TROISIÈME PARTIE
Nous avons, chrétiens , dans notre religion , des articles de créance bien surprenants , mais j*ose dire qu'entre les autres la foi d'une Indulgence plénière n'est pas ce qui doit moins nous étonner : elle nous découvre des effets de miséricorde si extraordinaires , que, sans la révélation divine et sans l'autorité de l'Église, nous ne pourrions soumettre nos esprits à croire un point qui passe toutes nos vues, et qui est au-dessus de toutes nos espérances. Je n'entreprends pas de pénétrer ces mystères de grâces, et la brièveté du temps m'oblige à les présupposer; je ne vous dirai point qu'il est prodigieux qu'un Dieu jaloux de sa gloire, de sa justice, comme est le nôtre, s'engage à en remettre toutes les prétentions , à en céder tous les Intérêts, et cela par la voie la plus courte, la plus aisée, la plus gratuite, qui est la concession de l'indulgence; je ne m'arrêterai point à exalter le mérite et la grandeur de ce bienfait, capable d'exciter contre les hommes toute l'envie des démons, puisqu'il est vrai qu'un péclieur, eût-il commis tous les attentats que peut imaginer une créature rebelle, eût-il mérité tous les tourments de l'enfer, dès là qu'il gagne entièrement l'indulgence plénière , se trouve tout à coup pleinement quitte devant Dieu, peut se glorifler àe ne devoir plus rien h la justice de Dieu , parait aussi net et aussi pur aux yeux de cette sou- ▼eraine majesté, que s'il sortait des eaux du baptême; qu'il est dans la même disposition, pour être admis sans obstacle et sans délai à la gloire du ciel, que les martyrs lorsqu'ils venaient de répandre leur sang; et si vous, qui m'écoutez, chrétiens, vous avez eu aujonrd*hui le bonheur de recevoir la grâce de rindulgenee attachée h cette Kgllse, voilà l'état où vous êtes , et qui fait que je vous considère, non -plus comme des hommes pécheurs, mais comme des sujeU sur qui Dieu a déployé toute sa magnificence, et à qui il ne manque plus que la couronne d'immortalité. Mais encore une fols, n'insistons pdnt là-dessus, et contentons' nous d'admirer la
bonté divine, qui, touchée de la prière d'un seul homme, je dis de François d'Assise, soutenu du suffrage de Marie, condescendit à lui accorder une telle grâce pour tous les hommes : car jamais le Seigneur accorda-t-il rien de semblable à Moïse , à David, à tous les patriarches de l'ancienne loi? Moïse sollicite auprès de Dieu le pardon d'une petite troupe de criminels, et à peine l'obtient-il; David même intercède pour un peuple Innocent, et il est refusé : n'en soyons pas surpris, mes cbers auditeurs. Quand Moïse et David priaient , Dieu n'avait pas ouvert tous ses trésors; c'étaient des saints de l'ancienne loi, où la justice régnait encore; et Jésus-Christ nous assure que le plus petit dans la loi nouvelle, devait être plus grand qu'eux. Or quel est ce plus petit? C*est François, qui lui-même a choisi et vouiuportercenomdansleroyaumede l'Aglise, et dont nous pouvons dire en ce sens : Qui minar ett in regno cœlorum. (Matth., 11.)
Cependant, chrétiens, pour ne vous pas renvoyer sans quelque connaissance du don inestimable qu'il reçut de Dieu, parcourons-en les prérogatives. Elles sont rares et singulières ; mais n'est^il pas étrange que la plupart les ignorent, lors même qu'ils prétendent en profiter ? Je vais, dans une courte exposition, vous en instruire , afin de remplir mon devoir, et que vous puissiez satisfaire au vôtre : appliquezvous. Je prétends que de toutes les indulgences , celle-ci est une des plus assurées et des plus authentiques qu'il y ait dans l'Église : pourquoi? parce que c'est une indulgence accordée Immédiatement par Jésus-Christ , premier privilège qui lui est particulier; parce que c'est une indulgence attestée par les miracles les plus certains, autre privilège qui la distingue : parce que c'est une indulgence répandue parmi tout le peuple chrétien avec un merveilleux progrès des âmes et de sensibles accroissements de piété, dernier privilège qui nous la doit rendre inflniment précieuse. Heprenons.
Indulgence ImmédiaUment accordée par Jésus* Christ. 11 est vrai , le vicaire de Jésus-Christ peut accorder une indulgence ; mais quelque autorité qu'il ait pour dispenser aux fidèles les dons de Dieu , l'indulgence qu'il accorde peut quelquefois n*être de nulle vertu , parce qu'elle peut manquer ou d'une cause suffisante, ou d'une autre condition essentiellement requise : ainsi le déclare la thélogie. Mais une indulgence directement et spécialement accordée par Jésus-Christ, doit être infaillible : carcetHomme> Dieu ne connatt-il pas toute l'étendue de son pouvoir, n'sgit-il pas toujours selon les règles de sa sagi*sse étemelle ; et d'ailleurs , étant le mettre absolu de ses grâces , n'est-il pas , dans la distribution qu'il en fait, au-dessus de toute loi, et n'en peut-il pas disposer comme il lui platt? Or, voilà le premier avantage de l'indulgence dont Je parle ; ce fut ié-
POUR LA FETE DE NOTRE-DAME DES ANGES
sus-Christ en personne qui Faccorda à saint François; mais du reste, et c'est ce que je vous prie d*observer, en obligeant François d*en communiquer avec le souverain pontife, et de se soumettre làdessus à son discernement et à ses lumières. Marque indubitable qu*il n*y eut rien, ni dans la concession, ni dans la publication de cette indulgence, que de solide, que de bien fondé, que de conforme à Tesprit de Dieu. Cest ainsi que Jésus-Christ agis* sait, vivant parmi les hommes; c*est ainsi qu'après avoir guéri les malades, il leur recommandait de se présenter aux prêtres : Ite, ostendite vos êocerdotUms. (Luc, 17.) Dépendance de TÉglise, qui fut toujours et qui est encore le caractère spatial à quoi Ton doit discerner les œuvres de Dieu ; et j'aurais ici , chrétiens , une belle occasion de vous ^ire remarquer Taveuglement de nos hérétiques. Car, prenez garde, l'hérétique rejette les indulgences, et saint François en publie une. Sur quoi se fonde l'hérétique? sur ce que l'Esprit de Dieu lui a révélé, dit-il; et sur quoi se fonde saint François? sur ce qu'H a appris et reçu de Dieu même. Voilà de part et d'autre le même langage; mais voyez la différence : elle est essentielle. Car l'hérétique se fonde sur un esprit de Dieu , ou plutôt sur une révélation de Dieu, dont il se fait lui-même le juge, et qu'il ne veut soumettre à nul autre jugement : en quoi il s'attribue de plein droit un pouvoir dont il ne peut produire aucun titre légitime; en quoi, pour ne rien dire de plus, il s'expose évidemment à l'erreur, puisque rien n'est plus sujet à nous tromper, et par conséquent ne nous doit être plus suspect, que notre sens propre; et en quoi il renverse toute subordination , tout ordre , et jette le troupeau de Jésus- Christ dans une affreuse confusion , puisque, ce principe une fois établi , chacun , sans ^ard à nulle puissance supérieure , se trouvera maître de s'attacher à ses idées et de les suivre comme autant de vérités incontestables. Mais , par une règle toute contraire, l'esprit de Dieu , ou si vous voulez, la révélation de Dieu , sur quoi s'établit saint François , est une révélation sûre et hors de tout soupçon : pourquoi? parce que c*est une révélation soumise au tribunal de l'Église, et connue, approuvée par toute l'Église. Quelle est donc la témérité , je devrais dire l'extravagance de l'hérétique, de vouloir qu'on le croie sur son esprit, qui est un esprit particulier, et de trouver mauvais que saint François soit oru sur le sien , qui est un esprit universel ?
Mais le moyen que l'esprit de François ne fût pas suivi, comme il l'a été de tous les ûdèles, après les miracles authentiques par où Dieu lui a rendu , et à l'indulgence qu'il publiait, des témoignages si sensibles et si éclatants? N'attendez pas de moi que j'entre ici dans un détail de faits que l'histoire vous apprendra , et dont elle conservera le souvenir jus-
ques à ta fin des tièdet. Je sais qu*il y a de ces esprits mondains et prétendus forts qui, par la pb» bizarre conduite , veulent des mirades pour eroin , et ne veulent croire nui mirade ; qui , pour éviter un excès, donnent dans un autre beaucoup plos dangereux, c'est-à-dire qui pour ne se laisser pas oh traîner aux erreurs populaires par une crédulité trop fiadle , s'obstinent contre les faits les plos avérés pir une incrédulité opiniâtre ; qui ne reconnaissent ai les miracles des premiers siècles, parce qu'ils sont trop éloignés d'eux, ni ceux de œs derniers sièdei, parce qu'ils sont trop près d'eux , comme si de nos jours le brasdo Dieu s'était raccourci; qui néanoMiins voudraient d'ailleurs réduire tout au témoignage 4e leurs yeux, comme s'il n'y avait rien de croyable dans le monde que ce qu'ils ont vu ou ce qa'ib voient; coDune si Dieu , pour les convaincre, devait faire sans cesse de nouveaux prodiges; eonm s'il fallait, à un esprit droit et sage, d'autres pran ves qu'une tradition commune et appuyée sur la pirôle de tant de témoins. Non, mes cèera audlteun, ne nous piquons point de cette prudence profiuw, si contraire à la dodiité chrétienne ; ne croyons pas sans raison à tout esprit, l'apdtre nous en a vmtis, et c'est l'avis que je vous donne moi-méau; mais aussi, sans raison, ne nous faisons pu uni maxime générale de contredire tout ce qui ne m trouve pas conforme à nos vues, et qui nous parait hors des voies ordinaires. Quand donc on nous parle de ces merveilles qui ne purent avoir d'autres principes que la toute-puissance de Dieu , et qui serrirent à François de gages certains pour confirmer la grâce qu'il avait obtenue, et pour en attester la vérité; quand on nous raconte en particulier ce qu'éprouva l'évêque d'Assise, lorsque, au milieu de tout le peuple assemblé, sur le point de publier l'indulgence de Portiuncule , et voulant la limiter au nombre de dix années , il ne put jamais prononcer ooe parole , et se sentit forcé de déclarer solennellement qu'elle était perpétuelle; quand on nous fait le récit de tant d'autres événements miraculeux , adorons la vertu divine qui opère de telles oeuvres, et rendons à la vérité reconnue et si solidement prouvée l'humble et le juste hommage de notre soumission.
Mais de quoi, mes chers auditeurs , nous deroos surtout bénir le Seigneur, c'est des admirables progrès et des fruits de grâce qu'a produit dans les âmes la sainte indulgence dont je voudrais id vous faire connaître toute la vertu ; elle s'est répandue dans toutes les parties du monde : et'qui peut dire les salutaires et heureux changements qu'die y a opérés? Les peuples l'ont reçue avec respect, Foot recherchée avec ardeur, s'en sont servis pour la réformation et la sanctification de leurs mœurs. Coa* bien de pécheurs ont profité de ce don de Dieu,
FOUR LA FÊTE DE MOTRE-DAME DES AM6ES
Bon-aeuleineut pour acquitter leurs dettes passées, mais pour se mettre en garde et se fortifier contre Tavenir, pour rompre une habitude criminelle qui les tyrannisait, pour éteindre le feu d*une aveugle conroitiseet d'une passion sensuelle qui les brûlait, pour reprendre la voie du salut qu'ils avaient quittée et pour y marcher avec assurance ? combien de olirétîeDS lâches et tièdes, au pied de Tautel où ils étaient venus se laver dans ce bain sacré, et recueil lir ee précieux trésor, se sont tout à coup sentis animes, excités, transportés, ont formé le dessein d'une vie toute nouvelle; et de froids et indifférents qu'ils étaient, sont sortis pleins de zèle et d'une ferveur qui les a soutenus durant tout le cours de leurs années ? combien de justes ont puisé, dans cette source divine et intarissable , les plus pures lumières pour les éclairer, les {rfus hauts sentiments pour les élever, d^aboodantes richesses qu'ils ont conservées, multipliées, fait croître au centuple pour l'éternité? Voilà ce que l'on a vu tant de fois , ce que Ton a tant de fois admiré, sur quoi tant de fois on s'est éerié : DiffUus Dei est Me (Exod., 8); Le doigt de Dieu est là. Mais aussi, chrétiens, parce qu'il n'y a rien de si utile et de si saint où le rdÂchement de notre siècle ne se soit glissé, combien d'autres ont perdu et perdent encore un talent qui leur devrait être si dier, et que le père de famille leur met dans les mains pour le faire valoir? c'est aveo eette dernière réflexion que je vous renvoie.
Je ne parle point de ceux qui , volontairement et de gré, consentent à se priver d'un bien qu'ils reebereheraient au delà des mers , s'ils le savaient autant estimer qu'il mérite de l'être; gens terrestres et grossiers dans toutes leurs vues, insensibles aux ntéréts de leur âme, plus avides d'un gain tempo- ■el et périssable que de tous les dons du ciel et de ootes les Indulgences de l'Église. Je n'en dis rien , nree qu'ils ne sont pas ici présents pour écouter ce [«e Je dirais. Ce qu'ils négligent maintenant sera le ojet un jour de leurs regrets; et le traitement le Ans doux qu'ils puissent espérer de Dieu , c'est de ^éniir longtemps dans les flammes vengeresses où il aot expier après la mort ce que l'on n'a pas pris soin le purifier pendant la vie. Je parle donc seulement les autres , qui , plus fidèles en apparence et plus viciants, ont pris, à ce qu'il semble, les mesures conreoables pour se disposer à l'indulgence qui leur est ^erte. Je prétends que de ceux-là même il y en a un rrts-grand nombre à qui elle n'est point appliquée. Uns dites-vous , ils ont fait ce qu'ils ont cru néceslatre pour cela : on les a vus aux tribunaux de la pénitence confesser leurs péchés, on les a vus à m table de Jésus-Christ participer aux sainU mystères , et il y a lieu de penser qu'ils y sont venus en itat de grâce. Tout cela est vrai , si vous le voulez, née diers auditeurs, et néanmoins je m'en tiens
toujours à ma proposition, et jadis qu'avec toutes ces dispositions ils ne peuvent encore compter de s'être suffisamment et dignement préparés. Car il fallait renoncer pleinement au péché , c'est-à-dire , il. fallait renoncer non-seulement au péché mortel , mais au véniel; non-seulement à l'acte du péché, mais à toute affection au péché. S'il reste dans le cœur le moindre désir, la moindre attache criminelle et volontaire , fussiez-vous de toutes les sociétés , eussiez-vous part à toutes les dévotions , jamais vous ne recevrez le fruit d'une indulgence plénière. Ainsi l'enseigne toute la théologie, fondée sur ce principe de foi, que Dieu ne remet point la peine du péché , tandis que l'affection au péché persévère dans une âme. Or, disent les docteurs, l'indulgence plénière est une rémission générale de la peine due à tous les péchés : donc elle suppose que toute affection au péché , pour léger qu'il soit , ait été détruite par un renoncement total et absolu. Condition essentielle, et condition bien raisonnable. Car Dieu vous dit : Cessez de vouloir m'offenser, et je cesserai de vouloir vous punir : est-il rien de plus juste? Mais tout juste qu'il est, chrétiens, qui de vous l'a fBiit? soyez-en juges vous-mêmes, puisqu'il n'y a que vous-mêmes qui le puissiez savoir, et qui en puissiez juger. Cependant, ô mon Dieu! nous ne cesserons point de rendre à votre infinie miséricorde de solennelles actions de grâces. Vous pourriez, au moment que nous nous séparons de vous par le péché, nous abandonner et nous livrer à toute la rigueur d'une justice inexorable; mais vous nous présentez la pénitence comme un bouclier pour parer à vos coups et pour les détourner. Ce n'est point assez; et parce que la pénitence, en nous réconciliant avec vous , nous impose de longues et de pénibles satisfactfons, vous voulez bien encore sur cela. Seigneur, vous relâcher de vos droits; vous nous offrez l'indulgence , vous nous la faites annoncer par vos ministres , vous l'attachez aux exercices du christianisme les plus ordinaires et les plus faciles. Heureux, si nous entrons dans cette voie que vous nous ouvrez, et qui, au sortir de ce monde, doit nous conduire à vous , pour vous posséder éternellement! Ainsi soit-II.
POUR LA FÊTE DE SAINT LOUIS
SERMON
POUR