‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 56 sur 232 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quelque rigoureuse que nous paraisse reiartiUifc de la loi , quand il s'agit du renoncemeataa péché, que demande la véritable pénitence, je n*ai gnds,chrétiens , de condamner absolument ni oaivetwi» ment la pénitence, quoique douteuse, d*lDui pédhen qui se rend à soi-même le témoignage dé b ftin eu de l'avoir faite de bonne foi. Cest à Diea mai qu'il appartient d'en porter un semblable jugeoMit Comme il n'est pas , dit saint Augustin , aa poofik des ministres de Jésus-Christ de donner anx p^ cheurs qu'ils réconcilient et dont ils déReot kl consciences une entière sdreté (car c*fest ainsi qa parlait ce saint docteur : PœnUfoUiam damm, met riiatem dare non poMtnmcf (AcousT.); anssi n peuvent-ils ôter aux pécheurs réconciliés et abiM par leur ministère la confiance qu'ils ont, bieaii mal fondée, que leurs péchés leur sont remis, tt que leur pénitence a trouvé grâce devant Dieu. Gv le prêtre, quoique lieutenant de Dieu et dispennteur du sacrement de la pénitence, ne peut répiih dre avec certitude ni de sa validité , ni de i 11 n'y a que Dieu qui sache UifEdlliblement si pénitence a eu la juste mesure qu'elle a dtt pour être légitimeetrecevable; comme, après Diei, il n'y a que nous- mêmes qui puissions être sdrs qu'dh ne Ta pas eue. Et la. raison de cette différenee «M que, pour savoir si la pénitence a été parfaite û solide, il en faut juger par les deux principes dort elle dépend, qui sont la grâce et la volonté éi l'homme; or l'un et Fautre ensemble n'est coai que de Dieu; au lieu que pour connaître si ellsi été vaine et défectueuse, il sufSt que la péebeir soit convaincu de sa propre indisposition et de son infidélité; or il en peut être convaincu ansi bien que Dieu ; mais hors Dieu et le pécheur roéMb nul n'a droit de conclure positivement que la pénitence faite par un homme du monde, quelqii indigne qu'elle ait été en apparence, te soit tt effet : pourquoi ? parce que nul n'en peut avoir dei preuves évidentes et incontestables. U est vrai, chrétiens; mais, au défaut de l'évidence, dumohis on peut en avoir des conjectures ; et ces coiyectuM peuvent être si fortes, qu'eHes donnent lienàosB raisonnable présomption; et cette présomption pest aller jusqu*à autoriser le jugement que le prêtre, ministre de Dieu , porte de la pénitence de certaÎBS pécheurs], la tenant pour suspecte , et la re jetasl comme telle, quand il est obligé par son ministère d'en faire le discernement. Car c'est ce qui se pratique tous les jours selon l'esprit et selon les lois ds la discipline de l'Eglise. Or entre toutes les coiyee-

SUR LA BECHUTE DANS LE PECnÉ.

; qui peuvent et qui doivent faire douter de la toitence d*un pécheur» celle qui paraît la moins luivoque, et à laquelle je m'arrête comme étant la (os convaincante et en même temps la plus sensile , c*est la prompte rechute dans le péché, dont la Soitence de certains hommes du siècle a coutume être suivie ; et voici , mes chers auditeurs , la dé- MMBStration que je vous en donne , raisonnant ainsi reeTOOs-mémes.

Tous TOUS êtes acquitté, dites-vous (je parle à un

Seheur de ce caractère , dont le concevait Tapôtre

tfnt Jacques, lequel , ayant le cœur parrtagé entre

|0Q et le monde, devient inconstant dans ses

nies , c*e8t-à-dire inconstant dans sa pénitence et

I conversion , f^ir diplex animOy inconstanê est

% viU Muis) (Jacob, 1 ]; vous vous êtes acquitté

ki devoir de votre religion , et le ministre du Sei-

peor, comptant sur vos dispositions intérieures,

mis a dit comme Jésus-Christ dit à Madeleine :

fui péchés vous sont pardonnes; allez en paix.

¥mlà sur quoi vous avez fondé le prétendu repos

le Totie conscience; et à Dieu ne plaise qulndis-

«ètemenit aujourdliui j'entreprenne de le troubler.

Hais prenez garde , s'il vous plaît, à ce qui en doit

hre répreuve , et par où vous devez vous en assu-

rm. Si yotre pénitence est telle que vous la suppo-

IK, deux choses se sont passées entre Dieu et vous,

9 dis deux choses inséparables du sacrement de

pfaitence : Tune de votre part, et c'est que vous

wmB êtes engagé à Dieu par une protestation sin-

t de ne plus retomber dans le péché qui vous

ut attiré sa disgrâce; l'autre de la part de Dieu,

i s'est engagé à vous réciproquement, et vous a

des secours de grâces pour vous fortifier

) la rechute dans le péché. Ainsi le concile de

Trente -le dédare-t-il : car c'est une vérité même de

k foi, que tout sacrement qui opère sans obstacle,

«atre la vertu qu'il a de sanctifier les âmes, leur

«oamraniqne encore des grâces spéciales pour la fin

qii lui est propre. Or le sacrement de la pénitence

a*a point de fia qui lui soit plus propre que celle

dt préserver l'homme de la rechute dans le péché.

1 ett donc question de savoir si lorsqu'un chrétien,

aas fidre parattre aucun amendement de vie , re-

tsnbe aisément» promptement et communément

èw les mêmes désordres, on peut croire avec

laiion quH ait reçu ces grâces particulières , et qu'il

Et eu cette volontésinoère et efficace de renoncer à

aoB péehé. Or je prétends que ni l'un ni l'autre n'est

vndMmMable; et parce que de ces deux choses,

fkaieest néanmoins la partie la plus essentielle du

aneosent de pénitence , savoir le propos de persé-

^ f<rcr et de ne plus retomber ; et quo l'autre en est

kfrnit principal, savoir l'augmentation de certains

I auxquels l'âme justifiée acquiert même une

de droit; n'envoyant aucune marque dans

un pécheur sujet à ces promptes rechutes, j'ai lieu d'entrer en doute que sa pénitence ait eu les qua« lités requises pour le justifier devant Dieu , ou plutôt j'ai lieu de craindre que sa pénitence n'ait été fausse etréprouvéede Dieu. Voilà le fondement et la preuve de ma première proposition. Permettez-moi de vous la développer; et pour cela , sans parler de ces grâces auxiliaires que Dieu, en conséquence du sacrement, ne manquerait pas d'accorder à l'homme, si l'homme véritablement converti se mettait en état de les recevoir (la conviction du point que j'établis en serait encore plus forte; mais peutêtre serait-elle pour vous moins sensible et moins capable de vous toucher) , arrêtons-nous à la seule volonté du pécheur, que tous les théologiens conviennent être la substance même et le fond de la pénitence. En vérité , mes chers auditeurs, est-il croyable qu'un homme ait eu une volonté déterminée et absolue de renoncei'à son péché ; etqu'immédiatement après, lâchement et sans résistance, le péché se représentant à lui , il y succombe tout de nouveau ? Ah! disait saint Bernard , il n'est rien de plus fort que notre volonté , dès qu'elle est bien d'accord avec elle-même; tout lui cède, et tout lui obéit. Il n'y a point de difficulté qu'elle n'aplanisse, ni d'opposition qu'elle ne surmonte; et ce qui paraîtrait d'ailleurs impossible lui devient aisé quand elle l'entreprend de bonne foi. Or cela est vrai particulièrement au regard du péché ; car, quelque corruption qu'il y ait en nous, après tout, nous ne péchons que parce que nous le voulons; et si nous ne le voulons pas, il est constant et indubitable que nous ne péchons pas ; de sorte que notre volonté conserve encore à cet égard une espèce de souveraineté sur elle-même , et participe , en quelque façon , à la toute-puissance de Dieu, puisqu'en matière dépêché elle ne fait absolument que ce qu'elle veut faire, et qu'elle n'a qu'à ne le vouloir pas faire pour pouvoir ne le pas faiire. J'ai donc tout sujet de penser qu'en effet elle n'a pas voulu résister au péché ety renoncer, quand je vois dans la suite qu'elle n'y résiste nullement et n'y renonce point du tout. Cest le raisonnement de saint Bernard, bien éloigné du péiagianîsme, puisqu'il suppose toujours la grâce de Jésus-Christ, et très-facile à concilier avec ce que saint Paul disait de lui-même, quand il se plaignait de faire souvent le mai qu'il ne voulait pas, Sed quod noio malum, hoc ago {Rom., 7), parce que saint Paul entendait par là les mouvements involontaires du cœur, au lieu que saint Bernard parle des consentements libres donnés au péché.

De même , remarque Tertullien , où il s'agit d'exécuter des choses promises à Dieu en se convertissant à lui , c'est un abus de dire je le voulais, mais je ne Tai pas fait : f^aniioqidum est dicere, volui, nec tom€»/eci(TERTULL.);car, ou vous ne l'avei

SUR LA RECHUTE DANS LE PÉCHÉ

voulu qu'à demi , répond ce grand homme, et cette demi- volonté ne suffisait pas pour la pénitence : ou vous l'avez voulu pleinement et efficacement, et alors il était naturel que vous en vinssiez à Texécution. jéiioqum autperficere debebas, quod vobdsti , aiU non vefiêy qîiod non perficisti. (Tbrt. } En effet , mon frère , ajoutai^il , s'il était vrai que vous l'eussiez bien voulu , pourquoi cette volonté si agissante en toute autre chose n'aurait-elle rien produit dans un sujet si important? pourquoi , en vue d'une rebute aussi mortelle que l'était celle que vous aviez à craindre, n'auriez-vous fait aucun effort ni remporté aucune victoire? pourquoi nliuriez-vous pas fui le danger? pourquoi ne vous seriez-vous pas interdit cette société, cet entretien, ces divertissements que vous saviez devoir être pour vous des occasions prochaines? Vous n'avez rien fiait de tout cela, et, dès le premier piège que le démon vous a tendu , après quelques légers remords que votre conscience a étouffés , vous avez suivi l'attrait et le charme de la tentation ; et vous voulez que je croie que vous avez eu ce propos sincère et véritable de la pénitence? Mais moi j'aime mieux, pour l'honneur de la pénitence et pour l'intérêt de Dieu et de sa grâce , présumer que vous vous trompez, et que vous ne vous êtes pas bien connu vousmême. C'est la conclusion de Tertullien, qui me paraît très-juste et très-solide.

A cela, chrétiens, on peut opposer trois choses auxquelles il est important que je réponde, parce qu'en vous détrompant d'autant d'erreurs, elles serviront à vous confirmer dans la vérité que je vous prêche. Car on me dira : Ne peut-il pas arriver que sans avoir menti au Saint-Esprit j'aie été inconstant et fragile ; et que ma volonté ayant eu , dans le moment qu'elle a suivi l'impression de la grâce, tout ce qui était nécessaire pour une parfaite conversion , par un retour malheureux elle se soit ensuite pervertie jusqu'à commettre le péché qu'elle venait sincèrement de détester? Oui, j'avoue avec saint Thomas que ce changement est possible et qu'il peut arriver. Mais en même temps je dis que quand les rechutes dans le péché sont subites et fréquentes, il n'y a nulle vraisemblance que ce changement arrive en effet : pourquoi ? en voici la raison qui est sans réplique : parce que dans tout le reste de votre conduite, quelque faible que vous vous supposiez , on ne voit point de ces l^èretés ni de ces inconstances si surprenantes; au contraire, lorsqu'en d'autres matières que celle-ci vous formez des résolutions, pour peu qu'il y entre de votre intérêt, vous les soutenez avec fermeté et vous les poursuivez avec ardeur. Si c'est une en treprise où votre honneur soit engagé et dont dépende votre fortune, vous ne savez ce que c'est que d*en désister, et l'on ne s'aperçoit point de cette pi-

toyable facilité à vous rdAdier dans Vt ment de ce qui a une fois piqué votre amMi^ i votre convoitise. Or pourquoi voudries-WN» f dans le seul point qui touche la pénitence, onvM crût léger et changeant, et que Ton vous fit eeto à vous-même , de s'imaginer qu'ayant pour fooil autres intérêts du monde une conduite égrie uniforme, vous n'eussiez ces incités d'espi que quand il s'agit d'être fidèle à Dieu? HCm pas bien plus court de dire que ce n^est point il galité , et qu'il n'y a point eu changement dans fan c'est-à-dire que votre volonté a toujoars été même, toujours inefficace pour le bien, to^jen secrètement attachée au mal , et par conséquent M jours vaine et inutile pour la pénitence. Voilà Jean timent que j'en ai ; et si vous vous faîtee jiistîcei est difficile que ce ne soit pas le vôtre. Et ee qpim le persuade encore davantage , c'est que bien m vent vous retombez dans votre péché sans qu'«fli prétexte nouveau puisse au moins colorer votieit chute ; je veux dire, sans que les occasions aient il plus dangereuses et les tentations plus ▼iolentM.Oi il n'est pas naturel que la situation de la voM change, tandis que l'étatdes choses ne change poli^ surtout quand il s'agit d'une volonté sérieuse, pn« dente, éclairée, telle qu'aurait dû être la vôtre, ri votre pénitence eût été du caractèreque Diea V^afk pour la rémission du péché et la justificatiosôi pécheur.

Autre difficulté. Nous sommes faibles, et oMl

volonté , quoique sincère , de la vraie pénitence,^!

combattue dans nous par de puissants enneaii«

qui sont nos passions. Je le sais, chrétiens, et, A

vous voulez, je conviens même de toute la violsMl

du combat; mais je sais aussi que l'on desartite!

de^notre amour-propre est de nous figurer ces ohS'

mis bien plus puissants qu'ils ne le sont, pour «fiir

droit de s'en laisser vaincre avec moins de bonté; si

plutôt je sais que l'un des effets de la corroptioa de.

notre volonté est d'être elle-même d'intelligeocesfM

ces prétendus ennemis , parce que dans le fond IMMI

ne les regardons pas comme ennemis, et quenoil

voulons bien en être vaincus ; car voilà notre déior*

dre, mes frères, disait saint Jérôme. Bien lofai dl:

nous confondre de notre fublesse, nous en tiraas

avantage contre Dieu même; c'est-à-dire que Mi

loin de nous en humilier, nous la fusons servk d0

voile aux vaines et frivoles excuses que nous cbor-

chons dans nos péchés, et ce qui est en nous 11*

cheté, malice, infidélité, nous l'imputons à une finM

etchimérique nécessité : Omnes viiiU nastrUfat^

mus, et quod propria fecimus vokaUate^ koc ni

naturœ ritferimus necessUcUenL (Hibbon.) Repe»

che que Tertullien se fusait encore à soi-nitaei

Nous avons, disait-il, une chair terrestre et anindl

qui nous porte au péché ; mais nous avons en léeodh

SUR LA RECHUTE DANS LE PÉGHË

I une Ame toute spirituelle et toute céleste qui i élève à Dieu. Pourquoi donc nous excuser tou- JMin par ce qu*il y a dans nous de fragile , sans conddérer jamais les forces de la nature et de la grâce, de la raison et de la loi , de la conscience et de la religÎMi, dont nous avons été pourvus ? Cur ergo ad exeutatUmem proniores^ quœ in nobis infirma sunl, ^ppoHimMis; et quœ/ortia swU, non memoramus f (TimTCLL.) Mais je veux que ces passions dont nous ivoDsàsoutenir les attaques soient pour nous d'aussi ivrilables et d'aussi formidables ennemis que nous le pensons , ce que je sais déplus, c'est que si la pro- BMsse que nous avons faite à Dieu de persévérer dans l'obéissance de sa loi était sincère, elle a dû être plus forte que ces prétendus ennemis ; que sa pins essentielle propriété a été de les pouvoir sannonter, et que si d'elle-même elle n'a pas eu cette nrto t dès là ce n'était plus une vraie pénitence que b nôtre. Or comment me persuadera-t-on qu'elle a eu cette vertu, tandis qu'il ne m'en paraît rien , et fue je vois un pécheur, après sa pénitence, aussi cselave de sa passion , aussi déréglé dans sa vie , anssi licencieux dans ses paroles , aussi emporté dans ses actions qu'il l'était auparavant? C'est ce fue j'aurai toujours peine à comprendre ; car, pour tous en expliquer tout le mystère , ce que j'appelle le propos de la pénitence n'est point de ces simples désirs dont parle l'Écriture, que l'àme conçoit, mak qu'elle n'a pas la force de mettre au jour : c'est nne volonté surnaturelle, mais d'un ordre si supérieur à toutes celles dont l'homme est capable , qu'il n'y en a aucune avec laquelle elle puisse être mise en comparaison; une volonté qui doit avoir Dieu pour objet, qui nous doit faire haïr le péché souverainement, et dont le moindre des motifs, dans les principes de la théologie, est la crainte de cette justice éternelle, si terrible pour les ennemis de Dieu. Voilà ses qualités , sans lesquelles la foi BOUS apprend que la pénitence est non-seulement imparfaite, mais absolument nulle. Or peut-on jager que ce propos ait eu dans nous toutes ces fttljtés, lorsqu'au préjudice du pacte que nous ; dit avec Dieu en retournant à lui , et npus i à demeurer ferme dans l'état de la grâce, I venons tout à coup à l'abandonner, et que la vw de la créature nous fait oublier nos plus fortes léiolations et nos plus indispensables devoirs ?

Permettez-moi déjuger de vous par vous-mêmes ; et, pour vous faire toucher au doigt la plus déci- ■Te de toutes les vérités , voyons de quelle manière fins en usez tous les jours dans des sujets bien ■oîndres que celui-ci , mais où l'on ne peut douter fK vous ne vouliez efficacement les choses. Vous nrlcz d'une maladie, et vous craignez une rechute : fK ne faites-vous point pour la prévenir? à quoi levons réduisez-vous point? de quoi ne vous abstc-

nez-vous point ? quelle obéissance ne rendez- vous point à un homme qui vous traite? quel assujettissement au régime qu'il lui plaît de vous prescrire? Cela passe l'exactitude, et va jusqu'à la superstition. Vous jeûnez, vous vous mortifiez, vous gardez le silence et la retraite, vous vous retranchez ce qu'il y a pour vous de plus agréable et de plus délicieux dans la vie; les compagnies, les jeux, les spectacles, tout cela ne vous est plus rien : pourquoi? parce que votre santé, qu'il faut rétablir, vous est plus chère que tout cela, et qu'à quelque prix que ce soit vous avez résolu de la conserver. De vous dire qu'il est indigne que vous en fassiez moins pour éviter la rechute dans un péché qui cause la mort à votre âme, c'est ce que l'on vous a dit cent fois ; mais je vous dis aujourd'hui quelque chose de plus : et quoi? admirable principe de religion ! c'est que si le propos que vous avez fait d'éviter la rechute dans votre péché n'est encore plus efficace que ce désir naturel de conserver votre santé (je ne dis pas plus vif ni plus sensible, mais plus solide et plus fort) , il est de la foi que votre pénitence n'est de nul prix; et pourquoi? Ah! mes chers auditeurs, appliquez-vous à ceci : parce qu'il est de la foi que le propos de la pénitence doit l'emporter sur tous les désirs et toutes les craintes dont la volonté peut être naturellement touchée; et que s'il y avait dans notre cœur une seule crainte et un seul désir qui égalât ou qui surpassât ce propos, ce ne serait plus le propos de cette pénitence salutaire qui doit sauver le pécheur. Voilà une grande vérité; et la raison qu'en donnent les Pères est que la pénitence, qui nops justifie, doit nous faire haïr le péché aussi parfaitement que nous aimons Dieu et que nous le craignons. Or, pour satisfaire en rigueur à l'obligation de la loi , il ne suffit pas d*aimer Dieu et de le craindre , il faut l'aimer et le craindre souverainement, c*est-à-dire par-dessus toutes choses : de même , pour remplir la mesure de la contrition , il ne sufQt pas de haïr et de détester le péché , il faut le haïr et le détester par-dessus tous les maux du monde; et si la haine que nous en concevons ne va pas jusque-là , en vain prétendons-nous que Dieu l'agrée et qu'il s'en tienne satisfait. Or, suivant cette règle , vous , chrétiens, dont la pénitence n'est suivie que d'inconstance et d'infidélité, oseriezvous dire que dans ce moment où vous avez confessé à Dieu votre péché , vous étiez plus résolus de ne le plus commettre que vous ne le seriez aujourd'hui de vous préserver d'une maladie qui vous conduirait à la mort; et si, par la connaissance que vous avez de vous-mêmes, vous n'oseriez vous rendre ce témoignage, puis-je espérer que votre pénitence ait trouvé grâce devant Dieu ? Voilà ce qui me fait trembler pour vous. Vous dites que la passion qui vous domine, et qui vous entraîne dans le

SUR LÀ RECHUTE DANS LE PÉCHÉ

péché, est une passion bien plus violente que toutes celles qui s'opposeraient au désir naturel de la conservation de votre vie. Abus, chrétiens, nous nous flattons encore sur cela : car, pour vous montrer que ce n'est point là le principe de vos rechutes, c'est qu'avec des motifs purement humains, et par conséquent bien inférieurs à celui de la pénitence, i\ m'est évident que vous renonceriez à cette passion et que vous en seriez le maître. En effet, supposez de tous les péchés celui dont l'habitude vous paraît plus insurmontable, et je vous fournirai cent raisons d'intérêt, d'honneur, pour lesquelles vous la surmonterez. Par exemple , mon cher auditeur, si vous étiez sûr que la rechute dans ce péché sera la ruine de votre fortune, qu'il vous en coûtera la disgrâce de votre prince, et qu'il n'y aura plus de ressource pour vous ni de retour ; si vous, femme mondaine, étiez convaincue que le désordre de votre conduite deviendra public , que vous en essuierez toute la honte, que celui auquel vous affectez tant de le cacher le connaîtra, et que vous serez exposée aux fureurs de sa jalousie et aux emportements de sa vengeance, quelque fragile que vous soyez, il n'en faudrait pas davantage pour vous tenir dans le devoir : ce motif sufDrait donc pour arrêter le cours de votre passion; et vous dites que, malgré le motif de la pénitence, le torrent de cette passion vous emporte! Que dois-je inférer de là ? Dois-je conclure que le motif de la pénitence est de soi moins puissant que celui d'un respect humain ? non ; car ce serait une erreur injurieuse à Dieu. Ce que je dois conclure , c'est que vraisemblablement vous n'avez point senti la vertu du motif de la pénitence, et qu'il n'a point agi sur votre cœur ; je veux dire que vous n'avez point détesté le péché dans la vue d'un Dieu , ou souverainement aimable, ou souverainement redoutable, et par une suite nécessaire, que votre pénitence a été du nombre de celles que Dieu rejette. Voilà ce que je conclus; et cette conséquence est conforme aux maximes les plus incontestables de la religion.

Troisième et dernière objection que j'ai à résoudre. Ces pécheurs sujets aux rechutes ne laissent pas de s'humilier devant Dieu, d'être touchés du sentiment de leur misère, d'en former des regrets et des repentirs, de gémir et de verser des larmes. Or qu'est-ce que tout cela, sinon autant d'actes de pénitence? Faux principe, répond le chancelier Gerson traitant cette matière : tout cela n'est point nécessairement ce que nous appelons actes de pénitence. Et quoi donc ? des grâces de pénitence, si vous voulez , et des désirs ; mais rarement des fruits et des actes. Car il faut bien distinguer ici quatre choses : les grâces de la pénitence, les désirs de la pénitence, les actes de la pénitence , et les fruiu de la pénitence. Les grâces de la pénitence sont les dispositions

saintes par où Dieu nous sollicite dé péché ; les désirs de la pénitence sont eomaie tas premiers essais que fait notre cœur pour le dégager du péché; les actes de la pénitence sont le renoMement effectif et actuel au pédié, et les firnîts de b pénitence sont les satisfactions que nous offrons à Dieu pour le péché. Un pécheur ,de réduite pent bien avoir eu les grâces et les désirs de la péoiteMe; mais il n'est guère croyable qu'il ait eu les fruits et les actes de la pénitence , tandis qu'il persévéra dns ses dérèglements. Je m'explique. Ha eu lesjgrâe» de la pénitence, quand 11 a versé des larmes di douleur ; car cette douleur était une grftoe intériosN que Dieu produisait en lui , mais qui pour cela n détruisait pas encore dans son âme la Tdonlé di péché : pourquoi? parce que, comme dit saint Gré* goire pape, souvent les pécheurs sont inutileoMBl touchés de l'amour du bien , de même que les Joriu sont innocemment émus des tentations du mil : Quia sic pkrumque malt inutiUier compwigmUm adjustUiamj siaU innocenter jusH teMkmiittd cfdpam. (Greg.) Et comme la simple tentatîoa m rend pas la volonté du juste criminelle, aoari h seule grâce de la pénitence ne 8anetîfie*t-eUe p« la volonté du pécheur. Mais que fiiit le pécheor? Voici ce qui le séduit. Il confond les griîoes de h pénitence avec les effets de la pénitence^ et 11 s'A* tribue ce que Dieu fait pour lui comme si cfétA lui-même qui le fît pour Dieu. Aveuglement le phv pernicieux, dit saint Bernard, lorsque, par m espèce d'usurpation , ce qui est de Dieu dans »Mit nous nous l'imputons à nous-mêmes, prenant m lumières pour nos pensées et ses opérations difÎBB pour nos coopérations : Quando quod Dei edft nobis, damus nobis, putatUes iliius visUaUomm esse nostram cogiioHonem. (Bkbn.) Or e*estcef» font ordinairement les pécheurs esclaves de la concupiscence et du démon; et quelle preuve en ai-je? point d'autre que celle que j'ai apportée de suai Grégoire ; car si je vois , dit ce grand pape, un cliréi tien agité de tentations fâcheuses ne oommettn jamais le mal auquel il se sent porté, je puis présumer en sa faveur qu'il n'en a eu que les pfemisn sentiments sans y donner nul consentement; et, par la même règle , quand je vois un pécheur, quoique en apparence pénétré de componction , n'en étro pas moins fragile dans ses rechutes , je me crois biia autorisé à dire qu'il n'a eu de la pénitence que Ifli simples affections, et non les résolutions ; ou,s*il les a eues, se sont, chrétiens, de ces résolutioni imparfaites, de ces bons désirs dont l'enftr ert plein, de ces demi-volontés telles que les ont tas démons mêmes, qui, tout démons qu'ils sonli abhorrent le péché comme la source de leur uni* heur, quoiqu'ils ne le quittent jamais par un de leur endurcissement; œ sont de ces

SUE LA RECHUTE DANS LE PÈCHE

lemblables a ceux des Israélites, qui, du culte de Dieu passant aussi légèrement à Fidolâtrie que de ndolâtrie au culte de Dieu, ne faisaient, dit l'Écriture, qu*aigrir davantage le Seigneur et que Tirriter; ce sont de ces protestations d^Autiochus, dont h justice divine n*est point fléchie, et qui ne pénètrent pas jusqu'au trône de la miséricorde; ce sont faces larmes d'Ésaû , qui, quoique accompagnées de cris et de rugissements , ne sont point bénies du ôd. J'accorderai , dis-je , tout cela à un pécheur bot les rechutes sont habituelles, parce que tout )eb ne répugne point à Tidée que je me forme d'une léoitence suspecte; au contraire, si elle est sus- Mete, c'est parce qu'elle fait l'alliage de tout cela|, oignant les apparences de la contrition du péché i?ec les rechutes dans le péché, et l'infidélité d'ac- Ion avec la confession de bouche : mais que je fasse amaîa aucunfond solide sur la pi^itence d'un chréien tandis qu'il est dans la disposition de retomber de la manière que je viens de vous le faire entenire , c'est ce que je ne puis sans contrevenir à toutes les règles de la religion.

Ainû Jésus-Christ même en jugeait-il, et son exemple , quand il s'agit du discernement des cœurs , Qomme de tout le reste , peut bien être notre modèle. En effet, dit saint Jean au chapitre second de ■aotîvangile, plusieurs d'entre les Juifs croyaient en Jésus-Christ, voyant les miracles qu'il faisait; nais Jésus-Christ ne se fiait pas à eux , parce qu'il les connaissait to^us. MuUi credtderunt in eum; Ifu autem non credebat semetipsum eis, eo quod tp$enossei omnes. ( Joan. , 2. ) Ces paroles sont dignes de remarque. Us croyaient en lui , surpris du changement de l'eau en vin qu'il avait fait aux noces deCana, et dont ils avaient été témoins : mais I ne se fiait pas à eux, parce qu'il ne découvrait en CHS qu*une foi superficielle, excitée par la vue de ce prodige qoî devait bientôt être effacé de leur esprit pir les malignes impressions de leur incrédulité. ^le atUem non credebat semetipsum eis. Voilà, dvétîens, comment Dieu se comporte à notre égard, tp%nA nous nous approchons du tribunal de la pénitcnee pour reprendire immédiatement après notre même vie. Nous lui faisons dans ce moment-là , ou phitAt nous croyons lui faire une ouverture entière de nos âmes. Nous nous assurons de lui , et nous lui i^Mudons de nous , et , par ces ferveurs apparentes, nous imposons même souvent à ses ministres. Car il est aisé de les tromper, dit Tertullien : et si k grâce de la rémission du péché était aussi absoluflMnt en leur pouvoir que les paroles qui la signiient, elle serait tous les jours exposée aux artifices il ans surprises de la fausse pénitence. Mais que fit Dieu alors? nous voyant si mal d'accord avec MUi mfmfii. parce que nous voulons tout à la fois if. D0 «oidoiis pas renoncer à notre péché ; con-

naissant , par les lumières de son adorable prescience, qu'après un prétendu retour vers lui, nous allons dans peu , par des liens plus forts et plus étroits , nous attacher tout de nouveau au monde, il pourvoit lui-même à son trésor, qui est la grâce de son sacrement, et ne souffre pas que des sujets indignes comme nous , par une pénitence subreptice, aient l'avantage de la recevoir : Thesauro suo providet, nec sinit ciccipere indignas. ( Tebtull. ) Ah ! chrétiens , que cette première vérité est terrible pour un homme du siècle emporté par le libertinage de sa passion, mais qui néanmoins a encore de la religion, de dire que la pénitence, qui est pour les autres, après le péché commis, un sujet de confiance, lui devienne, en conséquence de ses rechutes , un sujet de crainte et d'effroi ! Ce qui devrait être la source de son repos est la cause de ses plus mortelles inquiétudes , et non-seulement il doit être troublé du péché passé, mais même de la contrition et de la pénitence passée. Voilà, mes chers auditeurs, ce que le* Saint-Esprit veut nous faire comprendre , quand il nous avertit dans FEcclésiastique de trembler même pour les péchés par • donnés : Depropttiatopeccato noli esse sine metu. {Eccles., 5.) Nous n'entendions pas le mystère de cette parole , et elle nous paraissait renfermer une espèce de contradiction ; car si le péché est pardonné, disions-nous, pourquoi en avoir encore de la crainte; et s'il est encore un sujet de crainte, pourquoi le réputer comme pardonné? Mais je conçois maintenant , ô mon Dieu , ce que vous avez voulu par là nous marquer. C'est pour m'apprendre que toute sorte de pénitence n'est pas une caution sûre auprès de vous, et que très-souvent ce que je compte pour pardonné est ce qui me rend plus que jamais en&nt de colère ; que tout péché me peut perdre , mais qu'il y a une pénitence plus capable de me damner que mon péché même , parce qu'elle l'entretient sous ombre de le guérir. Or il m'est évident que , s'il y en a quelqu'une de ce caractère , c'est celle qui ne parait suivie d'aucune réformation de mœurs , et qui ne me garantit point de mes malheureuses rechutes. Mais où mettrai-je donc , Seigneur, ma confiance et ma sûreté , si vous me défendez de la mettre dans ma pénitence? m'avez-vous enseigné une autre voie que celle-là; et vos Écritures , qui me tiennent lieu d'oracles, m'ont-elles jamais parlé d'un autre asile ? Encore une fois, chrétiens, telle est la déplorable destinée du pécheur abandonné à l'instabilité de ses désirs, et dont la vie n'est qu'une alternative continuelle de pénitence et de rechutes dans le péché. Je sais que cette morale peut causer du trouble à quelques consciences ; mais plût à Dieu que je fusse aujourd'hui assez heureux pour produire un effet si salutaire! Car je parle à ces consciences criminelles que de fréquentes rechutes ont confirmées dans

SUR LA RECHUTE DANS LE PÈCHE

Ilniquité. Or, Punique ressource pour elles est | qu'elles soient troublées par la parole de Dieu. Ce qui les perd, c*est cette paix trompeuse que le démon leur fait quelquefois trouver dans le péché; et il n'y a que le trouble qui les puisse taire sortir de la léthargie et de l'assoupissement funeste où elles sont. Ainsi, bien loin de craindre de les troubler, mon unique crainte serait de ne les troubler pas , ou de ne les troubler qu'à demi. Et comme autrefois saint Paul se réjouissait d'avoir attristé les Corinthiens , parce que leur tristesse les avait portés à la pénitence : Gaudeo, non quia contristati estis, sed quia contristati estis adpœnitentiam (2. Cor. ,7); aussi bénirais-je Dieu d'avoir troublé tant de pécheurs , parce qu'en les troublant, au lieu de l'ombre et du fantôme de la pénitence , je les aurais réduits à en avoir la pratique solide. Mais cela les pourrait désespérer. Eh bien, quel mal de les désespérer pour un temps , afin de rétablir en eux l'espérance pour jamais? Quel danger de les désespérer du côté d'eux-mêmes, pour leur apprendre à bien espérer du côté de Dieu? C'est après saint Grégoire que je parle, et c'est dans le même sens que ce Père. Il savait mieux que nous le juste tempérament de l'espérance et de la crainte chrétienne. Or une de ses maximes était celle-ci, de désespérer quelquefois ceux qui, par la continuation de leurs rechutes, s'endurcissaient dans le crime iPlerumque sine desperatione desperandi sunt, et sine dedignatione dedignandi. (Greg.) 7(on, non, mon cher auditeur, n'appréhendez point de tomber dans un semblable désespoir : il ne vous peut être, selon ma pensée, qu'avantageux et utile. Désespérez de tant de fausses pénitences que vous avez faites : et espérez dans la véritable pénitence à laquelle je vous exhorte. Depuis que vous êtes dans l'habitude de ce péché , peutêtre y avez-vous ajouté cent confessions indignes et sacrilèges : désespérez de tout cela; car tout cela, bien loin d'appuyer votre espérance auprès de Dieu, est ce qui l'anéantit et qui la ruine. Mais que faut-il donc faire? Ah! chrétiens, est-il rien de plus raisonnable que ce qu'on exige de vous ? On veut que vous agissiez avec Dieu de bonne foi , comme vous voudriez qu'on agit avec vous-mêmes. Si l'on vous avait manqué plus d'une fois de parole, vous vous feriez une sagesse de rejeter toutes les assurances qu'on vous donnerait d'un nouvel engagement : pourquoi voulez-vous que Dieu ait plus d'égard aux vôtres? Faut-il que vous soyez moins religieux envers lui que vous ne l'êtes envers les hommes ? Vous vous piquez d'être fidèles en traitant avec les hommes , et vous auriez honte de ne l'être pas : u*y aura-t-il que Dieu avec qui vous ne garderez nulle règle de fidélité ? Faisons donc, mes chers auditeurs, faisons enfin saintement et utilement ce que peut-être nous avons fait tant de fois sans fruit et à notre con-

damnation. Imitons ces saints pénitents de PËgliK, qui, toute leur vie, se sont tenus InviolableoMil attachés à Dieu, après être rentrés dans n griee. Demeurons fermes dans nos résolutions , et, \m une persévérance inébranlable, mettons le teenà notre pénitence. Autrement, nous avons toatSi(|it de craindre, non-seulement pour les péniteneei p» sées , mais pour les pénitences à venir. Car, eonmi la rechute dans le pécLé rend la péaitenee paiséi très-suspecte , elle rend la pénitence à Yenir tiès4i( ficile et presque impossible. C'est la seconde partie.

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