DE TIE, ETC
I sortir, la volonté de Dieu est que je m'y perfectionne , et que je répare le désordre de ce choix aveugle et peu chrétien que j'ai fait. Hors de là , quoi que je fasse, ce n'est plus la volonté de Dieu. C'est, si vous voulez , ce qui éclate le plus aux yeux des hommes, c'est ce que les hommes estiment, c'est ce qui fait du bruit dans le monde , c'est peut-être même ce qui paraît le plus louable en soi ; mais après tout c'est ce que je veux , et non pas ce que Dieu veut : pourquoi ? parce que c'est quelque chose hors de mon état. Quelle est donc dans Dieu cette volonté que saint Paul appelle bon plaisir et volonté de perfection : Voluntas Dei bene placens etperfecta ? Je vous l'ai dit, chrétiens ; cette volonté est que chacun soit dans le monde parfaitement ce qu'il est; qu'un roi y soit parfaitement roi ; qu'un père y fasse parfaitement l'office de père , un juge la fonction déjuge; qu'un évêque y exerce parfaitement le ministère d'un prélat, que tous marchent dans la voie qui leur est marquée , qu'ils ne se confondent point , et que les uns ne s'ingèrent point en ce qui' est du ressort des autres : car si cela était, et que chacun voulût se réduire à être ce qu'il doit être, on peut dire que le monde serait parfait.
Mais parce qu'on vit tout autrement, et qu'à l'exem* pie de ce philosophe dont parle Minutius Félix , on veut régler la vertu et le devoir même par le caprice de l'inclination et de l'humeur; c'est-à-dire parce que l'on ne se met pas en peine d'être dignement ce que l'on est, et qu'on travaille éternellement à être ce que l'on n'est pas, de là vient cette confusion et ce mélange qui trouble non-seulement la conduite entière du monde, mais les vues mêmes de Dieu sur nous ; ce que nous devons souverainement craindre. Et c'est de quoi saint Bernard représentait si bien la conséquence en certaines personnes qui , dans une profession sainte et dévouée à Dieu, s'adonnaient à des choses purement profanes , et menaient une vie toute séculière. Car que faites-vous? leur disaitil , et à quoi vous exposez-vous, en passan t ainsi le& bornes que Dieu vous a prescrites? L'apôtre vous dit que chacun ressuscitera dans son rang : mais comment se pourra-t-il faire que vous ressuscitiez dans le vôtre, puisque vous ne gardez aucun rang ? et que peut-on espérer de vous, sinon qu'ayant vécu dans le désordre, vous ressuscitiez un jour dans le désordre? Belle idée , mes chers auditeurs , de je ne sais combien de chrétiens, qui vivent aujourd'hui, et qui ne sont ni du monde ni de l'Église , parce qu'ils ne s'attachent parfaitement nia l'un ni à l'autre; qui pensent faire quelque chose , et qui ne font pro« preroent rien, parce qu'ik ne font pas ce qui leur est ordonné de Dieu.
Cependant , chrétiens , c'est pour cela seul que- Dieu nous a préparé des grâces , et si nous avons, des secours à. nous promettre de sa miséricordci^
c*est uniquement pour la perfection de notre état; car la plus grossière de toutes les erreurs serait de croire que toutes sortes de grâces soient données à tous. Comme Dieu est aussi sage qu'il est bon, et que dans la distribution de ses trésors il sait observer le poids , le nombre et la mesure avec lesquels l'Écriture nous apprend qu'il a tout fait , il ne nous destine point d'autres grâces que celles qui sont conformes et proportionnées à notre condition. C'est la théologie expresse de saint Paul en mille endroits de ses épttres. Il y a diversité de grâces, dit ce grand apôtre; et selon la diversité des grâces, il y a diversité d'opérations surnaturelles , quoique toujours par l'influence du même esprit , qui opère tout en tous; et comme l'œil n'a pas la vertu d'entendre, ni l'oreille la faculté de voir, et que la nature ne fournit des forces à ces deux organes que pour l'action qui leur est propre, aussi Dieu^ qui a fait de son tglise un corps mystique, ne dispense ses grâces aux hommes, qui en sont les membres, que par rapport à la fonction où chacun est destiné. H donne la grâce de commander à celui qui doit commander, et la grâce d'obéir à celui qui doit obéir; la grâce de direction est pour les prêtres et pour les pasteurs des âmes, et la grâce de soumission pour les peuples qui ont recours à leur conduite : ahisi du reste. Or il est de la foi que nous ne f^ns jamais d'antre bien que celui pour lequel Dieu nous accorde sa grâce, et que tout ceque nous entreprendrons hors de l'étendue et des limites de cette grâce , quelque ap^ pnrence qu*il ait de bien , nous sera inutile. Si donc celui qui a la grâce d^étre conduit veut se mêler de conduire et de diriger, comme il n'arrive que trop, dès là, outre qu*il ne fait rien de ce qu'il pense, parce qu'il n'a point de grâce pour cela , il tombe, sans y prendre garde, dans le péché de présomption , et il tente Dieu, ou en lui demandant une grâce qu'il n'a point droit de lui demander, ou en présumant de faire sans grâce ce qui est essentiellement l'ouvrage de la grâce. Il corrompt cet ouvrage de la grâce, et cet ouvrage de la grâce ainsi corrompu, bien loin de le perfectionner, a un effet tout contraire. Car nous voyons que les bonnes œuvres faites hors de l'état ne servent qu'à inspirer l'orgueil, l'attachement au sens propre , et mille autres imperfeetions. Pourquoi ? parce qu'elles ne procèdent pas du principe de la grâce,. mais de nous-mêmes : au lieu qu'étant pratiquées dans Tétat d'un chacun , elles portent avec elles une bénédiction particulière, et de sainteté pour celui qui les fait, et d'exemple pour les autres.
Car n'espérons pas, chrétiens, trouver jamais la sainteté ailleurs que dans la perfection de notre état. Cest en cela qu'elle consiste , et les plus grands saints n'ont point eu d'autre secret que celui-là pour y parvenir. Ils ne se sont point sanctifiés ,
SUR L'ÉTAT DE VIE, \tc
parce qu'ils ont fait des choses extraordinaires que
l'on n'attendait pas d'eux : ils sont devenus saints parce qu'ils ont bien fait ce qu'ils avaient à faire, et ce que Dieu leur prescrivait dans leur condition. Jésus-Christ lui-même , qui est le Saint des saints , n'a point voulu suivre d'autre règle. Quoiqu'il fût audessus de tous les éuts , il a borné , sinon sa sainteté , du moins l'exercice de sa sainteté , aux devoirs de son état; et la qualité de Dieu qu'il portait ne l'a point empêché de s'accommoder en tout à l'état de l'homme. Il était fils, il a voulu obéir en fils; il était Juif, il n*a manqué en rien à la loi des Juifs : et parce que la loi des Juifs défendait d'enseigner avant l'âge de trente ans, tout envoyé qu'il était de Dieu pour prêcher le royaume de Dieu, il s'est tenu jusqu'à l'âge de trente ans dans l'obscurité d'une vie cachée , arrêtant toutes le ardeurs de son zèle, plutôt que de le produire d'une manière qui ne fdt pas réglée selon son état; car c'est la seule raison que nous donnent les Pères de la longue retraite de cet Homme-Dieu. Voilà pourquoi saint Paul, dont je ne fais ici qu'extraire les pensées, exhortant les chrétiens à la sainteté , en revenait toujours h cette maxime : Unusquisque in qua vocatione coctUus est(i. Cor., 7) : Que chacun de nous, mes frères, se sanctifie dans l'état où il a été appelé de Diea. Voilà pourquoi ce grand roattre de la perfection chrétienne, et qui avait été instruit par Jésus-Christ même, recommandait si fortement aux Romains de n'affecter point cet excès de sagesse qui s'^;are de la vraie sagesse, et de n'être sages qu'avec sobriété : Non plus sapere guam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem. (Rom,, 12.) Non pas qa*il voulût mettre des bornes à la perfection et à la sainteté de ces premiers fidèles; il en était bien éloigné ; mais parce qu'il craignait que ces premiers fidèles n'allassent chercher la sainteté et la perfeetion où elle n'était pas, je veux dire hors de lenr état; car c'est proprement ce que signifie cette in* tempérance de sagesse dont parle saint Paul; intempérance , dis-je , non point en ce qui est de notre état, puisqu'il est certain que nous ne pouvons jamais être trop parfaits dans notre état ; mais intempérance en ce qui est au delà de l'état où Dieu nous a mis, parce que vouloir être parfaits de la sorte, c'est le vouloir trop , et cesser tout à fait de Tétrew Or le moyen de corriger dans nous cette intempérance.' le voici renfermé en trois paroles par où je finis, et qui contiennent un fonds inépuisable do moralités. C'est de nous défaire de certains faux sèles de perfection qui nous préoccupent, et qui nous empêchent d'avoir le solide et le véritable. Je m'explique. C'est de retrancher le zèle d'une perfection chimérique et imaginaire que Dieu n'attend pas de nous , et qui nous détourne de celle que Dieu exige de nous; de modérer ce zèle inquiet de la perfection
SUE LA BfÉDISANCE.
(fautnii qmaoïis ùàl négliger la nôtre, et que nous entretenons assez souvent au préjudice de la nôtre; mais par-dessus tout, de réformer œ lèle tout païen que nous avons d'^re parfaits et irréprochables dans notre état selon le monde , sans travailler à rétre selon le christianisme et selon Dieu. Prenez garde : je dis de retrancher le zèle d'une perfection ebimérique; car j'appelle perfection chimérique celle que nous nous figurons en certains états où nous ne serons jamais, et dont la pensée ne sert qu'à nourrir le dégoût de celui où nous sommes. Si j'étais ceci ou celajeservirais Dieu avec joie, je ne penserais qu'à lui, je vaquerais sérieusement à mon salut. Abus, chrétiens : si nous étions ceci ou cela, nous ferions encore pis que nous ne faisons; car nous n'aurions pas les grâces que nous avons. Or ce sont lesgrâces qui peuvjenttout, et qui doivent tout faire en nous et avec nous. Dieu donne des grâces à la coor qu'il ne donnerait pas hors de la cour, et des grâces dans la magistrature qu'il vous refuserait partout ailleurs. J'appelle perfection cliimérique, celle qui nous porte à faire le bien que nous ne sommes pas obligés de faire , et à omettre celui que nous devons faire. Car vous verrez des chrétiens pratiquer des dévotions singulières pour eux , et se dispenser des obligations communes; faire des aumônes par uoe certaine compassion naturelle, plus que par ebarité, et ne pas payer leurs dettes, à quoi la justice et la conscience les engagent. Voilà le zèle qu'il iaut retrancher, et voici celui qu'il faut modérer. Cest un zèle inquiet de la perfection d'autrui, tandis qu'on n^lige la sienne propre. On voudrait réfomier toute l'Église, et l'on ne se réforme pas spiméme. On parle comme si tout était perdu dans le inonde, et qu'il n'y eût que nous de parfaits. Eh ! mes cbers auditeurs, appliquons-nous d*abord à nous-mêmes; un défaut corrigé dans nous vaudra mieux pour nous que de grands excès corrigés dans ieprodiain.
Hais ce que nous avons surtout à régler et à redresser est œ £attx zèle qui nous rend si attentifs à notre propre perlÎBction selon le monde, tandis que nous abandonnons tout le soin de notre perfection selon Dieu; comme sî l'bonnéte booune et le duécîeo devaient être distingués dans nous ; comme si toutes les qualités que nous avons ne devaient pas être saortîBées par le christ ianisme ; comme s'il ae nous était pas niîlle fois pins important de noos naneer auprès de Dieu et de loi plaire , que de plaire aoiboauDCS. Ah! chrétiens, pratiquons la grande leçon de saint Paul, qui est de nous rendre parfaits eaJésos-Oirist; car Doos ne le serons jamais qn^en ^ hii et que par luL Toutes les sectes de philosophe» . ont fait des boiBflaes vains, des boauocs orgôeî!' | kox, des IriMnoMS icoaplisd'eBX-inéiDes, da bonnubs
loa
d*€euvre de la religion , oomme il n> a qu'elle aussi qui puisse nous conduire h une UMXé parfaite el à l'éternité bienlieureuse, que je vous souhaite » ete.
SERMON
POU.R LE ONZI^.MK DIMANCHK
APRÈS LA PENTECOTE.
SUR LA MÉDISANCE
Bl addMcvHt êi surdHm et mutum , et depncabënlur «uni ut imponat iUi mutnum.
On lai amma an homme qui rtlalt toard el mtiM , pI on lu pria de mettra ks maloi lur lui pour le sudrlr. Saint M amu » chap. 7.
Voi^i, dirétiens, une chose bien étrange, que nous représente notre évangile. Dans un moment le Fils de Dieu, par une vertu toute miraculeuse, délie la langue d'un muet et lui donne l'uHage do la parole : Soluium est vinculum Ungum ejun , et ioqtie^ hatur recte (Mabc, 7 ); mais en vain ce m(fme Sauveur des hommes veut-il imposer silence à une nombreuse multitude qui l'environne, et leur fermer la bouche. Malgré le commandement qu'il leur fait , et plusieurs ordres réitérés de sa part, ils élèvent la voix, et ne cessent point de se {aire entendre ; Quanlo autem ds prœclpiebal , tanto magispluê psMUcabanUld.) C'est, dit saint Grégoire, qu'il es t beaucoup plus difIQcile de se taire que de parler. L'un procède d'une discrétion sage , d'une retenue modeste et humble, d'une charité compatissante aux faiblesses d'autrui, et d'un empire absolu sur soi-même; au lieu que l'autre, en mille rencontres, n'est l'effet que d'une impétuosité naturelle, et souvent d'une passion maligne et d'une envie secrète de censurer. Si l'on parlait au moins comme cette troupe zélée qui rend gloire à Jésus-Clirist , et qui publie le miracle qu'il venait d'opérer à leurs yeux ! mais on parle pour décrier le prochain et le couvrir de confusion; on parle pour en railler, pour le condamner, pour relever ses défauts , pour noircir sa réputation, pour le perdre enûn dans l'estime publique. Il y a longtemps, mes chers auditeurs, que je me suis proposé de vous entretenir de la médisance, et c^est ce que j'entreprends dans ce discours. Ijijurieuse et criminelle liberté, qui ne respecte personne, qui s'attaquesans distinctionet ans grandset aux petits » qui n'épargne ni le profane ni le sacré, «t qu'il t%t d'une importanee extrême, pour k bon oràrt du monde et le salut des imes^, de réprimer. Dtmsn^ d()mk%\uiBièn%daSaàgArEayntf(A^0tWM»iHifMM a sa sainte lÈpouse. qni est Mmt.Âr^.
Si noos coMatMioos pariaitanect nos inaiu , *ii fi nous avions soin d'en éCodkr b oatnre el î^
hypocrites; mais an
parfait, c'est le dief- i qualités.
il ne iÎMdrait ricBdbf»U9t pottx
nous ea guérir, citcette réfleuon seule en pourrait être le remède infaillible et souverain. Ce qui fait que nous le&entretenons, c*e$t que nousn^en voyons pas la malignité, et que, par une négligence trèsdangereuse, nous n'examinons presque jamais, ni de quelle source ils procèdent, ni quels effets ils oausent dans nous. Or je parie aujourd'hui, chrétiens, d*UQ mal d'autant plus déplorable qu'il est volontaire, et d'autant plus pernicieux qu'il est habituel; savoir, du péché de médisance, ou plutôt de la passion qui est en nous le principe de ce péché. Mon étonoement est que cette passion étant d'une part la plus lâche et la plus odieuse, et de l'autre ayant pour la conscience les plus étroits et les plus terribles, engagements, ce soit toutefois celle que nous craignons le moins, et qui nous devient ainsi phis ordinaire. Car enfifn, pour peu que nous soyons sensibles à l'honneur, sans grâce même et sans christianisme, nous fuyons naturellement ce qui porte avec soi un caractère de lâcheté, et ce qui peut nous attirer la haine des hommes; et pour peu d^aiHeurs que nous ayons de religion, et que nous soyons touchés de zèle sur l'affaire du salut, nous devons conséquemment éviter ce qui nous le rend plus difBcile et ce qui l'expose à un péril plus Aertam. Mais par une conduite tout opposée, h médisance est de tous les péchés celui dont nous nous préservons avec moins de précaution, et voilà encore une ibis ce qui me surprend. En deux mots, qui comprennent tout mon dessein , point de pédié phis universel que la médisance , et c'est ce qui m'étonne par deux raisons : en premier lieu, parce quVntre les péchés il n'en est point de plus lâdie ni de phis ocfieux; vous le verrez dans la première partie : en second lieu , parce qu'entre les péchés il n'en est point qui engage phis la conscience ni qui hii impose des obligations plu» rigoureuses ; je vous le montrerai dans la seconde partie. Appliquez-voua h Yune et à l'autre, et commençons.