Jésus-Christ ne s'est fait pauvre qu'afin de se mettre dans un état où îl eût droit de demander pour nous, il veut que sa pauvreté ait le même avantage. Pour qui donc prie-t-il ? pour tous les pécheurs, dont il souhaite ardemment le salut, et pour qui il voudrait, comme saint Paul , être anathème; pour les justes , qu'il aime avec tendresse, et qu'il porte tous dans les entrailles de sa charité; pour l'Église, dont il conjure le ciel de sanctifier tous les membres ; pour vous et pour moi , qui n'étions pas encore , mais à qui néanmoins il appliquait déjà par avance le fruit de la prière. Oui , c'est pour nous que François, aussi bien que Jésus* Christ, s'est fait pauvre; Propter vos egenus foetus est (2. Cor., 8 ); et c'est pour nous qu^F interpose aujourd'hui le crédit de sa pauvreté. Rien pour moi, Seigneur, dit-il à Dieu, mais tout pour votre peuple. Vous me faites teop de bien ; mais ce peuple a besoin de votre miséricorde. Oubliez François, et jetez les yeux sur ces âmes engagées dans le péché. 11 s'agit» pour elles d'un pardon , mais d'un pardon entier qui leur remette avec l'offense toute la peine. C'est ainsi que je vous le demande, 6 mon Dieu! et c'est ainsi que vous me l'accorderez. Quelle merveille , mes chers auditeurs , qu'un pauvre s'empresse de la sorte pour d'autres nécessités que les siennes l Quand un pauvre demande pour lui-même, on l'écoute pav compassion; mais quand il demande pour un autre, on le regarde avec admiration : priant pour soi, il est exaucé en considération de sa misère; mais priant pour autrui, on l'exauce en vue du mérite de sa personne. Cest donc pour cela que Dieu s'est rendu à l'humble supplication de François; c'est, dis-je, parce que c'était un pauvre volontaire, un pauvre crucifié, et' un pauvre désintéressé : Ist£ pauper clamavU, ei Dominus exaudioit ewa.
Tirons de là pour nouS| sa oonduant eette premicre partie, quelquçn imMUiiiif JMportaaUiB.
eiG POUR LA FÊTE DE NOTRE-DAME DES ANGES.
Voulez-Totis savoir pourquoi vos prières ont si peu | quoi Dieu peut-il reconnaître dans toute Totre pe^
sonne quelque vestige de la passion de son Fib? Si vous n*aviez pour modèle que ce Dieu erudfié, vous me diriez que c'est un Dieu, et qu*ll esttropaodessus de vous pour pouvoir vous former sur loi : mais voici un homme crucifié ,je dis un homme seulement homme , un homme tel que vous et de même nature que vous; quelle excuse pouvez-vous alléguer contre cet exemple? Enfin, trop intéressés pour nous-mêmes et pour des avantages puremeni humains; nous ne pensons jamais aux autres, dont nous sommes souvent chargés devant Dieu , et doot nous devons répondre à Dieu. Nulle chanté, nul zèle pour le prochain. François a voulu faire pénitence pour tous les pécheurs : eût-il fellu slmmoler mille fois lui-même pour le salut de tous les hommes il y était disposé, et je puis bien lui appliquer ee que rÈcriture a dit de Josias : Ipse est directus divinitus inpœnUentiam gentis. {Ecdes.^ 49.) Mais quelle part prenez-vous, soit aux besoins spirituels, soit aux besoins même temporels de vos frères.' tandis que vous êtes si insensibles pour eux, devezvous être surpris que Dieu ferme pour vous les trésors de sa miséricorde? Avançons, Au même temps que François pria pour les pécheurs, Marie inter^ céda pour François, et j'ajoute qu'elle y fut engagée par les plus puissants motiâ, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTTE.
Deux grands motifs engagèrent la mère de Dieu à intercéder pour François d'Assise , et à lui obtenu l'indulgence qu'il demandait : motif de piété màietnelle, et, si je l'ose dire, motif d'intérêt propre : motif de piété maternelle par rapport à saint François, c'est le premier; motif d'intérêt propre par rapport à elle-même, c'est le second. Renouvelez, s'il vous plaît , votre attention , chrétiens , et apprenez combien cette reine du ciel est favorable à ses enfants , et quel soin elle prend de ceux qui la servent et qui se font un devoir de l'honorer.
Je dis, motif d'une piété maternelle : et pourquoi? Ne le savez-vous pas, mes chers auditeurs, et ignorez-vous la profession solennelle et authentique que fit d'abord François d'appartenir spécialement à Marie , en se dévouant à elle , et la choisissant pour chef de son ordre? ne vous a-t-on pas dit cent fois quelle alliance il contracta avec elle, comment il entra dans son adoption , comment il la prit pour sa mère, comment ir ne voulut point d'autre demeure qu'une pauvre cabane, et combien il la chérit, seulement parce qu'elle éuit dédiée à l'auguste Vierge dont le nom lui fut toujours si vénérable et les intérêts si précieux; comment il se tint trop honoré et trop heureux d'avoir conçu là , pour ainsi parler, et enfanté le saint ordre dont il fut rinstiui*
de pouvoir auprèsdeDieu?c'estque vousn'avez mille des qualités queje viensde vous représenter dans cet homme séraphique dont je fais Téloge, que vous n'êtes pas pauvres comme lui , que vous n'êtes pas crucifiéscommelui,que vous n'êtes pas zélés comme lui. Quand je dis, mon cher auditeur, que vous n'êtes pas pauvre, je ne veux pas dire que vous soyez dans l'opulence et dans l'abondance de toutes choses : car peut-être êtes-vous pauvre en effet ; mais vous ne l'êtes pas comme saint François; pourquoi? parce que saint François a aimé sa pauvreté , et que vous avez en horreur la vôtre; parce que saint François a fui les richesses, et que vous les recherchez avec passion ; parce que saint François faisait consister son bonheur à être pauvre, et que vous regardez cet état comme le souverain malheur. ïïon , chrétiens, ne pensez point que ce soit, dans les règles du christianisme, l'indigence ou la possession des biens qui fassent la vraie distinction des pauvres et des riches. Au milieu de votre pauvreté, peut-être êtes-vous devant Dieu dans le même rang que le mauvais ridie de l'Évangile : et quand votre maison serait remplie de trésors , avec tous vos trésors vous pourriez être aussi pauvres que saint François. Si je prétends que vous ne l'êtes pas, ce n'est point précisément parce que vous possédez les biens de la terre; mais parce qu'en les possédant, vous vous en laissez posséder vous-mêmes; mais parce qu'au lieu d'en être les maîtres, vous en êtes les esclaves; mais parce que vous ne croyez jamais en avoir assez; mais parce que votre cœur y est attaché plus qu'à Dieu, mais parce qu'il n'y a rien que vous ne sacrifiiez tous les jours à cette malheureuse convoitise qui vous brûle. Oui , voilà pourquoi je vous dis que vous n'êtes pas pauvres comme saint François. Or j'ajoute, et c'est une conséquence infaillible et tirée des principes de la foi , que jamais vous n'aurez droit d'être exaucés de Dieu , si vous n'entrez en participation de cette sainte pauvreté. Car il faut vous souvenir que Dieu n'est pas riche indifféremment pour tout le monde, mais seulement pour les pauvres évangéliques ; que sa grâce est d'une qualité à ne pouvoir se répandre que dans une âme vide de tout le reste; qu'elle ressemble à cette huile du prophète Elisée, qui s'arrêtait dès que les vaisseaux étaient remplis; et que plus vous aurez le coeur plein des faux biens du siècle, moins vous serez capable de recevoir les dons de Dieu. De plus , mon cher auditeur, aussi sensuel que vous Têtes, aussi adonné à vos plaisirs , aussi sujet à une vie molle et aussi ennemi de la mortification chrétienne, comment pouvez-vous faire agréer vos vœux à Dieu? François n'est exaucé que parce qu'il porte l'image de la croix : mais quel caractère en avezvous? où sont les marques de votre pénitence? à
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leur, d'enavoir jeté les foodements sur un sol queposséaaît Marie, si je puis encore user de cette expression , en qualité de propriétaire ? Voilà les vues que se proposa ce glorieux patriarche , lorsque avec tous ses enfiaints il se retira à Portiuncule. C'était une iviaîson déserte et ruinée; et c'est pour cela même qu'elle lui plut , parce qu'elle était plus conforme à la pauvreté qu'il embrassait; c'était une maison ëtfoite et abandonnée, et c'est pour cela même qu'elle lui parut digne de son choix, parce qu'elle marquait mieux le caractère de l'humilité évangélique dont il faisait profession; mais surtout il l'agréa, parce <]ue c'était une maison consacrée à sa puissante protectrice. Dès que François l'aperçut, il en fut charmé ; et s'adressaot à ses compagnons : Ah ! mes frères, leur dit-il , voilà la terrejde bénédiction que Dieu nous a promise, voilà le lieu de mon repos : H»c requies mea in sseculum sœculi. (JPsalm., 18 1 .} Il est vrai , c'est une maison dénuée de tout; mais souvenons-nous que nous serons les domestiques de la reine du monde. Pour moi , ajouta cet homme séraphique, j'aime mieux cette petite portion du domaine de Marie , que les royaumes et les empires des princes du siècle ; et puisque nous allons entrer en possession de son héritage, il n'y a point de grâces que nous ne puissions attendre du ciel. Ainsi parla François , et c'est avec de tels sentiments qu'il établit ses frères dans ce lieu de sainteté, qui fut comme le berceau d'un des plus florissants ordres de l'Église ; car c'est de là que sont sortis tant d'apôtres , de martyrs , de saints confesseurs ; tant d'évéques, de cardinaux, et même de souverains pontifes; tant de prédicateurs de l'Évangile, de docteurs, de théologiens, consommés dans la science de Dieu ; tant d'hommes illustres , dont la mémoire , comme celle du juste, sera éternelle. C'est là que Marie les a formés; là qu'elle leur a donné le lait de cette éminente et sainte doctrine dont ils ont été remplis; là que, par une fécondité virginale, elle les a multipliés pour les répandre ensuite jusqu'aux extrémités de la terre. Or revenons, chrétiens, et dites-moi : Marie, la mère de cette famille spirituelle, et le chef de cette maison, n'était-elle pas engagée à contribuer de tout son pouvoir aux Insignes faveurs dont il plaisait à Dieu de la combler.' Puisque Portiuncule était le berceau où elle nourrissait et elle élevait une si nombreuse multitude d'enfanU en Jésus-Christ, sa piété ne la portaitelle pas à y faire descendre toutes les grâces et toutes les bénédictions divines : et quand François, ce fidèle et zélé serviteur, adressait au ciel sa prière, et une telle prière, la mère de Dieu ne devait-elle pas sentir ses entrailles émues , et prier elle-même avec lui et pour lui?
N'en doutons point, mes chers auditeurs , tandis que François et cette trouoe de disciples qui
raccompagnent, prosternés devant l'autel du Seigneur, prient sur la terre, Marie dans le ciel , prosternée devant le trône de son Fils, lui présente elle-même leurs vœux. Elle les reconnaît pour ses enfants, et que dit-elle à ce Dieu sauveur? ce que lui-même il dit à son Père, en lui montrant et lu! recommandant ses apôtres : Serva eos in nomine tuo guos dedisH nUhi (Joàn., 17) : Voilà mes enfants, et me voilà, Seigneur, avec eux en votre présence. Us sont à vous, et ils sont à mol. Ils sont à vous, parce que vous les avez attirés par votre grâce, que vous les dirigez par vos exemples, que vous les avez remplis de votre esprit; et ils sont à moi , parce que vous me les avez donnés, et que c'est de vous-même que leur est venu le dessein de s'appuyer auprès de vous de mon nom et de se ranger sous ma conduite. Or, comme mère, puis-je les oublier? et comme mon fils, que pouvez-vous me refuser ?5;ert7a eos in nomine tuoquos dedisUmihi. Non , chrétiens , rien ne lui sera refusé , à cette mère toute-puissante, surtout quand c'est pour François qu'elle intercède, et elle ne peut rien refuser ellemême, surtout lorsque c'est François qui Pinvoque et qui l'appelle à son secours. Rien , dis-je, ne lui sera refusé , à cette médiatrice ; et elle sera écoutée, d'autant plus que c'est en faveur do François qu'elle prie. Si c'était un pécheur couvert de crimes," si c'était un mondain plongé dans le plaisir et lié par de criminelles habitudes, Marie, en s'intéressant pour lui , trouverait même alors un accès favorable, et aurait encore de quoi se faire entendre. Les grâces de conversion , et les grâces les plus efficaces et les plus précieuses , lui pourraient être accordées. Qu'est-ce donc , quand c'est la prière d'un juste qu'elle va offrir, la prière d'un des plus parfaits sectateurs de Jésus-Christ, la prière d'un saint? Et comment pourrait-elle refuser elle-même ce que François lui demande, et être insensible à la confiance qu'il lui témoigne, puisqu'elle exauce jusques aux plus grands pécheurs, et qu'elle leur fait tous les jours senUr les salutaires effets de sa miséricorde? je dis plus, poisque, outre sa piété materneJle, son intérêt même et son propre honneur l'engageaient à seconder François, et étaient de nouveaux motifs pour entrer dans ses vues et pour travailler à les faire heureusement et promptement réussir?
Car de quoi s'agissait-il dans la concession de cette indulgence que demandait saint François ? De sanctifier une église depuis longtemps érigée sous le nom de Marie, et sous le glorieux titre de Notre-Dame des Anges , de rétablir le culte que tant de fois la reine du ciel y avait reçu , et qui commençait à s*abolir; do le renouveler, de le ranimer, de le rendre plus solennel et plus universel : voilà ce que François avait entrepris. Il voyait Faiit^ de sa
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sainte mère dans un abandon qui la déshonorait et qui le touchait; et combien de fois à ce spectacle s'écria-t-i! : ZeUu domus tux comedii m«(J0ÀN., 2); Ah! Vierge s! vénérable et si aimable, c'est le zèle de votre maison qui me dévore. Puisqu'elle est à vous, il faut qu'elle soit digne de vous, Domum tuam decet sanctitudo ( Psalm. 93 ) ; il faut que vous y receviez les hommages qui vous sont dus, et que tous les peuples y viennent en foule. Mais pour y attirer les peuples, de quel moyen se servira-t-il ? sera-ce par une vaine curiosité qu'il les engagera? sera-ce par la magnificence et l'éclat d'un superbe et nouvel édifice? sera-ce par la pompe et la variété des ornements? Non, chrétiens, on n'y verra briller ni l'argent ni For; mais si les vœux de François sont accomplis, cette maison abandonnée sera désormais, par un privilège particulier, et obtenu du Mre des miséricordes, un lieu d'indulgence et de rémission. Ce sera tout ensemble , et le refuge des pédieurs , et la demeure des saints : le refuge des pécheurs, qui , contrits et pénitents , y recevront l'entière abolition de leurs dettes, et qui, touchés de cette espérance, s'y rendront de toutes parts : la demeure des saints, de ces fervents compagnons de François, dont les exemples se répandront au dehors, gagneront les cœurs, et par un charme secret attireront aux pieds de Marie et de son autel les villes et les provinces. IMarie donc y était intéressée, et en priant pour saint François, elle priait en quelque sorte pour elleinéme, puisqu'il était question du rétablissement d*un temple bâti sous l'invocation de son nom.
Ce n'est pas tout; mais je prétends qu'elle ne s'y trouvait pas moins fortement portée par un autre intérêt encore plus cher ; car elle avait à prier en faveur d'un ordre religieux qui , de tous les ordres de l'Église, devait être dans la suite des siècles un des plus déclarés et des plus ardents défenseurs des privilèges de cette Vierge et de ses illustres prérogatives ; elle avait à lui procurer, par une reconnaissance anticipée, un des plus grands avantages et l'une des grâces les plus singulières qu'il pût attendre du ciel, qui est l'indulgence de ce jour. Vous me demandez en quoi cet ordre si célèbre a fait voir son zèle pour l'honneur de la mère de Dieu ; et moi je vous demande en quoi il ne l'a pas fait paraître? oublions tout le reste , et arrêtons-nous à un seul point qui renferme tous les autres. C'est ce saint or^re , vous le savez, mes chers auditeurs , qui le premier a fait une profession publique de reconnaître et de soutenir l'immaculée conception de la Vierge ; c'est lui qui l'a prêchée dans les chaires avec l'applaudissement des peuples, lui qui l'a défendue dans les écoles et les universités, lui qui l'a fait honorer dans le christianisme, et célébrer par des offices approuvés du saint-si^e. Oui, c'est à Tordre de saint Fran-
çois que Marie est redevable de cette gloire. Av»t cet ordre sacré, il était permis de dire et «rcnsâgner que la mère de Dieu n'avait pas été exempte elle-même de la tache originelle, qa*elle avait eu dans sa conception le sort commun des hommes, qu'elle avait été comme les autres à ce moment sous l'empire du péché ; mais depuis que François a para au monde, depuis que ses enûints y sont vcnos, et que tant de maîtres se sont fait entendre, ce qtfil était libre de publier est proscrit de nos instmetion et de nos prédications. L'Église ne peut plus souffrir ce langage : elle consent qu'on relève la très-pore conception de la Vierge, qu'on en instruise les fidèles, qu'on les affermisse dans cette créance si conforme à leur piété et si avantageuse à la mère de leur Sauveur : mais quiconque oserait autrement s'eipliquer en public, elle le désavoue comme on téméraires qtM dis-je? elle le firappe de ses anathèmes les plus rigoureux, et le rejette comme un rebelle. Or, dites-moi si nous devons être surpris que Marie, en vue de tout cela, ait favorisé cet ordre sérapbique d'une protection toute spéciale, et que le père ait reçu d'elle une assistance particulière, lorsqu'il lui préparait autant de hérauts et de zélateurs de sa gloire, qu'il devait avoir dans la suite des âges d'héritiers et de successeurs?
Heureux, dirétiens, si nous avons le même zèle pour cette sainte mère, et la même conflance en si miséricorde! car ce n'est point en vain qu'on Phonore, lorsqu'on l'honore de cœur et en effet ; ce n'est point en vain qu'on se confie en elle, lorsque c'est une confiance solide et chrétienne. Or, qu'est-ce que l'honorer de cœur et d'effet ? c'est, comme François, ne s'en tenir pas à de stériles paroles, ni à quelques prières que la bouche récite , mais faire honneur à son service par la pureté de nos moeurs et la ferveur de notre piété ; et qu'est-ce que se confier en elle solidement et chrétiennement? c'est, à l'exemidede François, ne pas tellement compter sur elle et sur son secours, qu'on abandonne le soin de soi-même; mais concourir avec elle, agir avec elle, seconder si vigilance maternelle, comme nous demandonsqu'elle soutienne notre faiblesse et qu'elle seconde nos efforts. Si c'est ainsi que nous avons recours à Marieet que nous nous dévouons à elle , il n'y a rien que nous n'en puissions espérer. Mais que faisons-nousFPaice que nous savons qu'elle peut tout auprès de Dieu, nous nous reposons de tout sur sa médiation ; parce que nous avons entendu parler de tant de mirades qu'elle a opérés , nous nous promettons les mêmes faveurs, sans y apporter les mêmes dispositions; c'est assez que nous soyons fidèles à quelques pratiques d'une dévotion présomptueuse et mal r^lée pour nous tenir quittes de tout autre chose. Abus, mes chfjrs auditeurs , et erreur : ce serait dounet a la médiation de la mère plus de vertus qu*à la mé*
POUR LA FÊTE DE NOTRE-DAME DES ANGES
diation du Fils ; car Jésus-Christ même, notre souverain médiateur, avec tous ses mérites, ne nous a pas dispensés de travailler et de coopérer nous-mêmes à notre salut ; et de là jugeons si c'est une espérance bien fondée , lorsque sans rien faire , ou pour détourner les foudres du ciel , ou pour obtenir ses grâces , nous nous flattons d*avoir une ressource assurée dans Tintercession de la mère de Dieu. Nous avons vu comment saint François pria pour les pécheurs , comment Marie intercéda pour saint François; voyons maintenant ce que Jésus-Christ accorda à la prière de Fun et de Tautre. Je soutiens que c'est un des dons du ciel les plus excellents, et je conclus par cette troisième partie.