SUR L'ÉTAT DE LA VIE ET LE SOIN DE S'Y PERFECTIONNER
Pharitœus iians , hétc apud §e orahat : Deua, grattai tibi ago f quia.tum tum neut cmteri honUnum.
Le pharisien se tenant debout Csisait intérieurement cette prière : Seigneur, Je vous rends grAce de ce que Je ne suis pas comme le reste des hommes. Saint Loc, chap. 18.
Jamais l'orgueil et l'esprit ambitieux se fit-il mieux comialtreque dans l'exemple de ce pharisien ? Toute sa prière consiste à s'élever lui-même et à rendre grâces au ciel d'un avantage imaginairequ'il prétend avoir, et qu'il n'a point en effet reçu. Car bien loin d^étre, ainsi qu'il le pense, au-dessus du reste des hommes, sa seule présomption suffit pour le rabaisser devant Dieu aux derniers rangs, et pour le mettre infiniment au-dessous de cet humble publicain qu'il méprise. Encore, remarque saint Augustin, s'il se contentait dédire: Je ne suis pas comme quelques-uns des hommes. Mais en disant sans exception, comme les autres hommes , il se préfère à tous les hommes en général, et pour se glorifier il les condamne : Non sttm siaU cxteri kominum. Aussi quelle place prend-il dans le temple, et en quelle posture s'y ia\tr\\ voir ? Au lieu que le publicain demeure à la porte et ne se croit pas digne de pénétrer plus avant, le pharisien approche du sanctuaire et va jusqu'au pied de l'autel. Au lieu que l'un baisse les yeux par respect et se prosterne contre terre, l'autre se tient debout et lève la tête : Pharisœus autem stans,\o\\k^ mes chers auditeurs, le caractère de l'ambition; elle veut toujours monter, toujours s'avancer. Elle ne rougit de rien , et sans égard à la faiblesse du sujet qu'elle possède et à qui elle inspire de se pousser, ou dans l'Église, ou dans le monde, il n'y a point de projets si téméraires qu'elle ne lui fasse concevoir, ni de si hautes espérances dont elle ne le flatte. Damnable et audacieuse passion dont je voudrais réprimer les attentats criminels! Mais avant que de vous proposer mon dessein, adressons-nous à cette Vierge, qui par son humilité a, pour ainsi dire , commencé la rédemption du monde , et saluons-la avec les pa'roles de l'Ange : y4v€.
C'est par le plus sage et le plus adorable de tous les conseils , que Dieu , créant le monde, et y voulant établir une société d'hommes vivant ensemble et destinés à converser les uns avec les autres , y a distingué divers états, et leur a assigné leurs fonctions et leurs devoirs. Suivant cette providence il y a des conditions supérieures , et il y en a de subordonnées ; il y en a d'éclatantes, et il y en a d'obs-
cures : toutes réglées parla sagesse divine, et nécessaires pour maintenir la paix sur la terre et le bon ordre. Car sans cette diversité qui met l'on en pouvoir de commander, et qui tient l'autre dans la dépendance ; qui fait paraître celui-là dans la spiendeur, et qui rédoit celui-ci à demeurer dans les ténèbres ; quel renversement verrait-on dans le monde, et que serait-ce que la société humaine ? Mais cette disposition générale de la Providence ne sofiBsait pas, et il en fallait encore une plus particulière. Je veux dire qu'entre ces différentes conditions il follait que Dieu, selon ses desseins et ses vues de prédestination, marquât à chacun des hommes et lui déterminât l'état particulier où il l'appelait. Or c*est ce que Dieu afait ; tellement qu'il n'y apoint d'bom* me qui n'ait une vocation propre, qu'il doit tâcher de bien connaître, et qu'il est îndispensablemeot obligé de suivre. Cependant, chrétiens , voici le désordre de l'ambition. Elle nous tire de cette itNite où Dieu voulait nous conduire, et elle nous ûùt prendre une voie plus conforme aux désirs de notre cœur , et à l'orgueil dont il se laisse enfler. Elle nous porte à un rang où nous ne devons point aspirer, puisqu'il est au-dessus de notre état; et elle nous entretient dans une négligence entière des obligations de notre état, où néanmoins nous devons vivre et nous perfectionner. En deux mots, qui vont faire le partage de ce discours , on veut être ce qu'on n'est pas , c'est de quoi j'ai à vous parler dans la première partie; et Ton ne veut pas être ce qu'on est , c'est sur quoi je vous instruirai dans la seconde partie. Ne point chercher à être ce qu'on n'est pas, et travailler à être parfaitement ce qu'on est , voilà le fond de l'humilité chrétienne , et le sujet de votre attention.