‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 28 sur 232 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il ne faut pas s'étonner si l'hypocrisie, dont les libertins profitent pour se confirmer dans leur libertinage, est aux chrétiens faibles et tièdes ua sujet de trouble, et une tentation daugereuse pour les détourner de la vraie piété. Le démon , qui est le père du mensonge, étant par la même raison le père de l'hypocrisie; et Dieu, comme nous l'apprenons de l'Évangile, lui permettant de se servir de l'hypocrisie pour perdre même, s'il était possible, les élus, on peut dire qu'il n'y a rien en cela qui ne soit très-naturel. Il s'agit seulement de bien établir en quoj consiste cette tentation , afin de la pouvoir détruire, et de bien connaître le mal qu'elle cause, pour y apporter le remède : et c'est ce que vous attendez maintenant de moi. Or je trouve que cette tentation a trois pernicieux effets dans les chrétiens faibles. Car, premièrement , elle leur Imprime une crainte servile de passer danale monde pour hypocrites et pour faux dévots ; et cette crainte leur est un obstacle à l'accomplissement des plus saints devoirs de la religion. Secondement, elle produit en eux un dégoût de la piété, fondé, disentils, sur ce que la piété, quoique peu solide en ellemême et estimable devant Dieu , aie malheur d'être

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sujette a la censure des hommes et à la malignité de leurs jugements. Enfin ils tombent par là dans un abattement de cœur qui va souvent jusqu*à leur faire abandonner le parti de Dieu, plutôt que de s'engager à soutenir la persécution, c'est-à-dire à essuyer la raillerie qu'ils se persuadent que ce reproche odieux ou même que le simple soupçon d'hypocrisie leur attirerait. De savoir, mes chers auditeurs y si en tout cela ils sont excusables, c'est ce que nous allons examiner : mais auparavant comprenez quel est leur état, ou, pour mieux dire, leur désordre : le voici.

Us voudraient s'attacher à Dieu et faire profession de le servir ; mais ils craignent de passer pour hypocrites, et cette crainte les arrête : car voilà ce que nous voyons tous les jours, nous ministres de Jésus-Christ, secrets confidents des âmes et dépositaires de leurs sentiments ; voilà ce qui fait perdre à nos exhortations les plus pathétiques toute leur vertu et ce qui rend notre i^inistère inutile auprès de tant de chrétiens lâches. Ils ont du penchant pour la piété; ils connaissent là-dessus leurs obligations, et ils seraient très-disposés à y satisfaire. Nous tâchons à les y porter, nous leur en représentons r importance et la nécessité. Us nous écoutent, ils goûtent tout ce que nous leur disons, ils en paraissent édifiés, et il semble qu'ils soient déterminés à le mettre en pratique; mais dès qu'il faut faire le premier pas, une malheureuse réflexion survient, et c'est assez pour les retenir. Que pensera-t-on de moi, et à quels raisonnements vais-je m'exposer? croira-t-on que c*est la piété qui me fait agir? on se figurera que j'ai mes vues, et que je tends à mes fins ; on empoisonnera mes plus saintes actions ; on donnera à mes plus droites intentions un mauvais tour, et l'on en rira, ^î'es^ce pas ainsi qu'on demeure dans un état de vie d'où l'on souhaiterait de sortir, et que pour éviter l'hypocrisie , du moins pour en éviter la réputation et le nom , on tombe pour ainsi dire dans une autre. Car si c'est une hypocrisied'avoir lesdehorsde la piété sans en avoir le tond, n'en est-ce pas une d'avoir dans le cœur Pestime de la piété, le désir de la piété, les sentiments de la piété, et d'affecter des dehors tout opposés; de condamner en apparence ce qu'intérieurement on approuve, et d'approuver ce qu'intérieurement on condamne; de se déclarer pour le monde et d'en suivre les voies corrompues, lorsqu'on en connaît la corruption , qu'on en a même une secrète horreur, et qu'on gémit de s'y voir engagé ; de s'éloigner de Dieu et de quitter ses voies, lorsqu'on juge que ce sont les plus droites et les plus sûres, et qu'une heureuse inclination , soutenue de la grâce, nous y attire; en un mot, de se montrer tout autre qu'on n'est en effet? Quoi qu'il en soit, voilà où en sont réduits une multitude infinie de

chrétiens; voilà l'esdavageoù leur lâcheté les tient asservis. Au lieu de prendre l'esprit de saint Paul , cet esprit généreux et saintement libre, cet esprit supérieur au monde et à tous ses discours, cet esprit élevé et indépendant ; au lieu de dire comme cet apôtre : Mihi autem pro mifUmo est id a vobîsjudicer aut ab àumano die, (1 • Cor, , 4.) Pour moi , je suis peu eri peine de quelle manière vous parlerez ou quelque homme que ce soit , quand il s'agit de Ob que je dois à mon Dieu; accusez-moi tant qu'il vous plaira de déguisement et d'hypocrisie, pourvu que j'en sois innocent devant celui qui est mon juge, je me consolerai, et de votre jugement j'en appellerai au sien, Qui autem judicat me, Dominas est ( Ibid. ); au lieu d'entrer dans cette disposition vraiment chrétienne, ils se laissent prévenir des fausses idées d'une prudence toute charnelle, et vivent dans uue servitude plus honteuse mille fois que tous les mépris dont ils se font de si vains fantômes.

Ce n'est pas tout. De cette crainte, dont les serviteurs mêmes de Dieu ne sont pas exempts, suit le dégoût de la piété, et la raison en est évidente. Car, comme a remarqué saint Chrysostôme, n'y ayant rien dans le monde de plus nséprisable ni de plus méprisé que Thypocrisie; et un certain amour, propre qui subsiste en nous jusque dans les plus saints états se trouvant blessé du seul soupçon de ce vice, nous devons aisément et naturellement nous dégoûter de ce qui nous expose à ce soupçon. Or, à moin3 d'une grâce forte qui nous élève audessus de nous-mêmes et qui guérisse sur ce point notre faiblesse, nous nous imaginons, et nous croyons même en avoir l'expérience , que c'est là le sort de la piété, et qu'il est presque impossible de Tembrasser et de la pratiquer saris avoir tous les jours cette peine à soutenir, c'est-à-dire sans être tous les jours, sinon condamné, au moins soupçonné d'hypocrisie. Et parce qu'un tel soupçon est en lui-même très-humîliant , et que la délicatesse de notre orgueil ne le peut souffrir, de là vient qu'ébranlés, ou, si vous voulez, que fatigués de cette tentation , nous perdons peu à peu la joie intérieure , qui est un des plus beaux fruits de la piété : que nous nous rebutons de ses pratiques; que nous devenons tièdes, languissants, pusillanimes sur tout ce qui regarde le culte de Dieu; que nous n'accomplissons plus les obligations du christianisme qu'avec cet esprit de chagrin qui , selon saint Paul , en corrompt toute la perfection et tout le mérite.

Mais si la persécution du monde se joint à cela, je veux dire si ce dégoût de la piété vient encore à être excité par les paroles piquantes et par les insultes, on succombe enfin, on se relâche^ on se dément. Cette persécution de la piété sous le nooi d'hypocrisie se présentant à l'esprili pQ sTen fidt la monstre et un ennemi terrible. En m (

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soi-méiiie, oo a*y croit pas pouvoir résister, oq désespère de ses forces , on se défle même de celles de la grâce , on quitte entièrement le parti de Dieu ; et , plutôt que d*étre traité d*hypocrite , on devient impie et libertin. Voilà , dis-je, mes chers auditeurs, les trois déplorables effeU de cette tentation dont je voudrais aujourd'hui vous préserver. Or je prétends que ce scandale est très-déraisonnable, et qu*à l'égard d'un homme chrétien, il ne peut être justiOé dans aucun de ces trois chefs. Suives ceci , s'il vous platt.

Je soutiens qu'un chrétien n'a jamais de sujet légitime pour craindre qu'on le mette au rang des hypocrites et des faux dévots : pourquoi ? parce qu'il lui est aisé, pour peu qu'il fasse de réflexion sur sa conduite , de se garantir de cette tache, parce qu'il sait fort bien comment il peut servir Dieu de telle sorte que le monde même soit convaincu de sa doiture; parce qu'il ne tient qu'à lui d'allier, quand il voudra, l'exercice d*une piété solide devant Dieu , et la réputation d'une parfaite sincérité devant les hommes. Car, quoiqu'en matière de religion il j ait eu en tout temps de l'artiGce, quoiqu'il soit vrai que les apparences sont trompeuses, quoique le discernement en soit quelquefois difficile , et que les hommes s'y laissent assez souvent tromper, il faut après tout convenir que la vraie vertu a certains traits éclatants par où elle se fait bientôt connaître. C'est une lumière, dit saint Augustin , qui en découvrant toutes choses se découvre encore mieux elle-même; c'est un or pur qui se sépare sans peine de tous les autres métaux; c'est un modèle qui ne peut être si bien contrefait qu'il ne se distingue toujours de ses copies. J'avoue que la sainteté a des caractères équivoques, capables de séduire: mais aussi en a-t-elle d'infaillibles , qui , lui étant uniquement propres , ne peuvent être suspects. Une humilité sans affectation , une charité sans exception et sans réserve , un esprit de douceur pour autrui et de sévérité pour soi-même , un désintéressement réel et parfait, une égalité uniforme dans la pratique du bien , une soumission paisible dans la souffrance, tout cela est au-dessus des jugements mauvais , et Ton ne s'avise point de donner à tout cela le nom d'hypocrisie. Nous avons donc tort de prétexter pour excuse de nos relâchements dans la voie de Dieu cette malignité du siècle , qui , en fait de dévotion , confond le vrai avec le faux. La malignité du siècle ne va point jusque-là. Soyons humbles, renonçons à nous-mêmes , marchons simplement et de bonne foi ; et le monde , tout injuste qu'il est, nous fera justice. Tenons-nous dans le rang où Dieu nous a mis , par un saint atUcbetnetit à ses ordres, et on ne aous confondra point avec ceux qui falsifient ou ^i altèrent son culte. Faisons luire, selon la règle de l'Évangile , cette lumière de notre foi par TédiCca-

tion de nos œuvres ; et les hommes , glorifiant Dieu dans nous , seront là premiers à nous en rendre le témoignage. Que jamais donc une crainte vaine d'être pris pour ee que nous ne sommes pas , j'entends pour hypocrites, ne nous empêche d'être constamment ce que nous devons être, je veux dire chrétiens.

Il en est de même des deux autres effets du scandale que je combats. Vous dites que le malheur de la piété , d'être exposée au soupçon de l'hypocrisie , est ce qui vous en fait nattre le dégodt : et moi je vous réponds avec saint Jérôme que c'est ce qui vous en doit inspirer le zèle; et que s'il y a une raison qui vous oblige indispensablement de prendreioœur ses intérêts , c'est cette même iniquité des hommes dans la liberté qu'ils se donnent de soupçonner et de juger ceux qui la professent. Pourquoi cela? parce que c'est à vous de vous opposer à cette fniqultét de détruire ces soupçons , de réfuter ces jugements^ et de montrer par votre vie que , quoi qu'en pense le monde , Dieu ne manque point encore de vnâs serviteurs. C'est à vous, dis-je , d'en être une preuve , et d'en convaincre le libertinage : car qui le fera , si ce n'est vous qui connaissez Dieu , et qui , par l'expé. rienoe des dons dé sa grflce, savez combien il est honorable et avantageux d'être à lui ? Maisconmient le ferez-vous, si vous vous dégodtez de son servîee, et si par votre délicatesse, on plutôt par votre lâcheté, vous vous éloignez de la piété par la raison même qui vous engage à être encore plus zélé pour elle , et à vous y attacher avec plus d'ardeur? Ainsi ce que vous alléguez pour justifier ce dégoût est jus tement ce qui le rend criminel. En effet , chrétiens , il est hors de doute que , dans les temps où Thypocrisie règne le phis , c'est alors que les véritables fidèles ont une obligation plus étroite de s'intéresser pour Dieu et pour la pureté de son culte : et comme nous pouvons dire, à notre honte, que le siède où nous vivons est un de ces sièdes malfaeureuz , puisqu'il est certain que jamais l'abus de la dévotion apparente et déguisée n'a été plus grand qu'il l'est aujourd'hui, de là je conclus que jamais Dieu n'a exigé de nous plus de ferveur, et que ce qu'il y a parmi n<^is de vrais chrétiens , bien loin de s'aflliger et de se refroidir dans cette vue , doivent s'enflammer d'un feu tout nouveau pour la loi de Dieu , s'en déclarant tout haut comme ce brave Machabée , et y attirer les autres par leur exemple. Omnis qui habet zetum legis, exeatpost me, (Machab. 3.)

Mais pour cela, direz-vous, il faut se résoudre à être persécuté du monde ? Hé bien ! mon cher auditeur, quelle conséquence tirez-vous de là ? Quand il s'agirait d'être persécuté, devriez- vous renoncer au parti de Dieu? Faudrait-il abandonner la piété parce que le monde lui est contraire ? Ces persécutions quelelibertinage vous susciterait auraienVelles

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quelque chose de honteux pour voos? en pourriezvous 50iihailer de plus glorieuses? La seule ooosolalioQ de les endurer pour une si digne cause ne devndtMelle pas , non-seulement vous remplir de force , mais de joie ? Ah , chrétiens ! quels sentiments doivent produire en nous ces paroles du Sauveur, Qui me mtbuerUHmeOMtermones, hune FiUus honUnUerubeMceêqmtmnenerUintnaJestateiuailMC.y 9) : Si quelqu'un rougit de moi devant les hommes, je roBgirai de lui devant mou Père. Une telle déclaration , qui a inspiré tant de hardiesse et tant de courage aux confesseurs de la foi , ne sofBt-elle pas pour détruire au moins dans votre esprit le scandale de votre propre ûiiblesse? et si vous y succombiez, que pourriesB-voos répondre à Jésus-Christ, je ne dis pas dans le jugement exact et rigoureux que vous : un jour à subir, mais dès à présent et dans le \. de votre conscience? Seriez-vous bien reçus o« bien recevables à dire que vous n'avez pu consentir qu'on vous traitât d'bjrpoorites , et que cela seul a ralenti votre zèle, et vous a empêchés de rien entreprendre ni de rien exécuter pour Dieu? Et qu'auriez-vous donc &it, mon cher auditeur, si vous aviez été aussi rudement attaqué que les martyrs ? Comment auriez-vous soutenu les affreuses épreuves par où ils ont passé ? Comment auriez-vous zésisté jusqu'à l'effusion de votre sang, si vous ne tenez pas contre nue légère contradiction? Voilà ce que je pourrais voos répondre. Mais je n'ai pas même besoin de tout cela pour vous Caiire voir combien ce prétendu scandale que vous cause rbypoerisie est mal fondé. La seule erreur où vous éles que le monde, sous le nom d'hypocrisie, persécute la vraie piété , est ce qui vous a fidt prendre jusqœs îd de si £aiusses mesures. Vous vous trompez, chrétiens; le monde, tout impie qu'il est, ne persécute point absolument la vraie piété. Autant qull a ée peine à en convenir et à la reconnattre pour vraie, autant, dès qu'il la connaît telle, est-il délermioé à l'honorer. Cest un hommage qu'il lui rend, et dont il ne se peut défendre. Et quoique, en la respectant, il te condamne lui-même , aux dépens de Ini-roéme , il la respecte jusqu'à sa propre condamnation. Pratiquez la piété avec toutes les conditions queje vous ai marquées, le inonde que TOUS craignez vous donnera les justes éloges qui TOUS seront dus. Ainsi vous n'aurez nul prétexte de vous scandaliser, par faiblesse, de l'hypocrisie d'autnii ; et il ne vous restera plus qu'à ne vous y laisser pas surpiendre par simplicité. C'est le sujet de la troisième partie.

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