SUR LE
gles pour croire que par des succès purement humains, dont le monde peut-être vous félicitera, vous puissiez les égaler. Ainsi parlait ce saint et généreux pontife ; et c'est, chrétiens, ce que je vous dis après lui. Non, qui que vous soyez, n'attendez point d*dutre gloire véritable que celle qui vous viendra de la sainte ardeur que vous marquerez à Dieu et pour Dieu. Avec de prétendus succès que vous aurez d'ailleurs, et à quoi les hommes pourront applaudir, vous ferez un peu de bruit dans le monde; mais avec ce bruit, comme rÉcriture nous rapprend , votre mémoire périra. Cette gloire que vous aurez cherchée hors de Dieu, et où Dieu n'aura nulle part, s'évanouira comme une fumée, et, après vous avoir ébloui pour quelque temps d'une fausse lueur, elle vous laissera dans une éternelle obscurité.
Mais savez-vous encore quel doit être en cela le malheur de votre destinée? C'est qu'étant lâche pour Dieu comme vous êtes, Dieu, qui n'a besoin de personne, et qui choisit ceux qui lui plaisent, ne daignera pas même se servir de vous. Usant bien des talents et des avantages que vous aviez reçus delui, vous pouviez être les instruments de sa gloire, mais il ne voudra pas vous y employer. C'était un honneur qu'il vous eût fait, mais dont il vous trouvera indigne. Vous ne méritez pas d'avoir place entre ces hommes connus pour être à lui , et déterrai - Ks dans le besoin à se sacrifier pour lui : il eu sttscltera d'autres qui le mériteront mieux que vous; d*aotres qu'il remplira de son esprit , et qui , dans la inédiocrité de leur condition, feront pour ses intéi^des prodiges de vertu. Ceux-là oseront tout et risqueront tout quand il s'agira de le glorifier ; et Yoilà pourquoi il les glorifiera eux-mêmes. Vous craignez de vous exposer : eh bien ! il se passera de vous; mais aussi n'aurez-vous pas Thonneur de lui avoir été fidèles, et l'oracle qu'il a prononcé se vérifiera à la lettre : Quicumque glorificaverit me, ghrificabo eum; qui autemcontetnnunt me^ erunt ignûbUes. (1. Reg,^'i.) Voilà comment s'expliquaient autrefois les prophètes pour exciter dans les esprits de leurs auditeurs cette émulation toute divine dont ils tâchaient à les piquer; et plût à Dieu que ce dis- .eoors fût accompagné d'une grâce assez forte et aslez poissante pour faire sur vous de pareilles imiressions!
Mais ce n'est pas tout : car en même temps que eus vous privez de Thonneur et du mérite que /OQS auriez à prendre le parti de Dieu, vous deveaez, par une suite nécessaire, odieux et méprisable aux hommes. A qui odieux? je l'ai dit, à tout ce qu'il y a de vrais fidèles qui aiment Dieu , et qui voyant avec quelle faiblesse vous mollissez dans tOBtes les rencoDtres,en gémissent, etdisentÎDtérieuifnent comme le roi David : f^idipravaricanies, HiÊkeêcebam (F#.^1t8) : J*ai vu Seigneur, ces lâ-
ZÈLE, STC. I»
ches prévaricateurs, qui, par des complaisances intéressées, ou par une crainte mondaine, ont négligé votre cause ; je les ai vus , et j'en ai séché d'ennui et de regret. Car quelle amertume a un juste qui a le cœur droit et qui brûle d'un zèle évangélique, de voir les intérêts de Dieu trahis par les vaines considérations et les timides, mais criminelles réser^ ves , des partisans du monde et de ses esclaves ! Que peut-il moins fai^e que de s'en prendre à eux , et de former contre eux dans son cœur ce sentiment de haine qu'une semblable indignité excitait dans le coeur de David ? haine dont il ne se faisait nul scrupule, que dis-je? qu'il s'estimait heureux de ressentir, et dont il se faisait un mérite auprès de Dieu ; haine qui procédait en lui des plus pures sources de la charité, et qui lui donnait droit de dire : Perfeclo odio oderam illos, et inimici facH sunt mihi : Je les haïssais, mais d'une haine parfaite; et j'étais leur ennemi, parce qu'ils étaient les ennemis secrets de mon Dieu : Perfecto odio oderam illos. {Ps,, 138. ) Or je vous demande s'il est rien , même selon le monde, de plus difficile à supporter et qui approche plus de la malédFction , que cette haine et cette aversion des gens de bien. Je sais qu'il y a de ces cœurs durs que leur lâcheté même pourrait rendre insensibles à ce motit, et qui compteraient pour rien d'être dans la haine des serviteurs de Dieu, pourvu qu'ils pussent contenter l'amour-propre qui les possède : mais n'est-ce pas une autre malédiction qui prouve encore plus clairement ce que j'ai avancé? Car, dans la pensée du sage, être content lorsque l'on s'attire la haine des hommes, c'est être d'autant plus odieux qu'on le veut bien être , et qu'on n'est point touché de l'être. Et ne me dites point que ce qui est condamné des uns est approuvé des autres : vous vous trompez , chrétiens. Votre lâcheté, outre la haine des gens de bien, vous fera tomber encore dans le mépris des libertins et des pécheurs. Pourquoi? parce que les pécheurs et les libertins seront assez clairvoyants pour découvrir le faible de votre conduite , et qu'ils s'apercevront bien que votre indulgence pour eux n*est dans le fond qu'une petitesse d'âme, et que, si vous les épargnez, c'est que vous n'avez ni la force ni la hardiesse de les entreprendre. Or la lâcheté reconnue, selon la remarque de Cassiodore, est toujours méprisée, et de ceux mêmes à qui elle est utile. Si, du moment que le vice se produit et que le scandale paraît , vous qui le devez arrêter, vous faisiez votre devoir, les scandaleux et les vicieux, en vous redoutant comme leur persécuteur, seraient obligés néanmoins malgré eux de vous estimer et de vous respecter. Ce qui tous perd dans leur eipril, e'est la eomplakancfl uâimmÊk IMiJiHr témoigDee.
même le monde pour vous : comme si le monde , tout perverti qu'il est , vous faisait en cela votre leçon, vous reprochant votre peu de zèle au même temps qu*il en profite , et vous méprisant par où vous pensiez lui plaire.
Mais vous n'avez pas , à ce que vous prétendez , assez de fermeté pour vous opposer au progrès du vice et pour résister à Tinsolence du libertinage. Ah! chrétiens, c'est un troisième point où j'ai dit que riniquité de Thomme se dément elle-même , et où je prétends que, pour peu qu'on se fasse de justice, on ne peut éluder ni soutenir le reproche de sa conscience. Car voilà, mes chers auditeurs , le comble de notre misère ; confessons-le humblement et avouons-le de bonne foi. Nous ne manquons de fermeté que lorsqu'il faut en avoir pour les intérêts de Dieu, et pour nos intérêts propres nous ne péchons que parce que nous avons trop de fermeté. Je m'explique. Que Dieu soit outragé , que son nom soit blasphémé, que le culte de sa religion soit profané, nous demeurons dans un repos oisif et dans une langueur mortelle; mais qu'on nous attaque dans nos biens, qu'on nous blesse dans notre honneur, il n'y a point d'excès où le ressentiment ne nous porte. Et, pour en venir au détail, qu'un esprit impie et corrompu raille en notre présence des choses saintes, c'est là qu'une crainte humaine nous ferme la bouche; mais que la raillerie s'étende sur nous, sur nos personnes , sur nos actions , nous nous déchaînons contre elle jusqu'à la fureur. Qu'un libelle injurieux et diffamatoire se débite dans le public , et que nous nous y trouvions notés, nous remuerons tout pour en savoir l'auteur, et nous le poursuivrons jusqu'au tombeau; mais qu'un livre abominable se répande, où la pureté des mœurs et la charité du prochain soient violées , à peine le condamnons-nous , et Dieu veuille que nous ne nous en fassions pas un divertissement! En un mot, qu'on déshonore Dieu et qu'on crucifie Jésus-Christ, comme l'apôtre nous apprend qu'il est encore tous les jours crucifié à nos yeux, ce n'est rien pour nous; mais qu'on nous pique, même légèrement; mais qu'on nous rende un mauvais office, c'est alors que tout le feu de la colère s'allume et nous transporte. Quelles aigreurs, quelles inimitiés, quelles vengeances, suivant cette belle parole de saint Jérôme , In Dei injvria benigni stanus, in nosfris contumeliis odia exercemus. (Hiebon. ) Or il est bien étonnant que nous ayons des sentiments si opposés, et que notre esprit , par une étrange contradiction , soit tout à la fois si patient et si fier, si tiède et si ardent, si lâche et si courageux. Je dis si courageux , si ardent, si fier dans nos propres injures, et si patient ou plutôt si lâche et sans vigueur dans celles de Dieu. Mais c'est à nous à nous justifier devant Dieu sur une si monstrueuse contrariété.