‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 23 sur 232 · POUR LE SIXIÈME DIMANCHE · texte numérisé non relu

POUR LE SIXIÈME DIMANCHE

APRÈS LA PENTECOTE.

SUR LA TEMPÉRANCE CHRÉTIENNE

Et accipuus gepUm panes, grattas agent, firegit, et datol ditdpuiiM tuit ut appunerent, et appoiuerunt turbœ.

Alors Jésus prit les sept pains qai lui avaient été présentés , et , TCiMUnt des actions de grâces , il les rompit , et les donna à ses dIseipleB pour les distrUiaer, et ils les distrUniérent aa people. Saint Marc, chap. 8.

Si nous étions , comme les anges , de purs esprits, toutes nos vertus devraient se ressentir de la condition etde Texcellence de cet ét^t : mais parceque nos âmes sont attachées à des corps, et que ces corps font une partie de nous-mêmes, Dieu veut que nos vertus aient un caractère particulier pour sanctifier nos eorps^ aussi bien que nos âmes ; et que nos corps de même que nos âmes, reçoivent de nos vertus le fonds de sainteté et de perfection qui leur est propre. En effet, il n'y a point de vertu dans Thomme, soit morale soitchrétienn6,qui ne puisse contribuer à J*nn et à ranUe mais coin les prias, il y en a

toutefois une qui sert spécialement à tous les deux par une différence essentielle : c'est-à-dire une vertu qui ne réside dans Tâme que pour sanctifier le corps, et dont la fonction principale est de gouverner le corps, est de régler les appétits du corps , est de pourvoir à l'entretien du corps , est d'assujettir le corps à Tesprit, pour assujettir ensuite plus aisément Fesprit à Dieu. Or cette vertu , c'est la tempérance. Les philosophes l'ont mise au nombre des vertus morales ; mais les Pères de l'Église et les théologiens nous l'ont proposée comme une vertu surnaturelle dans le christianisme, et l'Évangile nous en fait un devoir absolument indispensable et un moyen de salut. Il est donc important, mes chers auditeurs, de vous la faire connaître, et je n'en puis trouver, ce me semble, une occasion plus favorable que celle-ci. Le Sauveur du monde, suivi d'une nombreuse multitude jusqu'au milieu d'un désert sec et aride, après avoir nourri leurs coeurs d'une pâture toute céleste , pense au soulagement de leurs corps pressés par la faim; et vous savez par quel miracle il multiplia les pains et fournit à la subsistance d'un si grand peuple. C'est de ce miracle même que je veux tirer aujourd'hui d'excellentes leçons, pour vous apprendre à vous comporter chrétiennement et saintement dans l'une des actions de la vie les plus ordinaires, qui est le repas et la nourriture du corps. Ce sujet, me direz-vous , ne convient guère à la dignité de la chaire : et moi je vous réponds, ne convenait-il pas à saint Paul? Cet apôtre le croyait-il au-dessous de son ministère, et n'en a-t-il pas plus d'une fois entr^enu les fidèles, lorsqu'il leur écrivait : Soit que vous mangiez, soit que vous buviez , faites tout pour la gloire de Dieu : Sive manducatis , sive bibUis , omnia in gloriam Deifacitef (1. Cor., 10.) Cestune matière, il est vrai , que les prédicateurs traitent rarement , et peut-être n'en avez- vous jamais entendu parler; mais c'est pour cela même que je ne la dois pas omettre, afin que vous ne manquiez pas d'instruction sur un point où tous les jours on se laisse aller à tant de désordres. J'aurai néanmoins, dans toute la suite de ce discours , des écueils à éviter et des précautions à prendre. Implorons le secours du ciel, et demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie : Ave,

Deux choses , selon saint Thomas et selon tous les maîtres de la morale, sont nécessaires pour l'accomplissement d'une action vertueuse. Premièrement, d'en corriger les abus; et secondement , de la revêtir de toute la perfection dont elle est capable. Je puis dire, chrétiens, et Texpérience ne nous en convainc que trop sensiblement, qu'il n'y a point d'action sujette à de plus grands désordres, que ces repas où la nature cherche à réparer ses forces affaiblies , mais où la passion , au lieu de se conte-

nir dans les bornes du besoin, s'abandonne aux plus honteuses et aux plus scandaleuses débaudies. Comme cette action, toute naturelle par elle-même, procède immédiatement de Tappétit que nous nommons concupiscible , on ne doit point être surpris qu'elle en contracte les qualités. Or cette convoitise est la source de tous les vices, et n'ayant rien en soi que de matériel, il faut que la grâce fasse des efforts extraordinaires pour la purifier et la rendre digne de Dieu. Voici donc en deux mots tout mon dessein , renfermé dans Févangiie de ce jour. Je veux vous montrer comment le Fils de Dieu, dans le mystère de la multiplication des pains, et dans le soin quMl prend de ces saintes troupes qui Pavaient si longtemps accompagné sans soutien et sans nourriture, nous enseigne à retrancher de la réfection du corps ce qu'il y a de défectueux et de déréglé : se sera la première partie. Et nous verrons encore de quelle sainteté il nous fait connaître que cette réfection du corps est susceptible, et comment il nous apprend à la perfectionner : ce sera la seconde partie. Ce Sauveur des hommes répand sur tout un peuple les effets de sa charité ; et dans cette charité qu'il exerce , je trouve tout ensemble et une réforme générale de tous les dérèglements de l'appétit sensuel , et le plus parfait modèle d'un usage sobre et chrétien des dons delà Providence, qui servent d'aliments à nos corps. Ne négligeons pas , je vous prie, ces leçons : pour peu que vous y donniez d'attention , elles vous paraîtront, comme à moi, bien solides et bien nécessaires. Commençons.

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