TROISIÈME PARTIE
C'est une question que les Pères de l'Église se sont proposée, savoir, pourquoi Dieu ayant déjà jugé en particulier tous les hommes à la mort, les jugera encore à la fin du monde. Ils en apportent différentes raisons : mais la plus solide est, à ce qu'il me semble , celle de saint Grégoire de Nazlanze, Dieu, dit*il » en usera de la sorte, afin de faire connaître à tout l'univers dans ce jugement général l'état de la vie et de la conscience de chacun des hommes. Maintenant la plupart des hommes paraissent ce qu'ils ne sont pas, et ne paraissent pas ce qu'ils sont. Les justes par humilité prennent souvent la figure des pécheurs, et les pécheurs par hypocrisie contrefont la piété des justes. De là les justes en mille rencontres sont condamnés , et les pécheurs justifiés et. autorisés. Or il est du devoir de la Providence de faire cesser ce désordre, et c'est pour cela que Dieu a établi un jugement universel , où tous les secrets des cœurs serontrévélés , et où nous pourrons avoir une pleine connaissance du vice et de la vertu, FUi hominis , disait le Seigneur parlant à Êzéchiel, putasne vides quid isti /aciunt^ ( Ezbgh. , 8)? Prophète , penses-tu être as- ^ez éclairé pour voir ce que fait mon peuple.' pensestu en être bien instruit? non , tu ne le connais pas ; pourquoi ? parce que tu n'en vois que les apparences
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et que les dehors. Fode parietem : ingredere , etoîdebis abomiruUionespessimas {EzECH., 8) : Approche, entre plus avant , perce cette muraille, et tu verras toutes les abominations qu'elle couvre. Tu crois que ce peuple m'honore , parce qu'il se tient devant mes autels dans une posture humble et suppliante, et qu'il m'offre des sacrifices : et moi je te dis que je rejette tous ces sacrifices. Mais , Seigneur, c'est vous qui les avez ordonnés. Tu te trompes : j'ai ordonné des sacrifices d'esprit , des sacrifices véritables et qui procèdent d'une sincère religion. Or, en tout ce que fait mon peuple, il n'y a qu'un certain extérieur qui frappe les yeux. On dirait qu'il y a du zèle pour moi , mais ce n'est qu'une idole et qu'une vaine montre de zèle : Et ecce idoium zeli, (Jd,)
Voilà , mes chers auditeurs, le dernier trait sous lequel le Fils de Dieu lui-même nous a représenté la fausse piété des pharisiens. Piété toute superficielle , toute sur les lèvres , toute sur le visage, et rien dans le cœur. Aussi à quoi le Sauveur, du monde les comparait-il? à des sépulcres blandiis. I^'en considérez que les dehors, tout est lirillant; mais ouvrez-les et pénétrez jusque dans le fond , vous n'y trouverez qu'infection et que pourriture. f^x vobis , quia similes estis septUcris dealbaUs. (Matth., 23.) Mais encore, demande saint Chrysostôme , pourquoi cette comparaison? Elle est tr^ naturelle et très-propre, répond ce Père ; parce que n'être saint qu'à l'extérieur, c'est n'être , pour ainsi dire , qu'un cadavre de piété , et que comme un corps sans âme qui n'est bon qu'à renfermer dans un tombeau. En effet , qu'est-ce que Dieu attend de l'homme , et que cherche-t-il dans l'homme ? le cœur; et sans le cœur qu'y a-t-il dans l'homme. qui soit digne de Dieu? C'est donc dans le cœur que consiste la vie de l'homme juste, puisque c'est par le cœur qu'il plaît à Dieu , par le cœur qu'il ainoe Dieu et qu'il mérite d'être aimé de Dieu. Otez-luî cette vie du cœur, tout le reste est mort dans l'or* dre de la grâce , comme tout le reste meurt dans l'ordre de la nature dès que le cœur cesse de vivre.
De là vient que Dieu , par la bouche de ses prophètes , se plaignant de l'infidélité des Juifs, réduit tous les reproches qu'il leur fait , à ces termes si ordinaires ou à d'autres semblables : que leurs cœurs sont loin de lui , qu'ils ont détourné de lui leurs cœurs, que leurs cœurs se sont endurcis contre lui: Audite me duro corde, (Isai., 46.) De là vient que David faisant le portrait de l'homme de bien et du pécheur, nous marque particulièrement entre l'un et l'autre cette différence essentielle, savoûr, que le juste a le cœur droit, qu'il sert Dieu de cœur, qu'il porte la loi de Dieu dans son cœur, Lex txi ^us in corde ipsius {Psal, 36) ; mais que le pédieur, au contraire , a un cœur vain et un cœur corrompu; que dans son cœur il s'est révolté
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contre Dieu, qu*il a dît au fond de son cœur, il n'y a point de Dieu : DixU insipiens in corde suo, non est Deus. (P«a/.^36.) De là vient que le même prophète royal, dans ces prières si fréquentes et si ardentes quil adressait à Dieu , tantôt lui disait , Éprouvez-moi , Seigneur, éprouvez mon cœur et connaissez-le; tantôt le suppliait de former en lui un cœur nouveau , et un cœur pur ; tantôt s'animait à le louer et à le bénir de toute l'étendue de son cœur ; tantôt, en deux mots qui exprimaient toute la disposition de son âme et de tous ses sentiments, l'appelait le Dieu de son cœur, Deus cordis mei. {Psal,, 72.) Il faudrait presque rapporter ici toutes les saintes Écritures , si je vouiais ne rien omettre de tout ce que nous y lisons à l'avantage de cette piété intérieure et du cœur.
Mais, chrétiens , si c'était un des caractères de la vraie piété dans l'ancienne loi , que cette affection et cette dévotion du cœur, combien plus Test-elle dans la loi évangélique , puisque Jésus-Christ est surtout venu sur la terre pour y former des adorateurs en esprit? Prenez garde; il n'appelle vrais adorateurs que ceux-là. renit hora et nvnc est y quando veri adoratores adorabunt Patrem in splrilu. (Joân., 4.) D'où il s'ensuit que tous les autres ne sont que faux adorateurs ; et que tout culte , quel qu'il soit, qui n'est pas joint avec ce culte de Tesprit , qui ne part pas de ce culte de l'esprit , qui n'est pas relevé par ce culte de l'esprit , n'est qu'un faux culte. Je ne dis pas que ce culte extérieur soit par lui-même criminel ; je ne dis pas que ce soit un culte absolument inutile , ni qu'on le doive ou qu'on le puisse négliger : je sais qu'il y a dans la religion des prières , des cérémonies , des pratiques instituées pour glorifier Dieu, par où en effet il veut étregloriûé, et par où nous le glorifions ; mais je prétends que Dieu ne se tient honoré de tout cela qu'autant que l'esprit y a de part. Je prétends que , sans cette vue intérieure de Dieu , sans ce retour de l'esprit vtrs Dieu , il n'accepte rien de tout cela , parce qu'il n'y a rien en tout cela qui soit proportionné à son être et à sa grandeur. Car, selon l'excellente raison que le Sauveur même des hommes en a donnée , Dieu est Esprit , et pur Esprit , Spiritus est Deus. (Ibid. ) Par conséquent le véritable culte qui lui convient est un culte spirituel, Eteos quiadorant eum, oportet adorare in spiritu (Ibid.); et, par une autre conséquence non moins incontestable , ne lui pas rendre ce culte spirituel , quoi qu'on puisse faire du reste, ce n'est plus l'honorer en vérité, mais seulement en figure. Or Dieu ne peut se contenter de ce culte apparent ; et comme il est vraiment Diea, il veut que ce soit réellement et en vérité qu'on l'adore : Et eos qui adorant eum , oportet odorare in spiritu et veritate.
Cela supposé , mes chers auditeurs , que devons
nous juger de bien des œuvres que nous pratiquons dans le christianisme, ou que nous y voyons pratiquer; et quel fruit pouvons-nous nous en promettre.' De quel mérite et de quel prix peuvent-elles être devant Dieu ? Je ne parle plus de ces œuvres faites par ostentation ou pnr intérêt : il est évident que s'il y a quelque récompense à en espérer, ce ne peut être de la part de Dieu , qui les réprouve comme des œuvres criminelles. Mais je parle de ces œuvres faites sans intention , faites sans recueillement et sans réflexion , faites par coutume , par bienséance , par engagement d'état , et sans esprit de Dieu : désordre plus commun et presque univer^ sel jusque dans les plus saintes professions. Écoutez ceci, je vous prie. On récite de longs offices, et ces offices tout divins sont composés et remplis des plus beaux sentiments de foi , d'espérance , de charité et d'amour de Dieu , de confiance en Dieu, de soumission aux ordres de Dieu ; mais après y avoir employé les heures entières, peut-être n'a-t-on pas fait un acte de foi , pas un acte d'espérance , pas un acte d'amour, de confiance et de soumission; pourquoi ? parce que de tout ce que la bouche a prononcé, le cœur ne disait rien, jii ne sentait rien. On parait devant l'autel du Seigneur, on y fléchit les genoux , on y demeure prosterné et humilié ; et peut-être, en tout ce que l'on y a passé de temps, n'a-t-on pas rendu à Dieu un seul hommage; peut-être ne s'est-on pas une fois acquitté envers ce souverain Maître du devoir de la religion en l'adorant : pourquoi? parce que lareligion ne consiste, ni dans les inclinations du corps , ni dans la modestie des yeux , mais dans l'humiliation de l'esprit, et que l'esprit n*a pas un moment accompagné toutes ces démonstrations de respect et d'adoration. On entre dans les hôpitaux, on visite des prisons, on console des affligés , on soulage des malades, on assiste des pauvres ; et tel peut-être qui fait voir sur cela plus d'assiduité et plus de zèle , est celui qui exerce moins la miséricorde chrétienne : pourquoi ? parce que c'est , ou une certaine activité naturelle qui l'emporte , ou une compassion tout humaine qui le touche , ou l'habitude qui le conduit , ou tout autre objet que Dieu qui l'attire , et dont il suit l'impression.
Grande et importante leçon pour nous, ministres de Jésus-Christ : souffrez que j'en fasse ici la remarque, et que je le dise encore plus à ma confusion que pour votre instruction. Appelés au sacré ministère et spécialement dévoués au culte et au service de Dieu , combien de religieuses pratiques et d'actions pieuses chaque jour nous occupent ! Toute notre vie n'est qu'un cercle de saintes fonctions, qui se succèdent presque sans intervalle. Nous chantons les louanges divines les UMenpublic et les autres en particulier; noosWHHÉàleB autels
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k sacrifice de Tagneau sans tache ; nous annonçons dans les chaires TÉvangile, et nous l'expliquons aux fidèles; nous réconcilions les pécheurs dans le tribunal de la pénitence, et nous servons de pasteurs aux âmes et de guides dans le chemin du salut; nous sommes par état les interprètes de Dieu, les agents de Dieu , les lieutenants et les hommes de Dieu. Quel honneur, et surtout quelle sainteté dans une telle vocation et une telle administration ! Mais voici bien de quoi nous humilier, mes frères , et nous faire trembler. Car il n'est que trop à craindre que cette sainteté ne soit que dans le ministère , sans être dans les ministres. A force de se familiariser pour ainsi dire, avec les choses saintes, on s'y accoutume , et souvent de telle sorte qu'on en perd tout le goût et tout l'esprit. Le cœur ne s'y affectionne plus; et tandis que le simple peuple est touché de nos adorables mystères, on les traite avec autant d'indifférence et autant de froid que si c'étaient des affaires toutes profanes.
Leçon non moins nécessaire pour tant d'âmes dévotes, ou du moins en ayant la répuUtion et le nom. Elles fréquentent les sacrements, et en cela elles sont louables; mais si elles n'y apportent une extrême vigilance, l'usage de la confession, delà communion, leur devient si ordinaire qu'il se change pour elles en coutume, et que la coutume amortit peu à peu cette première ardeur, et ralentit ces secrets et ces saints mouvements dont elles étaient animées.
Cependant qu*arrive-t-il? C'est qu'on tombe par là dans deux espèces d'hypocrisie. Je dis dans deux espèces : car ce ne sont pas, si vous le voulez , des hypocrisies formelles et d'une pleine délibération; mais ce sont toujours des erreurs très-pernicieuses. Hypocrisie par rapport au public, et hypocrisie par rapport à nous-mêmes. C'est-à-dire que, sans même le prétendre expressément, on trompe le public, et qu'on se trompe soi-même. L'un et l'autre est aisé à comprendre. On trompe le public, et comment? parce que toute cette dévotion extérieure dont on se pare n'est en soi , et à le bien prendre , qu'un signe de la dévotion intérieure du cœur. Ce sont des branches , des feuilles , des fleurs qui poussent en dehors , mais qui supposent une racine cachée dans le sein de la terre. Si donc vous n'avez que ces fleurs, que ces branches et ces feuilles; si vous n'avez que ce signe qui se montre aux yeux, et que le fond manque, c'est un signe trompeur, qui marque ce qui n'est pas , et qui ne marque pas ce qui est. Un homme passe pour un saint; on en juge selon ce qu'on voit , et l'on canonise hautement celui-là, on regardecelle-ci comme un modèle de vertu : mais qu'es^ce que cette vertu qu'une fausse lueur ou qu'un fsintême spécieux qui n'a rien de solide ni rien de réel ? Hé ! mon frère, dit saint Chrysostômc ,
soyez ce que vous paraissez; ou ce que vous n^éies pas , cessez de le paraître.
Mais ce qu'il y a de plus déplorable et de plus funeste, c'est qu'on se trompe soi-même. On croit mener une vie toute chrétienne, comme en effet elle semble l'être; on compte pour autant de mérites devant Dieu tout ce qu'on fait , ou tout ce que l'on pense faire de bonnes œuvres , et l'on ne prend pas garde que ce ne sont plus de bonnes œuvres dès qu'elles ne partent pas du principe qui les doit produire et qui seul les peut sanctifier. On écoute volontiers certains éloges , on les reçoit avec complaisance , et Ton n'a pas de peine à se persuader qu'ils sont bien fondés; on se laisse aller à des réflexions , à des retours sur sa conduite qui entretiennent l'illusion où l'on est; on dit aussi bien que cet évêque de l'Apocalypse , Je suis riche ou du moins je travaille à m'enrichir pour le ciel, et à grossir tous les jours mon trésor. Aveugle que vous êtes ! au lieu de cette abondance dont vous vous flattez , vous ne voyez pas votre pauvreté et votre misère. Vous vous figurez avoir les mains pleines, mais comme un homme endormi , qui, dans un songe agréable, s'imagine puiser d'inunenses richesses, et se trouve, à son réveil , dénué de tout : Et nihilinvenenmt in manUms suis. {Psal. 75. ) Si Dieu lui-même s'y trompait, et que ses yeux ne pussent pénétrer au travers de cette surface et de cet éclat qui vous éblouit, vous seriez moins à plaindre : mais ce que vous ne voyez pas , il le voit. Ah ! chrétiens, quand il faudra comparaître devant le tribunal de ce souverain juge , et lui rendre compte non-seulement de nos crimes et de nos habitudes vicieuses, mais de nos vertus, que fera-Ml alors ? S'arrêterat-il , pour décider de notre sort éternel , au corps de nos actions? Et ne nous a-t-il pas m«aacés, par ses prophètes et par ses apôtres , qu'il porterait les rayons de sa lumière jusque dans l'âme , Scrutabor Jérusalem (Sopho., 1 ) ; qu'il mettrait au jour les pensées, les désirs, lés vues, les desseins, Bfani» festaho concilia cordiwn ( 1 . Cor., 4 ) ; qu*il pèserait tout cela dans la balance du sanctuaire, et que tout ce qui ne se trouvera pas de poids , il le réprouverait , Àppensus es in statera , et invenius es minus habens. ( Dan., 5. ) Combien de faux prophètes se présenteront pour lui demander et pour recevoir la couronne de gloire , à qui il répondra : Je ne vous connais point, et je ne vous ai jamais connus : Et tune confitebor illis, quia nunquam novi vos. (Mâtth., 7.) Us auront prédit l'aveair, ils auront fait des miracles, ils se seront attiré Festime, l'admiration, la confiance des peuples, p«r de magnifiques discours , par de beaux ouvrages di piété , par de nouvelles institutions et des établMH sements de charité ; on en aura parlé dans leaKNidei on les aura vantés, et les provinees entîèretf kt.
SUA LA TEMPÉRANCE CHRÉTIENNE
royaumes auront retenti de leur nom : mais ils seront méconnus de Dieu , parce qu*il n'y aura eu là qu'une splendeur aussi vaine qu'éclatante , et que le jour du Seigneur la fera tout à coup disparaître , sans qu'il en reste le moindre vestige sur quoi il daigne attacher ses regards.
Prenons donc, mes frères, des idées plus justes, et suivons l'avis de l'apôtre : Omne quodeumquefacUis in verbo aiU in opère, omnia in nomine Domini Jesu Christi ( Colos., 3) : Ne disons rien, n'entreprenons rien, n'exécutons rien qu'au nom de Jésus<^rist et dans la vue de Dieu. L'arche du Seigneur était toute d'or et en dedans et en dehors : voilà ce que nous devons être. Si nous nous contentons, comme les pharisiens, de purifier estérieurement le vase , et que nous négligions le reste, nous nous exposons à être frappés delà même malédiction. Faisons le sacriûced'Abel , et non point celui de Caîn. Abel offrit ce qu'il y avait de meilleur dans son troupeau, et Cain ce qu'il y avait dans le sien de moins précieux. Vous savez comment Dieu agréa les victimes de l'un , et eut en horreur cell^ de l'autre. Ainsi, pour nous dévouer solidement à Dieu , donnons-lui , avant toutes choses , ce qu*il y a dans nous de plus excellent et de plus noble, qui est l'esprit. Commençons par là, poursuivons par là, finissons par là : car c'est de l'esprit que tout dépend, et tout ce que l'esprit anime devient digne de Dieu et de ses récompenses éternelles, que je vous souhaite , etc.
SERMON