TROISIÈME PARTIE
Cest une remarque de saint Chrysostdme, que s'il u*y avait point dans le monde de simplicité, il n'y aurait point de dissimulation ni d'hypocrisie ;
et la preuve qu^il en donne est convaincante : Parce que l'hypocrisie, 'dit-ii;, ne subsiste que sur le fondement et Iti présomption de la simplicité des hommes , et qu'il est évident que l'hypocrite renoncerait à ce qu'il est , s'il ne s'assurait qu'il y aura toujours des esprits faciles à tromper, et capables d'être sur* pris par ses artifices. En effet, chrétiens, on s'y laisse surprendre tous les jours; et, ce qui est bien terrible quand on l'examine selon les règles de la conscience et du salut, on s'y laisse surprendre jusqu'à quitter le parti de la vérité pour embrasser celui de Terreur, et jusqu'à se déclarer coutre le bon droit pour favoriser l'injustice. Deux désordres sources d'un million d'autres, et qui, pour l'importance de leurs suites, demanderaient un discours entier, si l'heure ne me pressait de finir.
On quitte le chemin de la vérité, et on s'égare dans des erreurs pernicieuses , parce qu'on se laisse éblouir par l'éclat d'une spécieuse hypocrisie; et c'est par là, comme l'observe le chancelier Gerson , et comme je vous Tai donné moi-même plus d'une fois à connaître, c'est par là que presque toutes les hérésies ontfait des progrès si surprenants et qu'elles ont corrompu la foi de tant de chrétiens. Car voici , mes cbers auditeurs , ce qui arrivait et ce que Dieu permettait, par un secret impénétrable de sa pro* vidence. On voyait des hommes qui, pour donner crédit à leurs nouveautés et pour autoriser leurs sectes , prenaient tout l'extérieur de la piété la plus scrupuleuse €t la phis rigide, et qui , s'introduisent par cette voie, répandaient leur venin dans les parties les plus saines de l'Église. Ils n'avaietat qu'à paraître revêtus, comme parle l'Évangile, de cette peau de brebis qui les couvrait, pour attirer les peuples à leur suite. Au seul nom de réforme qu'ils disaient partout retentir, chacun applaudissait ; les ignorants étaient prévenus ; les gens de bien , gagnés ; les dévots, charmés. Tout cela dans la plupart n'était que Peffet d'une simplicité populaire, je l'avoue; mais cette simplicité, séduite par l'hypocrisie, ne laissait pas de faire des approbateurs, des fauteurs, des sectateurs de l'hérésie, c'est-à-dîre des prévaricateurs de leur foi et des déserteurs de la vraie religion. S'ils avaient su que ces hérésiarques travestis en brebis étaient au fond des loups rarissants , ils auraient été bien éloignés de s'attacher à eux ; mais parce qu'ils étaient simples sans être prudents, ils les suivaient en aveugles, et tombaient avec eux dans le précipice.
Voilà ce qui touche Fintérêt de la vérité. En est-il de même de l'équité et de la justice dans le commerce et la société des hommes? Oui, mes frères, répond saint Bernard, traitant ce même sujet. Comme par rillusion et par la surprise de l'hypocrisie on s'engage dans Terreur au préjudice de la vérité, aussi pur la même surprise s'engage-t-on souvent
SUR ^HYPOCRISIE
à soutenir riojtistice contre le bon droit , le crime contre Tinnocence, la passion contre la raison, rincapacité contre le mérite : et cet abus est encore plus commun que Tautre. Vous savez, chrétiens, ce qui se pratique, et Inexpérience du monde vous l'aura fait connaître bien mieux qu*à moi. Qu*un homme artiflcieux ait une mauvais cause, et qu'il se serve avec adresse du voile de la dévotion , dès là il trouve des solliciteurs zélés, des juges favorables, des patrons puissants , qui , sans autre discussion , portent ses intérêts quoique injustes, et qui, sans considérer le tort qu'en souf&iraient de mallieureuses parties , croient glorifier Dieu en lui donnant leur protection et en Tappuyant. Que sous ce déguisement de piété un homme ambitieux et vain prétende à un rang dont il est indigne , [et qui ne lui est pas dû , dès là il ne manque point d'amis qui n^ocient, qui intriguent, qui briguent en sa faveur, et qui ne craignent ni d'exclure pour lui le plus solide mérite, ni de se charger devant Dieu des conséquences de son peu d*habileté : pourquoi ? parce qu'ils sont, pour ainsi dire, fascinés par le charme de son hypocrisie. £nfin, qu'un homme violent et passionné , mais en même temps hypocrite , exerce des vexations, suscite des querelles, trouble par ses entreprises le repos de ceux qu'il lui platt d'inquiéter, et qu'en tout cela il fiasse le personnage de dévot, dès là il est sûr d'avoir des âmes dévouées qui loueront son procédé, qui blâmeront ceux qu'il opprime, et qui, ne jugeant des choses que par cette première vue d'une probité fausse et apparente, justifieront les passions les plus visibles, et condamneront la vertu même. Car c'est ainsi que l'hypocrisie , imposant à la simplicité , lui fait commettre sans scrupule les plus grossières injustices , et je serais infini si j'en voulais produire toutes les espèces.
On demande donc si ceux qui se laissent surprendre de la sorte sont excusables devant Dieu. Écoutez, chrétiens, une dernière vérité, d'autant plus nécessaire pour vous que peut-être n'en avez-vous jamais été instruits. On demande, dis-je, si les égarements dans la foi et si les défauts de conduite qui blessent la charité et la justice envers le prochain seront censés pardonnables au tribunal du souverain juge, parce qu'on prétendra avoir été trompé et séduit par l'hypocrisie. Et moi je réponds que cette excuse sera l'une des plus frivoles dont un chrétien se puisse servir : pourquoi cela? par deux raisons tirées des paroles mêmes de Jésus-Christ, et qui ne souffrent point de réplique. Parce que Jésus-Christ, prévoyant les maux que devait produûre cet éclat de la fausse piété , ne nous a rien tant recommandé dans l'Évangile que de nous en donner de garde , que d'y apporter tout le soin d'unç sainte circonspection et d'une exacte vigilance , que de ne
pas croire d'abord à toute sorte d'esprits, que de nous défier particulièrement de ceux qui se tm^ forment en anges de lumière; en un mot* que de nous précautionner contre ce levain dangereux des pharisiens, qui est l'hypocrisie : AUendiie a fer^ mento phariissortmif quod est kjfpocrisis. (Luc., 13. ) Faites-y attention, défendez-vous-eo, attef^ dite. Or c'est à quoi nous ne pensons jamais, vivant sur cela dans une négligence , ou , pour mieux dire, dans une indifférence extrême; donnant à tout, oe discernant rien , nous comportant comme si no«s étions peu en peine d'y être surpris, et même eomme si nous voulions l'être. Et ne le voulons-nous pas en effet, surtout quand cette illusion satis&il notre vanité ou notre curiosité? D'où je conclus que, s'il en arrive des désordres , c'est-à-dire si notre foi ou notre charité viennent à en être altérées « bien loin de mériter grâce, nous sommes doublemem coupables auprès de Dieu, et du désordre causé par notre erreur, et de notre erreur même , parce que l'un et l'autre vient de notre désobéissance, en n*observant pas ce précepte du Sauveur : JtiendUe a fermenta pfiarisœorum.
Car enfin, mes frères, disait saint Bernard, si l'on avertissait un voyageur qu'il y a un précipice dans soA chemin dont il doit se préserver, et que, négligeant cet avis salutaire, et marchant aa hasard, il s'y jetât par son imprudence , ne serait-il pas inexcusable dans son malheur? Or voilà justement notre état. Jésus-Christ nous a dit ài termes exprès : Prenez bien garde , parce qu'il s'élèvera de faux prophètes, qui viendront sous mon nom, qui auront l'apparence de la sainteté, qui feront même des prodiges, et qui, par ce moyen, en« pervertiront plusieurs; et je vous le pr^is, afin qu'ils ne vous séduisent pas : k'idet£ ne qtds vos sedueaU C Mâtth., 24. ) C'est ainsi qu'il nous a parlé; et cette leçon , encore une fois , est celle de tout l'Évangile que ce divin Maître semble avoir eu plus à cœur de nous faire comprendre. Cependant c'est celle que nous voulons comprendre le moins. Notre unique règle est de nous abandonner sur ce point à notre caprice; et il n'y a rien où nous affections davantage d'agir par la préoccupation de nos idées , sans vouloir écouter notre raison ni notre foi , pour peu que notre foi et notre raison s'opposent à notre goût et contredisent les sentiments de notre cœur. Après cela , si nous faisons de fausses démarches, et si nous nous égarons dans les voies du salut, pouvons-nous prétendre que notre simplicité soit un sujet légitime de justification pour nous? Mais, quelque précaution que l'on y apporte, il est difficile de n'être pas trompé par l'hypocrisie. Vous le dites, et moi je soutiens qu'âpre les règles admirables que Jésus-Christ nous a données, il n'est rien de plus aisé que d'éviter cette surprise dans les
SDR L'AUMONE.
doot nous parlons, qui sont celles de la eonscienoeet du salut étemel. Car en matière de idigion, par exemple, cet Homme-Dieu nous a déclaré que la preuve infaillible de la vérité était la soumission à son Église; que hors de là toutes les Tertus qui se pratiquaient n'étaient qu'hypocrisie et que mensonge; et que quiconque n'écoutait pas son Église, fût-il un ange descendu du ciel , il devait être regardé comme un païen et comme un publicain . S'il arrive donc que, sans avoir égard à une instruction si positive et si importante, nous nous attachions à un parti où cet esprit de soumission ne se trouve pas , dès là, quoique séduits par Thypocrisîe , nous sommes criminels , et notre erreur est une infidélité. Et voilà ce qui confondra, dans le jugement de Dieu , tant d'âmes réprouvées qui , par une simplicité pleine d'indiscrétion , ont adhéré aux sectes et aux hérésies sous ombre d'une réforme imaginaire. Car de quelque bonne foi qu'aient été , à ce qu'il semble, ceux qui se sont engagés dans le schisme de Luther ou dans celui de Calvin, s'ils avaient suivi la règle du Fils de Dieu, et s'ils en avaient fait la juste application qu'ils en pouvaient et .qu'ils en devaient faire, ils auraient aisément découvert le piège qu'on leur dressait, et l'écueil où ils se laissaient conduire. Et il ne faut point me répondre qu'ils allaient où ils croyaient voir le plus grand bien ; car c'est par là que tant d'âmes chrétiennes, quittant la voie simple de la piété pour marcher dans des voies plus hautes, mais détournées, se sont peidoes et se perdent tous les jours ; malheur que sainte Thérèse déplorait autrefois*, et pour lequel Dieu la suscita, afin de nous donner dans sa personne Fidéed'une conduite prudente et droite ; c'est, dis-je , par là que le démon , sous prétexte non-seulement du bien, mais du plus grand bien, les fait tomber dans l'abtme : démon que Marie , toute remplie de grâces qu'elle était , appréhenda, quand elle se troubla à la vue d'un ange, se défiant d'autant plus de ce qu'il lui proposait, que c'étaient des mystères plus sublimes : démon dont saint Paul , tout ravi qu'il avait été au troisième ciel , craignait les roses et les artifices, quand il disait. Nous n'ignorons pas ses desseins, et nous ne savons que trop que cet esprit de ténèbres se montre souvent ioos la forme d'un esprit de lumière : démon que les ^pdtres eux-mêmes redoutaient, lorsque, voyant Jésus-Christ ressuscité, ils s'écriaient que c'était un fantôme, ne se fiant pas à leurs propres yeux ni à la présence de cet Homme-Dieu : démon, dit saint Bernard, qui, des quatre persécutions dont l'Église a été affligée, y entretient la plus dangereuse. La (vemière a été celle des tyrans qui , par la cruauté des suppliées , ont voulu arrêter l'établissement de la foi; la seconde , celle des hérésiarques qui , par la nouveauté de leurs dogmes, ont corrompu la
pureté deia ooctrine; la troisième, celle des catholiques libertins, qui, par leurs relâchements, ont perverti la discipline des mœurs : mais la dernière et la plus pernicieuse est celle des hypocrites, qui, pour s'insinuer et pour se faire croire, contrefont la piété et la plus parfaite piété. Il est donc de notre devoir et d'une nécessité indispensable d'user de toute notre vigilance pour nous tenir en garde contre eux. Sans cela , Dieu nous menace de nous comprendre dans l'anathème qu'il lancera sur kur tête : Et partem ponet cum hypocrUis, (Matth. , 24. ) Et parce que le Sauveur des hommes nous avertit de joindre toujours la prière à la vigilance , c'est encore une obligation pour nous d'avoir recours à Dieu , et de lui dire souvent avec son prophète : Notamfac mihi viam in qua ambulemy qtUa ad te levavl animam meam. {Fsal.y 1 12. ) Montrezmoi , Seigneur, la route où je dois marcher ; ne permettez pas qu'une trompeuse illusion m'aveugle. Le monde est rempli de faux guides d'autant plus à craindre qu'ils sont plus adroits à se cacher, et que leurs intrigues sont plus secrètes. C'est pour cela que je m'adresse à vous, ô mon Dieu! afin que vous m'aidiez des lumières de votre grâce , et qu'à la faveur de cette clarté divine je puisse heureusement parvenir au terme de la gloire où nous conduise, etc.
SERMON