‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 4 sur 232 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Jamais décision de la foi n'a été ni plus authentique, ni reçue dans le monde chrétien avec plus de soumission et plus de respect que celle où l'Église , foudroyant autrefois le pélagianisme , établit , disons mieux, déclara la nécessité de la grâce intérieure de Jésus-Christ pour toutes les oeuvres du salut; et jamais conséquence n'a été ni plus infaillible ni plus évidemment tirée de son principe, que celle que je tire aujourd'hui de cette décision de l'Église pour prouver la nécessité de la prière. Sans la grâce du Rédempteur, quelque fonds de vertu naturelle que je paisse avoir, et quelque bon usage que je fasse de ma raison et de ma liberté, je suis dans une impuissance absolue de parvenir au terme dusahit; c'est ce quele grand saint Augustin soutint avec tant de zèle, et ce qui fut enfin solennellement conclu contre l'hérésiarque Pelage. Sans le secours de la grâce , non-seulement je ne puis parvenir à ce bienheureux terme du salut, mais je ne puis pas même m'y disposer, je ne puis pas même commencer

à y travailler, je ne puis pas même le désirer, je ne puispasmême y penser; c'est oe qu'ont depuis défini tsnt de conciles et tant d» papes, pour exterminer le semi-pélagiahisme, rejeton pernicieux de l'erreur que saint Augustin avait si glorieusement combattue. Or les mêmes armes dont se servait alors l'Église pour défendre la grâce de Jésus-Christ contrôles hérétiques qui l'attaquaient, sont celles qu'elle me fournit encore pour justifier l'indispensable obligation de la prière , contre les mondains et les lâches chrétiens qui la négligent : car voici , mes chers auditeurs, comment je raisonne, et comment chacun de vous doit raisonner avec moi.

Sans la grâce il n'y a point de salut; donc il n'y a point de salut sans la prière, parce que hors la première grâce, qui e^t indépendante de la prière, comme étant, dit saint Prosper, le principe de la prière même, il est de la foi que la prière est le moyen efficace et universel par où Dieu veut que nous obtenions toutes les autres grâces, et que toutes les autres grâces , dans l'ordre de la Providence et de la prédestination, sont essentiellement attachées à la prière. Petite et accipieiis : Demandez et vous recevrez. Voilà la règle que Jésus-Christ nous a prescrite, et qui, étant limitée à ce don parfait, à ce don souverain et excellent qui nous vient d'en haut, je veux dire la grâce du salut, n'a jamais manqué; voilà la clef de tous les trésors de la miséricorde; voilà le divin canal par où tous les biens célestes nous doivent être communiqués. Demandez le royaume de Dieu et sa justice, ou plu* tôt, demandez sans restriction tout ce qui vous est nécessaire pour y arriver, et soyez sûrs que vous l'aurez : Petite et accipietis. Voilà, dis-je, l'oracle de la vérité éternelle, dont il ne nous est pas permis de douter. D'où il faut conclure, reprend le docteur angélique saint Thomas, que nul homme, soit juste; soit pécheur, mais encore moins le pécheur que lejuste, n'a droit d'espérer en Dieu qu'en conséquence de ce qu'il le prie, et que toute confiance en Dieu qui n'est pas fondée sur la prière, et soutenue, ou, si j'ose ainsi m'exprimer, autorisée du crédit de la prière, est une confiance vaine, une confiance pr^omptueuse, une confiance même réprouvée de Dieu; et la raison est que Dieu, dit saint Thomas, qui ne nous doit rien par justice , et qui est incapable de nous rien devoir autrement que par miséricorde, tout au plus par fidélité, ne s'est engagé à nous par ces titres mêmes de fidélité et de misériricorde, que sous condition et dépendaroment de la prière. Il peut donc , non-seulement sans être injuste, mais sans cesser d'être fidèleet miséricordieux, ne nous point accorder ses grâces quand nous ne le prions pas. Je dis plus , et dans le cours ordinaire de sa providence, il le doit en quelque façon, parce que des grâces aussi précieuses que les siennes (c'est

sua LA PHi£a£.

Il réflexion de saint Chrysostôme ) , des grâces aussi importantes que celles qui nous conduisent au salut, méritent bien au moins qu'il nous eu coûte de les demander, et de les demander avec empressement et avec ferveur.

Vous me direz quMndépendamment de nos prières. Dieu sait nos besoins spirituels, et, sans que nous nous mettions en peine de les lui faire connaître, qu'il y peut pourvoir. 11 est vrai , répondait saint Jérôme à Vigilantius, qui, préoccupé de son sens, et renversant sous ce prétexte le fondement de la religion, voulait conclure de là l'inutilité de la prière ; il est vrai , Dieu connaît par lui-même nos besoins; mais quoiqu'il les connaisse par luimême, et qu'il y puisse pourvoir sans nous , il veut y être déterminé et engagé par nous; c'est-à-dire il veut être excité par nos prières à nous accorder les secours qu*il nous a préparés , il veut que nos prières soient le ressort qui remue sa miséricorde et qui la fasse agir : car il est, ajoutait ce saint docteur, le maître de ses biens ; et , en cette qualité de maître , c'est à lui de nous les donner et d'en disposer aux conditions qu'il lui plaît. Or, encore une fois, il lui a plu que la prière fût une de ces conditions, et même la principale, et qu'elle entrât dans le pacte qu'il a fait avec nous comme notre Dieu , en nous disant, PetUe et accipietis : il lui a plu , en faisant servir nos besoins à sa gloire , de nous intéresser par là à l'honorer, de nous attacher à son culte par ce sacré lien , de nous tenir par là dans l'exercice de cette continuelle dépendance où nous devons être à son égard; en un mot, il lui a plu de vouloir être prié, et démettre comme à ce prix les dons de sa grâce et les effets continuels de sa charité divine. Car c'est ainsi que s'expliquait saint Jérôme, en réfutant l'hérésie des adamistes, qui consistait à rejeter la prière comme superflue ; hérésie que Jovinien avait osé renouveler, et dont Vigilantius était alors l'un des plus zélés partisans. Mais de là , chrétiens, s'ensuivent trois autres vérités qu'il est du devoir de mon ministère de vous bien faire comprendre, et que vous ne pouvez ignorer sans un piéjudice notable de votre religion et de votre foi.

Première vérité. Il s'ensuit que, dans le cours de la vie chrétienne, il nous peut arriver et quUt nous arrive souvent de manquer en effet de certaines grâces pour accomplir le bien auquel nous sommes obligés, et pour éviter le mal que la loi de Dieu nous défend , sans que nous ayons droit d^aliéguer notre impuissance pour excuse de nos désordres, sans que nous puissions prétexter devant Dieu nulle impossibilité d'obéir à ses commandements, sans que sa loi, dans ces occasions, nous devienne impraticable; l'obligation que Dieu s'est faite de nous exaucer autant de fois que nous le prierons titilement

pour le salut, étant alors contre nous une raison invincible qui nous ferme la bouche , et qui confond ou notre lâcheté ou notre erreur. Ceci mérite votre attention. Il vous est impossible, par exemple, dites-vous , d'aimer sincèrement votre ennemi , et de lui pardonner de bonne foi l'injure que vous en avez reçue ; et , persuadé que cela vous est impos* sible , vous prétendez par là vous disculper des sentiments de haine et de vengeance que vous conservez dans le cœur. Ainsi le malheureux esprit du monde , qui est un esprit d'infidélité , vous aveugle-t-il. Mais écoutez les paroles de saint Augustin , bien opposées à ce langage, ou plutôt écoutez toute l'Ëglise assemblée dans le dernier concile , et se servant des paroles de saint Augustin. Vous vous trompez, mon frère , dit ce saint docteur cité par le concile, vous vous trompez : Dieu , qui est le meilleur et le plus sage de tous les législateurs, en vous commandant d'aimer votre ennemi, ne vous commande rien d'impossible ; mais par ce commandement adorable , il vous avertit de faire ce que voys pouvez, et de demander ce que vous ne pouvez pas , et il vous aide à le pouvoir. Deus impossibilia non jubei, sedjubendo monet, et facere quod possis , et petere quod non possis , et adjuvcU ut possis. {ConciL Tridentin,) Voilà en deux mots, ou la réfutation de votre erreur, ou la conviction de votre libertinage. Vous ne vous sentez pas encore prévenu de cette grâce toute-puissante qui inspire la charité pour les ennemis mêmes , et cette grâce vous manque , je le veux : mais vous avez une autre grâce qui ne vous manque pas, une autre grâce qui vous tient lieu de celle-là, et avec laquelle il ne vous est jamais permis de rien imputer au défaut de celle-là. Quelle est cette autre grâce? la prière , que Dieu vous a mise en main comme un instrument avec quoi vous pouvez tout , et qu'il ne tient qu'à vous de mettre en œuvre pour vous attirer cette grâce de la charité héroïque et de Famour des ennemis, que vous n'avez pas. Vous ne pouvez pardonner, mais vous pouvez prier; et le pouvoir de prier est pour vous une assurance et un gage du pouvoir de pardonner : car il suffit que vous puissiez l'un ou l'autre, ou plutôt que vous puissiez Tun pour l'autre; et du moment que l'un ou l'autre de r es deux pouvoirs vous est donné, le pardon de l'injure vous est possible. Or, après la promessf^ de Jésus-Christ, l'un des deux vous est assuré et vous est acquis; autrement saint Augustin m vous aurait pas dit : Et facere quod pouls, et petere quml non possis^ de faire ce que vous pouvez , et de demander ce que vous ne pouvez pas, ijuisïju'ï! serait également hors de votre pouvoir de deiniiader et de faire. Il faut donc que la I grâce de (mt m vous manque que parce que vous

SUR LA PWÈRE.

ii*U8éz pas de celle de prier et de demander. £t c'est , mon cher auditeur, le secret que je vous apprends , et ce qui éclaircit parfaitement la théologie des Pères de rËglise, quand ils avancent sur cette matière des propositions dures en apparence , mais d'ailleurs d'une connexion admirable entre elles ; car voici le nœud de cette connexion. La grâce nous manque quelquefois : qui en doute , et qui peut en disconvenir ? mais nous manque-^elle parce que Dieu nous la refuse, ou parce que nous ne la demandons pas à Dieu ? nous manque-t-eile par le défaut de celui qui la donne, ou par notre indisposition et notre indifférence à la recevoir? nous manque4-elle parce que Dieu ne veut pas nous exaucer, ou parce que nous négligeons de le prier? Voilà, homme du monde, ce qui vous condamnera un Jour. Jugezvous, et écoutez-moi. Vous êtes trop faible pour surmonter la passion qui vous domine, et pour résister à la tentation et à Thabitude du honteux péché dont vous vous êtes fait esclave; je le sais, et /ep gémis pour vous : mais avez'^vous bonne grâce de vous en prendre à votre faiblesse, tandis qu'il vous est aisé de pratiquer ce qui vous rendrait fort et invincible, si vous vouliez y recourir? Or telle est la vertu de la prière.

De dire qu'il y a des états où cette prétendue faiblesse s'étend jusqu'à la prière même, des états où rhomme tenté n'a pas même la force de prier, je sais que raisonner ainsi , c'est encore une de ces pensées malignes que notre esprit suggère à notre cœur pour chercher des excuses dans le péché : Âd excusandas excusationes in peccatis. [Ps, 140.) Mais, comme remarque saint Chrysostôme, si cela était, pourquoi l'apâtre de Jésus-Christ nous assurerait-il le contraire, et pourquoi ferait-il consister la 6délité de Dieu , en ce que Dieu ne permet point , et ne permettra jamais que nous soyons tentés au-dessus de nos forces? Fidelis Deus, qui non paHetur vos tentari supra id quod potestis. ( 1 . Cor,, 10. ) Car s'il y avait des états où nous n'eussions ni la force de vaincre la tentation , ni la force de prier pour en obtenir la victoire, c'est-à-dire des états où la grâce pour l'un et pour l'autre nous manquât également, il faudrait que saint Paul l'eût mal entendu, et qu'en voulant nous consoler par ce motif de la fldélité de Dieu, il nous eût donné une fausse idée, puisqu'il serait vrai qu'étant trop faibles pour prier, aussi bien que pour résister, nous serions évidemment tentés au delà de ce que nous pouvons, et qu'ainsi Dieupermettraitcequecet apôtre à soutenu qu'un Dieu fidèle ne pouvait permettre. Mais non, mon frère, poursuit saint Chrysostôme, il n'en va pas ainsi : vous êtes faible jusqu'à l'excès ; mais vous ne l'êtes que parce que malheureusement vous quittez l'exercice de la prière : car dans le

dessein de Dieu, c'était la prière qui devait vouà fortifier, qui devait vous fournir des armes, qui devait vous servir de bouclier pour repousser les attaques du démon. Et en effet, par la prière, les saints, quoique fragiles comme vous , ont toujours été victorieux; et sans la prière, quoique saints d'ailleurs, ils auraient été comme vous vaincus. Cessez donc, encore une fois, d'excuser parla vos chutes; et de l'expérience funeste que vous avez de votre fragilité, ne concluez autre chose que la nécessité absolue où vous êtes d'observer le précepte de Jésus-Christ, qui vous commande de prier, et de prier sans relâche : Oportet semper orare, et non deficere. ( Luc, 18. )

11 en est de même de ces chrétiens froids et languissants, peu touchés des devoirs de leur religion , qui , se voyant dans la sécheresse et le dégoût , et même dans l'insensibilité et l'endurcissement se plaignent que Dieu les délaisse, au Heu de s'accuser devant Dieu de leur propre infidélité, et de reconnaître avec gémissements et avec larmes que leur malheur au contraire est qu'eux-mêmes ils délaissent Dieu, en renonçant à la prière, et ne faisant nul usage de cet excellent moyen sur lequel roule toute l'espérance chrétienne. Car c'est encore un autre point de la créance catholique, qui nous est déclaré par le concile, qu'à Tégard de ceux qui sont une fois justifiés, ou par la pénitence ou par le baptême, Dieu ne les abandonne jamais , s'ils ne Tout auparavant abandonné : Deus gratia sua semeljustificatos nunquam deseHl, nisiprius ab eis deseratur, ( Concil. Trid, ) Or il est néanmoins hors de doute que ce serait Dieu qui les abandonnerait le premier, si, lorsqu'il leur fait un commandement , il ne leur donnait pour l'accomplir, ni la grâce de la prière, . ni , comme parlent les théologiens, la grâce de Faction. Mais il n'est pas moins évident qu'il ne les abandonne qu'après qu'ils l'ont déjà abandonné, quand il ne les prive de la grâce de l'action que parce qu'ils ne sont pas fidèles à la grâce de la prière. Quel est donc l'ordre de cet abandon terrible que nous devons craindre? Le voici : nous commençons, et Dieu achève; nous abandonnons Dieu en négligeant de recourir à lui, et de nous attirer par la prière sa grâce et son secours ; et Dieu qui , selon le prophète , méprise celui qui le méprise , nous abandonne, en nous laissant, par une juste punition , dépourvus de ce secours et de cette grâce. Mais l'abandon de Dieu suppose le nôtre ; et sans In nôtre qui est volontaire , et dont nous nous rendons coupables , nous ne devrions jamais craindre celui de Dieu. Hors de là nous aurions droit de compter sur Dieu, et ce droit ou cette sûreté pour nous serait ! la prière : mais avec quel front osons-nous nous en prendre à Dieu, et dire qu'il s'éloigne de nous,

SUR LA PRIERE

pendant que nos conseiences nous reprochent que c'est nous-mêmes qui ie forçons à eet éloignement, et qui , par le mépris que nous faisons de la prière, sommes les premiers à nous éloigner et à nous détacher de lui !

Seconde vérité. Il s'ensuit de là que le plus grand de tous les désordres , et en même temps de tous les malheurs où puisse tomber Thomme chrétien , c'est d'abandonner la prière : pourquoi? parce qu'abandonner la prière , c'est renoncer au plus essentiel et au plus irréparable de tous les moyens de salut. Prenez garde , s'il vous plaît. Au défaut de tout autre moyen, quelque avantageux ou même nécessaire qu'il puisse être pour ie salut éternel , l'homme chrétien peut trouver des ressources dans la religion. Il n'y a point de sacrement dont l'efïicace et la vertu ne puisse être suppléée par les dispositions de la personne qui le désire de bonne foi , mais qui ne peut le recevoir. Il n'y a point d'oeuvre, ni méritoire, ni satisfactoire , qu'une autre de pareil mérite et d'égale satisfaction ne puisse remplacer. La contrition pure et parfaite peut tenir lieu de la confession des péchés. L'aumône, selon la doctrine des Pères, peut, par l'acceptation de Dieu, être substituée au jeûne ; mais rien ne peut à notre égard être le supplément de la prière, parce que, dans Tordre du salut et de la justiGcation, la prière, dit saint Chrysostôme, est comme la ressource des ressources mêmes, comme le premier mobile qui doit donner le mouvement à tout le reste; et quand tout le reste viendrait à manquer, comme la dernière planciie pour sauver du naufrage l'homme pécheur. Si je suis incapable d'agir pour Dieu Je puis au moins souffrir pour lui. Si l'inlirmitéde mon corps m'empécbe d'exercer sur moi les rigueurs de la pénitence , je puis racheter mes péchés par la miséricorde en- ' vers les pauvres : mais , dans quelque état que je me suppose, si je cesse de prier, je n'ai plus rien sur quoi je puisse faire fond, et par nul autre moyen je ne puis racheter ni réparer la perte que je fais en me privant du fruit de la prière. Ne priant plus , toutes les ressources de la grâce sont taries pour moi , et mon âme , Seigneur, est devant vous comme une terre sèche et aride, qui n'est plus arrosée des pluies du ciel; ne priant plus, je n'ai plus ni humilité, ni foi, ni patience, parce que, bien loin de m efforcer à pratiquer ces saintes vertus je ne me donne pas même la peine de vous les demander; ne priant plus, je me laisse emporter à mes passions et à mes désirs déréglés , parce que , bien loin de les combattre , je n'ai pas même recours à vous , qui pouvez seul m'aider à les réprimer ; ne priant plus, toute l'harmonie de la vie chrétienne est en moi déconcertée, parce que la prière , qui en était l'âme , cesse et n'est plus pour moi d'aucun usage; car c'est à quoi se termine Fiiidévotion que je remarque et que

je déplore dans je ne sais combien de lâclies chrétiens.

Cependant, mes chers auditeurs , voila le désordre du siècle; et tel de vous à qui je parle, doit actuel • lement se dire h soi-même , Voilà mon état. C'est un pécheur d'habitude accablé du poids de ses iniquités, mais dont le dernier des soins est d» représenter à Dieu sa misère , et de s'adresser à lui comme à son libérateur, en s'écriant avec l'apôtre : Qids me liberabit de corpore mortis hujus? [Kom., 7.) Qui me délivrera de ce corps de mort? CTest une femme mondaine, remplie de l'amour d'elle-même et idolâtre de sa personne , mais qui n'a jamais dit à Dieu sincèrement : Seigneur détruisez en moi cet amour profane, et faites-y régner le vôtre. C'est un homme exposé par sa condition aux occasions les plus prochaines du péché, qui , à tous les moments du jour, devrait soupirer vers le ciel et implorer l'assistance du Très-Haut, mais qui, tranquille au milieu des dangers les plus présents, passe les années entières sans rendre à Dieu le moindre culte, ni lui offrir le sacriflc* d'une humble prière. Voilà, dis-je, ce que j'appelle la désolation du christia. nisme. Je ne parle point de certains pécheurs endurcis, qui, rebelles à la loi de Dieu et obstinés dans leurs vices, ont une opposition formelle à la prière, parce qu'ils craindraient d'être exaucés, et que, livrés dès cette vie à l'esprit de réprobation, ils ne voudraient pas que Dieu leur accordât la grâce de leur conversion. Il y en a de ce caractère , et Dieu veuille que personne de vous ne se reconnaisse dans la peinture que j'en fais I Je parle de ceux et de celles qui par esprit de dissipation, qui par accablement des soins temporels , qui par attachement aux plaisirs du monde, qui par froideur pour Dieu, qui par indifférence pour le salut, qui par oubli de leur religion , se sont mis dans la possession malheureuse de ne plus prier : c'est à ceux-là que je parle , les conjurant , par le plus pressant de tous les motifs, d'ouvrir aujourd'hui les yeux et d'avoir compassion d'eux-mêmes. Car que peut-on, mes frères, espérer de vous, si vous quittez ce qui est la base et l'appui de toutes les espérances des hommes? Destitués du secours de la prière, que devez-vous attendre de Dieu? Sans la prière , quelle part avez-vous aux mérites de Jésus- Christ? de quel bien êtes- vous capables? quel mal pouvez-vous éviter? Comment le péché vous a-t-il portés jusque-là , de renoncer à ce qui devrait être votre souveraine et votre unique consolation ? estce paresse? est-ce endurcissement de cœur? est-ce doute et incrédulité? Si c'est paresse, en fut-il jamais une plus léthargique que celle de se damner et de se perdre , faute de dire à Dieu, Sauvez-moi ? Si I c'est endurcissement, en peut-on concevoir an plut f affreux oue cekii d'être couvert de plirieSt et de

SUR LA PRIÈRE

sont de pures visions de Tesprit Iiumaîn. qui bien souvent en sont les extravagances, qui n'ont nul caractère de solidité, et qui ne se trouvent fondées sur aucun des principes de la religion. Cest en quoi je fais consister le premier abus. Car j'appelle oraison chimérique , celle dont TÉvangile ne nous parle point , et que Jésus-Christ ni saint Paul ne nous ont jamais enseignée : n'étant ni vraisemblable ni possible que, dans le dessein qu'ils ont eu de nous apprendre toute perfection , ils nous eussent laissés dans une ignorance profonde de ce qui devait être, en matière d'oraison , le plus haut degré de la perfection même. Or c'est justement ce qui serait arrivé; car en quel endroit, ou de l'Évangile, ou des autres livres sacrés , paralt-il le moindre vestige de cent choses que le raffinement des derniers siècles a inventées, et qu'on a voulu faire passer dans le monde pour oraison extraordinaire? J'appelle oraison chimérique, celle qui , réduite aux principes , ne se trouve pas à l'épreuve de la plus exacte et la plus sévère théologie , la théologie , dit le savant chancelier Gerspn, devant être particulièrement en ceci comme la pierre de touche, pour distinguer le faux et le vrai , ce qui est suspect et ce qui est sûr, ce qui est vicieux et ce qui est louable et soutenable ; et tout ce qui ne s'accorde pas avec cette théologie, ne pouvant être que la production d'un esprit trompeur ou trompé. Or vous savez combien de ces manières d^oraison, que la nouveauté ou l'entêtement avaient fait valoir dans le monde, soumises ensuite à la censure des docteurs, et par là au jugement de l'Église , ont été rejetées et réprouvées, non-seulement comme vaines et frivoles , mais comme dangereuses et préjudiciables a la vraie piété. J'appelle oraison chimérique, celle qui choque le bon sens , et contre laquelle la droite raison se révolte d'abord , ayant toujours été convaincu que le bon sens, quelque voie qu'on suive, doit être de tout ; et que là où le bon sens manque , il n'y a ni oraison ni don de Dieu. Or cela seul ne devait-il pas suflire pour discerner la fausseté de tant d'espèces d'oraison qui ont servi de piège aux âmes faibles ; et n'est-il par étonnant que , malgré ce bon sens universel qui a toujours réclamé contre un tel désordre, c'est-à-dire que malgré l'opposition de tous les esprits judicieux et de tous les hommes sages , on n'ait pas laissé de courir après ces fantômes d'oraison, et qu'à la honte du christianisme on ait vu ces fantômes l'emporter souvent sur Toraison solide et véritable? J'appelle oraison chimérique, celle dont les termes et les expressions mêmes semblent n'être propres qu'à décrier la religion et à la faire tomber dans le mépris, la religion, disait Lactance, ne devant rien admettre, ni rien autoriser qui ne soit digne de la majesté et de la sainteté du culte de Dieu; et l'oraison, pour peu

qu'elle se démente de ce caractère , cessant d'i'lre ce qu'elle est, et ne méritant plus le nom qu'elle porte : or voilà , chrétienne compagnie , ce qui fait le sujet de ma douleur, quand je vois se répandre dans le monde tant de livres sans choix , où , sous prétexte d'oraison, la religion est toute défigurée, et qui , par un goût dépravé du siècle où nous vivons, ont néanmoins leurs approbateurs. J'appelle oraison chimérique, celle qui, de la manière qu'on la propose, est absolument inintelligible , et où les plus pénétrants et les plus éclairés théologiens ne conçoivent rien. Vous me direz qu'entre Dieu et l'âme, il peut se passer dans l'oraison des mystères ineffables et inexplicables ; et moi je réponds , premièrement, que, si ces mystères sont inexplicables , on ne doit donc pas entreprendre de les expliquer; que, si ces mystères sont inexplicables, il faut donc se tenir dans le silence, et imiter au moins saint Paul, qui, après son ravissement au troisième ciel , avouait humblement l'impuissance où il était de rapporter ce qu'il y avait entendu : Et audivi arcana verba quœ non licet homini loqui. (2. Cor,, 12). Car c'est ainsi qu'en usait ce grand apôtre ; mais voici l'abus, mes chers auditeurs : on se croit plus capable que saint Paul , et ce que saint Paul n'a pas cru lui être permis, on le présume de soimême. C'est-à-dire, quelque ineffables et mexplicables que soient ces mystères d'oraison , un homme particulier et sans aveu s'estime assez habile pour en parler, pour les développer aux autres, pour les réduire en art et en méthode, pour en faire de^ leçons, pour en donner des préceptes, pour en composer des traités, et pour en discourir éternellement avec des âmes peut-être aussi vaines que lui , et souvent séduites par lui. Au lieu de renfermer en soi-même, comme saint Paul , ce que Dieu pourrait lui avoir fait entendre, il produit indiscrètement et inutilement hors de soi ce qu'il a pour l'ordinaire imaginé, et ce qu'il n'entendit jamais. Combien d'exemples tout récents n'en avons-nous pas? Mais, en second lieu , je soutiens que nul genre d'oraison ne doit être approuvé, beaucoup moins admis sous cette notion de mystères élevés, mais inexplicables. Autrement il n'y aurait point d'insensé ni de visionnaire qui ne fût reçu à débiter dans l'Église de Dieu , comme mystères d'oraison , ses folies et ses rêveries. Car il n'appartient qu'à saint Paul de pouvoir dire , Audivi arcana verba : Dans ce commerce intime avec mon Dieu, j'ai entendu ce que je ne puis exprimer. Quand saint Paul parlait de la sorte , je suis sûr qu'il avait entendu quelque chose de divin, parce qu'étant, comme il était, l'organe du Sain^Esp^it, il ne pouvait se rendre à soi-même que des témoignages infaillibles. Mais quand tout autre que saint Paul me tient ce langage, j'ai droit et je suis même dans l'obligation de m'en défier;

SUR LA PRIÈRK.

ooorqaoi ? parce que sans cela je serais exposé à tou s (esécueils du mensonge et de IMmposture , et parce qu*il n'y aurait plus d'erreur dont je pusse me garantir. Mais présupposons toujours une espèce d'oraison sublime , exempte d'illusion et de tromperie , et qui soit en effet de Dieu ; ce que je vais dire demande une réflexion toute nouvelle.

Ou préfère l'oraison extraordinaire à l'oraison commune; c'est le second abus que je combats. Car il est évident, chrétiens, que l'oraison la plus commune est celle dont le Fils de Dieu nous a lui-même prescrit la forme , et que nous appelons pour cela oraison dominicale , et il est d'ailleurs de la foi que cette oraison , que nous avons reçue du Seigneur même, quoique la plus commune et la plus simple , est celle qui nous doit être plus vénérable, et à laquelle, préférablement à toute autre, nous devons nous attacher : pourquoi ?Kon -seulement, dit saint Cyprien, parce que c'est Jésus-Christ qui en est fauteur, et qui nous l'a apportée du ciel , mais parce qu'en effet toute commune et toute simple qu'elle est, c'est l'oraison la plus parfaite , et la plus capable de rendre les hommes parfaits. Qu'il y en ait d'autres plus mystérieuses, et, si vous voulez, d'une plus haute élévation, c'est ce que je vous laisse à décider ; mais anathème à quiconque en reconnaîtra une plus sainte et plus sanctifiante ! Or, selon toutes les maximes de la vraie religion, nous devons préférer, comme chrétiens , l'oraison qui nous sanctifie à celle qui nous élève. Il est vrai , celle qui élève l'âme à ces degrés sublimes de contemplation peut être une grâce et un don de Dieu ; mais prenez garde, s'il vous plaît, que c'est l'une de ces grâces stériles qui, quoique infuses de Dieu , ne rendent l'homme ni plus juste, ni plus agréable à Dieu ; Tune de ces faveurs de Dieu qui ne donnent point de mérite , l'un de ces dons qui peuvent être quelquefois les effets de la sainteté , les récompenses de la sainteté, les marques de la sainteté, mais jamais, ni la cause de la sainteté, ni la sainteté niéme : au lieu que l'oraison commune , par l'exercice et par les actes des plus méritoires vertus auxquelles elle tient l'âme appliquée, est une source féconde et abondante de toutes les grâces qui font devant Dieu la sanctification de l'homme. Or, pelant les choses dans la balance du sanctuaire, ce qui produit la sainteté , ce qui opère le mérite , ce qui enrichit l'âme des vertus, doit avoir dans notre estime une préférence infinie sur ce qui n'est que pure grâce et que pure faveur : et comme la foi nous enseigne que le moindre degré d'humilité , de charité, de patience, est quelque chose, selon Dieu, de plus estimable que le don de faire des miracles et de ressusciter les morts , parce que le (ion des miracles est une grâce infructueuse qu'ont l'ue quelques saints , mais qui n'a point aidé à les

faire saints, et sans laquelle il y en a eu d'aussi saints et de plus saints, aussi, de même principe devons-nous conclure que le moindre degré de cette oraison, où l'âme, par un usage libre de ses puissances, et fidèle à la grâce de son Dieu, travaille a se purifier et à se perfectionner, qui est l'oraison commune, quoique moins élevée, vaut mieux et est d'un mérite plus grand que toutes les extases et tous les dons imaginables , où l'on suppose l'âme sans action et dans le repos de la contemplation : pourquoi ? parce que Dieu , encore une fois , ne discerne point les élus par la sublimité , mais par la fidélité ; et parce que toutes les extases ne sont pas comparables, dans l'idée de Dieu, à la moindre vertu acquise par le travail d'une humble prière. Désirer donc de parvenir à ces grâces extraordinaires , les rechercher, y aspirer, abus, chrétiens, qu'on ne peut aujourd'hui assez déplorer. Ainsi en usent, pour ne rien dire encore de plus, les âmes ignorantes et imprudentes; mais ce n'est pas ainsi qu'en ont usélesâmes'spirituelleset intelligentes. Ce n'est pas ainsi qu'en a jugé la célèbre Thérèse, qui, dans le moment où Dieu par ces voies extraordinaires se communiqua plus abondamment à elle, lui demandait qu'il modérât l'excès de ses faveurs, qu'il ne relevât pas si haut, qu'il suspendit un peu les effets de ses opérations divines, afin, disait-elle, qu'elle pût , dans l'amertume de son cœur, pleurer ses fautes passées, et qu'elle n'en perdît pas si tôt le souvenir : Exdanians, petebat beneficiis in se divinis modum imponi nec céleri oblivione culparum suarum memoriam aboleri, {Offic. EccL in. /est, S, Theres. ) Elle concevait donc que l'exercice de pleurer ses péchés^ en repassant devant Dieu les années de sa vie, était meilleur pour elle que l'extase et le ravissement , et qu'il lui était plus avantageux de ressentir dans la prière les amertumes d'une componction salutaire, que de goûter les délices d'une oraison plus élevée, mais moins profitable. Et voilà, mes chers auditeurs, ce que je vous prêche : y£niulaminicharismata meliora ( 1 . Çor,, 1 2 ) ; à l'exemple de cette grande sainte , entre les dons de Dieu , désirez et enviez les plus excellents ; c'est saint Paul qui vous le permet, et même qui vous l'ordonne; mais ne vous aveuglez pas jusqu'à prendre pour les plus excellents ceux qui sont les plus éclatants. Désirez ceux qui vous sont les plus utiles, enviez ceux qui sont les plus propres à vous convertir, ceux qui vous inspirent plus le zèle de la pénitence, ceux dont l'effet particulier est de vous rendre plus humbles, plus obéissants, plus charitables, plus mortifiés, plus désintéressés. Car ce sont là, dans le sens de l'apôtre, les plus excellents pour vous : charismatu meliora. Mais souvenez-vous que les dons de ce caractère sont attachés à l'oraison commune; que le Fils de Dieu nous a lui-même pour

to

SUR LA PRIÈRE

cela particulièrement recommandée. Ce n*est pas tout, et voici quelque chose de plus essentiel.

On entre dans ces voies extraordinaires sans y être appelé de Dieu, et même contre l'ordre de Dieu ; troisième abus , qui surpasse tous les autres. Car n'est-ce pas entrer contre Tordre de Dieu dans Toraison extraordinaire, de prétendre s'y adonner, quand on a d'ailleurs un évident, un extrême, un pressant besoin de demeurer dans la pratique de Toraison commune? quand, par exemple, on est rempli de défauts qu'on ne peut espérer de corriger sans le secours de l'oraison commune? quand on est dominé par des passions dont la victoire doit être le fruit et ne peut être le fruit que de l'oraison commune? quand on a des devoirs à accomplir, auxquels on ne satisfait point, et dont on ne s'instruit jamais que par les réflexions et les lumières de l'oraison commune? Malgré tous ces besoins, abandonner l'oraison commune pour se jeter dans d'autres voies qui ne conduisent à rien de tout cela , et pour lesquelles par conséquent on n'a ni vocation ni disposition ; et au lieu de vaquer à l'étude de soi-même, à la réformation de soi-même, au changement et à l'anéantissement de soi-même, se proposer un genre d'oraison dont le fond est, pour ainsi dire, une abstraction totale de soi-même, et un oubli de toutes les choses dont on devrait être occupé, n'est-ce pas renverser l'ordre de Dieu? Or, c'est ce renversement qui me fait pitié, je l'avoue, dans la conduite de je ne sais combien d'âmes, censées intérieures : car voilà sur ce point l'illusion du siècle. On se pique d'oraison , et d'oraison sublime, et cependant on suit le mouvement de ses passions les plus vives et les plus ardentes, et cependant on ne connaît pas ses imperfections les plus grossières -, et cependant on se confirme dans ses plus dangereuses habitudes ; et cependant on manque à ses plus importants devoirs. Preuve infaillible, âme chrétienne, que ce n'est point à l'oraison sublime que vous êtes appelée de Dieu : pourquoi ? parce qu'il est indubitable que l'oraison à laquelle vous êtes appelée de Dieu doit être proportionnée à votre état. Or il n'y a nulle proportion entre cet état de lâcheté , de dissipation , de désordre où vous vivez, et l'oraison sublime dont vous vous piquez. Ce n'est donc point à vous que cette oraison , dans le dessein de Dieu, peut convenir. Remédier à vos faiblesses, vous détromper de vos erreurs, combattre les passions et les vices qui régnent en vous, voilà à quoi Dieu veut que votre oraison soit employée. Si celle dont vous usez ne se rapporte là, quelque sublime qu'elle vous paraisse , ce n'est plus Dieu qui vous attire, c'est votre propre sens qui vous y porte. Or, dès là fût-elle aussi sublime qu'elle vous paraît, quel bien en devez-vous attendre, et quel succès devez-vous vous en promettre? Il est vrai.

cette espèce d'oraison extraordinaire a été saintement pratiquée dans le christianisme ; mais par qui ? par des âmes parfaites , qui avaient pour cela toutes les marques de la vocation de Dieu; par des âmes réglées, qui s'acquittant de leurs devoirs, accomplissaient toute justice ; par des âmes dont la vie était pure, exemplaire, irrépréhensible; qui, par de longues épreuves d'elles-mêmes, s'étaient rendues capables des dons divins, et à l'égard desquelles on pouvait dire avec toute sûreté, que la grâce de l'oraison sublime était la récompense de leur sainteté. Vous, dans l'éloignement où vous êtes de leur sainteté, vous voulez avoir part à leur récompense et vous arroger cette grâce; voilà votre égarement. Car, dans la vie imparfaite que vous menez , la grande règle d'oraison pour vous est qu'au lieu de vous élever, il faut descendre; qu'au lieu de vous abîmer et de vous perdre dans les communications que vous avez avec Dieu, il faut vous y chercher et vous y trouver, c'est-à-dire y reconnaître vos obligations, y examiner vos actions, y modérer vos désirs et vos affections, y acquérir le renoncement à vous-même et à vos passions. Sans cela, plus votre oraison est sublime, et plus elle est vaine ; car j'entends par oraison vaine , celle qui ne corrige aucun défaut, celle qui n'est suivie dans la pratique d'aucune réforme, celle en vertu de laquelle on ne renonce à rien et on ne se détache d^ rien. Or combien n'en a-t-on pas vu servir d'un triste exemple de ce que je dis! Combien d'âmes présomptueuses, qui, en même temps qu'elles disaient profession de marcher dans ces voies intérieures dont je parle, n'en étaient pour cela ni moins déréglées, ni moins emportées, ni moins aigres, ni moins entières dans leurs sentiments , ni moins hautaines, ni moins dominantes; en un mot, qui, pour être élevées dans l'oraison, n'en étaient ni plus saintes devant Dieu, ni plus édifiantes devant les hommes ! Vous me demandez comment elles tombaient dans un abus aussi énorme que celui-là : je vous l'ai dit, chrétiens, par la séduction de l'esprit qui les conduisait : elles entraient dans ces voies d'oraison par esprit de vanité, de curiosité et de singularité; elles y demeuraient par esprit d'opiniâtreté, d'indépendance, d'indocilité; éblouies de ces termes de quiétude, de repos, de silence, elles y entretenaient leur oisiveté. Dieu ne les y appelait pas; faut-il s'étonner si elles en abusaient, et si, bien loin d'en profiter, elles en étaient encore plus imparfsdtes?

Enfin , sous prétexte d'oraison extraordinaire, on méprise et on néglige les règles dont le Saint-Esprit nous a fait des préceptes indispensables pour le saint exercice de la prière : quatrième et dernier abus, qui mériterait un discours entier. Car, dans quelque voie que vous marchiez, fussiez- vous de ces

SUR LA PRIERE

; de premier ordre, que Diea prévient de ses j^us exquises faveurs, c'est à vous, comme au reste des fidèles, qu'a prétendu parler le Saiot-Esprit, quand il a dit : Ante orationem prœpara animam tuam, et noU esse quasi komo qui tentât Deum {Eccles., 18) : Avant la prière, préparez votre âme, et ne soyez pas semblable à Thomme qui tente Dieu. Cest à vous, dis-je, comme à moi , que ce commandement s'adresse; et de vous flatter que vous ayez un privilège qui vous en dispense , de vous persuader qu'en qualité d'âme dioisie vous D'étés pas sujette à cette loi, et qu'il vous est permis ensuite, sans aucune préparation, de vous présenter devant Dieu avec un esprit vide de toute pensée, attendant tout de Dieu, mais sans rien faire de votre part qui vous dispose à recevoir ses dons et ses lumières; de vous figurer que ce qui s'appellerait dans un autre tenter Dieu soit en vous une perfection, parce que Dieu qui vous a élevé n'exige plus de vous ni cette dépendance de sa grâce , ni cet assujettissement à ce que sa sainte parole prescrit en termes exprès; de vous prévenir de ces idées, ce serait un orgueil qui devrait vous faire trembler. Cependant, chrétiens, on en vient la. Parce qu'on se croit dans une voie différente des voies communes, on ne se tient plus obligé à prendre soin de préparer son âme; quelque générale et absolue que soit la loi, on s'en exempte; au liasard de tenter Dieu, on va à l'oraison sans savoir pourquoi Ton y va; on s'y présente sans aucune vue, sans s'y proposer rien, sans y chercher rien; on a on entendement capable d'y découvrir et d'y connaître le^ plus solides vérités, et on se fait un mérite de ne l'y pas appliquer; une volonté capable d'y former les plus saints désirs, et d'y concevoir les plus ferventes affections, et on se détermine par avance à s'y tenir oisif et sans action. Or je vous dis que tout cela est illusion : pourquoi? parce qu'indépendamment des voies que vous suivez, ou plutôt que vous croyez suivre, il faut que Ja parole de Dieu soit observée : Jnfe orationem prxpara animam tuam. Vous êtes donc grossièrement et visiblement trompé, quand, au préjudice de cette divine loi , vous n'apportez à la prière nulle préparation. De même, sous ombre d'être élevé à un don particulier de conmiunication avec Dieu , on ne demande plus rien à Dieu , et Ton porte rerreor jusqu'à s'imaginer que le eommandement de Jésus- Christ, Petite et accipietis. Demandez et vous recevrez, n'est que pour les âmes du dernier ordre; que les âmes éloes sont occupées dans l'oraison de quelque chose de plus saint et de plus épuré. Et OMM , je veux bîeo déclarer id que j'aime mieux pour jamais être dans le dernier ordre, en accomplissant le commandement de Jésus-Christ, que d*étre des âmes privilégiées et distinguées en ne raocomplii*

sant pas. Et où en serions-nous, mes chers auditeurs, si, sous ce nom spécieux d'oraison sublime, on anéatitissait un devoir aussi essentiel et aussi inséparable de la religion, que celui de demander à Dieu les grâces du salut? Où en serions-nous si un devoir de ce caractère n'était plus le devoir des parfaits chrétiens, et que pour être élevé dans l'oraison il y fallût renoncer? Mais qui l'aurait cru, qu'on eût dû se faire dans le christianisme une perfection aussi bizarre que celle-là?

Ah ! chrétiens, ne tombez pas en de pareilles erreurs! et pour vous en préserver, attachez-vous aux règles que Jésus-Christ et ses apôtres nous ont laissées. I<îe croyez pas à toutes sortes d'espriu , disait saint Jean; mais éprouvez-les pour connaître s'ils sont de Dieu : Noliteomnispirituicredere, (1 . Joan., 4.) Quand on vous propose des voies extraordinaires , soyez en garde , non-seulement contre ceux qui vous les proposent , mais contre vous-mêmes. Quand on vous dira qu'il paraît un homme de Dieu , dont la conduite dans le gouvernement des âmes est toute nouvelle, Ecce hic est ( Matth., 34 ), quelqueéloge que vous en entendiez faire, nesuivez pas une ardeur prédpitée qui vous y porte : Nolite credere. Attachez-vous à ceux qui vous conduisent par les voies d'une foi soumise et agissante, de l'humilité, de la mortification, de la pénitence , de toutes les vertus chrétiennes. Dans le choix que vous ferez , n'oubliez jamaislepréeeptede Jésus-Christ, Petite et accipieto : et si quelqu'un vous parle autrement , f ose vous dire, comme saint Paul, que, quand ce serait un ange du del , vous le devez traiter d'anathème. Soit que vous soyez pécheurs , soit que vous soyez justes, ce précepte du Fils de Dieu vous convient. Si vous êtes pécheurs , demandez, peiite, afin que Dieu vous touche le cceur par des grâces de conversion. Si vous êtes justes , demandez, petite, afin que Dieu verse sans cesse sur vous des grâces de sanctification. Surtout demandez, petite y afin d'obtenir de Dieu cette grâce de la persévérance finale qui vous mettra en possession de la gloire étemelle , que je vous souhaite, etc.

géliqoe, bien loia d*étre dangereuse pour nous, nous devient glorieuse et honorable ?

(Test donc en vertu de ce titre que Jésus-Cbrist, dans le onzième chapitre de saint Luc , proposant les maximes fondamentales de son règne , c'est-àdire de cet empire souverain qu'il exerce sur nous comme notre Dieu, insiste particulièrement sur celle-ci : Qui non est niecum, contra me est (Luc, 11): Celui qui n'est pas pour moi , est contre moi ; parole, dit saint Augustin, qui confondra éternellement les sages du siècle , et qui sufBra pour réprouver l'indifférence criminelle où ils se retranchent, quand il est question de rendre à Dieu le témoignage qu'il exige d'eux; parole qui réfutera invinciblement les raisons frivoles par où il s'efforcent maintenant de justiOer leur silence et d'excuser leur timidité en ce que j'appelle le parti de Dieu; parole de malédiction pour ces esprits d'accommodement qui , sans jamais choquer le monde , croient avoir le secret de contenter Dieu , et qui , sans rien faire pour Dieu , voudraient que Dieu fiU content d'eux. Car que répondront-ils à Jésus- Christ, quand il leur dira que Fun et l'autre ensemble était impossible, et qu'ils en devaient être convaincus par cet oracle sorti de sa bouche : Qui non est mecum, confira me est? Prétendront-ils l'avoir mieux entendu que lui , avoir été plus prudents que lui , avoir eu pour ses intérêts un zèle plus discret que lui ? Kt parce qu'alors il s'agira du choix décisif que cet Homme-Dieu fera de ses élus, dépcndra-t-il d'eux d'avoir été à lui malgré lui? Ah! chrétiens, que David raisonnait bien d'une autre manière, et que l'idée qu'il avait conçue de l'être de Dieu et de son excellence lui donnait bien d'autres sentiments ! Non , non , Seigneur, disait-il à Dieu dans l'abondance de son cœur, il ne faut point que je m'érige en sage et en politique ; et malheur à moi si je le suis jamais à vos dépens! Il faut que, dans l'étendue de ma condition, j'aie pour l'avancement et pour le soutien de votre gloire autant de zèle que j'en dois avoir. Car en cela consiste ma grande sagesse; et ce zèle de votre maison, qui me dévore, fait que tous les outrages que vous recevez dans le monde me blessent moi -même personnellement : Zelus domus tuœ comedit me, et opjjrobria exprobrantium tibi ceciderunt super me. {Psalm. 68.) Ces outrages , ô mon Dieu , par l'impiété et l'insolence des hommes, montent jusqu'à vous; mais, par une vertu toute contraire de la charité qui m'anime, ils retombent en même temps sur moi ; c'est-à-dire les blasphèmes que Ton profère contre votre nom , les profanations de votre sanctuaire, les transgressions de votre loi, les insultes, les scandales, les dérèglements de votre peuple, tout cela fait sur mon cœur une impression à laquelle je ne puis résister. Quoi qu'en dise le monde.

SUR LE ZÈLE, stc.

il faut que je m'explique et que je parle; et si ma raison s'y oppose , je la renonce comme une raison séduite et corrompue : Et opprobria exprobrantium tibi ceciderunt syper me. Voilà, mes chers auditeurs, l'exemple et le modèle que l'Écriture nous met devant les yeux : car ce n'est pas seulement un roi comme David qui doit parler de la sorte, mais un seigneur dans ses terres et ses domaines , mais un juge dans sa compagnie , mais un magistrat dans son ressort, mais un supérieur dans sa société, un particulier dans sa famille, chacun sans exception dans son état. Tous les emportements d'un fils débauché et libertin doivent toucher le cœur d'un père; tous les désordres d'un domestique vicieux doivent toucher celui d'un maître. Je dis d'un père et d'un maître chrétiens, afin que l'un et l'autre répondant à la grâce de leur vocation, ils puissent se rendre le même témoignage devant Dieu que David se rendait par ces paroles : Et opprobria exprobrantium tibi ceciderunt super me. Sans cela , ni l'un ni l'autre ne satisfait à ce que lui impose la qualité (^e serviteur de Dieu; et sans cela l'un et l'autre abusent du pouvoir qui leur a été donné de Dieu. Seconde preuve tirée de la comparaison des devoirs du monde, et de la manière dont ils sont observés.

Car il serait bien indigne et absolument insoutenable, de vouloir que Dieu comptât pour un service ce que le monde même regarde comme une espèce de perfidie, et qu'il agréât pour témoignage de notre attachement une conduite dont les hommes se tiennent tous les jours offensés. Or un ami , bien loin de reconnaître pour ami celui qui dans l'occasion hésiterait à se ranger hautement de son parti et à le défendre, le mépriserait comme un lâche, et, si je l'ose dire, comme un déserteur de l'amitié. Un prince , bien loin de mettre au nombre de ses fidèles sujets quiconque, dans la conjoncture d'une guerre, affecterait de demeurer neutre, le traiterait de rebelle et d'ennemi de l'État. Dès là que c'est son sujet, le maître veut, et avec justice , qu'il marche sous ses étendards, qu'il s'intéresse pour la prospérité de ses armes, qu'il y contribue et de sa personne et de ses biens, qu'il fasse céder toute autre considération à celle-là. Reste donc à voir si la politique du monde, qui ne peut, avec tous ses artifices et tous ses détours , excuser à l'égard des hommes cette disposition d'indifférence , peut l'autoriser à l'égard de Dieu , et si Dieu , jaloux jusqu'à l'excès de la fidélité qui lui est due, peut, dans un point aussi délicat que celui-ci , être content de ce qui ne suffit pas même aux hommes pour les satisfaire ; et c'est ici que , pour votre édification et pour la mienne, ou plutôt que, pour la confusionde cette prudence chamelle qui est visiblement ennemie de Dieu, je voudrais, s'il était possible, rappeler tous

SUE LE ZÈLE, etc.

I, ci ùdre comparaître comme en i libertinage même le plus obstiné n*osant pas lever

t !•■§ «s sages de la terre qu*on a vus si j le masque , et pour sa propre conservation , quelque

r le mrnot des puissances humaines à qui malice qu*il cache au dedans, ayant soin de ne la pas

' les attachait, mais en même temps si produire au dehors, à peine démêle-t-on dans le

léHncscUifraidspourDieuetpQnrsa religion. Car | monde un homme indifférent pour Dieu, de celui

I avec tout le respect convenable, que devrait me donner mon wmàén^ ^Band il y allait du bien de TÉtat, quand r«l8rilééi prince se trouvait en compromis, et ^H Mal la maintenir, cette modération, dont nNB^wB piqniei tant d*ailleurs , ne diminuait rien et votre anlcar. De quelle sévérité n'usiez-vous pv?aiecqMlle hauteur, avec quelle fermeté n*agisao-TBos pas? Toute votre prudence alors était de l'avoir wà Béoasement ni égards , de ne laisser rien , 4e prévenir par une juste rigueur jusqu' aux Btcs; et sur cela même votre zèle était sque Fautorité que vous aviez à défende Dieu, comme dit Tapôtre, elle ne i pas on moindre soutien ni une moindre I, quoique souvent elle eût peut-être dewoÊêé et votre part une plus pure intention . Mais te reste, dans ces mêmes places que vous occupiez , itià4 qoeitioa de vous opposer au libertinage qui îmA tons ks jous de nouveaux progrès; mais «m parbit-oo d'un scandale qui se répandait, et ^■e pouvait être arrêté que par vos soins et par «eaiate vigueur; mais fallait-il corriger des dé- Mdres qui déshonoraient le christianisme et qui K fldBÎstaicot que par votre molle et pernicieuse totéraDce : c'est là que ce zèle, auparavant si couraffn et si fenue, devenait timide et circonspect ; 9ie vous deviez, à vous en croire , garder des means; que vous craigniez de vous avancer; que vous BKnagiez eHui-d, que vous respectiez celuilà; c'ctf là que votre pnidence, ingénieuse à éluder loiteequi lui était à charge, trouvait mille raisons ipécituMS pour ne riea entreprendre et pour lais- Kr crotire le mal : c*est là que vous traitiez d'indacrétiou les plus sages démarches de ceux qui se foitaient pour défenseurs de la vraie piété , et que fioB appelez sagesse, habileté et -science du ■oade, les dangereuses connivences de ceux qui ealretenaieiit cooime vous et fomentaient Tiniquité. Ah ! chrétiens, cette seule contrariété de sentiments et de conduite ne sera-t-elle pas une conviction eoutie vous au tribunal de Dieu, et en faudra-t-il davantage pour ùûre évanouir tout le mystère et four renverser tout le plan de votre prudence pré-

Ajoutez'etc*est la troisième raison) que, dans Fopîaîoa des bonunes, cette indifférence pour la cause deDieuesteoummoémentpriseetinterprétéecomme secrète des intérêts de Dieu; exce!- I du chancelier Gerson, que je vous prie de bien comprendre. Voici sa pensée : Car le

qui formellement et expressément est contre Dieu. Vérité si constante que Ton juge même de Tun par l'autre , et que ce jugement n'est ni léger ni téméraire, puisqu'il est fondé sur la pratique la plus commune et sur l'usage le plus ordinaire des libertins du siècle. En effet , un athée , s'il y en a , ne se fait guère autrement connaître que par son indifférence pour toutes les choses de la religion. Un homme corrompu et abandonné aux désirs de son cœur, ne se fait guère autrement remarquer que par une certaine insensibilité aux plus honteux dérèglements qui régnent autour de lui , et dont il est témoin. Quand donc ce ne serait que pour les faibles, qui, voyant de ces chrétiens indifférents et de ces faux sages, en prennent sujet de scandale, parce qu'ils ne savent avec qui ils traitent, et qu'ils ne peuvent dire d'un chrétien de ce caractère ce qu'il est ni ce qu'il n'est pas, il faudrait, pour ne les pas jeter dans ce trouble, nous expliquer, et accomplir par œuvre ce que nous demandons tous les jours à Dieu qu'il opère en nous par sa grâce : Judica me, Deus , et discerne causam meam ah homine iniquo ( Ps, 42) : Jugez-moi , Seigneur, et faites le discernement de ce que je suis, d'avec l'impie et le réprouvé. Je veux dire que nous devrions agir de telle sorte que l'on nous distinguât, et qu'étant à Dieu comme nous y sommes, ou comme nous témoignons y vouloir être, notre conduite ne donnât aucun lieu d'en douter. Et voilà, mes ebers auditeurs, ce qui obligea autrefois le saint homme Élie à faire aux Israélites ce reproche que nous lisons dans l'Écriture, et que dûcun de nous peut bien s'appliquer; voilà ce qui alluma le juste courroux dont ce prophète se sentit ému lorsqu'il vit les che£i du peuple d'Israël sans zèle et sans action , à la vue d'un sacrilège qui se commettait, et des honneurs profanes que l'on Tendait à l'idole de Baal : Usquequo claudieatis in diuupartesf Jusques à quand, leur dit-il, balancerezvous entre la prévarication la plus condamnable et le plus saint de tous les devoirs? Si le Dieu d'Israël est votre Dieu , que ne prenez-vous la parole, que n'agissez-vous , que ne combattez-vous pour lui , et si Baal n'est qu'un fantôme , que ne vous élevezvous contre cette fausse divinité, ou plutôt contre ceux qui Fidolâtrent? Pourquoi faut-il que vous teniez un milieu , que ni la conscience ni l'honneur n'approuveront jamais, et que, par une espèce de neutralité aussi indigne, et presque plus indigne que nnfidélité même, vous leandaKiifri vos frères.' Pourquoi finit-il que ce peupla qui vu» abaerva , et à qui vous servez d'exempla* [

SUR LE ZËLE, etc.

gion par Fintérét que vous y devez prendre, puisse avec raison vous soupçonner d'en avoir fort peu, ou de n'en point avoir du tout ? Il en veut des preuves et des effets ; et ce n'est que par ces effets et ces preuves sensibles que vous pouvez lui apprendre ce que vous êtes et pour qui vous êtes. Or combien en voiton parmi nous ( avouons-le ici , chrétiens , et déplorons-le devant Dieu ) , combien en voit-on dans les mêmes dispositions que ces Israélites à qui parlait le prophète? combien de ces esprits à qui tout est bon, qui pour le vice et pour la vertu ont d'égales complaisances, qui s'accommodent de l'erreur comme de la vérité, qui souffrent en leur présence le scandale sans émotion , et le mépris de Dieu sans altération , en un mot , à qui Dieu peut dire ce qu'il disait dans l'Apocalypse à Fun des premiers évéques de l'Église : Utinam frigidus esses aut calidus {Apoc. > 3) : Je voudrais que vous fussiez , ou tout un ou tout autre ; que vous fussiez ouvertement , ou contre moi ou pour moi : mais parce que vous êtes tiède , et que vous demeurez dans un milieu qui ne décide rien , c'est pour cela que je suis prêt à vous rejeter : Sed quia tepidus es, inctpiam te evomere de o)'e meo. Esprits , ajoute saint Jérôme , d'autant plus dangereux , que dans cet état de tiédeur ils sont plus capables de nuire, plus en pouvoir d'arrêter le bien et de favoriser le mal , parce que leur tiédeur même a je ne sais quel air de modération qui fait que l'on s'en préserve moins , au lieu qu'une malice plus déclarée aurait bientôt ruiné tout leur crédit, et leur ferait perdre toute créance. Quoi qu'il en soit, en user ainsi, c'est donner aux ennemis de Dieu, à l'impiété, au vice, tout l'avantage qu'ils demandent, et les mettre en possession du règne funeste et de cet empire qu'ils tâchent, par toutes sortes de moyens, à s'usurper. Quatrième et dernière preuve de la vérité que je vous prêche. Car, suivant la belle et solide réflexion de saint Augustin, le libertinage ne demande point précisément d'être applaudi , d'être soutenu et appuyé ; il se contente qu'on le tolère , et c'est assez pour lui de n'être point traversé ni inquiété. Quand donc vous le laissez en paix , vous lui accordez tout ce qu'il prétend. Avec cela, il ne manquera pas de prendre racine; et, sans avoir besoin d'un autre secours , il saura bien se fortifier et s'étendre. N'estce pas de cette sorte et par cette voie qu'il est toujours parvenu à ses fins? Les ménagements de ceux qui l'ont épargné , et qui devaient le réprimer dans sa naissance, ont été de tout temps les principes de son progrès. Voilà ce qui a nourri dans tous les siècles la licence de certains esprits contagieux , qui ont infecté le monde; voilà ce qui a introduit jusque dans le christianisme tant d'abus et tant de désordres, directement opposés aux lois de l'honnêteté; voilà ce qui a multiplié les schismes et les

hérésies. On se faisait d'abord un point de sagesse de les négliger, et puis on se trouvait trop faible pour les retrancher. Après les avoir supportés par indulgence, on se voyait réduit à les souffrir par nécessité. La politique des uns rendait le zèle des autres impuissant et inutile. Et, pour remonter jusqu'à la source, l'indifférence d'un homme qui n'avait pas fait son devoir, était la cause originaire d'un vaste incendie qui embrasait des pays entiers. En dis-je trop, chrétiens; et, sans consulter d'autre expérience que celle de nos pères, ce que je dis n'est-ce pas ce qu'ils ont éprouvé , et de quoi ils nous ont laissé les tristes restes? De là l'obligation spéciale et redoutable de ceux qui se trouvent élevés en dignité, de ceux qui ont dans le monde de la qualité , de ceux qui , par leurs talents ou par leurs emplois, se sont acquis plus d'autorité, de ceux à qui Dieu semble avoir donné plus de lumière et de capacité; de là , dis-je , cette obligation plus étroite qu'ils ont d'attaquer avec force les scandales du siècle , et de leur couper court : obligation qu'ils doivent considérer comme l'un des points sur lesquels le Saint-Esprit leur fait entendre qu'ils seront plus exactement recherchés , plus sévèrement jugés, plus rigoureusement condamnés. Car qu'un homme du commun oublie là-dessus et ce qu'il peut et ce qu'il doit , quoiqu'il se charge en particulier d'un grand compte, la conséquence pour Dieu en est moins à craindre ; mais qu'un grand qui a le pouvoir en main, et qui , selon saint Paul, est le ministre de Dieu pour venger ses intérêts , cesse de s'y employer, qu'il soit sur cela d'une composition facile, qu'il se remue lentement, qu'il résiste faiblement, qu'il se relâche et qu'il se rende aisément, vous savez avec quels succès l'impiété en profite. En vain étalerai-je ici des maux qui vont presque à l'infini , et qui ne vous sont que trop connus. Il nie suffit de vous avoir appris d'où ils procèdent , et de vous avoir fait comprendre ce qu'il était important pour vous de n'ignorer pas , que de tolérer le vice c'est l'autoriser, c'est le seconder, c'est le faire croître, puisqu'il ne veut rien de plus qu'une telle condescendance, et que cela seul lui ouvre un champ libre pour passer à toutes les extrémités.

Vous me direz qu'un zèle vif et ardent, tel que je tâche de vous l'inspirer contre le libertinage et contre le vice, bien loin de guérir le mal, ne servira souvent qu'à l'irriter. Quand cela serait, chrétiens, et que vous verriez que cela dût être , votre indifférence pour Dieu n'en serait pas moins criminelle, et en mille rencontres le zèle ne vous obligera it pas moins à vous déclarer. Quoique le mal s'aigrît et s'irritât, vous auriez fait votre devoir. Dieu aurait ses vues pour le permettre ainsi; mais l'intention de Dieu ne-serait pas que le mal qu'il voudrait permettre fût ménagé et toléré par vous. Sans me-

SUR LE ZÈLE, ne

' kf «âiQSK^ rêréocaiMnt, nws auriez too- | élre tnmblèe, H f'«l crile dont jf parte, puis* ; la onsolatîoB de dire à Dira : Sôgnrar. f ai 1 qu*eile Civiorise le pèdié. Et poun|uot le Fils de

MTi TQs «rires et j*aî pris le parti de Totre loi Ex certes, mam cher aufiteur , il ne vous appartient poiol, et 3 se dépend pas de Y(H2S, sous prétexte d'un êvéDeneBt fatar et ineertaiii, de Toos dispenser d'une fîtr^5*»H«« présente et assurée : c^est à vous de vous tmàkr en Dm , et d'agir dans respérance qu^il bé- BÎra ToCre zèle. Aussi ce iBt que j^ vous demande ctaïC un zèie de charité, qui n*a rien d^amor, qui B*est ni fier ni hautain , qui aime le pécheur et rimpie, en même temps qu^il combat Fimpiété et le péché, il 7 a tout sujet de croire qu'Q sera efficace, et d'en attendre le fruit que Ton se propose.

Tons me direz qu*U fkut user de discrétion, et je le dis aussi bien que vous; car, à Dieu ne plaise que je toos engage à imiter ceux qui , emporta par leur propre sens , au lieu de sefiûre un zèle de leur religion, se font une religion de leur zèle. Non, sans doute, ce n^est point là ce que f entends. Il faut de la discrétion , mais aussi une discrétion qui aille toujours au terme où le zèle lui-même doit tendre. Tant de discrétion qu'il vous plaira, pourvu que le vice soit corrigé , pourvu que le scandale soit réparé, pourvu que la cause de Dieu ne succombe pas. Car, que votre discrétion se terminée prendre toujours, quoique sous de belles apparences, le mauvais parti ; que la cause de Dieu soufifre toujours, quand elle est entre vos mains; que l'iniquité se tienne en assurance, et qu'elle se croie assez forte, du moment que vous êtes son juge ; que vous ayez dans le doute un secret penchant à conclure favor rablemeut pour elle, et que tout ce tempérament de discrétion que vous affectez ne consiste qu'à ralentir votre zèle et qu'à retenir celui des autres, c'est discrétion, si vous le voulez, mais cette discrétion et cette prudence contre laquelle saint Paul prononce anathème , et qu'il met parmi les œuvres de la chair, quand il dit aux Romains : Sapientia carnis inimica est Deo, ( Rom, , 8. )

Vous me direz que votre zèle fera de l'éclat et du bruit; mais pourquoi donc en faire, si ce nVst pour empêcher ce que vous savez être un véritable désordre, soit dans l'intérieur de votre famille, soit au dehors? Est-ce prudence d'éviter l'éclat, quand Féclat est nécessaire , et qu'il peut être avantageux? Faudra-t-il que le libertinage, qui règne peut-être dans votre maison , sous ombre que vous ne voulez pas éclater, y soit tranquille et dominant? Puisqu'il n'y a qu'un éclat qui l'en puisse bannir, bien loin d'appréhender cet éclat, ne faudrait-il pas le rechercher comme un remède et comme un moyen efficace? Mais cet éclat troublera la paix : qu'il la trouble, répond saint Augustin; c'est en cela même qu'il sera glorieux à Dieu et digne de l'esprit chrétien. Car il y a une fausse paix qui doit

BOURDALOCE. — T. II.

Dieu nous a-t-il dit dans TËvangtle qu^ n'était pas venu pour apporter la paix sur la terre, mais le glaive et la division ; qu'il était venu séparer le fils d'avec le père, et la mère d avec la fille? Que voulait>il par là nous marquer, sinon qu'il y a dans le cours de la vie des occasions et des conjonctures où il est impossible de satisfaire au zèle que Ton doit à Dira, sans s>iposer à rom|vre la |k-i1x avec les honunes? Et qu'y a-t-il ra effet de plus ordinaire que ces occasions où, pour Thonnrar de Dira, il faut se résoudre à soutenir des guerres dins le monde et contre le nionde? P^on, non, chrétiens, il n'y a point de paix , ni domestique ni étrangère, qui doive être préférée à Tobligation de porter l'intérêt de Dieu et de s'opposera Toffense de Dira. Si le scandale qui se commet au mépris de Dieu vient de crax qui vous sont unis par les liens de la chair et du sang, toute paix avec eux est un autre scandale encore plus grand. II faut, selon le sens de TÉ* vangile, les haïr et les renoncer; et ils ne doivent pas s'en plaindre; puisque, si le scandale vient de vous-même^, il faut vous haïr et vous renoncer vous* mêmes : car c'est pour cela que Jésus-Christ a repris les alliances les plus étroites du père avec le fils, et de la fille avec la mère , afin de nous faire mieux entendre que nulle raison ne doit être écoutée au préjudice du Seigneur et de son culte.

Mais ne doit-on pas ménager le prochain, surtout si c'est un ami , si c*est un homme distingué par sa naissance, par son élévation, par son rang? Le ménager, mon cher auditeur 1 et qu'est-ce que cet ami , qu'est-ce que ce grand , qu'est-ce que cet homme, quel qu'il soit, dès qu'il y va de la gloire de votre Dieu et de son service? Si les apôtres avaient eu de tels ménagements, où en serions-nous? Auraient-ils prêché l'Évangile malgré les édits des empereurs et les menaces des tyrans? Auraient- ils répondu avec tant de fermeté, aux jugos et aux magistrats qui leur défendaient de parler, qu'ils devaient plutôt obéira Dieu qu'aux hommes : Sijus* tum est in compectu Dci, vospotitfs aucitre qunm Deum, {Jet., 4.) Si les Pères de l'Église, les Atha« nase, les Chrysostôme, les Augustin, et les autres; avaient eu de pareils égards, auraient-ils préservé le peuple fidèle de tant d'erreurs qu'ils ont détruites, et de tant dliérésies qu'ils ont hautement combattues? Agissez avec respect, mais agissez avec force; l'un n'est point contraire à l'autre. Honorez la naissance, honorez la dignité, honorez la personne, mais condamnez Pinjustice et l'iniquité. Cependant, chrétiens, voici le désordre : on a du zèle, et quelquefois le zèle le plus violent et le plus amer pour certaines conditions, et l'on en manque pour d'autres étals plus relevés. On se dédommo^e

c-n quelque manière sur les petits de ce qu*on ne fait pas à Tégard des grands. Tout est crime dans ceux-là, et tout est, ce semble, permis à ceux-ci. On se persuade que c'est sagesse de se taire, de dissimuler, d'attendre l'occasion favorable, et un moment qui ne vient jamais, ou qu'on ne croit jamais être venu. Ah! Seigneur, ôtez-nous cette damnable sagesse du monde et remplissez-nous de votre zèle. Que ce zèle nous tienne lieu de la plus haute sagesse, que ce zèle soit notre souveraine raison, que ce zèle nous serve de réponse à toutes tes didScultés d'une spécieuse et vaine politique; qu'après nous avoir garantis de ce premier écueil d'une prudence prétendue, il nous préserve encore du second, qui est une lâche faiblesse, dont j'ai présentement à parler, et qui doit être le sujet de la seconde partie.

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