SUR L'ÉTAT
cela son crédit, et souvent quelque chose de plus ; on se fait une gloire d*en venir à bout; celui qui en prend mieux le chemin passe pour le plus habile et pour le plus entendu ; et parce que tout cela est ordinaire, on se figure qu'il esthonnéte, et que Dieu ne le défend pas. L*aveuglement du péché peut-il nous conduire plus loin?
Car enfin , quand tout cela n*aurait pas été condamné dans le paganisme , quand cette passion de s*élever serait d'elle-même innocente, ce que la seule raison nous enseigne ne pouvoir pas être , comment pourrait-on la justifier dans un chrétien? Quel monstre qu'un chrétien ambitieux, qui fait profession d'adorer un Dieu humilié et anéanti, ou plutôt qui adore dans la personne de son Dieu les humiliations et l'anéantissement , et qui , dans sa propre personne , est idolâtre des honneurs du monde ; qui sait que son Dieu Ta sauvé en se faisant petit, et qui prétend se sauver en se faisant grand ; qui remercie son Dieu de s'être abaissé pour lui et qui n'a point d'autre pensée que de s'élever soi-même ? Et comment, mon cher auditeur» pouvez-vous vous approcher de votre Dieu dans cette disposition ? comment pouvez-vous le prier, comment pouvez-vous vous confier en lui , comment pouvez-vous même l'aimer, le voyant si contraire à vous , ou vous voyant si contraire à lui ? Toute votre dévotion en cet état n'est-elle pas une illusion , et quand vous feriez des miracles , ne devrais-je pas m'en défier et les avoir pour suspects?
Mais il n'est pas besoin d'aller jusque-là pour reconnaître combien cette passion que je combats est ennemie de Dieu. Les seuls désordres qu'elle cause dans la société des hommes en sont des preuves trop sensibles. Vous les savez, chrétiens, et ce serait en vain que je vous en ferais le dénombrement. Quand cette passion s'est une fois emparée d'un esprit, vous savez l'empire qu'elle y exerce, et jusqu'où on se porte pour la satisfaire. Il n'y a point de ressort que l'on ne remue, point d'artifice qu'on ne mette en œuvre, point de personnage que l'on ne fasse ; on y fait même servir Dieu et la religion. N'ayant rien d'ailleurs par où se distinguer, on tâche au moins de se distinguer par là ; par là on s'introduit et on s'insinue, par là on se transfigure aux yeux des hommes ; de rien qu'on était on devient quelque chose; et la piété, qui, pour chercher Dieu , doit renoncer à tout, par un renversement déplorable se trouve utile à tout , hors à chercher Dieu et à le trouver. Cest cette passion qui viole tous les jours les plus saints devoirs de la justice et de la charité. Cette concurrence d'ambition dans la poursuite des mêmes honneurs, voilà ce qui divise les esprits et qui entretient les partis et les cabales , ce qui suscite les querelles, ce qui produit les vengeances, ce qui est le levain des plus violentes