PREMIÈRE PARTIE
Pour TOUS foire entendre d*abord ma pensée , et
pour raisonner dans les principes de la théologie sur le sujet que je me suis proposé, deux choses, selon saint Thomas, sont essentiellement requises pour faire un chrétien : la grâce ou la vocation du côté de Dieu , et une fidèle correspondance à cette vocation ou à cette grâce du côté de l'homme. Or l'une et l'autre , bien considérées , n'ont point de caractères qui leur soit plus propre que celui de la séparation du monde. D'où je conclus qu'être véritablement séparé du monde c'est être véritablement chrétien. Voilà tout le fonds de cette première partie.
Qu'est-ce que la grâce , je dis la première de toutes les grâces , qui est la vocation au christianisme? Les théologiens et les Pères se sont efforcés de noua en donner de hautes idées. Mais je n'en trouve point de plus exacte ni de plus solide que celle de saint Augustin , quand il dit en un mot que c'est une grâce de séparation. Qui autem congruenler sunt vocati, ht électif et Dei altiore judicio graUxprsBdestinaiione dUcreti. ( Auo.) Voulez- vous savoir, mes frères, dit ce saint docteur , qui sont ces élus appelés comme l'apôtre, selon le décret, mais le décret favorable de Dieu? ce sont ceux dont Dieu a fait le discernement , qu'il a tirés de la masse corrompue du monde , et qu'il en a séparés en vertu de la grâce de leur vocation. C'est donc en effet dans la séparation du monde que consiste l'attrait , le mouvement et l'impression particulière de cette grâce. De là vient que saint Paul, pour exprimer le don de grâce qu'il avait reçu dans cette vocation miraculeuse et pleine de prodiges dont sa conversion fut suivie , ne se servait point d'autre terme que celuici : Qui me segregavit ex utero, et vocavit per gratiam suam. ( GalcU., 1 . ) Tout ce que je suis , je le suis par la miséricorde de mon Dieu qui m*a appelé. Et comment m'a-t-il appelé ? en me séparant dès le ventre de ma mère; c'est-à-dire, selon l'explication de saint Ambroise, en me choisissant pour vivre séparé de la corruption du monde. De là vient que quand l'esprit de Dieu répandait sur les premiers disciples ces grâces visibles et abondantes qui les élevaient aux plus saints ministères , ainsi qu'il est rapporté au livre des Actes, c'était toujours en ordonnant que ceux qu'il avait choisis pour cela fussent séparés du reste même des fidèles. 5egregate mihiSaulum et Bamabam (AcL, 13); séparez-moi Saul et Barnabe pour l'œuvre importante à laquelle je les ai appelés : comme si cette séparation, ajoute saint Chrysostôme, eût été une espèce de sacrement, par lequel la grâce de la vocation divine leur dût être communiquée. De là vient que le Sauveur du monde , pour signifier qu'il était venu appeler les hommes à la perfection évangéllque, disait hautement qu'il était venu séparer le père d'avec son fils , et la fille d'avec sa
SUR LE CARACTÈRE DU CHRÉTIEN
mère , f^eni separare hominem adver$u$ patrem suum, etfiliam adversus matremsuam (Matth., 10); réduisant toute la grâce de cette perfection à cet esprit de séparation. De là vient que le grand apôtre voulant nous faire comprendre la grâce suréminente et infinie de la sainteté de Jésus- Christ , en a renfermé tout le mystère dans ce mot , Segregatus a peccatoribus {Hebr., 7) : c'est un pontife qui nous a été donné de Dieu , mais un pontife qui, par Fonction céleste dont il était rempli , a été parfaitement séparé des pécheurs. Or vous savez que la sainteté de Jésus-Christ est Texemplaire de la nôtre; et que la nôtre, pour être agréée de Dieu , doit être conforme à la sienne. Puisqu'il est donc vrai que cet Homme-Dieu a été sanctifié par une grâce qui l'a pleinement séparé du monde , il faut par proportion que la grâce qui nous sanctifie produise en nous un semblable effet : et qu'en conséquence de cette grâce Dieu nous puisse dire ce qu'il disait aux Ispélites : Vous êtes mon peuple, et c'est en cette qualité que je vous regarde; mais pourquoi et comment l'êtes- vous ? parce que je vous ai séparés de tous les autres peuples de la terre, qui vivent dans l'idolâtrie et dans les ténèbres de l'infidélité. Voilà encore une fois le caractère essentiel de la vocation ou de la grâce du christianisme.
Or c'est de là que je tire la preuve de ma première proposition, et que mesurant , selon la règle de sitint Bernard , par l'action de^ Dieu en nous notre obligation envers Dieu, j'entre dans la plus édifiante moralité que ce sujet me puisse fournir. Car voici comment je raisonne : la vocation chrétienne , en tant qu'elle procède et qu'elle est inspirée de Dieu, est une grâce de séparation; donc la correspondance qui lui est due, et qui fait proprement le devoir du chrétien, doit être une correspondance de séparation du côté de l'homme. Pourquoi cela ? Ah ! mes chers auditeurs , le voici : parce que la correspondance à la grâce doit nécessairement se rapporter à la fin et au terme de la grâce même. Car comme il y a diversité de grâces et d'inspirations, Dioisionesgratiarum sunt (1. Cor., 13); aussi fautil reconnaître qu'il y a diversité d'opération dans l'homme et de devoirs, et divisiones operaiionwn sunt. (Ibid.) C'est-à-dire que toutes sortes de devoirs ne répondent pas à toutes sortes de grâces. Je m'explique. Dieu me donne une grâce de résistance et de défense contre la passion qui me porte au péché : je ne puis correspondre à cette grâce qu'en résistant à ma passion et en la combattant. Au contraire , Dieu me donne une grâce d'éloignement et de fuite dans l'occasion >du péché : je ne puis être fidèle à cette grâce qu'en fuyant et en m'éloignant : et ainsi des autres , parce que c'est à nous , dit saint IVosper, de suivre le mouvement de la grâce, et
non pas à la grâce de suivre le mien. Comofte il est donc vrai que lagrâcepar laquelle Dieu m*appeUea« christianisme ou à la perfection du christiaiiiiaM, est une grâce de séparation du monde , quoi que je fasse , je n'accomplirai jamais le devoir do chns* tianisme, si je ne me sépare du monde et si je ne fais avec Dieu ce que Dieu fait le premier dans moL
Car en vain Dieu me sépare-t-ildu monde en me prédestinant pour être chrétien, si je ne m'en sépare moi-même en exécutant ce décret et en coopérant à cette grâce qui me fait chrétien. B CmiI, s'il m'est permis de parler de la sorte , que ces deux séparations concourent ensemble, et que la mienne seconde celle de Dieu, de même gue celle de Dieu est le prindpe de la mienne. Concevei-voai cette vérité? Voilà en substance toute la théologie nécessaire au chrétien, et sur laqueUe un duétiai doit faire fond. Car de là s'ensuivent quelques cobséquences, que chacun de nous peut et doit a^joo^ d'hui s'appliquer, comme autant de règles^ pour se connaître devant Dieu et pour se juger soi-méaK. Ne perdez rien de ceci , s'il vous plaît.
Première conséquence : il sufiit prédsémeot d'être chrétien , pour être obligé de vivre dans est esprit de séparation du monde. Qu'est-ce à dire da monde? c'est-à-dire des faux plaisirs du monde, des joies profanes du monde , des vaines intrigocs du monde, du luxe du monde, des amusements, des folies , des coutumes , ou plutôt des abus da monde; en un mot, de tout ce qui entretient la corruption et la dissolution du monde. C'est-à-dire de tout ce qu'entendait le disciple bien-aimé, quand il nous défendait de nous attacher au ononde et à tout ce qui est dans le monde : NolUediUçere mm' dum, neque ea qua in mundo sunt. (1. Joan., 1) C'est-à-dire de ce qu'il prenait soin lui-même de noos expliquer en détail, quand il ajoutait que tout ce qu'il y a dans le monde est, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux , ou orgueil de k vie : Omnequad est in mundo , concupItcefUia carnis est, et concupiscentia ocuhrum, et superbia vitœ. (Id.) C'est-à-dire de ce qu'il nous ordonnait de détester et de fuir, lorsqu'il concluait que le monde n'est que désordre et qu'iniquité : Mundt» totus in maligno positus est. (Ibid., 5.) Il suflBt, dis-je, pour être obligé par profession et par état de s'en séparer, d'être chrétien; et il n'est point nécessaire pour cela d'être quelque chose de plus que chrétien : pourquoi ? parce que la grâce seule du diristianisme nous sépare de tout cela ; et parte qu'au moment.que nous avonsété régénérés pas cette grâce , nous nous en sommes séparés nous-mêmes. Vous le savez, mes chers auditeurs, ei à moins de désavouer ce que l'Église a fait solennellemsrt en votre nom , et ce que vous avez mille Ans raâlé depuis, vous n'en pouvez disconvenir. El en
SUR LE CARACTÈRE DU eHRËTlEIf.
les Pères voulaient autrefois détourner les de certains divertissements, qui ont été de mps la passion du monde , et par lesquels les es du monde se sont de tout temps distingués , eur en apportaient point d'autre raison sinon staient chrétiens et séparés du monde ; et cette seule les persuadait. A theatro separamur, îst quasi consistorium impudicitix (Tbbf, disait Tun d'entre eux : le théâtre, qui est 3 une scène ouverte à Timpureté, fait une Uon entre les païens et nous. Car les païens y it, et nous Tabhorrons; et cette différence u*une suite de leur religion et de la nôtre. De quand TertuUien recommandait aux dames innés la modestie et la simplicité dans Textéie leurs personnes , ce que Ton peut dire être à gard un commencement de séparation du , comment est-ce qu'il leur parlait? Vous êtes innés, leur disait-il, et par conséquent séparées tes les choses où cette vanité pourrait avoir ous avez renoncé aux spectacles ; vous n'êtes ' ces assemblées où Ton n&va que pour voir : être vu ; ces cercles où Torguei^ où le faste , icence, où l'incontinence entretient tant de arces criminels^ ne sont plus pour vous; en : de chrétiennes., vous ne paraissez plus dans de que pour les exercices de la charité ou de I; que pour visiter les pauvres, qui sont vos pour assister au sacrifice de votre Dieu , pour ntendre sa parole : or tout cela est directepposé à cette mondanité , qui est le charme B amour-propre. Devez-vous traiter avec les i infidèles? à la bonne heure ; mais pour cela rous êtes indignes du nom que vous portez, donnant par votre exemple l'idée de ce que les , vous n'avez encore plus de soin de palajours revêtues des véritables ornements de sxe, qui sont la retenue et la pudeur. Voilà nnement dont se servait TertuUien, fondé ofession simple du christianisme. Raisonoeoi convainquait les fidèles de ce temps-là, enrà nous, si nous n'en sommes pas conoommeeux!
donc une erreur, noji-seulement grossière, micieuse, de dire : Je suis du monde, et je me dispenser de vivre selon le monde, ni informer au monde. Car c'est ce qui vous ; ce qui est la source de tous* vos égarements. (. me permettrez bien de vous dire, que de insi c'est une espèce de blasphème; car le Dieu vous a déclaré expressément dans île que vous n'êtes plus du monde , et vous z que vous en êtes encore; et, ce qui est is étrange, vous prétendez en être encore même sens qu'il a voulu vous faire entendre I ii*eB éliez tim* D ùnX donc renverser la
proposition, et dire : Je ne suis plus. du^. monde, parce que je suis chrétienne; donc il ne m'est plu» permis de vivre selon le monde , ni de me coniformer aux lois du monde. Alors vous parlerez selon l'esprit et selon la grâce de votre vocation.
Mais cela est trop générak Seconde eooséquence : plus un homme dans le christianisme a soin.de se séparer du monde, plus il est chrétien ; et plus il a d'engagement et de liaison aveele monde Je dis de liaison hors de son devoir, et d'engagement hors de la nécessité et de sa condition , moins il est chrétien : pourquoi ? parce que, selon la mesure de ces deux états , il partidpe plus ou moins à cette grâce de séparation , qui fait le chrétien. Chose si avérée (c'est la remarque du saint évêque de Genève, François de Sales), que quand la grâoe du christianisme a paru agir sur les hommes dans toute s» plénitude^ elle les a portés à des séparations qui , de l'aveu du monde même^ ont été jusqu'à l'héroïque. Ainsi un Arsène est en crédit dans la cour des empereurs ; cette grâce l'en arrache pour le transporter au désert. Une Mélanie vit dans la pompe et dans l'afiQuenoe des délices de Rome ; cette grâce l'en détache pour lui faire chercher d'autres délices dans la retraite de Rethléem. Jamais tant d'illustres solitaires, e'est-àdire tant d'illustres séparés, que^dans ces premiers siècles de l'Église, parce qu'il »'y eut jamais tant de par£iits chrétiens. Et pourquoi pensons-nous que les monastères aient été de tout temps regardés comme des asiles de sainteté-, sinon parce qu'on y est dans une entière séparation du monde? Qu'est-ce qu'une religion fervente et réglée.' écoutez saint Bernard^ et souf&ez que je rende ce témoignage à la vérité connue : qu'est-ce qu'une religion fervente et réglée ^ teHe que nous en voyons encore aujourd'hui ? c'est une idée subsistante du christianisme. Cest un christianisme particulier, dit saint Bernard , qui dans le débris du christianisme universel s'est sauvé, pour ainsi dire , du naufrage , et que la Providence a conservé « comme au commenoememt de ce premier christianisme révéré par les païens mêmes ; car voilà , mes chers auditeurs , ce qui me rend la religion vénérable. Au contraire, l'expérience m'apprend que plus un chrétien s'ingère dans le commerce et les intrigues du monde, moins- il est chrétien, et qu'autant qu'il fait de pas et de démarches pour y entrer, autant Fesprit chrétien s'altère-^il ou se corromptil dans lui. Jusque-là que quand les Pères de l'Église ont parléou de ces recherches empressées dumonde, ou de ces vanités et de ces plaisirs qui marquent l'attachement au monde, ils n'ont point fait difficulté de dire qu*il y avait en tout cela une apostasie secrète : pourquoi? parce que la grâce de la foi étant un principe de séparation à l'égard de toutes ces choses, ne pas renoncer à ces choses, c'était renon^ cer, en quelque manière, à la grâce de la foi.
SUR LE CARACTÈRE DU CHRÉTIEN
Mais jo vais plus loin. Troisième conséquence : il est impossible à une âme chrétienne de se convertir et de retourner véritablement à Dieu, à moins qu'elle ne soit résolue de faire un certain divorce avec le monde /qu'elle n'a pas encore fait ; et il y a de la contradiction à vouloir être autant du monde, et aussi engagé dans le monde qu'auparavant, et néanmoins à prétendre marcher dans la voie d'une pénitence sincère qui produise le salut; car le moyen, mon cher auditeur, de concilier ces deux choses? Vous avouez vous-même que c'est le monde qui vous a fait perdre l'esprit de votre religion et l'esprit de Dieu; il faut donc que pour retrouver cet esprit vous vous sépariez du monde , et qu'au lieu de persister à vous figurer en vain cet esprit où il n'est pas, vous l'alliez chercher oiî il est. Or il est évident que l'esprit de Dieu n'est point dans cette espèce de monde dont nous parlons , puisque , bien loin d'y être pour vous , c'est là que vous l'avez perdu : et c'est ici où je ne puis m'empécher d'être touché de la plus tendre compassion en voyant certaines âmes, dont on peut dire que le monde est plein, et qui , pour ne se pas résoudre une bonne fois àcette séparation du monde, délibèrent éternellement sur leur conversion, et ne se convertissent jamais. Dieu les presse, la grâce agit en elles, elles conçoivent mille désirs ardents de leur salut ; vous diriez qu'elles sont toutes changées, et que le charme est levé : mais quand il en £aiut venir à ce point , de rompre avec le monde et de se séparer du monde, ah! chrétiens, c'est une conclusion qui leur paraît plus aflOigeante que la mort , et qu'elles éloignent toujours. Voilà pourquoi elles sont si ingénieuses à trouver des raisons et des prétextes pour faire valoir les engagements qui les retiennent dans le monde; voilà pourquoi elles sont si éloquentes dans les apologies qu'elles font du monde. Hé quoi! disent-elles , ne peut- on pas être du monde et se sauver? Dieu n'est-il pas l'auteur de ces conditions, que l'on réprouve sous le nom de monde ; et n'y a-t-il pas une perfection pour les gens du monde comme pour les religieux? Mais quand on leur répond qu'il n'est pas question du monde en général ; qu'il s'agit d'un certain monde particulier, qui n'est point l'ouvrage de Dieu; d'un monde qui les pervertit et qui les pervertira toujours, parce que c'est un monde où règne le péché , parce que c'est un monde où le libertinage passe pour agréableet pour honnête, parce que c'est un monde dont la médisance fait tous les entretiens, parce que c'est un monde où toutes les passions se trouvent comme dans leur centre et dans leur élément, parce que c'est un monde où l'on ne peut éviter mille écueils auxquels la conscience ne manque pas d'échouer : que c'est ce monde-là dont il faut qu'elles se séparent si elles veulent être à Dieu; qu'il n'y a point sur cela de tempérament à prendre, ni de ménagement à observer; que leur
conversion est attachée à ce divorce : quand on leur parle ainsi, c'est encore une fois l'obstacle étemel que la grâce trouve à surmonter dans ces âmes mondaines, et qu'elle ne surmonte presque jamais; parce que les séparer d'un tel monde, c'est les séparer d'elles-mêmes , ce qu'elles ne veulent jamus tout de bon, quoiqu'elles le veulent toujours impa^ faitement.
Est-il possible, dit-on, que je puisse vivre sans voir le monde? Que ferai-je quand je me serai déclarée n'être plus du monde? quelle ressource auraije contre l'ennui qui m'accablera dans cette E/^antion du monde? quel jugement fera-t-on de moi dans le monde? car voilà les difficultés que l'e^t du monde a coutume de former dans une âme qd traite avec Dieu de sa conversion : et moi je dis, âmes chrétiennes , que si vous aviez tant soit peu de foi, ou plutôt si vous écoutiez tant soit peu votre foi, vous rougiriez de ces sentiments. Non, non, Seigneur, diriez-vous à Dieu, ce n'est point de tt que doit dépendre ma résolution, et je raisonne eoi infidèle lorsque je parle de la sorte. Que cette séparation du monde me soit difficile ou aisée, qa'eOe me cause de la tristesse ou de la joie, que le monde l'approuve ou qu'il la condamne, puisqu'elle m'est nécessaire, c'est assez pour m'y soumettre. SU m'est pénible d'être séparée du monde, J'aoeepteral cette peine comme une satisfaction de tous ks attachements criminels que j'ai eus au monde; et combien de fois, A mon Dieu, le monde m&ne m'a-Ml causé de mortels ennuis? est-ce un grand effort que je ferai , quand je serai prête à en soufErir autant pour vous? Le monde me condaomera : et que m'importe d'être louée ou condamnée du monde, puisque je veux sincèrement m'en séparer? Je cherche quelles seront alors mes occupations, et n'en aurai-je pas trop , pourvu que je m'attadie aux devoirs de ma religion et aux devoirs de moB état? ces occupations ne sont-elles pas plus dignei de moi , que celles que je me faisais dans le monde, qui dissipaient mon esprit sans le remplir, et qd corrompaient mon coeur sans le satisfaire?
Cependant, chrétiens, vous me demandez qudle doit être cette séparation du monde, et c'est le grand point de pratique qui me reste à vous tx^ quer. Je ne parle point des qualités vicieuses et mauvaises que cette séparation peut avoir : è'eit une matière qui me fournirait mille réflexions trèssolides, mais qui ne seraient peut-être pas unive^ sellement goûtées. Or mon dessein est de tâcher s entrer dans vos cœurs pour les gagner à Dieu. Hj a des séparations du monde fausses, et il y en a de vraies. Je suppose que celle que nous embrasserons sera telle qu'elle doit être; qu'elle sera shioère, désintéressée, et qu'elle aura Dieu pour motif. Mais cela posé, je dis, et voici les règles qui nous rçga^
SUR LE CARACTÈRE DU CHRÉTIEN
dis qu*il y a deux sortes de séparations du : l'une corporelle et extérieure, l'autre de d'esprit. Je dis que pour vivre en véritable toutes deux sont nécessaires, parce que la Ml extérieure du monde n'est qu'un fentéme est soutenue et animée de celle de l'esprit, elle de Tesprit ne peut se soutenir ni'sobelle n'est aidée de l'extérieure. Cest la desaintBernard et de tous les Pères. Il faut iration du cœur et de l'esprit; car en vain éparé du monde, d'habit, d'état, de dede fonction et de conversation , si mon eslon cœur y sont attachés. C'est par le cœur t que je commence à m'en séparer. Or vous x>utez, chrétiens, au milieu des embarras 3 du siècle, vous pouvez avoir cette sépa- B cœur, et vous pouvez l'avoir, si vous le aussi parfaitement que les solitaires et les : même , parce que votre cœur est entre vos i que vous en pouvez disposer.
» n'est pas tout; il faut que la séparation soit accompagnée, ou, pour mieux dire, e de la séparation extérieure et corporelle : Ile raison? parce que, dit saint Grégoire contagion du siècle est telle que les hommes purs, les plus saints et les plus dégagés de do monde, ne laissent pas d'en ressentir ites. Il faut donc de temps en temps les aft en diminuer l'impression, en se retirant Murant extérieurement du monde, et Êiire ses consuls et ces princes de la terre dont irlé , qui jusque dans leurs palais se bâtissolitudes où ils sont au milieu du monde s*ils n'y étaient pas. Cttm regUms et consurm, qfdœdlficantsUdsolUudines. (Job, 3.) là qu'est venu l'usage de ces saintes retraite pratiquent aujourd'hui dans le christîa- Bt qui y produisent des effets de grâce si eux. Que fait-on dans ces retraites ? on écoute rier, on converse familièrement et paisibleee loi, on reçoit ses communications les mes, et on y répond. Ah! mes frères, les e vous passerez dans ces pieux et salutaires I seront proprement vos jours; et l'on peut i sans ceux-là , presque tous les antres sont ^r vous. Ce qu'il y a de bien déplorable, I nous ne les voyons pratiquer ordinairement x qui en ont moins de besoin; car à qui ne ces retraites sont plus nécessaires? Ce I à cet ecclésiastique ni à ce religieux, qui une vie réglée dans leur profession : c'est orne d'affaires dont la conscience est chargée I injustices qu'il ne verra jamais bien que e retraite : c'est à cet homme de cour qui era jamais sérieusement à son salut si une ne l'y fait penser : c'est à cette femme du
monde, laquelle se trouve dans un abfme de corruption dont il n'y a qu'une retraite qui soit capable de la tirer. Cest à ces personnes qu'il faut des^ retraites. Aux autres elles sont de conseil, mais à ceux-ci elles peuvent être et sont très-souvent d'obligation, parce que, dans l'ordre naturel des grâces et dans la voie commune de la providence , elles leur deviennent un moyen unique pour se sauver.
Voilà, mes chers auditeurs, la première idée du christianisme. Séparons-nous du monde avant que le monde se sépare de nous; car il faut de deux choses l'une, ou que nous nous en séparions nousmêmes par choix et par vertu, ou que nous en soyons séparés par force et par nécessité. Or ne vaut-il pas bien mieux que cette séparation se fasse en nous par l'attrait de la grâce, que d'attendre qu'elle se fasse malgré nous par la violence de la mort? Séparons-nous du monde tandis que nous pouvons devant Dieu nous rendre le témoignage que nous nous en séparons pour lui. Car quel honneur Êiisons-nous à Dieu quand nous nous convertissons à lui parce que nous ne sommes plus en état de goûter le monde, ou plutôt, parce que le monde commence à ne nous plus goûter? Quelle oblîgatioa Dieu, pour ainsi parler, nous peut-il avoir, quand nous lui donnons le reste du monde? Quelle gloire tire-t-il de nous, quand nous nous mettons dans l'or jre, non pas par un effort que nous fassions en quittant la créature, mais par un secret désespohr de ce que la créature nous a quittés? Séparons-nous du monde de la manière dont nous en voulons être séparés dans le jugement de Dieu; et puisque, selon saint Augustin, le jugement de Dieu à l'égard du juste ne sera point une punition, mais une séparation, Nonpunitio, $ed dlscretio (Ano.); anticipons dès cette vie l'effet de ce jugement; ûiisons dès maintenant ce que Dieu fera alors : paraissons sur la terre dans le même rang où il faudra que nous paraissions , c'est-à-dire séparés des impies et des réprouvés ; et sans différer jusqu'à la venue de Jésus-Christ, faisons en sorte que, trouvant en nous cette séparation déjà faite, il n'ait qu'à la ratifier quand il viendra pour nous juger. Séparons^ nous du monde, afin que dans ce jour terrible Dieu ne nous sépare pas de ses élus. Car comme il y a,, selon l'Écriture, une séparation de miséricorde et de grâce, aussi y en a-til une de rigueur et de justice; et la plus forte imprécation que faisait David contre ses ennemis, qui furent toujours les ennemis de Dieu , était de dire à Dieu : Domine a paucis dioide eos (P«.y 16) : Séparez-les, Seigneur, de ce petit nombre d'élus que vous avez choisis. Surtout, chrétiens, n'appréhendez point la séparation du monde comme un état triste et affreux. Quand elle serait telle, vous étant d'ailleurs aussi salutaire et. aussi nécessaire qu'elle Pest, voni dsniei raimee..
Mais j*ose bien dire que si vous y êtes fidèles à Dieu, Dieu tous y fera trouver des douceurs préférables à toutes les joies et à tous les plaisirs des sens. En effet, il n*y en a point de plus heureux dans le monde que ceux qui sont parfaitement séparés du monde : c*est ce que nous avouons tous les jours; et il est bien étrange que, reconnaissant dans les autres ce qui doit faire notre bonheur, nous le craignions pour nous-mêmes. Cependant, mes chers auditeurs, tel est Tenchantement de nos esprits et le désordre où nous vivons : toujours persuadés du néant du monde et toujours possédés de l'amour du monde, nous dégoûtant sans cesse du monde et ne nous en détachant jamais. Quoi qu'il en soit, mes frères, voilà le premier caractère de rhomme chrétien, d'être séparé du monde. Mais il n'en faut pas demeurer là, et le second est d'être consacré à Dieu, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.