T. II
s'était engagé à être traité de son Père comme l'aurait été le péché même, il était de Tordre qu'il essuyât tout ce qu'il a eu à endurer. Le prenant de la sorte, a-t-il trop souffert? Non : sa charité, dit saint Bernard , a été pleine et abondante , mais elle n'a point été prodigue; il s'appelle l'homme de douleurs, mais, répond Tertullien, c'est le nom qui lui convient, puisqu'il est l'homme do péché; nous le voyons déchiré et meurtri de coups, mais entre le nombre des coups qu'il reçoit et la multitude des crimes qu'il expie, il n'y a que trop de proportion : on l'abandonne à des scélérats , barbares et cruels, qui ajoutent à l'arrêt de sa mort tout ce que la rage leur suggère ; mais, quoi qu'ils ajoutent à l'arrêt de Pilate, ils n'ajoutent rien à celui de Dieu : on le maltraite et on l'insulte, mais aussi le péché, s'il se produisait ensubstance, mériterait-il d'être insulté et maltraité; il expire sur la croix, aussi est-ce le lieu où le péché doit être placé. Rectifiez donc, chrétiens, vos sentiments; et tandis que ce divin agneau est immolé, au lieu de vous préoccuper du mérite de sa sainteté et de ses vertus , souvenez- vous que c'est pour vos désordres secrets et publics qu'on le sacrifie, que c'est pour vos excès, pour vos intempérances , pour vos attachements honteux et vos plaisirs infâmes. Si vous vous Je figurez tel qu'il est , chargé de toutes nos dettes, cette flagellation , à laquelle on le condamne , n'aura plus rien qui vous choque; ces épines qui le déchirent, ne blesseront plus la délicatesse de votre piété; ces clous dont on lui perce les pieds et les mains, n'exciteront plus votre indignation. Mon péché, direz-vous, en vous accusant vous-mêmes, méritait toutes ces peines; et puisque Jésus- Christ est revêtu de mon péché , il les devait toutes porter. Aussi est-ce dans cette vue que le Père éternel , par une conduite aussi adorable qu'elle est rigoureuse, oubliant qu'il est son Fils, et l'envisageant comme son ennemi (pardonnez-moi toutes ces expressions ) , se déclara son persécuteur, ou plutôt le chef de ses persécuteurs. Les Juifs se font de leur haine un zèle de religion pour exercer sur son sacré corps tout ce que peut la cruauté ; mais la cruauté des Juifs ne suffisait pas pour punir un homme tel que celui-ci , un homme couvert des crimes de tout le genre humain ; il fallait , dit saint Ambroise,que Dieu s'en mêlât , et c'est ce que la foi nous découvre sensiblement.
Oui, chrétiens, c'est Dieu même et non point le conseil des Juifs qui livre Jésus-Christ : ce juste, mes frères, leur disait saint Pierre, ne vous a été remis entre les mains comme coupable, que par un ordre exprès de Dieu et par un décret de sa sagesse : Definito concilia etprxscientia Dei tradUum (JcL, 2); déclaration qu'il faisait dans leur synagogue, sans craindre qu'ils s'en prévalussent, ni qu'ils en tirassent avant^ pour étouffer karasoiél
SUR LA PASSION DE JESUS-CHRIST
du déicide qu'ils avaient commis. Il est vrai que les pharisiens et les docteurs de la loi ont poursuivi Jésus-Christ pour le faire mourir; mais ils ne Font poursuivi, Seigneur, reprenait David par un esprit de prophétie , que parce que vous Tavez frappé le premier : Domine, quetn tu percussUti , persecuti iunt. ( Ps, 68. ) Jusque-là ils Font respecté , jusquelà , quelque animés qu'ils fussent, ils n'ont osé attenter sur sa personne ; mais du moment que vous vous êtes tourné contre lui , et que , déchargeant sur lui votre courroux, vous leur avez donné mainlevée, ils se sont jetés sur cette proie innocente, et réservée à leur fureur. Mais par qui réservée , sinon par vous, ô mon Dieu! qui dans leur vengeance sacrilège, trouviez Taccomplissement de la vôtre toute sainte! Car c'était vous-même, Seigneur, qui justement changé en un Dieu cruel , faisiez sentir, non plus à votre serviteur Job , mais à votre Fils unique , la pesanteur de votre bras. Depuis longtemps vous attendiez cette victime ; il fallait réparer votre gloire et satisfaire votre justice : vous y pensiez ; mais ne voyant dans le monde que de vils sujets, que des têtes criminelles, que des hommes faibles dont les actions et les souffrances ne pouvaient être d'aucun mérite devant vous , vous vous trouviez réduit à une espèce d'impuissance de vous venger. Aujourd'hui vous avez de quoi le faire pleinement; car voici une victime digne de vous , une victime capable d'expier les péchés de mille mondes, une victime telle que vous la voulez , et que vous le méritez. Ce Sauveur attaché à la croix est le sujet que votre justice rigoureuse s'est elle-même préparé. Frappez maintenant , Seigneur, frappez : il est disposé à recevoir vos coups; et, sans considérer que c'est votre Christ, ne jetez plus les yeux sur lui que pour vous souvenir qu'il est le nôtre , c'est-à-dire qu'il est notre hostie, et qu'en l'immolant, vous satisferez cette divine haine dont vous haïssez le péché.
Dieu ne se contente pas de le frapper, il semble vouloir le réprouver, en le délaissant et l'abandonnant au milieu de son supplice : Deus métis, Deus meus, ut quid dereliquisti me? (Matth., 27.) Ce délaissement et cet abandon de Dieu est en quelque sorte la peine du dam , qu'il fallait que Jésus-Christ éprouvât pour nous tous , comme dit saint Paul. La réprobation des hommes aurait été encore trop peu de chose pour punir le péché dans toute l'étendue de sa malice : il fallait, s'il m'est permis d'user de ce terme, mais vous en pénétrez le sens, et je ne crains pas que vous me soupçonniez de l'entendre selon la pensée de Calvin ; il fallait que la réprobation sensible de l'Homme-Dieu remplît la mesure de la malédiction et de la punition qui est due au péché. Vous avez dit, prophète , que vous n'aviez jamais vu un juste délaissé. Non vidijustum dereUctum ( Ps. S8)i /nais en voici un exemple mémorable que vous
nepouvez désavouer, Jésus-Christ, abandonnédetoo Père céleste , et pour cela n'osant presque plus le réclamer sous le nom de Père , et ne l'appelant que son Dieu : Deus meus , ut quid dereliquisti me f Toutefois ne vous en scandalisez pas, puisque après tout il n'y a rien dans ce procédé de Dieu qui ne soit selon les règles de Téquité. Non, conclut saint Augustin , il n'y eut jamais de mort, m plus juste, ni plus injuste tout ensemble , que celle du Rédempteur : plus injuste par rapport aux hommes, qui en furent les exécuteurs ; plus juste par rapport à Dîea , qui en a porté la sentence. Imaginez-vous, mes ében auditeurs (c'est la réflexion de l'abbé Rupert, dont vous serez peut-être surpris , mais qui , dans la do^ trine des théologiens, est d'une vérité certaine); imaginez-vous que c'est aujourd'hui singulièrement et souverainement le jour prédit par les oradeide toutes les Jïcritures , je veux dire le jour de la vengeance du Seigneur, Dies ulUonis Domjtni, (ISAI., 34.) Car ce n'est point dans le jugement demitf que notre Dieu , offensé et irrité, se satisfera en Dieu ; ce n'est point dans l'enfer qu*il se dédare plus authentiquement le Dieu des vengeances; c'est au Calvaire : Deus ulUonum Dominas, (PtoL 91) C'est là que sa justice vindicative agit libiMsent et sans contrainte, n'étant point resserrée, comme elle l'est ailleurs, par la petitesse du sujet à qui elle se fait sentir : Deus ultionem libère egU. (Ibid.) Tout ce que les damnés souffriront n'est qu'âne demi-vengeance pour lui ; ces grincements de dents, ces gémissements et ces pleurs , ces feux qui nedoivent jamais s'éteindre, tout cela n'est rien ou prei' que rien en comparaison du sacrifice de Jésus-Cbrist mourant.
Voilà , mes chers auditeurs , ce que le péché codu à un Dieu ; mais que nous a-t-il coûté jusqu'à présent à nous-mêmes? et dans la monstrueuse oppositioa qui se trouve là-dessus entre lui et nous, entre lu tout saint qu'il est, et nous tout coupables que Doui sommes , n'a-t-il pas bien droit de nous dire : lie pleurez pas sur moi , mais sur vous : NoUte flitrt super me, sed super vosflele. Car n'est-ce pas le plus déplorable renversement, de voir des coupaUei épargnés, tandis que le juste fait pénitence et une sévère pénitence; des pécheurs ménagés et flattés, tandis que l'innocent est sacriGé ; le péché roéoie dans l'honneur et dans les délices, tandis, si je puis ainsi parler, que la ressemblance du péché est dans Top* probre et dans les tourments? Toutefois, hommes du siècle , hommes délicats et sensuels , c'est le triste parallèle qui se présente ici à vos yeux, et qui doit vous couvrir de confusion. Il meurt, cet agneau sans tache, ce Dieu qui pour nous s'est fait la victime du péché; et il meurt, comment? déchiré et ensanglanté, couronné d'épines et attaché à une croix. Et vous , dignes de tous les fléaux et de tous
SUR L\ PASSION DE JÉSUS-CHRIST
les diâUments du ciel, comment vive^-Yous? tranquilles et rechercbant toutes les commodités jouissant de toutes les aises , goûtant toutes les douceurs de TOtre condition. Ah! Seigneur, puisque le péché, ce monstre que Tenfer a formé contre vous, ▼ous a causé la mort, et la mort de la croix , ce serait assez à des cœurs reconnaissants pour concevoir contre lui toute la haine dont ils sont capables ! mais vous nous ordonnez de ne pas verser nos pleurs sur vous , et de ne les répandre que sur nous-mêmes ; et puisque lé péché nous cause la mort à nous-mêmes, non point comme à vous une mort naturelle et temporelle, mais une mort spirituelle, une mort éternelle, que ne devons-nous point employer pour le détruire? Cependant, au lieu de travailler à le détruire dans nous, nous Ty entretenons, nous Vy nourrissons, nous Ty laissons dominer avec empire! Y a-t-îl maintenant quelque pénitence dans le christianisme; ou sMI y en a , quelle est la pénitence des chrétiens, et à quoi se réduit-elle? Est-ce une pénitence qui châtie le corps, une pénitence qui mortifle les sens, une pénitence qui crucifie la chair? Vous le savez, me^ chers auditeurs; et ce qui doit encore plus sensiblement vous toucher, c'est de voir la passion de Jésus-Christ, non plus seulement causée par le péché, mais renouvelée par le, péché, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.