‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 98 sur 232 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce n'est pas sans raison, chrétiens, mais par une providence de Dieu toute particulière, que les mêmes signes qui doivent précéder le jugement universel parurent visiblement et distinctement à la mort de Jésus-Christ, puisqu'il est de la foi que la mort de Jésus-Christ fut comme la première scène de ce jugement général du monde, ou pour parler plus simplement, puisqu'elle fut déjà le jugement même du monde : Nunc judicium est mundi, ( JOA.N. , 12.) Il y aura, disait le Sauveur instruisant ses apôtres, et les préparant à ce dernier jour qui doit décider du sort de tous les hommes, il y aura des prodiges dans la nature; le soleil s'obscurcira, la terre tremblera , tous les éléments seront dans la confusion, les morts sortiront de leurs tombeaux ; et alors on verra le Fils de Thomme venir sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Pour vous, ajoutait ce divin Maître, parlant dans la personne de ses disciples à tous les fidèles, quand ces choses arriveront, ne craignez point, mais levez la tête, parce que votre rédemption approchera. Or sans attendre la fin du monde, nous voyons déjà toutes ces choses arrivées, et nul de ces signes n'a manqué à la passion de Jésus-Christ. Car au moment qu'il expira , le soleil , par le miracle le plus étonnant, et contre toutes les lois de la nature, parut éclipsé; la terre, par un prodigieux tremblement, fut ébranlée; les pierres se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent, les corps de plusieurs saints, ensevelis dans le sommeil de la mort, ressuscitèrent. IN'était-il donc pas évident alors que le jugement du monde commençait? Il ne restait plus que de voir le Fils de Thomme assis sur la nuée qui doit lui servir de trône : mais au lieu de le voir sur ' cette nuée, on le voyait sur la croix; et la croix était le premier tribunal où , comme juge de l'univers , il devait prononcer des arrêts de vie et de mort ; de vie en faveur des élus , de mort contre les réprouvés : O ineffabilis gloria passionis , m qua et tribunal Domini, ci judicium mundi , et potestas est crucijixi! (Léo) s'écrie le savant pape saint Léon : O passion adorable et mystérieuse, qui nous a fait voir par avance, et même qui nous a fuit sentir la rigueur infinie du jugement que nous attendons , la sainteté du maître devant qui nous devons comparaître, et le pouvoir suprême de ce Dieu crucifié, qui , tout mourant qu'il était, ne laissait pas, selon saint Paul , d'être le Dieu vivant entre les mains duquel il est terrible, mais infaillible, de tomber. C'est pour cela, dit saint Augustin (et cette remarque est essentielle à mon sujet) , c'est pour cela que Jésus-Christ, malgré l'opposition des Juifs, et

par une destinée bien surprenante , fîit roi sur la croix : Et imposuerunt super capm ^ causam ipsius scriptam : Hic est Jésus Nazaram rex. (Màtth., 27.) Qualité qui lui avait été disputée jusqu'alors, mais qui lui fut juridîqueroeBt accordée : pourquoi? parce que c'était là qu'il commençait à exercer la fonction de juge; car qui dit roi dit juge absolu , juge né, juge sans appel et m dernier ressort : d'où vient que dans la descriptioa du jugement, je dis de celui qui se fera à la fin des siècles , révangéliste ne donne point au Fils de Diea d'autre titre que celui de roi : Tune dicet rex kit qui a sinistris ejus erunt. (Id., 25.) Prenez garde, mes frères, continue saint Augustin : roi au Calvaire, et roi sur le Thabor dans son dernier avéosment, parce que c'est au Calvaire qu'il a usé premièrement du pouvoir de juger que lui avait donné le Père céleste, et sur le Thabor qu'il en doit finir l'exercice. Approfondissons cette importante vérité; car ce qui rendra le jugement de Dieu si terrible, ce ne seront point ces signes extérieurs dont réran* géliste nous fait une si vive peinture, mais la ntm d'un Dieu sauveur, transformé dans un Dieu veogeur, dans uu Dieu animé de colère et armé ds foudres pour les lancer sur les pécheurs. Or de même en est-il du redoutable mystère de la passion, que nous célébrons. Que le soleil s'obscurdise, et que les étoiles tombent du ciel , disait éloquemment saint Chrysostôme , ce n'est point ce qui me trouble quand je pense au jugement dernier; mais le sujet de ma crainte et de ma frayeur, c'est de penser que le même Dieu qui m'a sauvé descendra en personne pour me juger. Ainsi parlait ce saint docteur; et moi , par la même raison , je dis aujourd'hui : Qœ la terre tremble et que les pierres se fendent , ce n'est point là de quoi je suis touché; mais ce qui me pénètre et ce qui me saisit à la vue de Jésos- Christ expirant, c'est la réflexion que je fiais, noaseulement que le même Dieu qui me sauve el qui meurt pour moi est celui qui méjugera et qui me condamnera, mais qu'il me condamne actuellement, et qu'actuellement il me juge en me sauvant et en mourant pour moi. Voilà , si j'ai le don d'inteUi* gencc, et si je sais discerner les œuvres de Dieu, d qui doit me faire frémir.

Car il est vrai , mes chers auditeurs, que ce Dien, devant qui nous craignons tant vous et moi de ré* pondre , quelque sévère et quelque inflexible que nous le concevions , ne prononcera contre les honh mes d'autres arrêts de réprobation que ceux qu' il aura prononcés et signés de son sang, en acoomplissant l'ouvrage de notre rédemption. Il est vnî que si son jugement doit être exact et rigoureux, c'est par le rapport qu'il aura à son crucifiement et à sa mort. Enfin, il est vrai que la dernière malédiction qu'il donnera aux pécheiurs de la terre,

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

quand il leur dira : Retirez-vous de moi , maudits , ne sera qu*une ratiûcation générale de toutes les malédictions particulières qu'il aura données en mourant aux ennemis de sa croix. En effet, que fera-t-il lorsqu'il jugera les vivants et les morts? Ce qu'il faisait en publiant au monde son Évangile, et en fulminant contre les mondains ces fameux anathèmes, quand il disait : Fx vobis! (Luc, 6.) Malheur à vous! Or c'est sur la croix, reprend saint Jérôme, qu'il les a fulminés solennellement et authentiquement; c'est sur la croix qu'il a eu droit de dire, et qu'il a dit : Fx mundo ! {Màtth. •, 18.) Malheur à vous , âmes sensuelles et voluptueuses , qui, quoique chargées de crimes, secouez le joug de la pénitence , et ne respirez que la joie et le plaisir! Malheur à vous, riches avares, qui retenant Tos biens sans jamais les répandre , ou les faisant servir à vos passions, êtes insensibles aux misères des pauvres! Malheur à vous, esclaves de l'ambition et de la gloire, qui , vous croyant tout permis pour TOUS élever , sacrifiez à votre fortune votre consdeoce et votre religion! Malheur à vous, cœurs <hirs et insensibles, qui, traitant de faiblesse l'oubli des injures, vous faites de la vengeance un faux honneur et un faux triomphe! Malheur à vous, homicides des âmes, qui par vos artifices et vos scandales faites périr celles que je suis venu racheter! Cest sur la croix, dis-je, que cette Homme-Dieu, avec autant de raison que d'autorité, parlant, ou plutôt agissant non pas en simple législateur, mais en juge, et en juge irréprochable , frappe de tous ces anathèmes autant de mauvais chrétiens qu'il y en a qui se les attirent. S'il n'était monté sur la croix, ces anathèmes, quoique sortis de sa bouche, auraient moins de force ; disons mieux , s'il n'était monté sur la croix , ces anathèmes ne seraient jamais sortis de sa bouche, puisque nous savons qu*il n'a reçu le pouvoir de juger que parce qu'il était Filsde l'homme, et capable, comme Fils de l'homme, de souffirir et de mourir : Et poiestatem dédit ei jëdiciumfacere, quia FUius hominis est. ( Joan. , 6.) Eo sorte que la même croix qui fut le trône de son humilité, de sa patience et de sa charité, par une conséquence nécessaire , devient à ce momentlà même le siège de sa justice pour condamner les hauteurs de notre orgueil , les délicatesses de notre amour-propre , la dureté de notre cœur, et les sensualités de notre chair. Il a fallu qu'il fût l'homme de douleurs, et traité comme le dernier des hommes, pour être en possession de dire aux ambitieux et aux impudiques : Fx vobis ! J'ai donc eu raison de vous le présenter, tout crucifié et tout mourant qu'il est, comme jugeant et réprouvant le monde, et de conclure avec lui-même : Nuncjudicium est

Ce ne sont point là de vaines spéculations, ni de

BOOmilALOUB. — T. U.

simples idéesque la piété inspire. Trois circonstanoes essentielles, spécifiées dans l'Écriture pour nous marquer le jugement de Dieu , vont vous convaincre sensiblement de ce que je dis. Car il est de la foi (première circonstance) que quand toutes les nations de la terre seront assemblées pour subir ce jugement divin, le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel , Tune parebU signum FUii hominis in cœlo (JVIâtth. , 24); et, selon tous les Pères de l'Église, ce signe du Fils de l'homme dont parle l'évangéliste , c'est la croix du Sauveur. Pourquoi paraîtra-t-elle dans le ciel? demande saint Chrysostôme, et après lui saint Hiiaire. Pour séparer ceux que le Sauveur, alors reconnu et déclaré juge , renoncera et rejettera de son royaume, d'avec ceux qu'il couronnera et qu'il recevra au nombre de ses prédestinés; pour nous être confrontée, si je puis ainsi parler, et pour faire ou notre justification, ou notre condamnation, selon la conformité ou l'opposition qui se trouvera entre elle et nous; par conséquent, pour signifier et pour exécuter au même temps, par une action secrète et intérieure , la sentence définitive qui réprouvera les impies. Point donc de titre de danrnation plus efficace et plus fort contre une âme pervertie par l'esprit du monde, que la croix de Jésus-Christ; et cette croix , après avoir été le supplice du Dieu sauveur, sera éternellement celui de l'homme réprouvé et perdu. Oui, chrétiens, c'est de quoi l'Évangile ne nous permet pas de douter; c'est ce que tous les saints , éclairés des lumières de la grâce, ont considéré dans le jugement de Dieu avec le plus d'horreur, quand ils ont médité ces paroles : Tune parebU signum FUii hominis.

Or,dites-moi, cesigne véritableduFilsde l'homme ne paraiMl pas dès aujourd'hui , et dès aujourd'hui ne sépare-t-il pas les superbes d'avec les humbles, les vindicatifs d'avec les miséricordieux , les sensuels d'avec les pénitents? l'Église, en nous le proposant sur nos autels comme l'objet de notre culte , ne nous obI)ge-t-elle pas à regarder ce signe comme l'étendard qui partage déjà le christianisme en deux trou* pes, aussi contraires que celles qui nous ont été désignées sous ces symboles mystérieux des brebis et des boucs ? Parlons sans figure; cette croix que nous révérons n'a-t-elle pas dès maintenant tout ce qui consternera, tout ce qui désolera, tout ce qui accablera les âmes mondaines au dernier avènement de Jésus-Christ, et quand elle paraîtra à la fin des siècles, aura-t-elle quelque chose de plusaffireux, je dis de plus affreux pour un damné, que ce qu'elle a pour un pécheur dans le mystère de ce jour? Si présentement il n'en est pas ému , ce pécheur dont je parle, comme il le sera alors, n'est-ce pas l'effet de son endurdssement ? Mais approche , lui dirais-je, s'il y en avait ici quelqu'un de ce caractère, et pldt à Dieu qu'il n'y en eût qu'un seul! approche, et

SUR LA PASSION DE JËSDS-CHBIST.

quelqaeendurcî que tu sois, rends par ton expérience propre un témoignage sincère à la vérité que je te prêche Pourras-tu aujourd'hui te présenter devant la croix de ton Dieu ? Possédé d'une passion criminelle, et livré à un amour impur, pourras- tu , selon Tusage de TÉglisc, Tadorer et ne pas te confondre en Fadorant ? Cette croix , tandis que tu lui rendras ce devoir apparent de ta religion, ne te reprocherat-elle pas tes abominations et tes scandaleux attachements ? ne te convaincra-t-elle pas des extravagances de ton orgueil , des dérèglements de ta cupidité , des injustices de tes projets et de tes entreprises, et ne renversera-t-elle pas tous les prétextes dont tu vou* drais inutilement justiûer devant Dieu et ton impénitence, et ton péché? Pourras- tu, en te prosternant devant elle, soutenir les pressantes accusations qu'elle formera contre toi ? Or, voilà ce que j'appelle le jugement du pécheur : Nuncjudlcium est muncU. (JoAN., 12.) Hommes de Galilée, dirent les anges aux apôtres, en les voyant sur la montagne appliques à contempler la gloire de Jésus-Christ dans sa bienheureuse ascension; hommes de Galilée, pourquoi vous arrrétez-vous à regarder vers le ciel ? Ce trioml)he de votre Maître n'est pas ce qui doit occuper vos esprits ; mais pensez à ce que nous vous annonçons, et ne l'oubliez jamais; savoir, que ce Jésus viendra tel que vous l'avez vu monter : Hic Jésus qui assumpius est a vobis, sic veniet guemadmodum vidistiseum. {Act.y 1.) Permettez- moi , mes chers auditeurs , de vous adresser les mêmes paroles. Non, chrétiens, ne vous arrêtez point aujourd'hui à admirer la grandeur et la profondeur des mystères qui s'accomplissent dans la passion d'un Dieu mourant : ne vous contentez pas de regarder la croix de Jésus-Christ comme la source de son élévation et de la vôtre; et si vous avez quelque sentiment de piété , ne vous en tenez point à une vaine et stérile componction que la solennité de ce jour excite communément dans les cœurs. Ce que j'ai à vous annoncer est bien plus digne de vos réflexions, et plus digne même de vos larmes : et quoi ? c'est que ce Jésus que vous voyez élevé sur la croix, Hic Jésus qui assumptus est, non-seulement viendra , mais viendra de la même sorte que vous le voyez , c'est-à-dire armé contre l'impiété , de la croix même sur laquelle il meurt : Sic veniet guemadmodum vidistis eum. Quelque languissante et quelque assoupie que soit votre foi , cette prédiction que je vous fais ne doitelle pas la réveiller ? Mais voici un motif plus pressant que j'y ajoute , c'est que ce Jésus , élevé de terre comme il le paraît maintenant à vos yeux , Hic Jésus qui assumptus est, ne viendra pas seulement, mais est déjà venu, puisque sur la croix il a déjà fait tout ce que pouvait faire un Dieu de plus juridique et de plus fort pour la destruction de l'impiété et pour la téprobatioD du monde. En sorte, dit saint Augustin ,

que le monde se trouvera^éjà tout réproavé , et rimpiété toute détruite, quand ce Jésus, brillant de gloire, viendra pour la seconde fois : Hie Jenu pd assumptus est, sic veniet quemadmodum vitBstis eum. Je le répète, chrétiens, voilà ce qui doit jeter dans nos âmes l'épouvante et la terreur, si nous savons peser les choses au poids du sanctuaire.

En effet (seconde circonstance qui se rapporte à la première) , il est de la foi que le désespoir des damnés, selon la parole de saint Jean , sera de voir le Dieu qu'ils auront outragé, persécuté, cnidfié; et une des raisons pourquoi le Sauveur da monde, après sa résurrection , conserva les cicatrices et ks vestiges de ses plaies , fut de les produire aux impÎM quand il les jugera , comme autant de bouches onver tes pour leur condamnation : ndebmU in qmm transfixerunt (JoAir., 19) : Us verront celai qolls ont percé de leurs traits ; et cette seule me , par les violents remords qu'elle leur causera, par la doolear profonde où elle les plongera, par les fureurs secrètes qu'elle leur inspirera contre eux-mêmes , leur tiendra lieu de conviction et de punition : ^idebuntinqitm transfixerunt. La vue des démons, exécuteurs de l'arrêt de Dieu , ne fera tout au plus sur eux qu'une légère impression : mais celle d'un Dieu imnvolé pour eux, celle d'un Dieu portant encore les oiarqueide sa bonté et de leur ingratitude, celle d'un Diea qui , leur découvrant ses plaies , semblera leur dire : Voilà ce que j'ai souffert pour toi ; c'est pour toi qoe ce côté a été ouvert, pour toi que ces pieds et en mains ont été percés ; ces plaies étaient des sources intarissables, où il ne tenait qu'à toi de puiser les eaux de ma grâce ; je voulais par là te donner entrée dans mon cœur, mais ton endurcissement a rendo inutiles tous les desseins de ma miséricorde : réponds- moi donc, âme insensée! qu'ai-je pu Êdrepoor ton salut que je n'aie pas fait; et que n'as-tu pas frit ou voulu faire de tout ce qui pouyait contribuera ta perte? cette vue, dis-je, accompagnée de ces reproches, sera plus insoutenable que la vue même de l'enfer. Or, dès ce jour, les réprouvés du nèdo et les mondains ont à soutenir cette me; et quand l'Église, selon sa religieuse coutume, leur découvrira le visage de ce Christ qu'elle tient depuis si longtemps voilé, ce qu'a dit saint Jean ne s'accompK* ra-t-il pas.î^ Fidebunt in quem transfixerunt. (Id.) lis verront ce Dieu percé d'une lance et de clous, du moins ils en verront la figure, et elle sufQra pour leur reprocher leur insensibilité, Fabus qu*ils font des grâces divines , et l'oubli de leur salut où ils ont vécu etoù ils veulent vivre. Ils le verront, f^idebunt; et pour peu qu'il leur reste de religioot la vue de ce Sauveur, dont les plaies sanglantes demandent justice et crient plus haut que le sang d'Abel, remuera tous les ressorts de leur conscieDee, et les remplira de trouble et d'effroi : P'IdermU in

SUR LA PASSION DE JESUS-CHRIST

^ftemtraHsfixermt. (Joan, 19.) Ah! Seigneur, s*écriait Job, qui rn*aocordera par grâce que je sois caché dans les ombres de la mort jusqu'à ce que votre colère soit passée? Quis nUhihoc trîhuat ut in infemoprotegasmey etabscondas me, donecpertranseat Juror ttiusf (Job, 14) comme si le tombeau, tout affineux qu'il est, était un asile h rechercher, quand il est question de se mettre à couvert des yeux et de la présence d'un juge aussi courroucé que le sera Jésus-Christ. Ainsi parlait ce saint patriarche. Et moi , si j'étais assez malheureux pour être de ces chrétiens du siècle dont je déplore ici le sort, concevant Jésus-Chnst crucifié plus redoutable pour moi que Jésus-Christ glorieux , je lui dirais aujourdlraî dans le même esprit : Oui, Seigneur, cachezmoi , s'il est nécessaire , dans le fond des abtmes , et que je sois enveloppé des plus sombres ténèbres, plutôt que de vous voir, pécheur et impénitent que je sois , sur cette croix où me^ péchés vous ont attaché , et qui me retrace toute l'iniquité de mes désordres, et tonte la justice de vos divins jugements : ^klebmUinquemtraHsfixertmt. (Joa.n., 19.) Pourquoi ne le dhraîs-je pas , puisque c'est le conseil qu'il donna kii-méme aux filles de Jérusalem, lorsque, marchant vers le Calvaire, il les avertit de pleurer et lie ne pas pleurer ; de ne pas pleurer sur lui , qui par sa mort allait être glorifié ; mais de pleurer sur ellesmêmes et sur leurs enfants, parce que le temps approchait odi les hommes auraient sujet de dire : Montagnes, tombez sur nous; couvrez-nous, collines, et défendez-nous du triste spectacle qui va se présenter h nos jeux, c'est-à-dire de la vue d'un Dieu mourant pour le monde, et par sa mort même jugeant le monde.

Achevons, chrétiens, et suivons cette pensée. Les firophètes nous apprennent (troisième et dernière droonstance) que le jour du jugement doit être singulièrement et par excellence le jour des vengeanee8duSeigneur,Z>ie< ultianis (Jebeh., 46); jourque Dieo a destiné pour punir toutes les iniqui'vés des hommes , jour qu'il a consacré à sa justice la plus rigoureuse, jour qu'il achoisi entre tous les autres jours ponr se satisfaire , et pour tirer raison des injures qu'il a reçues. Or, il est d'ailleurs évident que jamais Dieu , à proprement parler, et dans la rigueur, n'a bien commencé à se venger que dans la passion de Jésus-Christ : pourquoi ? parce qu'il n'y avait que les souCtrances de Jésus-Christ qui pussent être une réparation suffisante du péché. Le déluge avait Inondé la terre ; le feu du ciel avait consumé Sodome ; mais le feu du ciel et le déluge , tant d'autres fléaux que Dieu jusqu'alors avait employés, etdont il s'était servi contre les pécheurs , n'avaient été pour lui que des essais de vengeance : je dis plus, l'éternité des peines que souffriront les réprouvés, quelque infinie qu^fDe soit dans sa durée, ne sera jamais , par rap-

port à Im*, une vengeance complète, puisque c'est pour cela mêmequ'ellene finirajamais.il fallait dans la plénitude des temps un sacrifice plus parfait , et qui par son mérite et sa dignité, rétablît pleinement les intérêts de Dieu aux dépens de l'homme. H fallait qu'un Dieu-Homme mourût, afin qu'il fût vrai une fois de dire que Dieu était satisfait. Or, c'est ce qui s'accomplit aujourd'hui. Voici donc ce jour si clairement prévu , et si distinctement marqué par Isaie , lorsque , envisageant le Sauveur ensanglanté et défiguré sur la croix , il lui mettait dans la bouche ces paroles : IHes enim uUUnUs in corde meo, diei redemptionis mem venit. (Isài., 68.) Le jour de la vengeance est venu ; et quel est-il , Seigneur ? Celui de la rédemption. Prenez garde , chrétiens, il ne sépare point ces deux jours, et, bien loin de les séparer, il les confond en quelque sorte, et exprime l'un par rautre: pourquoi? parce qu'en effet, dit saint Augustin, Dieu n'a été vengé que dans le moment où l'homme a été racheté. D'où il s'ensuit que le jour de la rédemption a été celui de la vengeance , et par une conséquence nécessaire, que le jour de la passion de Jésus-Christ a été celui du jugement du monde. Jugement du monde, vengeance de Dieu qui s*exécuta dès lors dans le cœur adorable du Sauveur^ et dont nous n'attendons plus que la manifestation : DiestUtionisincordemeOfdiesredempHoniime»

venit. Vengeance de Dieu, qui commença par le juste et par l'innocent, mais qui se terminera par les coupables. Car, si le bois vert est ainsi traité, ajouta le Fils de Dieu aux femmes de Jérusalem, que sera-ce du bois sec ? c'est-à-dire , si l'unique du Père et le Saint des saints, parce qu'il a eu l'ombre du péché, et qu'il s'est revêtu d'une chair semblable à celle du péché , a essuyé tant de rigueurs , que sera-ce du péché même? que sera-ce de ceux qui en ont toute la malice , de ceux en qui le péché règne , et qui font régner le péché par leurs scandales ; de ceux dont la chair corrompueetdissolue est une source de péchés; de ceux qui semblent n'avoir de raison et de liberté que pour se rendre rebelles à Dieu et esclaves de leurs sens; deceux qui, non contents d'être pécheurs^ se plaisent à l'être et se glorifient de l'être? que peuvent-ils et que doivent-ils attendre, après que le Dieu des vengeances a si peu épargné celui mtee qui , malgré l'apparence du péché, ne laissait pas d'être toujours l'objet de ses complaisances?

En voulez-vous voir, chrétiens , quelques efifets particuliers? je dis quelques effets particuliers de ces vengeances divines dont vous êtes menacés : ne quittons point notre mystère , mais considérons ci* qui se passe à la mort du Sauveur, et tremblons. Il meurt en réprouvant les Juifs, et leur annonçant leur ruine future, ruine temporelle, ruine spirituelle. Or, si sa mort, reprend saint Augustin, a servi , contre son intention même, à la réprobation dei

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Juifs, combien plus servira-t-elle à la réprobation des mauvais chrétiens? Il meurt en réprouvant Judas et l'abandonnant, d'abord h son avarice, et ensuite à son désespoir. Il meurt en réprouvant un criminel cruciflé avec lui , et le laissant mourir dans son endurcissement et dans son impénitence. Mais que fais-je, mes chers auditeurs ; et, dans ce jour de salut, dois-je vous renvoyer tous sans consolation? Le jugement de Dieu ne sera pas terrible pour tous les hommes : il y aura des élus et des saints , . pour qui même il sera glorieux; et tandis que les réprouvés sécheront de peur, les justes triompheront de joie. Or, il en est de même , par proportion , de ce mystère. Jésus-Christ ne paraît pas tant, après tout, sur la croix pour condamner les hommes , que pour les convertir, que pour les toucher, que pour les sanctifier, que pour répandre sur eux les dons de sa grâce , et pour leur assurer le ciel ; et c'est encore à ces hommes que j'ai le droit de dire, Nunc judicium est mundi (Joàn., 12) ; Voici le jugement du monde, non plus un jugement de rigueur, mais un jugement de faveur : appliquez-vous, je finis , car Jésus-Christ meurt en promettant sa gloûre à ce criminel pénitent qui se tourne vers lui , et qui lui demande d'être reçu dans son royaume. Or, un arrêt aussi favorable et aussi décisif que celui-ci, Hodie viecum eris in Paradiso (Luc, 28), n'était-ce pas quelque chose encore de plus exprès que l'invitation qu'il fera à ses élus, quand il leur dira : renite, benedicte f (Matth., 25.) Il meurt en convertissant des Gentils, c'est-à-dire des infidèles, et leur ouvrant les yeux, leur communiquant le don de la foi, les appelant à son Église; témoin le centeuier et ceux de sa troupe, qui s'en retournent glorifiant Dieu, et reconnaissant le Sauveur, tout mort qu'il est, pour le vrai Fils de Dieu. Il meurt en sauvant ceux qui le crucifient, en pardonnant à ses ennemis, mais d*un pardon sincère et efficace qui va jusqu'à les gagner, jusqu'à en faire des saints , jusqu'à effacer par son sang le péché même qu'ils ont commis en le répandant : Jstesanguis sicfususest, dit saint Augustin, ut iptwn peccattan posset delere quo fusus est, (Aug.) C'est donc ici le jour du salut, et de votre salut, pécheurs, si vous en voulez profiter. Le Dieu qui meurt sur cette croix y a établi le trône de sa miséricorde. Approchez, on vous y appelle. Allez recueillir ce sang divin, c'est pour vous qu'il coule; allez vous jeter entre les bras de ce Dieu mourant, ils sont ouverts pour vous recevoir. Ah ! Seigneur, vous ne m'en désavouerez point, et vous ratifierez la parole que je leur donne en votre nom. Vous vous souviendrez que vous êtes sur la croix encore plus sauveur que juge. Au moment que le pécheur viendra à vos pieds confesser son injustice et la pleurer, vous vous attendrirez tout de nouveau sur lui, vous M comblerez de l'abondance de vos mérites; et par

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